06/08/2007 | communication | PDF | imprimer

Corporatisme

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Doctrine prônant une "troisième voie" entre le capitalisme sauvage et le socialisme qui exalte la lutte des classes, le corporatisme cherche une solution à la question sociale, sérieuse dès les années 1870. Tourné vers le passé et la nation, il la voit dans l'organisation des professions, dans la modernisation des corporations d'Ancien Régime, symboles d'une supposée harmonie ancestrale brisée par la Révolution française. La doctrine, qui connaît de multiples tendances, trouve un écho dans les encycliques Rerum novarum (1891) de Léon XIII et Quadragesimo Anno (1931) de Pie XI (Mouvement chrétien-social). Le corporatisme est présent en France dès la fin du XIXe s. dans le courant catholique social et le projet d'"ordre social chrétien". Dans les Etats totalitaires, Italie fasciste, Portugal salazariste et Espagne franquiste, il sera appliqué sous la forme du corporatisme d'Etat, ce dernier créant autoritairement les organisations corporatives et les contrôlant. Par contre, le corporatisme d'association, celui proposé en Suisse, veut laisser aux métiers la liberté de s'organiser.

En Suisse, le corporatisme apparaît dans les années 1880 (Conservateurs catholiques, Union de Fribourg). Son véritable développement sera le fait de l'entre-deux-guerres. Opposé à la démocratie parlementaire, le corporatisme remet en cause les fondements de l'Etat rationnel issu de 1848, œuvre des radicaux. Il prône une société soustraite au suffrage universel, considéré comme une illusion, et un Etat dans lequel toutes les couches sociales se sentiraient intégrées et non assistées. Il pénètre en Suisse par l'intermédiaire d'associations de laïcs fortement encadrés par le clergé. Son principal porte-parole, l'abbé fribourgeois André Savoy, vise surtout à organiser les travailleurs. Entre 1920 et 1925, l'abbé enregistre d'importants progrès, à la suite de l'échec de la grève générale de 1918.

Puis c'est au tour du patronat d'envisager le corporatisme comme remède à la démocratie. Dans un premier temps, soucieux de restituer à l'économie son efficacité dans une concurrence de plus en plus vigoureuse, petits et grands patrons attendent du corporatisme la réforme de l'Etat qui les mettra à l'abri des interventions d'un parlement colonisé par les partis politiques et objet de leurs plus vives critiques. Le sens de l'ordre, le respect des hiérarchies les coalisent sous l'étiquette corporatiste. De fait, avec le secours des syndicats ouvriers, se met en place une organisation du capitalisme, caractérisée par la création du Bureau industriel suisse en 1919 (Office suisse d'expansion commerciale/OSEC dès 1927), chargé de la promotion de la production helvétique, et par l'institutionnalisation des rapports entre les associations faîtières de l'économie et l'Etat. Mais cette alliance entre industrie et artisanat, scellée par le désir de contourner le parlement dans la résolution des problèmes d'ordre économique, ne résistera pas à la crise des années 1930.

Nostalgique de la Suisse d'avant 1798, le corporatisme, cloisonné en ordres imperméables et garant d'une très idéalisée cohésion sociale, postule une limitation de la libre concurrence par le biais d'une planification coordonnée non par l'Etat mais par les corporations, et le rejet des institutions parlementaires, qu'il juge sources de chaos. Il fait front également contre l'interventionnisme centralisateur de la Confédération et contre l'avancée de l'Etat social, à ses yeux facteur de divisions. Anticapitaliste et antisocialiste, le corporatisme veut la réconciliation et non la lutte des classes, la collaboration entre le capital et le travail, la défense des classes moyennes. Fédéraliste, fidèle à l'image transmise par la tradition d'une Suisse primitive authentiquement démocratique, il rêve d'un Etat arbitre soutenu par les corps constitués de la société, uniques piliers de l'unité nationale: la commune, la famille, le métier, l'Eglise, la nation; en somme une démocratie directe qui serait de nature organique.

