03/03/2015 | communication | PDF | imprimer | 

Urbanisation

Le processus d'urbanisation sans précédent qui s'accéléra dès le XIXe s. apparaît de plus en plus comme le changement social le plus important des deux cents dernières années. De 10 % vers 1800, la population suisse vivant dans une ville passa à environ 75 % au début du XXIe s.. Cette urbanisation alla de pair avec un changement fondamental et continu dans les manières de vivre et de produire, ainsi que dans les modèles spatiaux et les interconnexions. Deux aspects de cette dynamique spatiale sont à distinguer: d'une part une croissance galopante des villes existantes, surtout dès la deuxième partie du XIXe s. et jusqu'en 1914, et d'autre part, dans l'entre-deux-guerres, la transformation de l'espace rural par une intégration croissante dans les processus urbains de création de valeur.

Vers 1800, à l'exception de quelques villes comme Berne, Genève et Zurich, qui comptaient plus de 10 000 habitants chacune, les petites villes prédominaient. Le recensement de 1798 dénombra ainsi 42 villes de plus de 2000 habitants. Ces localités, souvent encore entourées de murs d'enceinte, pouvaient aisément être parcourues à pied. Les différences entre citadins et populations rurales étaient très marquées, que ce soit dans les modes de vie, les chances dans l'existence ou les parcours de vie (Relations ville-campagne)

Avec l'industrialisation décentralisée du pays, les réformes politiques amorcées après 1830 et 1848 ainsi que les innovations dans le domaine des transports et de la communication (Poste), les frontières entre ville et campagne commencèrent à se déplacer. La construction des ächemins de fer, entamée dans les années 1850 et 1860, remodela les structures spatiales, y compris les villes existantes. Des n½uds ferroviaires urbains, en particulier Zurich, en profitèrent. En même temps, des villes et des communes de petite taille où s'étaient installées de grandes entreprises, comme Winterthour (notamment Rieter, Sulzer) ou Arbon (notamment Saurer), connurent une croissance particulièrement rapide. Vers 1900, Bâle, Genève et Zurich avaient dépassé les 100'000 habitants; cette croissance fut accélérée par les mouvements migratoires de la campagne vers les villes (äMigrations intérieures). Cette migration massive de jeunes gens peu formés s'explique d'une part par la crise structurelle de l'agriculture vers la fin du XIXe s. et d'autre part par la stagnation de l'industrie textile établie dans l'espace rural. La misère contraignit aussi de nombreuses personnes à émigrer, surtout en Amérique.

Dans les villes, le secteur tertiaire joua un rôle de plus en plus important sur le marché du travail. La réussite économique de la bourgeoisie dans le commerce, la finance et l'industrie se refléta dans une nouvelle conception de la ville, qui se manifesta d'une part dans le développement de l'administration communale, dans l'engagement pour la culture, la formation, le logement et les questions sociales et d'autre part dans de grands projets architecturaux comme la Bahnhofstrasse de Zurich 1ou l'aménagement de quais dans différentes villes (äUrbanisme). Vers la fin du XIXe s., le développement du réseau ferroviaire et des transports de proximité, ainsi que l'augmentation de la fréquentation (äNavetteurs) firent que les communes périphériques furent de plus en plus impliquées dans les marchés du travail urbains. Cette évolution favorisa un développement décentralisé de l'habitat, modèle largement propagé par les spécialistes de la planification qui voulaient faire naître un sentiment d'appartenance (proposé par ex. dans le concours pour le Grand-Zurich en 1915). Dans l'entre-deux-guerres, Armin Meili, pionnier de l'aménagement du territoire en Suisse, défendit aussi cette conception, fondamentalement sceptique du point de vue urbanistique, et la transposa sur l'ensemble du pays qu'il voyait comme une grande ville décentralisée.

