18/03/2009 | communication | PDF | imprimer

Léman, lac

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Le L. couvre une superficie de 582 km2 dont 239 (41%) appartiennent à la France. On distingue le Haut-Lac (de Villeneuve VD à la transversale Lausanne-Evian), le Grand-Lac (jusqu'à la transversale Nyon-Yvoire) et le Petit-Lac (de là à Genève). Ses 89 milliards de m3 en font la plus vaste réserve d'eau douce d'Europe continentale. Le pourtour du lac est de 156 km, dont 113 km de rive suisse. L'altitude moyenne de 372 m n'a pas connu de fortes variations à l'époque historique, mais des oscillations saisonnières d'amplitude variable. La convention intercantonale de 1884 et le règlement du pont de la Machine à Genève (1892) assurent un niveau régulier, abaissé de 0,5 m au printemps des années bissextiles pour permettre le nettoyage des rives et les travaux de réfection des ports et des digues. Une catastrophe majeure s'est produite en 563, l'éboulement du Tauredunum, qui entraîna un raz de marée jusqu'à Genève.

Le nom "Léman" renvoie à une racine indo-européenne signifiant "lac". La désignation officielle "lac Léman" constitue donc un pléonasme, commis déjà par les géographes antiques et par César, qui évoquent un lacus lemanus. Dès le IIe s. apr. J.-C. prévaut "lac de Lausanne" (lacus lausonnius, Itinéraire d'Antonin; lacus Losanete, Table de Peutinger) qui tombera en désuétude au XVIIe s. Les humanistes et cartographes du XVIe s. (Sebastian Münster en 1552 et Mercator vers 1575) reprennent "Léman", dont se sert l'administration bernoise, puis les autorités révolutionnaires (République lémanique, département du Léman). Les Genevois ont pris tôt l'habitude de donner au lac le nom de leur ville. François Bonivard (1529) parle du "lac Lemanne" mais précise "qu'est nostre lac de Genesve". La réputation croissante de cette cité imposera cette dénomination, surtout dans les langues étrangères: Genfersee (déjà attesté au XVe s.), lake of Geneva; l'italien utilise la double nomenclature lago Lemano et lago di Ginevra.

Auteur(e): Jean-François Bergier

1 - Peuplement et souveraineté

Le L. a toujours été un carrefour de communications et un espace frontière disputé. La présence humaine sur ses rives est attestée dès le Paléolithique (Veyrier, Etrembières), mais les traces en sont rares, de même que pour le Mésolithique; les stations littorales du Néolithique (Allaman, Corseaux, Gland, Lutry, Pully, etc.) et de l'âge du Bronze (Aigle, Corsier, Lausanne, Morges, Thonon, rade de Genève, etc.) sont le plus souvent immergées ou détruites par les aménagements ultérieurs. A l'époque de La Tène, la colonisation celtique s'intensifie aux abords du lac.

A l'arrivée des Romains dans la région (fin du IIe s. av. J.-C.), le L. sépare deux peuples: les Allobroges, entre Genève et Thonon, et les Helvètes sur la rive septentrionale; ces derniers deviennent sous l'Empire un peuple prospère qui profite d'une circulation commerciale active sur le L., le Moyen Pays et les cols alpins. Le lac relève alors de trois entités administratives: l'ancienne Allobrogie est rattachée à la Narbonnaise, l'Helvétie à la Gaule belgique puis à la Germanie supérieure, la tête du lac à la province des Alpes Grées et Pennines. Nyon était une colonie romaine (Colonia Iulia equestris), Lausanne et Genève des vici (bourgs) gallo-romains, cette dernière devenant civitas à la fin du IIIe s. Des ports sont aménagés, un pont romain jeté sur le Rhône à Genève. Les nombreuses villae repérées tout autour du lac témoignent d'une intense occupation. La région est tôt christianisée, avec des sièges épiscopaux à Genève, Octodure (Martigny), puis à Lausanne (VIe/VIIe s.). Les Burgondes y sont installés après 443, mais leur royaume passe en 534 sous la domination des Mérovingiens, puis des Carolingiens.

