• <b>Archéologie</b><br>Fouilles archéologiques dans le lac Léman en 1854 (Musée d'Histoire de Berne) © Photo Stefan Rebsamen. Muni d'un scaphandre de fer-blanc, le savant bernois Adolphe Morlot étudie les pilotis devant Morges le 24 août 1854, secondé par l'historien François Forel et le conservateur des antiquités du musée cantonal de Lausanne, Frédéric-Louis Troyon. Ce genre d'entreprise risquée semble plutôt rare avant l'introduction au XX<SUP>e</SUP> siècle des scaphandres autonomes.
  • <b>Archéologie</b><br>Source: P. Ducrey, <I>La politique archéologique suisse hors des frontières nationales ou les limites de l'initiative individuelle</I>, 1998  © 1998 DHS et Kohli cartographie, Berne.

Archéologie

L'archéologie, loin de n'être qu'une discipline auxiliaire, représente l'une des voies essentielles de la recherche historique. En étudiant les vestiges matériels qu'elle met au jour par les fouilles et qu'elle interroge à l'aide d'autres sources (textuelles, iconographiques) et d'autres disciplines (sciences naturelles, anthropologie), elle a pour objet l'histoire, au sens le plus large. En explorant les archives du sol, en scrutant l'évolution du paysage, elle contribue à faire resurgir ce qui aurait pu disparaître de la mémoire collective. Comme les sciences humaines en général, elle ne saurait être totalement neutre ou innocente: tributaire de connaissances, de modes de jugement ou de pensée, voire d'idéologies, elle ne peut faire parler la matière - résiduelle - qu'elle interroge, et tenter de restituer le passé qu'à travers le prisme déformant de la réalité présente. De tout temps, l'homme a fait preuve de curiosité pour les générations qui l'ont précédé et les traces matérielles qu'elles ont laissées. La recherche d'antiquités connaît une longue tradition, faite d'événements aussi pittoresques que dramatiques, et les finalités de l'archéologie, un terme déjà utilisé par Platon, ont varié au gré des temps, des doctrines et des personnes. Aujourd'hui, il s'agit avant tout de mieux connaître l'histoire (chronologie, société, religion, mentalités, économie, techniques, art) et le cadre naturel (climat, paysage, faune, flore) des générations qui nous ont précédés, de donner un sens au passé et de sauvegarder, dans la mesure du possible, les lieux de mémoire propres à permettre à nos contemporains de retrouver leurs racines et de restituer au présent sa vraie profondeur. Cependant, la course au trésor, le pillage et le trafic illicite d'antiquités, la primauté de l'œuvre d'art ou du monument prestigieux, les préoccupations politiques et idéologiques, les dérives nationalistes sont loin d'avoir disparu. Mais, peu à peu, l'archéologie des temps historiques (issue de la Renaissance et intimement liée, au départ, à la philologie et à l'histoire de l'art) et l'archéologie préhistorique (fortement redevable, à l'origine, des méthodes des sciences naturelles) se sont rapprochées, sans renoncer à leur spécificité, pour constituer, en cette fin du XXe s., une science historique pleinement reconnue, capable d'ouvrir des voies novatrices et fécondes et de renouveler, parfois de manière décisive, notre vision du passé. L'archéologie médiévale quant à elle, si elle recourt aux mêmes méthodes d'investigation que les deux susnommées, jouit d'une aide plus substantielle de la part des sources écrites ou de l'iconographie ancienne. Son champ d'action s'étendant souvent sur les œuvres d'art, la délimitation épistémologique avec l'histoire de l'art est parfois imprécise.

1 - Aperçu historique

La première mention relative à des antiquités observées en Suisse se trouve dans la chronique de Königsfelden, rédigée vers 1440, qui relate la découverte vers 810 d'une mosaïque, de "monnaies païennes" et d'une canalisation, probablement celle qui alimentait le camp légionnaire de Vindonissa. Les ruines d' Augusta Raurica sont évoquées, décrites, voire illustrées dans les ouvrages de nombreux humanistes à partir de 1488. Les premières fouilles à caractère scientifique entreprises au nord des Alpes y sont conduites, de 1582 à 1584, à l'initiative de Basile Amerbach le Jeune, professeur de droit romain à Bâle. L'Historische Gesellschaft zu Basel mène les recherches dès 1839, mais il faudra attendre 1878 pour des fouilles systématiques.

