Historisches Lexikon der Schweiz (HLS) Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) Dizionario storico della Svizzera (DSS)

3.1 - Origine et expansion de la civilisation de La Tène: du Ve au IIIe siècle av. J.-C.

C'est dans ce contexte d'échanges de produits, de techniques et d'idées, que vont se développer les premières manifestations laténiennes. Le meilleur révélateur est l'"art celtique", appliqué essentiellement à des objets d'artisanat de petite taille, en particulier des parures (mais il existe aussi des statues de pierre d'assez grande taille en Allemagne du Sud et en Bourgogne); il jouera un grand rôle dans les études consacrées au second âge du Fer: le développement de cet art, ses rapports avec l'art méditerranéen et oriental (influences, emprunts, adaptations, transformations), selon des règles qui lui sont propres, est l'une des caractéristiques les plus vigoureuses et originales de la civilisation celtique. Le répertoire ornemental, associant des motifs géométriques répétitifs, des éléments végétaux, humains, animaux ou abstraits, est l'expression d'un langage aux lectures souvent multiples, et qui fait référence à une thématique dont l'ancrage dans le domaine religieux ne fait aucun doute; elle échappe en grande partie à notre compréhension et ces premières représentations de divinités, avec leurs attributs, restent anonymes. Le cas prestigieux d'Erstfeld (trésor d'orfèvrerie) est à cet égard emblématique. Au-delà d'une unité apparente, des groupes géographiques se laissent entrevoir.

Les Celtes des premiers siècles de la période de La Tène sont principalement connus par leurs morts. Après les tombes "princières" de la Champagne ou du Rhin moyen au Ve s. av. J.-C. (LT A), dans le prolongement des inhumations aux offrandes fastueuses sous tumulus de l'époque de Hallstatt, les sépultures en tombes plates, groupées en nécropoles de dimensions variables, constituent l'essentiel de la documentation archéologique à l'échelle européenne durant la seconde partie de La Tène ancienne et le début de La Tène moyenne (LT B et C1), soit aux IVe et IIIe s. av. J.-C. La Suisse prend une place de premier plan dans la recherche, grâce aux nécropoles de Münsingen-Rain, Saint-Sulpice (VD), Vevey ou Andelfingen, toutes fouillées entre la fin du XIXe et le début du XXe s. Les sépultures, au-delà de l'étude des parures, armes ou offrandes sous l'angle typo-chronologique, apportent des renseignements sur l'organisation de la société d'une région à l'autre du monde celtique, à défaut des habitats ruraux qui restent souvent peu étudiés, quasi inconnus en Suisse. Les artisans sont au sommet de leur art: les parures en bronze, notamment les fibules, sont ciselées et ornées avec une finesse consommée, tout comme certaines armes, en particulier des casques aux riches incrustations d'or et de corail. Le guerrier joue un rôle prépondérant dans la société; dans certaines régions, les sépultures de chefs militaires reçoivent en plus un char de combat à deux roues. Mais la majeure partie de la population représentée dans les cimetières (hommes portant l'épée, donc libres, ou femmes dont les parures strictement réglementées montrent des états de "richesse" variables) ne permet toutefois pas de restituer une organisation hiérarchisée, comme c'était le cas aux VIe et Ve s. av. J.-C. Les Celtes, durant cette période d'expansion de leur civilisation, occupent dès lors un vaste territoire en Europe, compris entre la péninsule Ibérique et les îles Britanniques sur la façade atlantique à l'ouest, les Carpates à l'est, la plaine du nord de l'Allemagne et de la Pologne, l'Italie du Nord et le bassin danubien jusqu'au défilé des Portes de fer, au sud et au sud-est. Jamais, toutefois, ils n'ont constitué une véritable unité politique. Dans toutes les régions où des Celtes vont s'installer, et surtout dans les secteurs périphériques, ils se mélangent à des populations non celtiques, non celtophones, ce qui se reflète jusqu'à un certain point dans la culture matérielle, avec des dynamiques d'assimilation réciproque difficiles à évaluer et à suivre d'une génération à l'autre. La Suisse actuelle, véritable carrefour entre la Celtique occidentale, la Cisalpine et l'Europe centrale, a dû participer activement à tous ces événements et brassages de populations. Il est possible que l'on retrouve la trace de Celtes du Plateau suisse en Italie du Nord, grâce aux particularités techniques et stylistiques de certaines parures. De même, des relations privilégiées entre la partie occidentale du Plateau suisse et la Bohême ou la Slovaquie suggèrent des mouvements de personnes ou groupes de personnes à la fin du IVe s. av. J.-C.; les torques à cabochons du nord de la Suisse et du haut Rhin pourraient manifester des déplacements, du moins de femmes, en direction de la zone hongroise vers 300 av. J.-C. Rappelons ici l'épisode légendaire, difficile à dater, rapporté par Pline l'Ancien dans le troisième quart du Ier s. av. J.-C.: Hélico, un Helvète (comme par hasard), aurait rapporté des figues, des raisins secs, de l'huile et du vin d'un séjour en Italie, contribuant ainsi à pousser les siens à traverser les Alpes et à envahir la péninsule italique. Le graffito Eluveitie, évoqué ci-dessus, démontre en tout cas la présence d'un Helvète à Mantoue vers 300 av. J.-C.

Certains événements historiques sont bien connus, parce qu'ils ont frappé l'imagination des Anciens; ils illustrent cette phase d'expansion et d'expéditions guerrières: en Italie du Nord tout d'abord, avec l'invasion celtique du début du IVe s. qui s'acheva par la prise de Rome vers 390/386 av. J.-C. (épisode des oies du Capitole). Les responsables seraient des Sénons, qui s'établiront par la suite sur la côte adriatique (rien ne prouve, par ailleurs, que ce peuple puisse être assimilé aux Sénons que l'on trouvera durant la guerre des Gaules dans la région de Sens; le même doute existe pour les autres peuples mentionnés en Cisalpine: Lingons, Boïens, Cénomans ou encore Insubres). D'autres expéditions celtiques ont été dirigées vers l'est, avec l'invasion des Balkans. Tite-Live, qui situait déjà vers 600 av. J.-C. l'arrivée de Celtes en Italie, fait remonter ce mouvement au Ve s.; l'archéologie des nécropoles de Slovaquie ou de Hongrie tend à le confirmer. Mais c'est bel et bien au cours du IVe s. que la pénétration le long de l'axe danubien fut la plus importante: des Celtes se frottent aux armées hellénistiques d'Alexandre; repoussés, ils s'installent en Transylvanie (Roumanie). Une armée conduite par Brennos envahit la Macédoine en 281/280 av. J.-C., menace Delphes en 279; une partie des troupes, suite à une défaite militaire en 278, est implantée en Asie Mineure (l'ancienne Galatie, en Turquie); les Scordisques s'installent entre la Save et le Danube (dans l'ancienne Yougoslavie); d'autres Celtes sont refoulés en Thrace (dans la Bulgarie actuelle) où ils fondent l'éphémère royaume de Tylis, qui disparaîtra à la fin du IIIe s. av. J.-C. En parallèle, la poussée de Rome en direction du nord est en marche; les Celtes de Gaule cisalpine vont progressivement être soumis après le désastre de la bataille de Télamon en Etrurie, en 225 av. J.-C. Une partie des Boïens, défaits en 191 av. J.-C., décident de franchir à nouveau les Alpes. L'expansion celtique, au sud comme à l'est, est définitivement stoppée.

Auteur(e): Gilbert Kaenel