Très en deçà de sa prospérité à l'époque romaine, la région lémanique vit le haut Moyen Age avec discrétion et dans une relative stabilité; elle est intégrée au second royaume de Bourgogne (888-1032) avant de passer au Saint-Empire. Dès lors les rives du lac sont commandées par les évêques de Genève, Lausanne et Sion, princes de leur cité et de domaines alentour, et par divers seigneurs féodaux à l'origine de nombreux bourgs (Versoix, Rolle, Morges, La Tour-de-Peilz, Hermance) et de fortifications (Chillon, Evian, Thonon, Ripaille). Les comtes de Savoie s'installent dès le XIe s. sur la rive sud et, en 1207, prennent pied sur la rive nord pour commander désormais tout le bassin du L. et ses accès, à l'exception des cités épiscopales. La dynastie régnera près de trois siècles sans être menacée. Construit au XIIIe s., le château de Chillon symbolise ce pouvoir - avant de devenir l'enseigne touristique du L. Le redémarrage d'activités commerciales à longue distance favorise les ports, dont les principaux sont Villeneuve (siège d'un important péage), Vevey, Morges et naturellement Genève, place de foires internationales dès le milieu du XIIIe s. Dès le XIIe s., les vignobles s'étagent sur l'adret lémanique contribuant à densifier le peuplement riverain.

A la faveur des guerres de Bourgogne, Berne s'approprie le Chablais sur la rive droite du Rhône (1476). C'est en 1536 que les Bernois font la conquête du Pays de Vaud, du Chablais savoyard (entre Monthey et Thonon) et du Pays de Gex. Les ducs de Savoie, forts de l'appui de Philippe II d'Espagne, récupèrent la rive sud, de Saint-Gingolph aux portes de Genève, ainsi que Gex (traités de Lausanne en 1564 et de Thonon en 1569); le Valais conserve en revanche le bailliage de Monthey, avec le segment de rivage qu'il a toujours entre l'embouchure du Rhône et la Morge de Saint-Gingolph. La tension restera forte cependant entre la Savoie d'une part, Genève et les Confédérés de l'autre, bien au-delà de la guerre qui les oppose entre 1589 et 1591 ou de l'Escalade manquée en 1602. Au motif religieux de cette tension s'ajoutent les ambitions hégémoniques des Suisses comme des ducs de Savoie sur le bassin lémanique et la concurrence des intérêts économiques que celui-ci représente. Henri IV s'en mêle; le traité de Lyon (1601) lui livre le Pays de Gex avec, à Versoix, un accès au lac. Dès lors, le Petit-Lac surtout devient théâtre d'une guerre économique incessante entre les souverainetés présentes. D'une rive à l'autre se noue en outre un jeu actif de contrebande.

Le partage des rives du L. ne sera plus modifié jusqu'à la Révolution lorsque le Pays de Vaud devient canton suisse (1803); Genève et le Valais, annexés à la France, deviennent à leur tour cantons suisses en 1815. Les frontières actuelles sont alors fixées. Genève se voit dotée d'un territoire de part et d'autre du lac, aux dépens de la Savoie sur la rive gauche et de la France en face (Versoix) afin d'être reliée à la Suisse par un étroit couloir. L'ultime changement de souveraineté intervient en 1860 lorsque la Savoie est séparée de la Sardaigne pour être réunie à la France.

Des rives qui, vers le milieu du XIXe s. et de plus en plus jusqu'à nos jours, sont affectées par la croissance démographique (inférieure cependant à la moyenne suisse ou française), par l'urbanisation progressive du paysage, par le développement agricole et viticole, plus encore par celui du tourisme (Montreux, Clarens, Vevey, Lausanne, Genève, Evian) et, à un moindre degré, par l'industrie. Le lac en subit un effet direct: le rivage est de plus en plus aménagé. Il ne reste aujourd'hui qu'une trentaine de km à l'état naturel, surtout sur la rive française moins urbanisée et protégée par une législation plus contraignante, dite "loi littoral" (1986).

Le partenariat franco-suisse dans la gestion des eaux du L. s'est ainsi révélé indispensable. Il fallut organiser d'abord les droits de pêche, la police de la navigation (conventions de 1887 et 1902), les zones franches, puis surtout la lutte contre la pollution. Jusqu'au milieu du XXe s., les eaux du L. sont restées remarquablement pures; les populations riveraines s'y ravitaillaient en eau potable. C'est seulement vers 1950 que fut décelée une tendance à l'eutrophisation de la nappe; cette détérioration résultait d'un peuplement accru (quelque 700 000 riverains permanents) et de l'utilisation de fertilisants et pesticides draînés vers le lac. L'état du lac (excès de phosphore, de chlorures; insuffisance d'oxygène) devint critique dans les années 1970, menaçant l'équilibre écologique du bassin. Les Etats coordonnent leurs mesures d'assainissement à travers la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman, instituée dès 1962 (siège à Lausanne), avec 158 stations d'épuration en fonction. Le lac, convalescent, est un organisme encore fragile. Dans un cadre plus large, le Conseil du L. (1987) favorise la collaboration des collectivités de la région (Genève, Vaud, Valais, dép. de l'Ain et de la Haute-Savoie) en matière économique, sociale, culturelle, écologique et infrastructurelle.

