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Jura bernois

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Jusqu'à la création du canton du Jura en 1978, le J. désigne le territoire de l'ancien évêché de Bâle réuni au canton de Berne en 1815, sauf la ville de Bienne et, depuis 1978, les trois districts francophones du Jura-Sud (La Neuveville, Moutier, Courtelary), le Laufonnais, dans le demi-canton de Bâle-Campagne depuis 1994, étant considéré comme une entité particulière. Acceptée par le peuple en 2006, la réforme de l'administration bernoise (création de 5 régions administratives, remplacement des 26 districts du canton par 10 arrondissements), qui devrait entrer en vigueur en 2010, entraînera la création de la région Jura bernois, entièrement francophone, et le remplacement des trois districts par un seul arrondissement (une seule préfecture).

1 - De l'Acte de réunion à la création du canton du Jura

1.1 - Population

Le Jura compte 57 700 hab. en 1818, 116 000 en 1910, 140 000 en 1970. Son poids démographique au sein du canton de Berne atteint le maximum de 19% en 1888, puis retombe à 14% en 1970. Le mouvement de la population est caractérisé par une forte émigration des Jurassiens partiellement compensée par une immigration suisse (surtout bernoise) au XIXe s., étrangère au XXe s. (3% d'étrangers en 1950, 14% en 1970). Le brassage n'a pas été le même dans le Jura-Nord (66% de Jurassiens en 1970) que dans le Jura-Sud (38%). Dans les six districts romands, la proportion de germanophones, qui dépassait 20% à la fin du XIXe s., régresse à 16% en 1960. Sur le plan confessionnel, la minorité protestante se renforce au XIXe s., mais la frontière entre Jura catholique et Jura protestant ne s'estompe guère malgré le renforcement des diasporas de part et d'autre. Le taux d'urbanisation demeure faible: en 1850, seules 11 communes dépassaient 1000 habitants, 35 en 1910 et 39 sur 145 en 1970, mais 5 d'entre elles seulement comptaient entre 5000 et 12 000 habitants.

Evolution de la population résidante des districts jurassiensa
Districts (avec appartenance cantonale actuelle)1818183118501870188819101930195019702000
Courtelary (BE)10 41411 70616 40622 70227 00326 74524 38123 43526 44222 119
Delémont (JU)9 44110 02112 32013 01813 93517 92518 59220 79627 54934 484
Franches-Montagnes (JU)7 1527 3328 97410 78910 75010 6148 7538 4968  3039 769
Laufon (BL)4 0565 0775 2035 6775 9858 3839 13710 58514 03317 182
Moutier (BE)8 0888 51210 98813 77215 93323 01724 05026 70131 90923 224
La Neuveville (BE)2 6593 1403 8374 4124 4734 2374 5034 5365 7566 065
Porrentruy (JU)15 78516 85620 56523 98825 41925 61123 67925 21226 13523 971

a Jusqu'en 1970 découpage des districts du Jura bernois; les chiffres pour 2000 correspondent au découpage actuel des districts.

Sources:Manuel statistique du canton de Berne 1964, 1965, 26-27; Annuaire des statistiques jurassiennes 1984, 65-69; OFS.

Auteur(e): François Kohler

1.2 - Cadre institutionnel

Selon l'Acte de réunion (1815), le Jura est dans le même état de dépendance à l'égard du patriciat urbain que la campagne bernoise, mais il conserve le système fiscal hérité du régime français: l'impôt foncier institué en remplacement des charges féodales. Sous la Restauration, le Jura (en allemand Leberberg) est divisé en cinq bailliages (leberbergische Ämter), appelés districts dès 1831: Porrentruy, Delémont (avec le Laufonnais), Les Franches-Montagnes, Moutier et Courtelary; La Neuveville et le Plateau de Diesse sont rattachés à celui de Cerlier (Erlach). Les Constitutions, libérale de 1831 qui reconnaît le français comme langue nationale et radicale de 1846 qui maintient le particularisme jurassien (impôt foncier, législation française, assistance publique), sont approuvées largement par les Jurassiens. Mais ceux-ci rejettent massivement celle de 1893 et la loi sur l'assistance publique et l'établissement de 1897 qui mettent fin au régime spécial du Jura en matière législative, fiscale et sociale. De 1848 à 1890 le Jura forme un arrondissement électoral fédéral, divisé en Jura-Sud (Courtelary, Franches-Montagnes, Moutier, La Neuveville) et Jura-Nord (Delémont, Laufon, Porrentruy) de 1890 à 1918. Avec l'introduction de la représentation proportionnelle (1919), le canton de Berne forme un arrondissement électoral unique, mais les partis présentent généralement des listes séparées et apparentées pour le Jura et l'ancien canton.

