Esclavage

L'esclavage est un système juridique et social dans lequel des êtres humains (les esclaves) sont traités comme des choses et vivent sous l'entière dépendance juridique, personnelle et économique de leur maître et propriétaire. Il était répandu chez la plupart des peuples civilisés de l'Antiquité. Dans La guerre des Gaules, César décrit l'esclavage chez les Celtes. Des inscriptions et des objets isolés (fers) témoignent de l'existence d'esclaves et de marchands d'esclaves dans la Suisse romaine. On connaît les noms de quelques esclaves et affranchis; ces derniers restaient sous la dépendance de leur maître, mais devenaient parfois de brillants hommes d'affaires.

Dans les sociétés germaniques d'avant les grandes invasions, il y avait, non pas des esclaves au sens strict, mais des "non-libres", dotés d'une capacité juridique réduite; leur asservissement ne durait que le temps qu'ils restaient concrètement sous la puissance du maître (Servage). Cependant, les tribus germaniques qui s'établirent dans l'Empire romain durant la basse Antiquité et le haut Moyen Age amenèrent avec elles des esclaves: les expéditions militaires et les partages de terres avec les Romains leur en procuraient. Les lois barbares contenaient des dispositions relatives à l'esclavage. La lex Burgundionum ou loi Gombette (vers 500) reconnaît aux servi une capacité contractuelle réduite. D'après la lex Alamannorum (vers 730), les esclaves sont des personnes et non plus des choses. Les Capitula Remedii (vers 806) les placent sur le même pied que les hommes libres en matière de wergeld (prix du sang), de peines et de rapports avec leur protecteur. Tout au contraire, le droit lombard s'en tenait au principe romain de la responsabilité exclusive du maître. L'Eglise, elle aussi, acquit des esclaves en même temps que ses grands domaines, mais elle s'efforça d'adoucir les rigueurs de leur condition. Du VIIe au IXe s., des affranchissements collectifs eurent lieu. Au Xe s., le trafic des esclaves recula fortement dans le royaume franc. Cependant, l'esclavage (surtout pour les prisonniers de guerre) ne disparut jamais complètement en Europe avant la fin du Moyen Age. Pour la Suisse, les renseignements sont rares; on sait du moins que des marchés se tenaient à Walenstadt (au IXe s.) et à Bellinzone (vers l'an 1000). En 1605, les transports d'esclaves à travers l'Engadine furent interdits.

Avec la mise en exploitation des côtes africaines et la découverte de l'Amérique aux XVe et XVIe s., l'esclavage retrouva un nouvel essor. Au XVIIIe s., des négociants suisses prirent part comme armateurs ou bailleurs de fonds à la traite des Noirs d'Afrique (par exemple le Bâlois Christoph Burckhardt entre 1782 et 1817) ou à la répression militaire de révoltes d'esclaves (le colonel genevois Louis Henri Fourgeoud dans les colonies néerlandaises de 1763 à 1778). Des maisons de commerce genevoises employaient des esclaves dans leurs plantations des Antilles, des émigrants, comme Johannes Tobler, capitaine du pays en Appenzell, fit de même en Caroline, vers le milieu du XVIIIe s. Des Suisses au service étranger ou en voyage furent parfois réduits en esclavage (par exemple Johann Viktor Lorenz Arregger à Alger de 1732 à 1738). Au Brésil, des Suisses furent recrutés en remplacement d'esclaves, et certains tombèrent dans une situation de quasi-servitude, nécessitant une intervention du Conseil fédéral en 1860. Des prêtres suisses exercèrent une activité pastorale auprès des esclaves, à l'instar de Jodok Bachmann au Paraguay, au XVIIe s., et de Jacques Cachod à Istanbul, au début du XVIIIe.

L'abolition de l'esclavage fut exigée tout d'abord par des milieux ecclésiastiques. Alors que le pape Nicolas V avait encore accepté en 1452 l'asservissement de non-baptisés, dès le XVIIe s. l'Eglise catholique réclama de plus en plus fermement la fin de l'esclavage. Les quakers anglais donnèrent une impulsion décisive au début du XVIIIe s. La Grande-Bretagne interdit l'esclavage en 1807, le Congrès de Vienne en 1814-1815. Dans les années qui suivirent, la plupart des Etats l'abolirent. En 1885, l'acte de Berlin interdit le trafic d'esclaves.

Un pasteur vaudois, Benjamin-Sigismond Frossard, défendit La Cause des esclaves nègres et des habitants de la Guinée en 1789. Dès 1828, la Mission de Bâle lutta contre la traite au Ghana. Henri Dunant attaqua l'esclavage dans une brochure en 1857. Les abolitionnistes commencèrent à militer publiquement dans les années 1860. Un comité se créa à Lausanne pour soutenir l'affranchissement des esclaves et les aider financièrement. A Genève, des cercles ecclésiastiques et intellectuels lancèrent un mouvement contre l'esclavage. Lors du conflit sur l'abolition aux Etats-Unis, l'opinion publique suisse se rangea majoritairement du côté des nordistes, comme le montra l'accueil enthousiaste réservé à Arlesheim au futur conseiller fédéral Emil Frey, qui avait combattu avec les fédéraux dans la guerre de Sécession. Les Etats sudistes furent néanmoins soutenus par des Suisses émigrés, eux-mêmes propriétaires d'esclaves.

Une revue abolitionniste, Sclavenfreund, parut à Berne à la fin du XIXe s. René Claparède (1862-1928), président de la Société suisse de secours aux esclaves africains, obtint en 1904-1905, sur mandat du roi des Belges Léopold II, la création d'une commission d'enquête au Congo; le conseiller d'Etat et aux Etats lucernois Edmund von Schumacher en fut membre. Après la Première Guerre mondiale, la Suisse signa une série d'accords internationaux contre l'esclavage. En 1926, elle ratifia la convention de la Société des Nations relative à l'esclavage et, en 1956, la convention supplémentaire de l'ONU relative à l'abolition de l'esclavage, de la traite des esclaves et des institutions et pratiques analogues à l'esclavage. Elle signa en 1974 la convention européenne des droits de l'homme; celle-ci contient une interdiction de l'esclavage à l'article 4, tout comme, à l'article 8, le pacte international de 1966 relatif aux droits civils et politiques ("pacte II" de l'ONU), entré en vigueur pour la Suisse en 1992.


Bibliographie
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Auteur(e): Peter Walliser / FP