13/02/2007 | communication | PDF | imprimer

Corvées

Les corvées (du bas latin corrogata, sous-entendu opera) sont des prestations en services, non rémunérées, exigées par un seigneur, ce qu'expriment les termes allemands de Fronen ou Frondienste (du moyen haut allemand vron, seigneur). Elles font partie des charges féodales, au même titre que les redevances en nature ou en espèces (Redevances féodales).

Les corvées tirent leur origine du régime domanial du haut Moyen Age et du Moyen Age classique. Juridiquement, elles faisaient partie du droit des tenanciers qui régissait les rapports entre le seigneur et les paysans qui cultivaient soit des manses, soit de plus petites tenures domaniales. Selon la surface de la réserve seigneuriale, le propriétaire ou l'intendant devait faire appel à la force de travail de ces paysans et de leur entourage pour mener à chef les gros travaux (labours, semailles, récoltes).

Les corvées étaient quantifiées, soit en services à rendre sur une certaine surperficie, soit en journées (ou nuitées) de travail. On distinguait en outre les corvées faites par les paysans utilisant leurs seuls bras de celles faites avec un attelage. Hommes et bêtes travaillaient pour des corvées agricoles (production de céréales, de fourrages, de vin), pour les transports, pour des corvées artisanales (en particulier fabrication de textiles).

Les premières corvées attestées en Suisse sont celles exigées au VIIIe s. sur les terres du couvent de Saint-Gall ainsi que sur celles des Zaccon/Victorides en Rhétie; on suppose que le sud du Tessin a aussi connu ce système à l'époque du royaume lombard et sous les Carolingiens. Il s'agissait en général de labourer, semer, récolter et transporter, travaux concentrés sur quelques jours au printemps et en automne. Les sources antérieures au XIIe s. sont rares, mais les Acta Murensia permettent de conclure que les corvées eurent une importance exceptionnelle pour le couvent de Muri durant ce siècle. Selon cette source, les tenanciers devaient fournir plus de 260 jours ou nuits de services (charrois, labours, travaux dans les champs, garde).

Du XIIIe au XVe s., les corvées perdirent de l'importance en Suisse occidentale et alémanique. Elles furent souvent transformées en cens, parfois rachetées. En Suisse méridionale, elles disparurent avec l'introduction du fermage. L'effondrement du régime domanial et le recul de la réserve seigneuriale expliquent ce déclin. L'usage de plus en plus fréquent de la monnaie dans l'économie rurale accéléra le processus. Là où la réserve subsista, son exploitation s'appuyait surtout sur le travail rémunéré, plus efficace que les corvées pour lesquelles les gens n'étaient guère motivés, et qui occasionnaient des coûts annexes, puisqu'il fallait nourrir, loger et équiper les corvéables. Au XVe s. par exemple, seule une petite partie du travail fourni par les tenanciers de l'abbaye de Rüti consistait encore en corvées; le reste était du travail salarié que l'on rétribuait en abaissant les cens.

Au bas Moyen Age, des seigneurs territoriaux exigeaient également des corvées. Ce fut notamment le cas des Savoie pour les travaux d'entretien du château de Chillon; mais elles furent transformées en cens au milieu du XIIIe s. déjà. L'entretien de la route du Grand-Saint-Bernard subsista en revanche à l'état de corvée, car les corvéables, qui habitaient le val d'Entremont, profitaient de cette voie de transit.

Bien qu'en régression à la fin du XVe s., les charrois furent encore l'un des principaux points de litige dans la querelle qui opposa en 1470 les seigneurs justiciers au Conseil de la ville de Berne, alors en pleine expansion. L'abolition des corvées fut revendiquée sans succès par les paysans, par exemple en 1489 lors de l'affaire Waldmann à Zurich ou lors de la guerre des Paysans en 1525.

Sous l'Ancien Régime, le terme prit une acception plus large. Il désigna les travaux exécutés pour le compte de la communauté villageoise ou ceux exigés par les baillis ou l'Etat (construction des routes), soit la corvée publique. Les corvées d'origine seigneuriale subsistèrent sous forme de cens. Au XVIIIe s., Berne en prélevait dans le Pays de Vaud pour d'anciennes corvées de labours, semailles et charrois.

Le 4 mai 1798, les Conseils de l'Helvétique décidèrent l'abolition sans indemnité de tous les droits féodaux personnels, dont les corvées faisaient manifestement partie. La suppression de ces dernières semble n'avoir posé aucun problème, contrairement à celle des cens et des dîmes.


Bibliographie
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– O. Dessemontet, La seigneurie de Belmont au pays de Vaud, 1154-1553, 1955, 257-258
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– W. Rösener, Grundherrschaft im Wandel, 1991
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HbGR, 1, 132

Auteur(e): Alfred Zangger / UG