Divisé depuis 1846 en sept districts (Courtelary, Delémont, Les Franches-Montagnes, Laufon, Moutier, La Neuveville, Porrentruy), le Jura compte 147 communes (146 dès 1882, 145 dès 1952). En 1815, l'Acte de réunion abolit l'organisation communale française et rétablit les bourgeoisies. Il réintroduit la distinction entre bourgeois et habitants. La Constitution de 1831 et la loi sur les communes de 1833 organisent la commune municipale, mais garantissent aux communes bourgeoises la propriété de leurs biens. La classification des biens communaux dans les années 1860 partage la fortune publique des communes. Dans les régions rurales, on instaure la commune mixte: un conseil unique administre la commune politique et gère les biens de bourgeoisie. En 1869, on compte 79 communes mixtes et 68 communes municipales ainsi que 75 communes bourgeoises ou sections. A part quelques aménagements locaux, cette structure s'est maintenue jusqu'à nos jours.

Auteur(e): François Kohler

1.3 - Vie politique

Au XIXe s., les courants d'opinion se cristallisent d'abord autour d'un homme et d'un journal avant de se structurer en partis politiques: Xavier Stockmar et L'Helvétie incarnent le libéralisme de 1830; Joseph Trouillat avec Le Réveil du Jura (1860), puis Ernest Daucourt avec Le Pays (1873) sont les champions du conservatisme catholique; Le Jura bernois (1867) de Saint-Imier et Le Démocrate (1877) de Delémont sont les porte-parole de l'Association populaire jurassienne, ancêtre du parti libéral-radical. Les rapports entre l'Eglise et l'Etat sont au cœur des luttes politiques entre libéraux-radicaux ("Rouges") et conservateurs ("Noirs"). Le parti conservateur catholique, fondé en 1877, deviendra le parti démocrate-chrétien du Jura en 1971. La Fédération jurassienne fondée au temps de la Première Internationale, puis l'essor du syndicalisme ouvrier dans l'horlogerie favorisent la naissance du parti socialiste jurassien au début du XXe s. En 1919, le nouveau parti des paysans, artisans et bourgeois bernois rallie une fraction du monde rural jurassien. Avec la représentation proportionnelle, les rapports de forces se stabilisent: les libéraux-radicaux, avec l'implantation géographique la plus équilibrée, et les conservateurs, grâce à leur prééminence dans le Jura catholique, rassemblent chacun un tiers de l'électorat; les socialistes, sauf dans les années 1930, ont du mal à réunir le quart des suffrages, tandis que les agrariens stagnent à 10%. Ces quatre partis résistent bien à l'émergence de nouvelles formations: chrétiens-sociaux indépendants (PCSI) dès 1957, parti ouvrier populaire (POP) dès 1967. Mais socialistes et libéraux-radicaux sont profondément divisés par la question jurassienne. La stabilité du régime des partis contraste avec l'évolution progressiste des Jurassiens lors des votations populaires.

Auteur(e): François Kohler

1.4 - Economie

En 1815, le Jura est une région largement agricole. Dans une région où prédominent les conditions de moyenne montagne, la paysannerie s'est tournée vers l'élevage et l'économie laitière. Le fromage "tête de moine" et le cheval des Franches-Montagnes en deviendront les produits emblématiques. Dès le milieu du XIXe s. s'est développé un mouvement associatif agricole. La formation professionnelle est favorisée par l'ouverture de l'école cantonale d'agriculture fondée à Porrentruy en 1897 et transférée à Courtemelon (comm. Courtételle) en 1927.