L'intérêt pour Aventicum naît aussi avec les humanistes du XVIe s. tels Johannes Stumpf, Aegidius Tschudi ou Sebastian Münster. A l'instigation de LL.EE. de Berne, David Fornerod en 1747 et Erasme Ritter dès 1783 dressent un relevé des ruines et un plan de la ville antique. Le Musée romain d'Avenches (appelé Musée Vespasien jusqu'en 1837) est créé en 1824; son conservateur, François-Rodolphe de Dompierre, véritable défenseur du patrimoine avant la lettre, propose d'entreprendre des fouilles régulières. Mais ce n'est guère avant 1885, année de la fondation de Pro Aventico, que l'exploration systématique du site pourra commencer.

Dès le XVIIe s., les trouvailles d'antiquités se multiplient en Suisse et de nombreuses études leur sont consacrées. A côté de l'époque romaine qui occupe toujours le premier rang, quelques savants commençent à s'intéresser au Moyen Age, tels Johann Jakob Breitinger à Zurich, Emanuel Büchel à Bâle, Léonard Baulacre et Jean Senebier à Genève. On peut toutefois noter qu'à la fin du XVe s. déjà, des fouilles avaient été entreprises autour des églises pour trouver les ossements des martyrs. Au début du XIXe s., paraît l'ouvrage marquant de Franz Ludwig Haller, Helvetien unter den Römern (1811-1812), ainsi que les premiers dictionnaires géographiques, statistiques et historiques, celui du canton de Vaud, de Louis Levade (1824) et celui du canton de Fribourg, de Franz Kuenlin (1832).

L'année 1832 marque une étape importante: à la suite de la découverte fortuite de deux tumulus dans les environs de Zurich, Ferdinand Keller fonde la Société des antiquaires de Zurich (Antiquarische Gesellschaft in Zürich) qui se donne pour tâche d'étudier les vestiges de toutes les époques et se dote de Mémoires (Mitteilungen der Antiquarischen Gesellschaft in Zürich) pour permettre la publication des recherches. L'exemple fait tache d'huile; un peu partout se créent des sociétés d'histoire et d'archéologie: en 1837, la Société d'histoire de la Suisse romande; en 1838, la Société d'histoire et d'archéologie de Genève; en 1840, la Société d'histoire de Fribourg; en 1841, la Société suisse d'histoire; en 1842, l'Antiquarische Gesellschaft Basel, issue de l'Historische Gesellschaft zu Basel; en 1846, l'Historischer Verein de Berne; en 1864, la Société d'histoire et d'archéologie du canton de Neuchâtel (Sociétés d'histoire). Dès lors, paraissent de nombreux ouvrages parmi lesquels on relèvera un Recueil d'antiquités suisses (1855) dû à Gustave de Bonstetten, suivi des cartes archéologiques des cantons de Vaud (1874) et de Fribourg (1878). En 1841, Frédéric-Louis Troyon, l'inventeur de l'archéologie comparée, publie, de manière exemplaire pour son temps, le résultat des fouilles de la nécropole de Bel-Air, la première en Suisse à être explorée systématiquement; en 1845, il reconnaît la nécropole comme burgonde: pour la première fois, une chronologie correcte était appliquée à un cimetière "barbare". Dans le domaine médiéval encore, Jacob Burckhardt publie en 1838 ses Remarques sur les cathédrales de Suisse et l'architecte genevois Jean-Daniel Blavignac, en 1853, son Histoire de l'architecture sacrée du IVe au Xe siècle dans les anciens évêchés de Genève, Lausanne et Sion, un des premiers essais d'archéologie monumentale médiévale touchant un territoire étendu.

