07/05/2015 | communication | PDF | imprimer

Bulle (commune)

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Comm. FR, distr. de la Gruyère. IXe s. Butulum, 1200 Bollo, vers 1225 Bullo, ancien nom all. Boll. A une altitude moyenne de 770 m, au pied des Préalpes, B. est située sur la rive gauche de la Trême. Carrefour des routes en direction de Fribourg, Vevey, Romont, la vallée de la Jogne et le Pays-d'Enhaut. Env. 600 hab. à la fin du Moyen Age, 1165 en 1811, 1833 en 1850, 2086 en 1860, 3330 en 1900, 5255 en 1950, 7556 en 1970, 11 149 en 2000.

La préhistoire de B. est mal connue. Un grand tumulus du Hallstatt ancien a été fouillé en 1995, à quelque 300 m de la butte où sera érigée l'église. L'époque gallo-romaine n'a pas laissé de traces notables. B. acquiert une importance certaine au haut Moyen Age en devenant le siège de l'église mère d'une très vaste région. Probablement fondée par un évêque de Lausanne entre le VIe et le VIIIe s., cette église, dédiée à saint Eusèbe, est attestée à plusieurs reprises entre 852 et 875. En se fractionnant par la création de paroisses indépendantes dès le IXe s., l'église de B. perd peu à peu de son importance mais elle reste, jusqu'au XVIe s., le centre du décanat d'Ogo qui comprend toute la vallée de la Sarine jusqu'à Treyvaux, les vallées de la Jogne et de la Sionge, et s'étend à l'ouest jusqu'à la Glâne. Au temporel, B. devient très tôt, peut-être dès le VIe s., propriété de l'évêque de Lausanne, l'une des trois curtes, avec Avenches et Curtilles, constituant son patrimoine primitif. Mais les comtes de Gruyère détiennent aussi des droits à B. Il en résulte de nombreux conflits du XIIe au XIVe s. Ceux-ci se concluent toujours à l'avantage des évêques, si bien que les Gruyère doivent abandonner tous leurs droits. Le rôle économique de B. est confirmé dans un document de 1195/1196 par lequel le comte Rodolphe renonce au marché qu'il a créé à Gruyères et reconnaît celui, plus ancien, de B. A ce moment, B. doit donc constituer une agglomération groupée autour de l'église et peut-être d'un château situé à proximité de celle-ci. Le XIIIe s. est décisif: les évêques dotent B. d'une structure urbaine moderne et en font un poste avancé de leur système défensif. Entre 1231 et 1239, l'évêque Boniface fait construire le rempart qui donne à la ville un plan rectangulaire, traversé dans la longueur par deux rues et quatre rangées de maisons. Un peu plus tard, peut-être sous l'épiscopat de Guillaume de Champvent (1273-1301) est édifié le château, implanté au sud-est de la ville, faisant face à Gruyères. Le corps de logis est flanqué d'un donjon haut de 33 m, assurant le contrôle de la porte méridionale de la ville et la surveillance de la plaine environnante. Durant tout le Moyen Age, les évêques exercent leur juridiction par deux officiers: le châtelain et le mayor. Cette dernière fonction est occupée, du XIIIe au XVe s., par la famille noble de B. Bien qu'il soit fait mention de bourgeois en 1195/1196 déjà, une organisation municipale n'est attestée qu'au XIVe s. Il n'a pas été retrouvé de charte de franchises proprement dite mais des libertés, droits et privilèges sont accordés dès la fin du XIIe s. et les Bullois sont mis au bénéfice de la coutume de Lausanne. Grâce à sa position topographique favorable, à son ancienneté, à son infrastructure et au soutien de son seigneur, B. résiste au déclin qui atteint, après 1350, la plupart des villes fondées dans la vallée de la Sarine entre Gruyères et Arconciel. De même, la ville se remet de l'incendie qui la détruit en grande partie en 1447.

Une nouvelle orientation du destin de B. se dessine pendant les guerres de Bourgogne. Le 16  janvier 1476, B. conclut un traité de combourgeoisie avec la ville de Fribourg. Elle évitera ainsi les pillages qui ont lieu après la bataille de Morat. Un nouveau danger surgit en 1536, lors de l'occupation du Pays de Vaud par les Bernois. L'évêque Sébastien de Montfalcon fuit Lausanne et conseille aux Bullois de demander la protection de leurs combourgeois de Fribourg. B. échappe effectivement aux Bernois et reste catholique mais, en 1537, la protection de Fribourg se change en souveraineté. De combourgeois, les Bullois deviennent sujets de Fribourg et le château abrite le siège d'un bailliage comprenant les anciennes terres épiscopales en Gruyère.

