10/08/2005 | communication | PDF | imprimer

Constance, lac de

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Lac préalpin qui a pour affluent et pour effluent le Rhin. Sa superficie est de 571,5 km², sa profondeur de 254 m et son pourtour de 273 km. On distingue le lac Supérieur (Obersee; longueur 63,5 km, largeur maximale de 14 km) et les deux bassins du lac Inférieur (Untersee) et du lac d'Überlingen. Les pays riverains sont l'Allemagne (Bavière, Bade-Wurtemberg), la Suisse (Saint-Gall et Thurgovie) et l'Autriche (Vorarlberg).

Le lac est mentionné par Strabon (63 av. J.-C. - 28 apr. J.-C.), mais non désigné nommément. Le lac Supérieur est appelé Lacus Venetus et le lac Inférieur Lacus Acronius par Pomponius Mela (43 apr. J.-C.). A dater de Pline l'Ancien, la désignation Lacus Brigantinus s'imposa jusqu'au déplacement du centre régional de Bregenz à C. Dès lors, le lac est appelé lac de C. dans la majorité des langues européennes (première mention en latin en 1187 Lacus Constantinus), sauf en allemand où la forme ancienne de Lacus Bodamicus s'est transformée en Bodensee. Cette forme a aussi donné le français Bodan et l'italien Bodano. Le palais royal de Bodman est à l'origine du nom; selon les humanistes, Bodman dériverait du grec potamós, "le fleuve", utilisé pour désigner le Rhin. L'expression "mer de Souabe" (Suebicum mare, Schwäbisches Meer) fut reprise par les humanistes de Tacite. Mais lui nommait ainsi la mer Baltique.

La colonisation des rives du lac de C. remonte au Mésolithique (IXe millénaire av. J.-C.). Les stations littorales du Néolithique et de l'âge du Bronze (IVe-IIe millénaire av. J.-C.), telles Arbon, Steckborn, Eschenz, Wangen (D), Hornstaad (D) et Unteruhldingen (D), remarquablement conservées en milieu humide, sont d'un grand intérêt pour la recherche préhistorique en Europe. Dès l'âge du Bronze ancien, toute la région du lac de C. fut colonisée; vers 15 av. J.-C., les Romains y rencontrèrent des peuples celtes (Vindéliciens, Brigantii, Helvètes) qu'ils romanisèrent progressivement. Vers 300 apr. J.-C., le lac de C. fit partie intégrante du limes, jalonné de castra (Stein am Rhein, Constance, Arbon) et protégé par une flottille. Les Alamans ne s'établirent pas d'une façon durable dans la région antérieurement au VIe s. apr. J.-C.; la population romanisée s'installa dans les castra; vers 600, la christianisation (Colomban, Gall) est tangible. Avec la féodalisation et l'octroi de l'immunité, les "pays" (Gaue) contrôlés par le pouvoir franc furent remplacés par un éparpillement de principautés laïques et ecclésiastiques, de villes impériales et d'innombrables petits comtés et seigneuries, lesquels ne firent place à des Etats modernes qu'après 1800. Le concile de C. (1414-1418) attira l'attention du monde chrétien sur la région. La guerre de Souabe (1499) entraîna des destructions, la séparation politique entre Confédérés et l'Empire et les détacha l'un de l'autre. La rive souabe du lac subit à plusieurs reprises les affres de la guerre de Trente Ans. L'intense activité de construction et de reconstruction de l'époque baroque (abbaye de Saint-Gall et sa bibliothèque, Kreuzlingen, Weingarten, Birnau, les châteaux de Meersburg et de Tettnang) contribua dans une large mesure à la formation du tissu culturel actuel.

