• <b>Nuisibles</b><br>Affiche pour le Gesarol réalisée en 1942, insecticide à base de DDT produit par la firme Geigy (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).

Nuisibles

On qualifie de nuisibles ou de ravageurs des êtres vivants qui s'attaquent aux animaux domestiques, aux plantes utiles, aux réserves alimentaires, voire à des matériaux comme le bois. D'un point de vue écologique, la définition est problématique: les découvertes récentes sur les écosystèmes et les biocénoses remettent en question la division de la biosphère en organismes utiles et nuisibles. Souvent l'homme lui-même ouvre la porte à ces derniers, notamment par la destruction des paysages, la monoculture, l'introduction d'espèces dans un environnement où elles n'ont pas d'ennemis naturels ou par le recours à des méthodes contre-productives de lutte contre les parasites.

Les pertes de récoltes dues aux parasites ont provoqué des crises graves. Les invasions de sauterelles qui touchèrent toute l'Europe en 1336-1337 et dont les chroniqueurs se firent l'écho, furent assimilées aux fléaux de l'Ancien Testament. Le mildiou de la pomme de terre, maladie cryptogamique qui frappa dès 1842 de vastes parties de l'Europe, provoqua en 1845-1846 la dernière grave disette de l'histoire suisse (ouvriers et petits paysans en furent les principales victimes). C'est notamment en riposte au phylloxéra, parasite d'origine américaine qui fit de gros dégâts dans la viticulture, que l'on créa les stations fédérales de recherches agronomiques.

La lutte contre les parasites requiert la connaissance de leurs comportements et de leurs modes de reproduction. Au Moyen Age, cependant, on croyait que les parasites, en particulier les insectes, naissaient par "génération spontanée" à partir de matière inerte, de fumier ou d'immondices, avec l'aide du Diable. Les insectes suscitaient donc des peurs collectives et l'on recourait à la magie pour s'en défendre. On faisait sonner les cloches des églises pour éloigner les sauterelles, on essayait de protéger les champs au moyen de processions. En 1478 et 1479, la ville de Berne somma les hannetons et leurs larves (les vers blancs) de venir rendre compte de leurs ravages devant le tribunal ecclésiastique réuni au cimetière.

Mais il y avait des méthodes plus efficaces, soit biologiques, comme le chat, soit mécaniques: clôtures, dalles de pierre dans les fenils du Valais, badigeons d'huile, pièges, sarclage, chasse ou ramassage, etc. En 1628 déjà, une communauté bourgeoisiale de Werdenberg prélevait une taxe foncière pour assurer le traitement d'un taupier. Aux XIXe et XXe s., on créa des associations communales pour la lutte contre les souris. En 1664, la densité des vols de hannetons incita le canton d'Uri à instituer des fonctionnaires spéciaux et à édicter des prescriptions sur la collecte de ces insectes, laquelle sera déclarée obligatoire dans le canton de Berne en 1814 et dans le canton de Zurich en 1843. Les cantons de Zurich, Lucerne, Schwytz, Zoug, Argovie et Saint-Gall signèrent en 1870 un concordat pour coordonner la lutte contre les hannetons, dont on détruisit quelque 350 millions d'individus en 1909, dans le seul canton de Zurich. En 1918, dans le cadre des mesures d'économie de guerre, la Confédération organisa la collecte des hannetons et leur réutilisation dans la production de fourrage (à raison de 4 kg par ha). On passa dès 1950 environ à la lutte chimique.

Les prémices de la lutte chimique contre les parasites remontent au début de l'époque moderne. On désinfectait les semences au moyen d'arsenic (1640), de sulfate de cuivre ou de mercure (milieu du XVIIIe s.), de composés organiques de mercure (dès 1915). Jusqu'en 1940, la lutte contre les insectes se faisait par les seuls moyens de la chimie minérale, avec des produits parfois hautement toxiques. En 1939, le Suisse Paul Hermann Müller découvrit les propriétés insecticides du DDT (dichloro-diphényl-trichloréthane), synthétisé pour la première fois en 1893. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, ce produit fut employé avec succès contre les vecteurs de la malaria et du typhus exanthématique. Par la suite, le DDT fut appliqué dans le monde entier contre les parasites des cultures et des forêts. En Suisse aussi, il fut abondamment répandu (par exemple contre les hannetons). De nombreux autres insecticides, herbicides et fongicides de synthèse lui succédèrent.

<b>Nuisibles</b><br>Affiche pour le Gesarol réalisée en 1942, insecticide à base de DDT produit par la firme Geigy (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).<BR/>
Affiche pour le Gesarol réalisée en 1942, insecticide à base de DDT produit par la firme Geigy (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).
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L'exemple du DDT ne tarda pas à montrer les inconvénients de la lutte chimique: l'élimination simultanée d'animaux utiles et l'apparition de souches résistantes. Retenu dans les tissus graisseux, le DDT s'accumule au fil de la chaîne alimentaire, ce qui entraîna, dans les années 1960, la mort de rapaces. On en trouva même dans le lait maternel. Le produit fut interdit en Suisse, comme dans la plupart des pays industrialisés, au début des années 1970. La recherche s'orienta alors davantage vers des méthodes biologiques, qui n'étaient cependant pas une invention récente. En 1891, on avait essayé, en Suisse romande, d'éliminer les hannetons en diffusant une maladie cryptogamique spécifique, idée reprise avec succès en 1974, en France, puis en Suisse. De plus, on tend à sélectionner des variétés végétales et animales résistant aux parasites. Les moyens de lutte biologique sont utilisés en Suisse depuis 1984 contre le bostryche, parasite du bois. L'entomologiste Hans Rudolf Herren a employé des procédés similaires en Afrique contre une cochenille menaçant la culture du manioc. Il a reçu en 1995 le Prix mondial de l'alimentation pour avoir sauvé des millions de gens de la famine. Néanmoins, ces méthodes recèlent des risques pour l'environnement. On en vient à préconiser une agriculture plus extensive et la création de surfaces de compensation écologique, par exemple sous forme de jachères en rotation, où règnent des conditions quasi naturelles, censées maintenir l'équilibre entre organismes utiles et organismes nuisibles.


Fonds d'archives
– StAZH, coll. d'imprimés, dossier Maikäfer
Bibliographie
– A. Buxtorf, M. Spindler, 10 Jahre Geigy Schädlingsbekämpfung, 1953
– L. Zehnder, Volkskundliches in der ältern schweizerischen Chronistik, 1976, 198-205
– R. Büchi et al., Neuere Erkenntnisse über den Maikäfer, 1986
– G. Frei, C. Manhart, Nützlinge und Schädlinge an künstlich angelegten Ackerkrautstreifen in Getreidefeldern, 1992
Heimliche Untermieter, cat. expo. Lucerne, 1993 (avec bibliogr.)
– C. Chène, Juger les vers, 1995
– H. Gabathuler, «Schädlingsbekämpfung, ein altes Gewerbe», in Werdenberger Jahrbuch, 9, 1996, 197-208
– L. Straumann, Nützliche Schädlinge, 2005

Auteur(e): Martin Illi / LA