B. traverse la période de l'Ancien Régime (1536-1798) dans une relative tranquillité. La ville déborde à peine du quadrilatère originel, à l'extérieur de la porte d'En-Haut. Hameaux et fermes dispersées lui conservent son caractère rural. Ayant perdu son importance politique, B. maintient néamoins son rôle économique régional, profitant du développement de l'économie alpestre et du commerce du fromage (la plus grande partie des meules destinées à la France passent par B.). Au XVIIe s., la ville retrouve un certain rayonnement religieux grâce au pèlerinage à Notre-Dame-de-Pitié ou Notre-Dame de-Compassion, dans la chapelle qui jouxte l'hôpital fondé vers 1350. En 1665, le sanctuaire est confié aux capucins. Tandis que la chapelle est agrandie et embellie, les bâtiments conventuels remplacent l'hôpital qui est transféré près de la porte d'En-Haut. Le pèlerinage voit affluer des fidèles de Franche-Comté et de Savoie avant de décliner à la fin du XVIIIe s. L'église paroissiale Saint-Pierre-aux-Liens, trop petite, est rebâtie en 1750-1751. Entre 1763 et 1768, des travaux importants sont entrepris à l'intérieur du château, dans l'appartement du bailli et la salle d'audience.

Depuis la fin du XVIIIe s., B. manifeste sa volonté de jouer un rôle politique au niveau cantonal. En 1781 déjà, Pierre-Nicolas Chenaux, le chef de la révolte populaire contre le régime patricien de Fribourg, tient des réunions à B. (soulèvement Chenaux). Après l'échec de l'insurrection, des membres du mouvement s'exilent et fondent à Paris le Club helvétique. Lors de l'arrivée des troupes françaises en janvier 1798, les Bullois embrassent la cause révolutionnaire. Le 26 janvier déjà, l'arbre de la liberté est planté devant le château, un comité de surveillance est constitué et le bailli doit quitter la ville. Favorables à la République lémanique, les Bullois perdent en influence lors des élections de mars qui donnent forme à un nouveau canton de Fribourg au sein de la République helvétique. C'est en effet à Gruyères et non à B. que s'installe le préfet. De 1798 à 1802, la ville paie un lourd tribut à l'occupation française. Station sur la route d'Italie pour les troupes venant du nord, elle doit supporter, en plus des cantonnements permanents, de très nombreux passages.

B. affirme tout au long du XIXe s. son opposition au gouvernement cantonal conservateur. Sous la Restauration (1814-1830), le rétablissement du patriciat pousse la municipalité de B. à s'engager très activement dans le mouvement de la Régénération. Celui-ci aboutit en 1831 à une Constitution cantonale d'inspiration libérale. Dès 1840, le retour en force des conservateurs au gouvernement cantonal encourage l'opposition radicale dont B. devient un des principaux foyers dans le canton. En janvier 1847, l'agitation est vive: le préfet est enfermé au château (6 janvier), une colonne armée se dirige vers Fribourg mais renonce à mi-parcours (9 janvier). En 1848, après la guerre du Sonderbund, la nouvelle Constitution cantonale fait de B. le chef-lieu du district de la Gruyère. En 1853, la ville est le théâtre de violences lors des élections qui sanctionnent les excès des radicaux. Les luttes politiques restent vives tout au long du XIXe s. entre radicaux et conservateurs, qui rivalisent d'initiatives. Les premiers ont leur chemin de fer (le B.-Romont), leur banque (la Banque populaire de la Gruyère 1853), leur journal (La Gruyère 1882), leur société électrique (1893). De même, les seconds éditent Le Fribourgeois (1867), ouvrent le Crédit gruyérien (1867) et construisent les Chemins de fer électriques de la Gruyère (1903/1912).

Du milieu du XIXe s. à 1970, le parti radical est majoritaire au Conseil communal (exécutif). A côté de la minorité conservatrice, les socialistes y font leur entrée en 1948 en obtenant deux sièges. Ils les perdent en 1950, les récupèrent en 1958 et 1966. De 1970 à 1996, le Conseil communal est composé de quatre radicaux, trois socialistes et sociaux-démocrates, deux démocrates-chrétiens. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, B. a été le cadre d'un incident qui a eu un retentissement national, l'"émeute de B.". Le 23 novembre 1944, cinq inspecteurs de l'Office fédéral de l'économie de guerre, chargés d'enquêter sur le marché noir de la viande, sont poursuivis par une foule hostile et doivent se réfugier au château préfectoral. En octobre 1945, la cour pénale fédérale, siégeant à Fribourg sous le regard de toute la presse suisse, prononce quatorze condamnations.

Le 2 avril 1805, un gigantesque incendie détruit la quasi-totalité de B. La reconstruction est entreprise rapidement. A l'intérieur du périmètre d'origine qui est conservé, on supprime une rangée de maisons pour créer la grande place du marché. La halle aux grains est rebâtie en priorité. L'hôtel de ville est achevé en 1808, l'église paroissiale consacrée en 1816. La catastrophe a ruiné les particuliers et la commune. Néanmoins, commerce et artisanat se développent dans la première moitié du XIXe s. La porte d'En-Bas est démolie en 1805, celle d'En-Haut en 1837. B. déborde de son quadrilatère originel. De nouveaux quartiers se construisent le long des axes routiers pour donner à la ville une forme en étoile. Au milieu du siècle, l'expansion considérable des marchés de bétail bovin (on comptera 3000 à 4000 têtes aux foires d'octobre dans les années 1880), des commerces de fromage, de bois et de paille tressée incite les Bullois à s'engager dans la lutte pour le tracé de la voie de chemin de fer entre Lausanne et Berne. Ils n'obtiennent pas qu'elle passe chez eux, mais investissent dans la construction d'un raccordement B.-Romont, ouvert en 1868, qui grèvera les finances communales jusqu'en 1890. La croissance économique et démographique se poursuit et B. devient, vers 1880, la deuxième localité du canton. Le rôle de B. comme carrefour routier se renforce aussi. Après l'amélioration des routes cantonales en direction de Fribourg, Châtel-Saint-Denis ou Montbovon dans la première moitié du XIXe s., la construction de la route militaire stratégique B.-Boltigen (1872-1882) désenclave la vallée de la Jogne et ouvre le col du Jaun.