En 1854, lors de travaux de construction entrepris à Obermeilen, au bord du lac de Zurich, au cours d'une période de basses eaux exceptionnelle, on met au jour les vestiges d'une station de palafittes, comprenant de nombreux pieux émergeant de la craie lacustre. Immédiatement informé, Ferdinand Keller saisit l'importance exceptionnelle de la découverte qui allait contribuer à trancher le problème de la succession des périodes préhistoriques; jusque-là, tout ce qui précédait l'époque romaine, du Néolithique à La Tène, était qualifié d'helvète ou de celto-helvète; il rédige la même année un Rapport sur les palafittes, attribuant les vestiges observés à des constructions lacustres préhistoriques, bien antérieures aux Celto-Helvètes. Cette découverte et les travaux de Keller, qui furent à l'origine de l'image idyllique des Lacustres, font sensation dans toute l'Europe. Les lacs suisses deviennent l'objet d'études intensives; bientôt les recherches s'étendent à l'Europe. L'image des stations lacustres, largement diffusée par les almanachs et les manuels scolaires, restera très populaire jusqu'au début du XXe s. et donnera l'occasion, tout en vulgarisant l'archéologie, de renforcer le sentiment national: en réaction aux vieux mythes alpestres de l'Ancien Régime, les lacustres devenaient le symbole de l'ouverture, du progrès et du bien-être social. En 1857, Friedrich Schwab, met au jour le site de La Tène, au bord du lac de Neuchâtel, dont l'exploration révèlera la richesse et donnera son nom à la civilisation celtique du second âge du Fer (civilisation de La Tène); Edouard Desor, qui a présenté en 1858 une communication sur cette découverte, sera le premier à proposer, en 1865, la bipartition de l'âge de Fer (Hallstatt et La Tène), reprise par Jakob Heierli dans Urgeschichte der Schweiz (1901) et bientôt universellement adoptée. Entre 1898 et 1916, l'archéologie de la période de La Tène connaît des progrès majeurs avec l'étude de grandes nécropoles sur le Plateau suisse. Le Vaudois Albert Naef (il sera le premier archéologue cantonal en Suisse) explore et publie, entre 1901 et 1903, la nécropole de Vevey-En Crédeilles de manière exemplaire, en proposant une des premières sériations chronologiques des sépultures. Son assistant, David Viollier, devient un spécialiste de renom international; il publie en 1916 son œuvre majeure Les sépultures du second âge du Fer sur le Plateau suisse. La fouille de la nécropole de Münsingen-Rain, dans le canton de Berne, à ce jour la plus grande de Suisse, sous la direction de Jakob Wiedmer, et la publication rapide des résultats en 1907 affinent la chronologie. Pour les périodes plus anciennes, on évoquera la découverte et l'exploitation des stations du Paléolithique supérieur dans le canton de Schaffhouse (grottes du Kesslerloch et de Freudental), les prospections d'Emil Bächler dans les Alpes qui, dès 1903, démontre la présence du Moustérien, la découverte près du Locle, en 1926, des premiers vestiges mésolithiques observés en Suisse par Paul Vouga, qui venait de mettre au jour le site d'Auvernier et proposait la première chronologie du Néolithique en Europe occidentale. L'archéologie médiévale se développe avec l'étude des cimetières du haut Moyen Age et avec les mesures prises pour la protection des monuments historiques (Johann Rudolf Rahn, Albert Naef).