L'industrie du fer, héritière des forges des princes-évêques de Bâle, connaît une période faste entre 1850 et 1860 (six hauts fourneaux en activité), puis un rapide déclin. Après le rachat des entreprises ruinées vers 1880, la société Von Roll concentre la production dans deux fonderies - Choindez (comm. Courrendlin) et Les Rondez (comm. Delémont) - et abandonne l'exploitation minière en 1926. L'horlogerie domine l'économie jurassienne dès le XIXe s. Après un développement extensif sous le régime de l'établissage dans le vallon de Saint-Imier, les Franches-Montagnes et l'Ajoie, sous l'effet de la révolution industrielle, elle s'implante dans les vallées desservies par le train où s'installent les nouvelles fabriques attirant la main-d'œuvre: l'horloger-paysan à domicile cède le pas à l'ouvrier de fabrique. Longines à Saint-Imier (1866) et Tavannes Watch Co. (1891) ont une taille exceptionnelle dans un paysage industriel où prédomine la petite et moyenne entreprise d'horlogerie, de cadrans, de pierres fines ou de boîtes de montre. A Moutier, l'horlogerie donne naissance en 1880 à l'industrie des machines de précision, florissante au XXe s. malgré quelques crises: Tornos, Bechler (Tornos-Bechler), Pétermann. En Ajoie, la fabrique de tabac Burrus à Boncourt, puis la bonneterie et la fabrication de chaussures à Porrentruy et dans les environs trouvent une place à côté de l'horlogerie dominante. La coutellerie Wenger de Delémont et l'usine de cycles Condor de Courfaivre sont fondées en 1893. Le Laufonnais se tourne vers les industries du papier, du ciment et de la céramique. En 1970, la population active se répartit ainsi: 9% dans le primaire, 66% dans le secondaire et 25% dans le tertiaire.

La topographie du pays rend difficile les liaisons internes et avec extérieures. En 1815, le réseau routier comprend deux axes principaux: Bâle-Bienne, par la vallée de la Birse et Pierre-Pertuis, et Tavannes-Porrentruy, par Les Rangiers. Lors de la construction des chemins de fer en Suisse, le Jura est laissé à l'écart. Grâce à l'engagement de notables jurassiens et des collectivités locales et après l'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne, qui coupe la liaison entre Paris et la Suisse par Bâle, les lignes Delle-Porrentruy-Delémont, Bienne-Bâle par la vallée de Tavannes et Sonceboz-Les Convers sont construites de 1872 à 1877. L'essor de l'horlogerie favorise la construction, entre 1884 et 1913, de lignes régionales exploitées par des compagnies privées qui fusionneront au sein de la Compagnie des chemins de fer du Jura en 1945. Moutier est relié à Soleure en 1908; le tunnel Moutier-Granges, sur l'axe Paris-Milan via le Lötschberg, ouvert en 1916, perdra son importance lorsque l'Alsace redeviendra française (compagnie du Jura-Simplon). Avec le développement du trafic automobile, les liaisons routières deviennent une préoccupation majeure. A partir des années 1960, la construction d'une autoroute Boncourt-Oensingen (la Transjurane), reliant les réseaux français et suisse, est revendiquée par les Jurassiens. Inscrite dans le réseau des routes nationales en 1984, l'A16 est aussi devenue une "Interjurane" (Boncourt-Bienne); sa construction a débuté en 1989 et en 2002 les liaisons Bienne-Tavannes et Delémont-Porrentruy sont réalisées.

Liée au développement des communications, la défense des intérêts régionaux est prise en charge par deux associations. En 1903, la fondation de la Société jurassienne de développement, Pro Jura depuis 1938, marque la volonté d'attirer les touristes suisses et étrangers. L'Association de défense des intérêts du Jura (ADIJ), constituée en 1925, se préoccupe du développement des communications ainsi que des problèmes économiques et sociaux.

