C'est sur cette trame historique que va se développer dans l'Europe tempérée au nord des Alpes ce qu'il est convenu d'appeler la "civilisation des oppida" des IIe et Ier s. av. J.-C. (Oppidum). Les Celtes sont soumis à une pression militaire et économique de Rome qui va en s'accentuant, mais aussi à la poussée de populations germaniques venant du nord. Rappelons schématiquement les données historiques: en Italie du Nord, après la défaite des Boïens, la Via Aemilia (de Rimini à Plaisance) ouvre la porte de la Transpadane, qui deviendra romaine au cours du Ier s. av. J.-C.; l'Espagne est occupée par les Romains; ils conquièrent le Midi de la Gaule dès 125, y créent une colonie à Narbonne en 118 av. J.-C. et organisent la province transalpine. Cette provincia narbonensis (Gaule narbonnaise) englobe la vallée du Rhône jusqu'à Genève, territoire des Allobroges. Venus du nord de l'Europe (du Danemark), les Cimbres, un peuple germanique, ainsi que les Ambrons, sont en pleine migration vers 115 av. J.-C. On les trouve confrontés aux Celtes (des Boïens) en Bohême du Sud, en Slovaquie ou en Bavière, puis en Norique (en Styrie) où ils défont les armées de Rome; ils se dirigent vers la Gaule en entraînant d'autres peuples germaniques ou celtiques dans leur sillage, notamment les Teutons et les Tigurins (des Helvètes). L'épopée se terminera dans le sang: les Volques Tectosages (des Celtes de la région de Toulouse) qui les avaient aidés sont battus en 106, les Ambrons et les Teutons anéantis par Marius près d'Aix-en-Provence en 102, les Cimbres défaits à Verceil en 101 av. J.-C.
Le célèbre épisode de la bataille d'Agen, en 107 av. J.-C., fait apparaître un chef tigurin: Divico. Il s'agit là, en fait, du premier épisode historique mettant en scène des Helvètes, en l'occurrence des Tigurins, que l'on considère comme étant installés sur le Plateau suisse et qui avaient échappé à l'issue fatale en se repliant à temps vers le nord. La documentation archéologique pour la fin du second âge du Fer, aux IIe et Ier s. av. J.-C. (LT C2-LT D), change radicalement par rapport à la période précédente d'expansion celtique: les grandes nécropoles sont progressivement abandonnées au cours de La Tène moyenne, les sépultures se font rares, sont en général pauvrement dotées, et, de plus, l'incinération se répand dès la seconde moitié du IIe s. av. J.-C. sur le Plateau suisse (le rapport inhumation-incinération évolue différemment d'une région à l'autre du monde celtique, dans le temps également). Mise à part la nécropole à inhumation de la Gasfabrik à Bâle, le biritualisme (comme à Berne-Enge ou Lausanne-Vidy) est de mise sur le Plateau suisse, que l'on qualifie uniformément d'helvète, dès lors sans les réticences dues à la crainte d'anachronisme. Dans les Alpes, l'inhumation persiste jusqu'à l'époque romaine.