<b>Archéologie</b><br>Fouilles archéologiques dans le lac Léman en 1854 (Musée d'Histoire de Berne) © Photo Stefan Rebsamen.<BR/>Muni d'un scaphandre de fer-blanc, le savant bernois Adolphe Morlot étudie les pilotis devant Morges le 24 août 1854, secondé par l'historien François Forel et le conservateur des antiquités du musée cantonal de Lausanne, Frédéric-Louis Troyon. Ce genre d'entreprise risquée semble plutôt rare avant l'introduction au XX<SUP>e</SUP> siècle des scaphandres autonomes.<BR/>
Fouilles archéologiques dans le lac Léman en 1854 (Musée d'Histoire de Berne) © Photo Stefan Rebsamen.
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L'essor de l'archéologie et la nécessité de conserver les monuments historiques se traduisent par la création ou l'agrandissement de musées: rattachement des antiquités vaudoises au Musée cantonal (1818-1820), transféré au Palais de Rumine en 1904-1905, Musée romain d'Avenches devenu propriété de l'Etat de Vaud (1838), Musée historique de Bâle (1856), Musée d'histoire de Berne (1881), Musée d'art et d'histoire de Genève (1910) né du regroupement de plusieurs Musées. Le Musée national suisse (MNS), inauguré en 1898, garant de la protection du patrimoine national au-delà du particularisme des cantons, présente des collections d'antiquités suisses depuis la préhistoire. Avant l'entrée de l'archéologie "nationale" dans les universités, il joue un rôle majeur dans l'exploitation scientifique, sur le terrain et en laboratoire, des vestiges archéologiques. Actuellement, Le Laténium, inauguré à Hauterive (NE) en 2001, est le musée d'archéologie le plus grand de Suisse avec son exposition présentant 50 000 ans d'histoire. La fondation, en 1907, de la Société suisse de préhistoire et d'archéologie (SSPA), née du besoin de réunir et de coordonner les efforts des spécialistes et de renforcer leur audience auprès des autorités, va contribuer à la diffusion des connaissances dans les cercles savants comme auprès du public. Après l'archéologie gréco-romaine, enseignée pour la première fois à Genève dès 1815, l'archéologie "nationale" entre progressivement dans les universités, à Neuchâtel (1910), Genève (1914), Lausanne (1915), Berne (1917), Zurich (1934) et Bâle (1961). Enfin les cantons se dotent peu à peu d'appareils législatifs réglementant l'exploration archéologique et la protection du patrimoine, en particulier la conservation des monuments historiques (protection des Biens culturels). C'est ainsi que pour contenir la ruée sur les antiquités occasionnée par l'abaissement artificiel des lacs de Neuchâtel, de Bienne et de Morat, le Conseil d'Etat neuchâtelois prend un arrêté en 1878 interdisant les fouilles ou la collecte d'antiquités sur les rives du lac sans son autorisation et que le Canton de Vaud, le premier en Suisse, adopte en 1898 une "Loi sur la conservation des monuments et des objets d'art ayant un intérêt historique ou artistique".

Auteur(e): Daniel Paunier

2 - Développement et structure de l'archéologie en Suisse

Avec la multiplication des travaux édilitaires et de génie civil consécutive à l'essor économique de l'après-guerre, l'archéologie s'est rapidement trouvée dans l'obligation de se vouer presque exclusivement à des interventions d'urgence, pour tenter de sauver des pages souvent essentielles de notre histoire. Le perfectionnement des méthodes de fouilles terrestres et sous-lacustres, d'enregistrement (photogrammétrie, informatique) et d'interprétation (modélisation, ethno-archéologie); le dégagement de grandes surfaces, qui a permis, sur terre et sous les eaux, de connaître non plus seulement des unités isolées mais des agglomérations, des fermes ou des nécropoles entières; l'exploration archéologique des monuments, de la base des fondations au toit (analyse des maçonneries, des mortiers, des enduits, des charpentes), préalable à toute restauration; le passage de la notion de site à celle d'environnement et de paysage; le développement des moyens de datation, en particulier de la dendrochronologie (capable de dater, quand l'état de conservation des bois le permet, à un an, voire à une saison près) et du radiocarbone (C-14, pouvant déterminer l'âge des matières organiques jusque vers 40 000 ans av. J.-C. même s'il n'en subsiste qu'un milligramme); le recours aux analyses physico-chimiques, propres à favoriser l'identification des matériaux et des techniques, et aux sciences auxiliaires (sédimentologie, palynologie, archéozoologie, paléoanthropologie) ont remis en cause bien des chronologies et maintes conceptions, et transformé notre vision du passé. Les réflexions méthodologiques, en particulier sur les notions de cultures, de peuples, de rupture et de continuité, se sont renouvelées. Le développement de l'archéologie préventive par l'établissement d'inventaires de sites et de cartes archéologiques à partir des documents d'archives et à l'aide des méthodes de prospection (photographies aériennes, résistivité électrique, magnétomètre à protons, géoradar, ramassages de surface, forages, carottages, sondages à la machine), la mise en place d'un dispositif légal adéquat, une meilleure coordination entre les services d'archéologie et d'aménagement du territoire, ont entraîné l'établissement de périmètres sensibles où les travaux d'édilité sont interdits ou soumis à l'exigence d'une préservation des vestiges ou de fouilles préalables.