Auteur(e): Jean-François Bergier

2 - Pêche

Les espèces de poissons présentes dans les eaux du L. sont étonnamment peu nombreuses, en regard d'autres lacs, et subissent des variations. Au XIXe s., on en comptait une vingtaine seulement, certaines devenues rares (anguille, écrevisse autochtone). Traditionnelle, la pêche se pratique au filet (de nuit), à la nasse ou à la ligne. Au Moyen Age, la pêche est un droit seigneurial généralement affermé à un professionnel; à la Révolution, l'Etat se substitue aux seigneurs et délivre des permis. Dès le XVIe s., capture et état des filets sont soumis à contrôle pour éviter la surexploitation. Cependant, la réglementation de la pêche par les diverses souverainetés sur le lac a sans cesse donné lieu à des conflits. Un accord franco-suisse satisfaisant n'a été trouvé qu'en 1981.

Auteur(e): Jean-François Bergier

3 - Navigation

Carrefour des grandes voies entre l'Italie et la mer du Nord, l'Europe centrale et le Midi ou la péninsule Ibérique, le lac connaît jusqu'à l'ère des chemins de fer une navigation commerciale très active. Malgré les ruptures de charge dans les ports de Villeneuve, Vevey, Morges ou Genève, la voie d'eau offrait un avantage de coût, sinon de temps. En outre, elle desservait commodément les trafics locaux de biens pondéreux: bois (en partie par flottage), pierres de construction (carrières de Meillerie), sables du delta du Rhône; mais aussi grains, vins, sel, fromages. La perte du Rhône en aval de Genève obligeait au transbordement entre cette cité et le port fluvial de Seyssel (Ain). La proximité du système continu Orbe-lac de Neuchâtel et Bienne-Aar-Rhin a inspiré l'idée d'aménager, au XVIIe s., le canal d' Entreroches, resté inachevé.

Les types d'embarcation ont été divers, mais c'est la nau (ou naue) qui domine l'histoire du L. jusqu'au XVIIIe s., barque pourtant rudimentaire (fond plat, voile unique carrée, peu maniable à l'aide de rames directrices, sans gouvernail). La grande barque à voile latine (triangulaire), souvent représentée, n'est apparue qu'au XIXe s., contemporaine de la navigation à vapeur. La voile n'est aujourd'hui qu'un loisir et un sport (challenge Bol d'Or, couru depuis 1939 sur un aller-retour Genève-Le Bouveret). Pour défendre leur souveraineté sur le lac ou en assurer la police, les autorités riveraines ont entretenu des flottes militaires, modestes (Bateaux de guerre). Les comtes de Savoie ont fait armer quatre ou cinq galères, attestées dès 1288, par des constructeurs génois. Au XVIIe s., Berne en lance deux restées fameuses, le Grand et le Petit-Ours; Genève se dote d'une galère équipée de dix pièces d'artillerie. Aujourd'hui, les polices, les douanes et l'armée suisse (depuis 1940) disposent de vedettes. En cas de naufrages interviennent les bénévoles des sociétés de sauvetage constituées dans la plupart des localités riveraines.

L'invention touristique du L. au début du XIXe s. entraîne le besoin d'un service de navigation à l'usage des passagers. Le Guillaume Tell (200 passagers), premier bateau à vapeur sur un lac suisse, est inauguré le 18 juin 1823, à l'initiative de l'Américain Edward Church. Son succès populaire et commercial amène le lancement d'autres "barques à feu". D'abord concurrentes, les sociétés qui les entretiennent concluent dès 1840 des accords commerciaux, puis fusionnent en 1873 sous le nom de Compagnie générale de navigation sur le lac Léman (CGN). La Belle Epoque fait sa fortune, avec une flotte de dix-neuf bateaux, dont onze bateaux-salon (1914). Guerre et crises la mettent en difficulté, malgré des aménagements techniques (moteur à entraînement diesel-électrique) qui réduisent les coûts d'exploitation (1934). Celle-ci reprend un rythme favorable dès les années 1960. En 2004, la flotte compte huit bateaux à roues (dont cinq à vapeur) et huit à hélices.