Auteur(e): François Kohler

1.5 - Société et vie associative

Depuis la fin du XIXe s., la société agricole a cédé progressivement la place à une population majoritairement salariée dans une industrie très décentralisée. Relativement dispersé, le monde ouvrier n'a jamais réussi à remettre en cause la domination de la petite bourgeoisie locale et régionale. Significative à cet égard est la composition sociale de la députation jurassienne au Grand Conseil bernois (1922-1974): trois quarts d'indépendants, un quart de salariés. Les ouvriers de l'horlogerie (depuis 1886) et de la métallurgie (vers 1900) s'organisent dans les syndicats regroupés en 1915 au sein de la FOMH puis FTMH. La FOMH est largement majoritaire au sein du Cartel syndical jurassien qui, depuis 1930, réunit les sections régionales des fédérations de l'USS. De 6700 en 1917, leurs effectifs dépassent 15 000 membres en 1963. Le syndicalisme chrétien reste très minoritaire, même dans les districts catholiques.

Mises à part les grandes associations (la Société jurassienne d'émulation, fondée en 1847, Pro Jura et l'ADIJ), la vie associative s'est développée, surtout à partir du milieu du XIXe s., selon deux types de sociabilité formelle: dans les villages, elle se limite aux sociétés de musique, de chant, de tir et aux associations agricoles, tandis que dans les localités urbanisées apparaissent, à côté d'elles, dès le dernier quart du XIXe s., des sociétés de prévoyance et philanthropiques, des associations professionnelles et sportives.

Auteur(e): François Kohler

1.6 - Eglise et vie religieuse

L'Acte de réunion garantit l'exercice des religions catholique et protestante dans les communes où elles sont professées; le culte des anabaptistes est toléré. Les paroisses protestantes dépendantes des quatre églises consistoriales napoléoniennes sont incorporées à l'Eglise bernoise, les pasteurs du Jura formant une classe particulière; la partie catholique, rattachée au diocèse de Strasbourg sous le régime français, l'est à nouveau, en 1814, à celui de Bâle réorganisé en 1828. La Constitution de 1831 proclame la liberté de croyance et celle de 1846 la liberté des cultes, mais reconnaît deux Eglises nationales. En février 1836, l'adoption par le Grand Conseil bernois des articles de Baden destinés à régler les rapports entre l'Eglise et l'Etat, provoque une effervescence populaire dans le Jura catholique. Mais le Grand Conseil bernois doit se déjuger sous la pression de la France. L'antagonisme entre les milieux catholiques et le pouvoir cantonal bernois atteint son point culminant lors du Kulturkampf. La déposition de l'évêque jurassien Eugène Lachat, les mesures de répression contre le clergé solidaire de l'évêque, la loi de 1874 sur l'organisation des cultes, avec l'institution d'une église catholique-chrétienne, provoquent la résistance des catholiques jurassiens qui en appellent à la Confédération. Un apaisement survient en 1878, mais il faudra un demi-siècle pour éliminer toutes les séquelles du Kulturkampf. La loi sur l'organisation des cultes de 1945 est acceptée de justesse grâce au vote massif des Jurassiens. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement œcuménique rapproche le Synode protestant du Jura et l'Eglise catholique, très actifs dans l'aide sociale et l'animation culturelle et spirituelle (Centre de Sornetan, Centre Saint-François à Delémont).

Auteur(e): François Kohler

1.7 - Ecole et institutions culturelles

L'Acte de réunion redonne aux autorités ecclésiastiques les écoles primaires communales, fréquentées seulement de novembre à avril, et les deux écoles secondaires (l'ancien collège de Porrentruy et celui de Delémont fondé en 1812). A partir de 1831, l'Etat libéral s'attache à organiser le système scolaire: loi sur les écoles primaires publiques de 1835, lois sur l'organisation de l'instruction publique et sur les écoles secondaires en 1856, loi sur l'enseignement primaire de 1894, etc. Partisans de l'enseignement laïque et tenants de l'école confessionnelle s'affrontent sur la législation, sur le statut des écoles normales de Porrentruy (1837) et Delémont (1846), de l'école cantonale de Porrentruy (1858) et sur la question des sœurs enseignantes (1849, 1867/1868). Au XIXe s., quelque septante écoles allemandes privées ou communales accueillaient les enfants des immigrés alémaniques; elles n'étaient plus que six en 1968, à la suite de l'application du principe de la territorialité des langues. Au XXe s., la paix scolaire instaurée, une décentralisation a permis une organisation autonome de l'école francophone. Depuis 1847, l'élite littéraire, scientifique et artistique se retrouve au sein de la Société jurassienne d'émulation. L'Institut jurassien des sciences, des lettres et des arts (1950) regroupe des écrivains, artistes et professeurs d'université et l'université populaire (1957) dispense de nombreux cours décentralisés dans la perspective de l'éducation permanente.