Le lac de C. est alimenté par 236 affluents, mais aux deux tiers par le Rhin. Comme celui-ci n'est pas régulé, le niveau du lac -- il atteint son maximum en juillet -- peut varier de 2 m dans l'année. Le Rhin dépose annuellement 40 000 m³ de sédiments dans le delta à l'embouchure du lac. Les documents attestent que le lac a gelé trente-trois fois depuis 875, la dernière en 1963. Le climat est doux et favorise l'agriculture, l'arboriculture et la viticulture, voire une végétation subtropicale sur l'île de Mainau. Les rives sont très peuplées. Le tourisme occupe une place de choix dans l'économie. L'industrie est essentiellement implantée à Friedrichshafen et à Singen. La traversée des Alpes du lac de Côme à celui de C. étant l'une des plus courtes, le Bodan était un maillon important du trafic Nord-Sud. Il l'était aussi pour le trafic Est-Ouest (route du sel). La navigation, attestée dès l'époque romaine, connut son apogée au XIIe s. (bateaux marchands). Dès la fin du Moyen Age, les régales passèrent de l'empereur aux seigneurs territoriaux. Nonobstant les dangers de grains et de tempêtes, la navigation gagna en importance et mit en service des barques à voiles (les Lädinen) toujours plus grandes (jusqu'à 120-132 t), qui transportaient des marchandises (céréales, vin, sel, matériaux de construction, échalas) et un nombre important de voyageurs. On naviguait aussi sur le Rhin, vers Feldkirch en amont et vers Schaffhouse en aval; vers 1400 déjà, on chercha à englober Ravensburg dans le réseau fluvio-lacustre en canalisant la Schussen, projet qui ne fut pas réalisé. La prolongation au-delà de Schaffhouse, maintes fois projetée du XVIIe au XXe s., doit être considérée comme définitivement abandonnée en raison des impératifs écologiques actuels. Les principaux ports étaient Lindau, Bregenz, C., Überlingen, Schaffhouse, Rorschach, Langenargen et Fussach. Le flottage sur le Rhin supérieur se terminait à Rheineck. Les divers Etats entretenaient une flotte de bateaux armés rapides, chargés d'opérations de police. La flotte de guerre n'a joué qu'un rôle d'appoint: il n'est pas prouvé que la bataille navale entre Romains et Vindéliciens a eu lieu et les grands bateaux de guerre, tels ceux que les Habsbourg utilisèrent contre les Confédérés au XVe s. ou ceux qui furent construits par les Suédois en 1634, se révélèrent inutilisables. Une flottille fut opposée aux Français en 1799 et en 1800. Après quelques essais infructueux en 1817 (le Stefanie du Zurichois Kaspar Bodmer), le Wurtemberg et la Bavière ouvrirent en 1824 l'ère de la navigation à vapeur sur le Bodan en lançant l'un le Wilhelm, l'autre le Max Joseph. Suivirent le Bade en 1831 avec le Leopold, la Suisse en 1850 avec le Stadt Schaffhausen et finalement l'Autriche avec l'Austria et le Habsburg. Le transport par bateau des wagons de chemin de fer entre Romanshorn et Friedrichshafen, inauguré en 1869, joua longtemps un rôle important. Depuis la suppression de ce service en 1976, le ferry ne transporte plus que des autos (608 000 passagers en 2002, plus de 84 000 véhicules à moteur). Un second ferry relie C. et Meersburg (5,2 millions de passagers en 2002, 1,6 million de voitures de tourisme). En 2001, 3 millions de personnes ont voyagé sur le lac. Le vapeur "Hohentwiel", restauré en commun par tous les riverains en 1990, est particulièrement apprécié. En 1999, une barque à voile historique a été mise en service. La navigation de plaisance, qui remonte au XVIe s., a aujourd'hui dépassé les limites respectueuses de l'environnement. Tous les sports aquatiques sont pratiqués. La natation a une tradition remontant au moins au XVIe s.; la traversée du lac de Fussach à Lindau date de 1548. La pêche -- Pline mentionne le foie de lotte -- a toujours existé. On trouve notamment le lavaret, la perche, la truite du lac, l'ombre, le brochet. Les corégones séchés étaient expédiés dans des barils.

Le lac de C. approvisionne Saint-Gall et Romanshorn en eau potable depuis 1894-1895. Aujourd'hui, dix-huit usines de distribution d'eau fournissent 4,5 millions de personnes en Suisse orientale et en Allemagne méridionale, un canal d'amenée d'eau atteignant même la région de Stuttgart. Une commission internationale pour la protection des eaux siège à Saint-Gall depuis 1959. La Suisse, la Bavière, le Bade-Wurtemberg et l'Autriche ont conclu en 1960 un accord anti-pollution pour protéger le lac, menacé notamment par les eaux industrielles, la multitude des bateaux à moteur et l'emploi excessif d'engrais dans l'agriculture, qui entraîne une trop forte teneur en phosphates. Ces dernières années, de nombreuses stations d'épuration ont amélioré la qualité de l'eau.