Version moderne de l'école latine créée en 1780, l'école secondaire de la Gruyère est ouverte à B. en 1855. Elle connaît de multiples difficultés jusqu'à la fin du siècle. Entre 1874 et 1876, la commune gère même une école concurrente pour s'opposer au Conseil d'Etat. Les filles, qui peuvent fréquenter les classes secondaires d'une école privée (Institut Sainte-Croix 1899) depuis 1908, ne seront admises à l'école secondaire publique qu'en 1965. En 1863, la commune vend le bâtiment qui abritait son hôpital depuis le XVIIe s. et établit un hospice pour enfants, vieillards et infirmes près de l'église paroissiale. Celui-ci héberge l'hôpital de district entre 1873 et 1884, date de son transfert à Riaz.

Pour suppléer aux carences de l'éclairage au gaz fourni par une entreprise privée depuis 1866, la ville de B. crée en 1893 une usine électrique à Charmey (SEB). Les autorités planifient l'extension de la localité et encouragent une architecture de qualité le long des nouvelles artères, rue de la Gare, rue de Gruyères, rue Victor-Tissot. Au début du XXe s., commerce, artisanat et industrie sont encore très liés à l'agriculture et à la sylviculture. Le secteur du bois se développe durablement: scieries, raboteries, caisseries, fabriques et commerces de meubles, industrie de l'agencement. Le mouvement ouvrier s'organise: la première grève a lieu dans les entreprises de construction en 1905 (19 juin), la plus importante se produira en 1952 dans l'industrie du bois (12 mai-14 juin). Après la Première Guerre mondiale, B. devient le centre d'un vaste réseau de transports publics (autobus et chemins de fer). Sous la pression d'une nécessaire rationalisation, les compagnies existantes sont réunies en 1942 dans la Compagnie des chemins de fer fribourgeois (GFM), avec siège social à B. Dans les années 1960, B. et le district s'engagent énergiquement et avec succès en faveur de la construction de l'autoroute A12 à travers la Gruyère. Terminée en 1981, l'A12 provoque un nouveau démarrage économique touchant particulièrement l'industrie, le commerce et le tourisme. Du côté des transports publics, le rôle de B. est confirmé par la construction d'une grande gare routière et ferroviaire (1992).

Depuis le milieu du XXe s., B. s'affirme toujours plus comme centre régional: diversification de l'industrie, développement du secteur de la construction et du génie civil, implantation de grandes surfaces commerciales, équipement scolaire (cycle d'orientation, 1973, gymnase, 1994, école professionnelle, 1998), culturels (école de musique de la Gruyère en 1953 rattachée au conservatoire cantonal en 1978, nouveau bâtiment du Musée gruérien et de la Bibliothèque publique, 1978) et sportifs (stade, 1949, piscine, 1962). En 1948, la commune est devenue entièrement propriétaire de la Société électrique. En y adjoignant le service des eaux, elle fonde les Services industriels (SIB, 1966) qui, dès 1973, gèrent aussi un téléréseau. En 1999, ils deviennent Gruyère Energie, société anonyme dont la commune est l'actionnaire majoritaire. A la fin du XXe s, l'une des plus importantes réalisations est la construction d'Espace Gruyère (1998), remplaçant le marché couvert des taureaux de 1910. Destiné prioritairement aux marchés et expositions de bétail, il se prête aussi à d'autres manifestations (dont le Comptoir gruérien), ainsi qu'à des activités sportives et culturelles. En 1995, B. a franchi le cap des 10 000 habitants, dont 22% d'étrangers. Les emplois s'y répartissaient pour 57% dans le secteur tertiaire, 41% dans le secondaire et 2% dans le primaire.


Bibliographie
– J. Dubas, Notre-Dame de Compassion, 1984
– R. Flückiger Mittelalterliche Gründungsstädte zwischen Freiburg und Greyerz, 1984
– F. Walter, «Un mariage de raison en 1848», in Cah. du Musée gruérien, 1984, 7-16
– D. Märki, SEB 1893 - SIB 1993, 1993
– D. Landolf, "L'émeute de Bulle": eine Region im Kampf gegen die Bundesautorität am Ende des Zweiten Weltkrieges, mém. lic. Berne, 1996

Auteur(e): Denis Buchs