Cette philosophie conquiert de larges milieux dans les années 1920. En 1924 se constituent les Amis de la corporation, qui essaiment dans de nombreux cantons, notamment romands. Vaud et Genève engendrent des fédérations corporatives; Fribourg adopte une loi sur les corporations, qui n'entrera toutefois pas en vigueur. En 1933 se crée l'Union corporative suisse, chargée de rallier la Suisse alémanique qui a ses propres foyers, en particulier à Saint-Gall. Preuve du profond désarroi dans lequel est plongé le système démocratique, de nombreux politiciens radicaux et libéraux distinguent dans un corporatisme franchement politique une structure capable de sauver le pays. Sur le plan fédéral, l'Union suisse des arts et métiers (USAM) se rapproche des thèses corporatistes, ainsi que de groupements qui visent une rénovation de la Suisse dans un tel cadre, comme la Suisse nouvelle. Toutefois seul le parti catholique conservateur adhère au corporatisme, dont la doctrine, conceptualisée par Jacob Lorenz, correspond à sa volonté de dépasser l'affrontement entre libéralisme et socialisme.

La ferveur corporatiste culmine en 1934 avec le lancement d'une initiative populaire demandant la révision de la Constitution fédérale dans un sens corporatiste: le Conseil national, en tant que représentant des corporations de droit public, devait être désigné par les exécutifs communaux dans chaque canton et non plus par le peuple. Mais une lourde hypothèque obère ce projet. Si les partisans de la révision, parmi eux de nombreux catholiques conservateurs, n'avaient pu convaincre l'industrie et les radicaux, ils avaient reçu l'appui des divers fronts apparus dès 1933, dont certains franchement fascisants (Frontisme). Bien qu'adversaires d'un corporatisme résurgence des corporations du Moyen Age ou d'un Etat corporatif (Ständestaat) tel que le réclament des fascistes, les corporatistes ne parviennent pas à éliminer l'ambiguïté majeure qui entache leur idéal: la proximité de plusieurs de leurs cercles avec des groupes nationalistes, voire fascistes. L'attirance avouée de certains de leurs théoriciens, même démocrates, pour le système italien mis au point par Mussolini et les appels à un Etat fort et antidémocratique, fréquents chez certains corporatistes comme ceux de la Ligue vaudoise, soulignent les interprétations très diverses que l'on peut tirer du corporatisme politique, toujours à mi-chemin entre renouveau démocratique et autoritarisme. Le passage de syndicalistes au corporatisme, surtout après la conclusion de la paix du travail (juillet 1937), et la confirmation du corporatisme comme partie intégrante du climat de Défense spirituelle qui s'installe en Suisse à la veille de la guerre, achèvent de consolider sa vocation nationale comme rempart contre les influences étrangères.

Mais le corporatisme s'épuise: le rejet de l'initiative pour la révision de la Constitution en septembre 1935 marque le début de son déclin. Le discrédit que lui inflige le fascisme, l'échec de l'unité patrons-ouvriers au sein des corporations dès 1940 et le non-aboutissement d'une nouvelle révision constitutionnelle en 1942 (Initiative Stalder) ruinent ses espoirs. A Genève la Fédération des syndicats patronaux (1928, Fédération romande des syndicats patronaux dès 1983), dans le canton de Vaud les Groupements patronaux de la Fédération vaudoise des corporations (1940, Groupements patronaux vaudois dès 1947, Fédération patronale vaudoise dès 1995) sont les héritières de la "troisième voie". En 1942, l'USAM passe dans le camp libéral, préférant la liberté économique à un soutien de moins en moins sûr de la part de l'Etat. La prospérité de l'après-guerre souligne le succès du capitalisme organisé qui débouche sur la limitation de la concurrence, l'instauration des contrats collectifs de travail, l'extension de l'Etat-providence et le triomphe de la paix du travail. Cette réorganisation de l'économie libérale (Articles économiques) relève en fait d'une tentative de synthèse transcendant les antagonismes jaillis de la société de la seconde moitié du XIXe s. Dans ce sens, le corporatisme a certes eu une influence et apporté de nouvelles idées, mais il n'a pas lancé l'évolution constatée dès 1945.


Bibliographie
– R. Ruffieux, Le mouvement chrétien-social en Suisse romande, 1969
– Q. Weber, Korporatismus statt Sozialismus, 1989
– K. Angst Von der "alten" zur "neuen" Gewerbepolitik, 1992
– Ph. Maspoli, Le corporatisme et la droite en Suisse romande, 1993
– Ch. Werner Für Wirtschaft und Vaterland, 2000
– J.-F. Cavin, dir., Liberté économique et responsabilité sociale: des corporations au mondialisme, 2004

Auteur(e): Olivier Meuwly