De toujours, le lac a plutôt rassemblé que séparé les populations. La langue uniforme, d'abord celtique, puis latine et finalement alémanique, le rattachement au même diocèse jusqu'en 1816, ont assuré et cimenté une unité culturelle. La navigation permettait un échange aisé des marchandises et animait le négoce, développé par d'importantes maisons de commerce (compagnie de Ravensburg, compagnie Diesbach-Watt). Les villes riveraines conclurent plusieurs alliances urbaines, la première en 1312. A maintes reprises, des conférences résolurent les problèmes liés à la navigation. Après 1499 cependant, la séparation entre Suisses et Souabes amena toute une série de litiges (droits de souveraineté, droits de pêche, etc.). Le partage du lac entre les Etats riverains n'est réglé que partiellement par des traités, à savoir depuis 1854 pour le lac Inférieur (sur la base d'une réglementation de 1554) et pour la baie de C. depuis 1878-1879. Le lac d'Überlingen appartient à l'Allemagne. La frontière sur le lac Supérieur n'est pas définie: la Suisse défend le principe usuel du partage des eaux au moyen d'une ligne médiane contre celui d'un condominium des trois Etats, point de vue défendu surtout par l'Autriche. L'acceptation d'une responsabilité commune sur le lac prime aujourd'hui la question plutôt théorique des droits de propriété.

Les contacts sociaux, culturels et politiques d'une rive à l'autre du lac ont existé de tout temps. La navigation, mais aussi les hivers durant lesquels le lac était gelé ont animé à maintes occasions les relations entre les populations, instituant des coutumes telles que processions, manifestations carnavalesques et sportives communes. Depuis le milieu du XIXe s., nombre d'associations, d'organisations professionnelles et de partis politiques entretiennent des contacts suivis par-dessus le lac, notamment la société d'histoire du lac de C. fondée en 1868, dont les publications annuelles ont sensiblement renforcé la prise de conscience des caractéristiques culturelles communes, de même que d'autres écrits, tels les Bodensee-Hefte paraissant chaque mois depuis 1950. Une étape importante vers une organisation régionale moderne a été la création de la Conférence du lac de C. en 1972. Comme l'expriment les statuts du 14 décembre 1994, le Bodan, après avoir quelque peu tardé à prendre ce virage, s'est affirmé depuis 1990 comme le centre d'une région et s'est donné une dimension politique. Les pays membres, soit le Bade-Wurtemberg, la Bavière, les deux demi-cantons d'Appenzell, les cantons de Saint-Gall, de Schaffhouse, de Thurgovie et de Zurich, le Vorarlberg, ainsi que la principauté de Lichstenstein qui a le statut d'observateur, se sont fixé pour but d'élaborer des politiques et des projets devant abaisser les barrières entre les Etats afin de conserver à la région un espace vital, naturel, culturel et économique attrayant et de développer les affinités et la solidarité régionales. Le modèle, élaboré lui aussi en 1994, a pour objectif à long terme "de conserver l'originalité et les particularités de cet espace au sein des régions d'Europe et de continuer à les développer harmonieusement dans le respect de la nature, de la culture et de l'économie". En janvier 1995, plus de vingt communes riveraines ont fondé un groupe de travail (Arbeitsgemeinschaft der Bodensee-Ufergemeinden) destiné à coordonner les solutions de problèmes comparables.


Bibliographie
SVGB, 1869-
Bodensee-Bibliographie, 1976-
– H. Maurer, éd., Der Bodensee, 1982
– K.H. Burmeister, Vom Lastschiff zum Lustschiff, 1992
– R. Röber, éd., Einbaum, Lastensegler, Dampfschiff, 2000
Was haben wir aus dem See gemacht?, 2001-

Auteur(e): Karl Heinz Burmeister / AN