Sur le plan législatif, l'article 724 du Code civil suisse, rédigé en 1907, attribue aux cantons la propriété des biens culturels mobiliers qui présentent un intérêt scientifique reconnu; les vestiges immobiliers restent, quant à eux, soumis au régime de la propriété foncière: pour les protéger, l'Etat cantonal doit les classer ou les acquérir, par achat ou expropriation. C'est donc aux cantons qu'appartient la responsabilité des fouilles archéologiques et de la conservation du patrimoine sur leur territoire. Aussi, la majorité d'entre eux se sont-ils dotés, dès 1958, de nouveaux dispositifs légaux et de services d'archéologie, propres à garantir l'inventaire, la protection préventive et, quand cela s'avère inéluctable, l'exploration des sites. En 1970, a été créée l'Association suisse des archéologues cantonaux qui œuvre notamment pour la reconnaissance de la discipline, l'amélioration des lois, la formation professionnelle des techniciens de fouilles (celle des archéologues étant assurée par les universités), la collaboration intercantonale et internationale. La Confédération subventionne, sur demande des cantons, les travaux de fouilles ou de restauration par l'entremise d'une Commission fédérale des monuments historiques, dépendant de l'Office fédéral de la culture et assistée dans ses activités par un groupe d'experts et de consultants. La création du réseau national d'autoroutes à partir des années 1960 a été l'occasion de définir les modalités d'une collaboration entre le Service fédéral des routes et les archéologues pour garantir la sauvegarde ou l'exploration scientifique des sites menacés par les travaux de génie civil; un arrêté fédéral de 1961 précise la répartition des charges: prospections, fouilles et relevés scientifiques relèvent financièrement de la Confédération tandis que les cantons assurent la publication des résultats et la conservation des objets. Une Commission des routes nationales, créée en 1960, réunissant des représentants de la SSPA et de l'Office fédéral des routes, favorise la collaboration entre archéologues et aménageurs. Ainsi, de 1960 à 1991, 395 millions de francs ont été investis pour la recherche archéologique sur les chantiers des routes nationales, ce qui ne représente qu'une part modeste - 2,75‰ - des dépenses totales. En regard, la somme des acquis scientifiques (du Paléolithique aux Temps modernes) se révèle considérable. La deuxième correction des eaux du Jura a entraîné elle aussi, de 1961 à 1965, une série de fouilles, placées sous la surveillance de la SSPA, qui ont permis l'exploration de nombreux sites, en particulier ceux du pont celtique de Cornaux et du pont romain du Rondet.

L'archéologie médiévale a connu elle aussi depuis les années 1960 un bel essor, à la faveur de nombreuses restaurations d'églises. L'intérêt s'est aussi porté sur les cimetières du haut Moyen Age, les châteaux forts et les habitats urbains, plus récemment sur les villages et les sites disparus. Les objets de la vie domestique sont aussi soumis à une attention croissante, y compris ceux de siècles plus proches (XVIe s.-XVIIIe s.).