En 1950, plus de 2,1 millions de personnes (45 % de la population) vivaient dans des zones urbaines. Les décennies suivantes se caractérisent par une nouvelle forme d'urbanisation. Entre 1950 et 2000, le nombre d'agglomérations passa de 24 à 50 et celui des communes concernées de 155 à presque 1000 (un tiers de toutes les communes suisses). La surface totale des zones urbaines quintupla alors que la population de ces espaces n'augmentait que deux fois moins vite2. Le phénomène de «suburbanisation» prit alors son essor: il s'explique par l'augmentation des revenus réels et, en même temps, par une grande disponibilité d'énergie, qui favorisèrent notamment l'expansion rapide de l'automobile. En 1950, les deux tiers de l'ensemble des voitures de Suisse étaient enregistrées dans les dix plus grandes villes alors qu'en 1966, cette proportion était tombée à un peu plus de 40 % - avec une augmentation massive des permis octroyés. Le développement du réseau des routes nationales et cantonales (äRoutes nationales) créa les conditions d'une transformation durable des communes périphériques, jusque-là agraires et artisanales, en villes-dortoirs pour une main-d'½uvre travaillant dans les villes. Vers 1960, la äconstruction de logements hors des centres villes, dans les agglomérations de Bâle et de Genève, représentait déjà 50 % de l'ensemble des constructions, alors que dans la région zurichoise, pratiquement tous les nouveaux logements furent construits en banlieue dans les années 1960. Ce développement, souvent brusque, se produisit à un moment où de nombreux cantons et communes ne disposaient encore d'aucune législation sur la planification et les constructions. D'un autre côté, de grands ensembles voulus par des planifications régionales virent le jour, notamment aux environs de Berne (Gäbelbach et Wittigkofen) et de Genève (Le Lignon). L'introduction en 1969 de l'article sur l'aménagement du territoire jeta les bases constitutionnelles d'un développement de l'habitat dans une perspective plus large. Bien que les politiques aient favorisé un modèle de développement décentralisé, conforté à la fin du boom des années 1950, on constate dès 1970 une nette concentration de la croissance sur les grandes et moyennes agglomérations. L'augmentation fulgurante de l'occupation des surfaces, dès 1980, entraîna un accroissement du mitage du paysage, alors que les grandes villes accusaient un recul de leur population. Le fait que les grandes villes dans lesquelles s'accumulaient les situations problématiques - chômage, forte proportion de personnes âgées et d'étrangers - aient été désignées spécifiquement par le terme «A-Städte (ville A)3» montre à quel point la crise urbaine fut alors ressentie. Parallèlement, l'interconnexion entre ces pôles économiques et les régions avoisinantes prirent toujours plus d'importance. Le surplus de navetteurs, à savoir la différence entre les navetteurs entrants et sortants, a ainsi triplé entre 1970 et 2000. Des projets de RER ont cependant aussi renforcé les structures favorisant un développement toujours plus étendu et dépassant parfois les frontières nationales, notamment au Tessin, dans le nord-ouest de la Suisse et dans l'Arc lémanique.

Dès les années 2000, l'idée d'une Suisse urbaine, avancée par Jean-Jacques Rousseau, puis plus tard par Armin Meili, refit surface. Les aires métropolitaines transfrontalières et les problèmes structurels des zones rurales constituaient des points communs. Actuellement, l'intégration dans des circuits économiques globaux - avec la dépendance du développement urbain qui en résulte - devient de plus en plus manifeste. Les grandes régions situées dans l'Arc lémanique, ainsi qu'autour de Bâle et de Zurich, se sont positionnées comme sites industriels reliés à des réseaux internationaux et ont saisi l'opportunité de la forte désindustrialisation pour réorganiser les centres urbains et les zones périphériques.


Bibliographie
– A. Meili, «Landesplanung für die Schweiz», in Die Autostrasse, 1933, n° 2
– P. Bairoch, De Jéricho à Mexico, 1985, 294
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– C. Pfister, éd., Das 1950er Syndrom, 1995 (21996)
– F. Walter, La Suisse urbaine 1750-1950, 1994
– U. Pfister, éd., Stadt und Land in der Geschichte, 1998
– P. Sarasin La ville des bourgeois, 1998 (all. 21997)
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– A. Eisinger, M. Schneider, éd., Stadtland Schweiz, 2003
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– R. Diener et al., éd., Die Schweiz - ein städtebaulisches Portrait, 2006
– P. Rérat, Habiter la ville, 2010

Auteur(e): Angelus Eisinger / MPA