Auteur(e): François Kohler

2 - La question jurassienne

2.1 - Des origines à la votation de 1959

Dès le XIXe s., on a appelé "question jurassienne" le problème de minorité né de la réunion de l'ancienne principauté épiscopale de Bâle au canton de Berne, dans lequel le peuple jurassien se retrouve en état de dépendance politique. Cette situation paradoxale dans une Suisse fédéraliste ne pouvait durer que si la minorité jurassienne ne se sentait pas brimée, voire menacée dans son existence. L'annexion à Berne est d'abord acceptée comme un moindre mal. La revendication séparatiste apparaît occasionnellement au XIXe s., plus souvent avec les tentatives de germanisation au début du XXe s. Vers la fin de la Première Guerre mondiale, la question jurassienne est relancée par une poignée d'intellectuels souhaitant la création d'un canton du Jura. S'il suscite une forte réaction antiséparatiste, le Comité séparatiste de 1917 s'essouffle rapidement. Dans l'entre-deux-guerres, le recul démographique et les difficultés économiques avivent le sentiment que les "intérêts jurassiens" sont méconnus par Berne, tandis que poètes, historiens et littérateurs ressentent le besoin d'affirmer leur identité, fondée sur la langue et l'histoire. La Société d'émulation, Pro Jura et l'ADIJ sont représentatives d'une bourgeoisie régionale de tendance libérale, formée de professeurs, magistrats, fonctionnaires, chefs d'entreprises et responsables politiques, qui a largement contribué à façonner l'identité jurassienne. Ce sont ces trois grandes associations qui, en juin 1943, présentent les revendications du Jura (le "malaise jurassien") au gouvernement bernois et prennent la tête du Comité de Moutier en 1947, avant de se faire déborder par le mouvement séparatiste, fer de lance d'une nouvelle génération.

Les analystes de la question jurassienne situent souvent son origine en septembre 1947 et l'imputent à l'affaire Moeckli, lorsque le Grand Conseil bernois refuse de confier au conseiller d'Etat jurassien Georges Moeckli la Direction des travaux publics sous prétexte qu'il est francophone. C'est en effet à la suite de cet incident et des vives protestations qu'il a suscitées dans le Jura que se constitue le Comité de Moutier. Son objectif initial est d'obtenir un large statut d'autonomie, sous la forme d'un système fédéraliste et bicaméral dans le canton de Berne. L'Etat bernois excluant toute remise en cause de l'unité cantonale, le Comité abandonne sa revendication autonomiste et se rallie finalement à une solution de compromis: la reconnaissance constitutionnelle du "peuple jurassien", adoptée en votation populaire le 29 octobre 1950.

Cette mesure est jugée insuffisante par les militants séparatistes qui, en s'appropriant l'héritage doctrinal du Comité de Moutier, s'organisent dès novembre 1947 au sein du Mouvement séparatiste jurassien, lequel se transforme en Rassemblement jurassien (RJ) quatre ans plus tard, sous l'impulsion de ses deux principaux leaders, Roland Béguelin et Roger Schaffter. Peu après la dissolution du Comité de Moutier (13 novembre 1952), les milieux antiséparatistes fondent l'Union des patriotes jurassiens (UPJ). Durant les années 1950, le conflit entre les deux mouvements rivaux porte pour l'essentiel sur l'histoire jurassienne, garante aux yeux du RJ d'une autonomie pluriséculaire perdue en 1792, et sur les dimensions économiques de la question jurassienne qui, selon l'UPJ, constituent le principal obstacle à l'indépendance. En septembre 1957, le RJ lance une initiative cantonale destinée à faire connaître les aspirations des Jurassiens concernant la création d'un canton du Jura. Le vote a lieu le 5 juillet 1959. L'initiative est repoussée très largement par l'ancien canton. Dans le Jura, une faible majorité de 52% se dégage en faveur du statu quo. Pour le RJ, ce score constitue un échec, surtout parce qu'il invalide sa thèse de l'unité du "peuple jurassien". En effet, tandis que les trois districts francophones et catholiques du Jura-Nord se montrent très majoritairement favorables au séparatisme, les trois districts méridionaux, protestants et francophones, de même que le district de Laufon, catholique et germanophone, font apparaître de très confortables majorités loyalistes. Ce scrutin conduit progressivement le RJ à réorienter sa politique, en la fondant désormais sur une conception "ethnique" non plus considérée dans son sens historique, mais dans sa dimension linguistique. Cette opération lui permet de contester les résultats de la votation de 1959, faussés d'après lui par l'intervention des Alémaniques immigrés dans le Jura, et de renoncer au district germanophone de Laufon.