Au début du XXIe s., la plupart des cantons disposent d'un service archéologique responsable de la gestion du patrimoine, d'un appareil législatif adéquat et d'une revue, voire d'une série monographique, propres à assurer la publication des recherches. Les fouilles, confiées exclusivement à des professionnels, sont conduites par les services eux-mêmes ou par des mandataires, universités, archéologues indépendants ou entreprises privées. Le financement est assuré par la Confédération s'il s'agit de travaux imposés par la construction des routes nationales, ou par les cantons, avec l'aide possible de subventions fédérales, allouées par la Commission fédérale des Monuments historiques ou par le Fonds national de la recherche scientifique. La conservation et la restauration du matériel issu des fouilles, qui commencent sur le chantier même, ont entraîné la création ou le développement de laboratoires dans la plupart des musées, tandis que l'Ecole polytechnique fédérale dispose, à Zurich et à Lausanne, de laboratoires technologiques d'analyses des matériaux spécialisés dans ce domaine. Outre la SSPA, qui publie deux revues (l'Annuaire et Archéologie suisse), des monographies, des Résumés d'archéologie suisse et des guides archéologiques, de nombreuses sociétés ou fondations (Pro Augusta Raurica, Pro Aventico, Pro Lousonna, Pro Octoduro, Pro Vindonissa, Pro Vistiliaco) soutiennent financièrement les travaux et leurs publications. Des cercles régionaux, créés dans de nombreux cantons, contribuent à stimuler l'intérêt du public par l'organisation de conférences, de cours, de visites de chantiers et d'excursions. Des associations ou des groupes de travail rassemblent, selon les périodes d'études, les professionnels: Groupe de travail pour les recherches pré- et protohistoriques en Suisse, Association pour l'archéologie romaine en Suisse, Groupe de travail suisse pour l'archéologie du Moyen Age, Association suisse d'archéologie classique. L'archéologie théorique et pratique est enseignée dans sept universités: si toutes disposent d'un enseignement d'archéologie classique, il n'en va pas de même pour la préhistoire (Bâle, Berne, Genève, Neuchâtel et Zurich), l'archéologie des provinces romaines (Berne et Lausanne) et l'archéologie médiévale (Zurich). Un diplôme de technicien de fouilles, reconnu par la Confédération, est délivré depuis 1989 conjointement par l'Association suisse des archéologues cantonaux et l'Association suisse du personnel technique des fouilles archéologiques. La mise en valeur des sites par l'aménagement de promenades (Augst, Avenches, Kaiseraugst, Lausanne-Vidy, Martigny, Neuchâtel-Hauterive, Windisch), de cryptes archéologiques (Saint-Pierre et Saint-Gervais à Genève) ou de musées intégrés aux vestiges (Lausanne-Vidy, Martigny, Nyon), l'organisation d'expositions, d'ateliers culturels et éducatifs, d'excursions et de visites de chantiers, comme le développement des relations avec les écoles, contribuent à éveiller et à développer dans l'opinion publique une conscience de la valeur du patrimoine archéologique et des périls qui le menacent. Les fouilles et les recherches à l'étranger, financées par les universités, le Fonds national pour la recherche scientifique ou des fondations, comme l'Ecole suisse d'archéologie en Grèce (la seule mission permanente à l'étranger, sur le site d'Erétrie en Eubée) ou la Fondation Suisse-Liechtenstein pour la recherche archéologique à l'étranger, se déroulent régulièrement en Egypte, en Equateur, en France, en Grèce, en Italie, au Soudan, en Jordanie et en Syrie.

<b>Archéologie</b><br>Source: P. Ducrey, <I>La politique archéologique suisse hors des frontières nationales ou les limites de l'initiative individuelle</I>, 1998  © 1998 DHS et Kohli cartographie, Berne.<BR/>
Quelques missions archéologiques suisses à l'étranger 1949-1998

Quel sera l'avenir de la discipline? Les progrès méthodologiques et le développement des techniques d'enregistrement et d'analyse (archéographie et archéométrie), des banques de données, des méthodes statistiques multidimensionnelles ou des applications de l'intelligence artificielle devraient fournir à l'archéologue des outils toujours plus précis et plus performants (à condition, toutefois, que la mécanisation et la multiplicité des informations préservent les facultés de choix, d'observation et d'interrogation et n'occultent en rien la vision d'ensemble) et lui permettre d'accorder davantage de temps à la réflexion interprétative, à son métier d'historien, sa véritable raison d'être. L'Archéologie industrielle, encore trop négligée, devrait se développer comme la réflexion sur les systèmes socioculturels soutenue par le recours à l'ethnoarchéologie. L'archéologie jouera sans doute un rôle toujours plus grand dans la protection et la mise en valeur du patrimoine. Elle devra montrer que la vie quotidienne d'autrefois n'était pas faite que de sensationnel et qu'un monument chargé d'histoire ou un paysage lentement façonné par les hommes, en tant que sources de la mémoire collective et objets de connaissance, appellent le soutien politique et financier de la communauté tout entière. Sans une large prise de conscience de la valeur du patrimoine archéologique et la pleine connaissance des dangers qui la menacent, la sauvegarde des vestiges ne relèvera jamais que d'une tentative désespérée.

Auteur(e): Daniel Paunier

Références bibliographiques

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– P. Ducrey, La politique archéol. suisse hors des frontières nationales ou les limites de l'initiative individuelle, 1998
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