L'essentiel des données archéologiques provient de sites d'habitats, en particulier des oppida: le mobilier domestique (re)prend en fait le dessus par rapport au mobilier funéraire. Ces oppida, premières "villes" protohistoriques (si l'on ne tient pas compte de l'éphémère Heuneburg), se développent dans l'ensemble du monde celtique. On aurait tort de considérer qu'ils manifestent simplement une réaction à la pression de Rome (et des Germains): le phénomène résulte d'une profonde mutation interne de la société celtique, amorcée dès le IIIe s. av. J.-C., dans laquelle le modèle urbain que les Celtes avaient appris à connaître et pratiquer, notamment en Cisalpine, n'est sans doute pas étranger. L'une des mutations économiques les plus importantes est marquée par l'introduction de la monnaie. Les premières monnaies celtiques imitent des statères en or de Philippe II de Macédoine (359-336 av. J.-C.). On considère que le mercenariat est à l'origine de cette adoption. En outre, dès le milieu du IIIe s. av. J.-C., on rencontre quelques monnaies dans des sépultures celtiques (en majorité de femmes) au nord des Alpes. Le monnayage de Marseille, en argent, est abondamment imité, notamment en Cisalpine. C'est toutefois dans le courant du IIe s. av. J.-C. que se met en place une véritable circulation monétaire, qui rapidement se diversifiera avec la frappe de monnaies au nom des cités. Les oppida ont joué un rôle important en tant que centres du pouvoir émetteur. L'alignement des trois puissants peuples de la Gaule de l'Est (Lingons, Séquanes, Eduens et peut-être Helvètes) sur l'étalon fourni par le denier d'argent romain, dès la fin du IIe s. av. J.-C., marque un tournant radical dans ce processus, en particulier pour le commerce avec Rome. Les oppida, installés en général sur des sites de hauteur, le long des axes commerciaux, à proximité de gisements de matières premières, voient se développer toutes les activités artisanales, notamment celles des spécialistes de différents corps de métiers; ils fonctionnent comme marchés et, de par la résidence de nobles, comme centres régionaux administratifs, politiques, voire religieux. La société celtique décrite par César est dominée par une oligarchie; fondée sur des régimes aristocratiques, elle est fortement inégalitaire; des chefs puissants, comme l'Eduen Dumnorix ou l'Arverne Vercingétorix, sont connus. Les druides, détenteurs de la tradition orale, de la science, de l'éducation, jouent un rôle religieux et judiciaire prestigieux. L'esclavage a cours. L'épisode de l'Helvète Orgétorix arrivant à son "procès" accompagné de 10 000 hommes et de tous ses "clients et débiteurs" est à cet égard significatif. Les oppida couvrent des surfaces qui peuvent atteindre plusieurs centaines d'hectares, qui ne sont bien entendu pas partout densément occupés. Sur le Plateau suisse, l'oppidum central de Berne-Enge est le mieux connu; celui du Mont Vully a peut-être été volontairement incendié en 58 av. J.-C. par les Helvètes lors de leur tentative d'émigration; les oppida postérieurs à la guerre des Gaules sont en général d'une taille inférieure. Certains, comme Berne ou Yverdon-les-Bains, Genève (extremum oppidum allobrogum) ou Bâle-Münsterhügel chez les Rauraques, montrent une continuité d'occupation jusqu'à l'époque romaine. La campagne reste très peu connue et, contrairement à d'autres régions d'Europe, les habitats ruraux en Suisse (les aedificia, voire vici de César) échappent encore à la recherche, qui devrait toutefois progresser grâce aux fouilles effectuées sur les tracés autoroutiers de Suisse occidentale.
Les sanctuaires et lieux de culte celtiques sont bien étudiés dans le nord de la France (en Gaule belgique), avec des rituels complexes de déposition et de sacrifices. Les enceintes quadrangulaires (Viereckschanzen) en fournissent d'autres manifestations. En Suisse, le site éponyme de La Tène, avec ses milliers de trouvailles, est considéré par la majorité des chercheurs comme un sanctuaire celtique des IIIe et IIe s. av. J.-C., ainsi d'ailleurs que le pont de Cornaux-les-Sauges vers 100 av. J.-C.; le sanctuaire d'Eclépens, découvert en 2006, pourrait également se révéler très important. Le port de Genève a livré les restes de plusieurs individus portant des traces de coups sur l'arrière du crâne et de découpe. D'autres espaces cultuels associés à des dépôts d'objets, ou parties d'objets, et des monnaies, ont été identifiés, parfois à l'intérieur des oppida, comme à Berne. Les statues en chêne de Genève, Villeneuve (VD) ou Yverdon-les-Bains représentent sans doute des divinités, qu'il est difficile d'identifier. En revanche, certaines figurations peuvent être associées à des dieux celtes, comme Cernunnos par exemple, le dieu aux ramures de cerf (Balzers, FL). Mercure, "le dieu qu'ils honorent le plus" d'après César, est parfois assimilé à Teutatès, Bélénos serait Apollon, Esus (le guerrier) Mars, Taranis (le sacré) Jupiter. Les reconnaître dans les représentations figurées reste toutefois hasardeux.
Auteur(e): Gilbert Kaenel