Auteur(e): Bernard Voutat

2.2 - Des plébiscites à l'Assemblée interjurassienne

Dans les années 1960, le ton se durcit. Le RJ se réorganise et intensifie sa présence. Fondé en décembre 1963, le Bélier (organisation de jeunesse) devient le fer de lance du combat. Un Front de libération jurassien revendique alors divers attentats et, en 1964, le conseiller fédéral Paul Chaudet est chahuté aux Rangiers par plusieurs milliers de manifestants séparatistes. Malgré des tentatives de compromis, les positions demeurent très tranchées, d'autant plus que le gouvernement bernois reste fermement attaché au principe de l'unité cantonale. Il recule toutefois en 1967 et propose un plan de mesures qui aboutit, le 1er mars 1970, à l'adoption en votation populaire d'un additif constitutionnel déterminant les modalités d'une procédure d'autodétermination dans le Jura. Inspirée par la Commission confédérée des bons offices (dite des quatre puis cinq "Sages"), cette procédure prévoit une cascade de trois plébiscites successifs, sur l'ensemble du territoire jurassien d'abord, dans les districts où cette première décision serait contestée ensuite, dans les communes limitrophes enfin. L'UPJ, certaine d'une majorité antiséparatiste lors du premier vote, rejette par avance la responsabilité d'un éclatement du Jura sur le RJ. Ce dernier, favorable à l'idée d'un scrutin d'autodétermination dans le Jura, en conteste toutefois les modalités. Durant l'été 1969, une tendance modérée constitue le Mouvement pour l'unité du Jura (MUJ). Cette "troisième force", soucieuse d'éviter un éclatement du Jura en cas d'engagement de la procédure plébiscitaire, milite en faveur d'un statut d'autonomie. Cet espoir reste vain; le Statut du Jura adopté en 1973 par les autorités bernoises est loin d'offrir l'autonomie souhaitée par le MUJ. Dans ce contexte, le Conseil d'Etat bernois fixe la date du premier plébiscite au 23 juin 1974. Le RJ, malgré ses menaces de se tenir à l'écart du scrutin, décide de se lancer dans la bataille. Contre toute attente, la première consultation fait apparaître une faible majorité séparatiste dans l'ensemble du Jura, bien que les clivages constatés en 1959 soient globalement confirmés (36 802 oui contre 34 057 non, 1726 bulletins blancs). La réaction antiséparatiste est renforcée par les milliers de femmes du Groupement féminin de Force démocratique et les jeunes du groupe Sanglier. Le 16 mars 1975, les districts du Sud maintiennent leur appartenance au canton de Berne. Les 7 et 14 septembre suivants, un troisième vote sanctionne quelques aménagements de frontière. La ville de Moutier conserve de peu une majorité antiséparatiste. Le 14 septembre, le district de Laufon vote son maintien dans le canton de Berne, mais garde la possibilité de rejoindre un canton voisin.

Toute cette période est marquée par une tension très vive entre les deux camps. L'échec de la "troisième force", qui avait appelé à voter "blanc" le 23 juin, va de pair avec une radicalisation de l'antagonisme entre le camp antiséparatiste, qui procède à une mobilisation sans précédent de ses troupes en se dotant d'une nouvelle organisation de combat (Force démocratique), et le RJ qui, tout en soulignant sa victoire lors du premier scrutin, conteste la validité des sous-plébiscites. Sans nul doute, cette phase de la question jurassienne constitue une rupture: le Jura historique éclate désormais en trois territoires distincts. Dans le Jura septentrional, une Constituante est élue et procède à la mise en place des institutions fondamentales du nouveau canton, dont la souveraineté est reconnue lors du vote fédéral du 24 septembre 1978. L'hégémonie du RJ s'amenuise peu à peu au profit des clivages politiques traditionnels, mais le mouvement maintient la pression sur les autorités jurassiennes pour les inciter à mettre en œuvre une politique de réunification. Dans le Jura méridional, la tension demeure vive jusqu'au début des années 1980, puis le climat politique tend à se normaliser. L'affrontement entre les deux camps se déplace au niveau des élections locales et, en 1982, la ville de Moutier renverse la majorité antiséparatiste.