Auteur(e): Jean-François Bergier

4 - Perception du lac

Avant l'ère du tourisme, le L. n'a pour ses riverains qu'un rôle utilitaire ou stratégique. Jusqu'au début du XIXe s., les maisons de maîtres bâties sur ses rives lui tournent le dos. Ouchy ou la rade de Genève ne sont pas encore des zones résidentielles bourgeoises. Un premier aménagement des quais n'est réalisé à Genève que dans les années 1830. Ce sont les visiteurs étrangers qui, les premiers, firent prendre conscience des qualités esthétiques du paysage lacustre avec son arrière-plan de montagnes, de collines, de vignobles et de châteaux (Chillon). L'industrie touristique (transports, hôtellerie, gastronomie) s'imposa très vite comme l'activité la plus rentable de la région et fit la réputation mondiale du L., dont témoignent un fort équipement hôtelier, des hôtes illustres, le choix de Genève, Lausanne, Montreux, Evian pour des conférences internationales, des congrès, des manifestations sportives et culturelles, des festivals. L'apogée se situe vers 1900 (tourisme de luxe). Entre-temps et depuis lors, les riverains ont appris à connaître la valeur matérielle et idéelle du L. Depuis 1891, le lac a son point d'exclamation: le jet d'eau de la rade de Genève, d'abord conçu pour libérer l'excès de pression de l'usine des forces motrices de la Coulouvrenière, fut lancé à 90 m et porté à 145 m en 1947.

Auteur(e): Jean-François Bergier

5 - Sciences, arts et lettres

C'est aussi au XIXe s. que le lac est devenu l'objet de l'intérêt scientifique des limnologues et naturalistes (François-Alphonse Forel). Le lac a peu inspiré les artistes - à l'exception magnifique de La Pêche miraculeuse, élément d'un retable de Konrad Witz (1444). Graveurs, dessinateurs et peintres des XVIIe et XVIIIe s. ne le représentent guère que dans sa fonction utilitaire, baignant un port ou portant des barques. Il devient élément d'un paysage au XIXe s., mais surtout pour mettre en valeur la montagne, véritable sujet, chez Ferdinand Hodler. Seul le Lausannois François Bocion a concentré sur de nombreuses toiles de petit format toute l'atmosphère des eaux lémaniques.

Le L. est évoqué dans des chansons de geste et des romans courtois (Chrétien de Troyes); il est sommairement décrit par des voyageurs (XVIe-XVIIe s.) plus attentifs à ce que portent ses rives. Il n'entre en littérature qu'avec Jean-Jacques Rousseau et La Nouvelle Héloïse (1761), texte fondateur d'une image idyllique, d'une symbolique lacustre des émotions. Cette sensibilité se retrouve chez maints écrivains du siècle suivant. Au XXe s., Charles Ferdinand Ramuz, dans quelques-uns de ses romans, célèbre le lac et ses gens, pêcheurs, bateliers, vignerons; il exploite toutes les images symboliques liées à l'eau: vie, mort, douceur, violence, liberté, évasion, rencontre avec le divin. Pour Guy de Pourtalès avec Marins d'eau douce (1919) et La Pêche miraculeuse (1937, référence au retable de Witz), le lac est lieu d'initiation, révélation de valeurs spirituelles. Plus récemment, Etienne Barilier, Journal d'une mort (1977), inverse les valeurs et dénonce les clichés consensuels autour du L.

Auteur(e): Jean-François Bergier

Références bibliographiques

Bibliographie
– F.-A. Forel, Le Léman, 3 vol., 1892-1901(reprint 1969)
– A. Guex, Mémoires du Léman, 1975
Le Léman, un lac à découvrir, 1976
– Ch. Kunz, Les bateaux à roues à aubes du lac Léman, 1982
Le Léman (1957-1982), 1984
– P. Guichonnet, Nature et hist. du Léman, 1994
MAH GE, 1, 1997
– P. Duchoud, Le temps des barques, 1998
– R.Kallmann, «175 ans de navigation à vapeur sur le lac Léman», in Eau, énergie, air, 1998, n° 7/8
– G. Delaloye, éd., Un Léman suisse, 2002

Auteur(e): Jean-François Bergier