Le district de Laufon rejette en 1983 en votation populaire son rattachement au canton voisin de Bâle-Campagne. Mais l'Etat bernois est accusé d'avoir financé le camp antiséparatiste. Saisi du dossier, le Tribunal fédéral confirme les plébiscites du Jura-Sud, mais casse le scrutin laufonnais. Le district décide alors le 12 novembre 1989 de son rattachement au canton de Bâle-Campagne. Relancée par ces événements, la question jurassienne rebondit avec la publication, le 31 mars 1993, du rapport de la Commission consultative du Conseil fédéral et des cantons de Berne et du Jura, dite Commission Widmer (du nom de son président Sigmund Widmer), qui fait appel au dialogue et définit les grandes lignes d'une procédure en vue de la réunification. Le rapport est salué du côté jurassien, mais vivement critiqué par les milieux bernois et antiséparatistes. Les deux gouvernements cantonaux cependant, las d'un climat marqué de nouveaux actes de violence, sont amenés, par la médiation du Conseil fédéral, à un accord tripartite signé le 25 mars 1994 qui vise à régler politiquement le conflit jurassien en restaurant le dialogue par la création d'une Assemblée interjurassienne. Celle-ci qui sera présidée successivement par l'ancien conseiller fédéral René Felber (1995-1996), par l'ancien conseiller d'Etat libéral vaudois Jean-François Leuba (1996-2002) et l'ancien conseiller d'Etat radical valaisan Serge Sierro (depuis 2002). Parallèlement à la promotion du dialogue entre les Jurassiens quant à leur avenir commun, l'Assemblée a pour tache de favoriser la collaboration entre le J. et le canton du Jura, entre autres par le biais d'institutions communes. Grâce à cet accord, le Conseil-exécutif bernois admet l'existence d'une communauté d'intérêts entre les deux parties de la région jurassienne, tandis que, de son côté, le gouvernement jurassien reconnaît le J. tel qu'il est défini par la Constitution de l'ancien canton. Les milieux séparatistes jugent sévèrement cet accord, estimant qu'il est en retrait par rapport aux conclusions de la Commission Widmer et qu'il consacre, en acceptant de fait la procédure plébiscitaire des années 1970, l'abandon par le nouvel Etat de la politique de réunification. La question jurassienne, toutefois, s'oriente désormais vers une phase nouvelle où les deux parties devront négocier les conséquences politiques de l'éclatement du Jura, quitte à le remettre en question.

Auteur(e): Bernard Voutat

3 - Les trois districts du Jura bernois après 1978

Le J. se réduit dès le 1er janvier 1979, du fait de la formation du canton du Jura, aux districts de Courtelary, Moutier et La Neuveville (celui de Laufon, resté bernois lui aussi, mais désormais isolé, n'y étant plus inclus). Il comptait 58 601 hab. en 1970, 51 593 en 1980, 51 128 en 1990, 51 408 en 2000 (soit 5,4% de la population cantonale; 82,3% de francophones, 10,8% de germanophones, 54% de protestants, 28,7% de catholiques-romains). Il n'a plus droit qu'à un conseiller d'Etat au lieu de deux.

En 1977 le futur J. se dote d'une structure régionale, la Fédération des communes du J. (FJB). La FJB doit exercer officiellement les droits de coopération, inconnus jusqu'en 1978, inscrits dans la Constitution et la législation cantonales bernoises pour faciliter l'intégration du J., désormais très minoritaire. Elle représente les cinquante communes du J. et, pour les questions linguistiques et culturelles, la population francophone du district de Bienne. Elle a d'une part un droit de préavis sur le plan cantonal, en matière législative et électorale, pour les affaires concernant la région. Elle peut d'autre part, en accord avec les communes, se charger de tâches d'intérêt régional. Ses organes sont une sorte de parlement, composé des délégués élus par le peuple ou par les exécutifs communaux, des députés au Grand Conseil des districts membres (pour Bienne seulement les francophones), et le comité qu'il élit.

Mais l'intégration tout comme la formation d'une identité régionale se heurtent à la persistance d'une forte minorité séparatiste et à l'attitude passive de la majorité. Néanmoins, il n'y a pas de conflits sérieux après 1980. Les antiséparatistes, regroupés dans Force démocratique, dans l'UDC, le PRD ou le PS obtiennent 9 sièges aux élections législatives cantonales, de 1982 à 2002. Quant aux séparatistes, membres du mouvement Unité jurassienne affilié au RJ, du PDC, du parti libéral jurassien (PLJ) ou du parti socialiste autonome (PSA), ils ne recueillent que 21 à 29% des voix et 3 sièges; faiblement représentés à l'assemblée de la FJB, ils ne pourront jamais entrer dans son comité; ils reculent légèrement avec le temps, sauf dans quelques communes, comme Moutier, où ils emportent la majorité.

L'incapacité de la FJB à concilier des intérêts divergents (politique régionale efficace, intégration cantonale, défense de l'autonomie communale) appelle des réformes législatives. Une première tentative en 1987 renforce les pouvoirs des communes et par là les forces conservatrices; les séparatistes réagissent en boycottant la FJB. La nouvelle Constitution bernoise (1993) garantit le statut particulier du J. En 1994, la FJB est dissoute et fait place à un Conseil régional, chargé de la coopération au niveau cantonal, formé des députés et des préfets, et à une conférence des maires (l'adhésion n'est pas obligatoire), chargée de la collaboration sur le plan régional.

Le tournant de 1993-1994 dans la question jurassienne calme la tension ravivée depuis 1984 entre séparatistes et antiséparatistes. Le rattachement de Vellerat au canton du Jura, très clairement approuvé par le peuple suisse le 10 mars 1996, apaise aussi les esprits: cette commune, séparatiste dès les plébiscites, n'avait pu rejoindre le nouveau canton pour des raisons à la fois formelles et politiques. Un rapport commandé par le gouvernement bernois sur la situation des Romands dans le canton de Berne, qui propose une autonomie progressive pour le J. et une relativisation des frontières, accroît l'intérêt des autorités pour une politique active des minorités. Depuis 1997, le groupe Avenir, formé de séparatistes et d'antiséparatistes, milite pour une plus grande autonomie de la région à l'intérieur du canton de Berne. En 2002, le Conseil-exécutif bernois présente un arrêté définissant le statut particulier qu'il entend donner au J. La loi régissant ce nouveau statut est adoptée par le Grand Conseil en 2004. Entré en vigueur le 1er janvier 2006, le statut particulier du J. prévoit un Conseil du J. de vingt-quatre membres, élus pour quatre ans au suffrage universel et à la proportionnelle (3 sièges pour le district de La Neuveville, attribution des autres sièges à ceux de Moutier et de Courtelary, selon le chiffre de population pour les deux autres districts; en 2006 11 pour Moutier et 10 pour Courtelary). Le Conseil, qui est en premier lieu l'interlocuteur du gouvernement cantonal et de son administration, possède certaines compétences décisionnelles dans les domaines culturels et scolaires et le droit de donner son avis et d'émettre des propositions sur les sujets intéressant directement le J.

Après 1978, la FJB soutient la fondation de sociétés régionales (notamment pour l'économie publique, le tourisme, l'assistance sociale, les radios locales) qui cherchent à évincer du J. les anciennes associations jurassiennes. L'économie subit longtemps les effets de la crise horlogère du milieu des années 1970. Des groupes étrangers rachètent nombre d'entreprises locales. L'A16 Bienne-Boncourt, en cours de construction, facilitera les échanges. En 2005, le secteur secondaire offrait 9767 emplois (47,3%), le tertiaire 9638 (43%).

Auteur(e): Peter Gilg / PM

Références bibliographiques

Bibliographie