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Argovie

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Canton suisse depuis 1803. All. Aargau, it. et rom. Argovia. Le nom désigne au VIIIe s. la région sise entre Aar, Reuss, Pilate et Napf, et s'applique en outre aux environs de Baden dès le bas Moyen Age. La distinction entre Basse-A. et Haute-Argovie apparaît au milieu du IXe s. De 1415 à 1798, le territoire du canton actuel se partageait entre l'Argovie bernoise ou Basse-A., le comté de Baden, les Freie Ämter et le Fricktal autrichien; de 1798 à 1803, entre un canton d'A. (plus petit que l'actuel), un canton de Baden et le Fricktal, canton de 1802 à 1803. Langue officielle: l'allemand. Chef-lieu: Aarau.

Superficie (1994)1403,7 km²en %
Forêt/surface boisée517,9 km²37,0%
Surface agricole635,6 km²45,3%
Surface bâtie216,7 km²15,4%
Surface improductive33,5 km²2,4%

Population et économie
Année 1850190019501990
Habitants 199 852206 498300 782507 508
En % de la population suisse8,4%6,2%6,4%7,4%
LangueAllemand 203 071291 101435 103
 Français  8193 1104 339
 Italien 2 4155 33524 758
 Romanche    43 488 755
 Autres  150 74842 493
ConfessionProtestants107 194114 176171 296218 379
 Catholiques (y compris catholiques-chrétiens jusqu'en 1900)91 09691 039122 172224 836
 Catholiques-chrétiens  5 0963 676
 Israélites1 562 990 496 405
 Autres et sans confession   79 2931 72260 212
 dont sans confession   30 476
NationalitéSuisses196 890196 455290 049420 616
 Etrangers2 96210 04310 73386 892
Année 1905193919651995
Personnes activesSecteur primaire60 63564 68717 55015 625a
 Secteur secondaire47 63263 224120 97297 358
 Secteur tertiaire13 72121 10845 742141 333
Année 1965197519851995
Part au revenu national6,5%6,9%6,9%7,2%

a Chiffres de 1996

Sources:OFS et Stat. hist.

1 - Le territoire cantonal de la préhistoire au Moyen Age

1.1 - Préhistoire

Débutant au XIXe s., les recherches en préhistoire furent d'abord le fait de sociétés et de personnalités locales, comme Jakob Heierli, éditeur en 1898 de la carte archéologique du canton. Puis elles passèrent de plus en plus sous la responsabilité du service archéologique cantonal créé en 1947 par Reinhold Bosch, fondateur aussi de l'atelier d'archéologie préhistorique de Seengen. Depuis les années 1960, notre connaissance de la préhistoire argovienne dépend largement des fouilles d'urgence qui se sont multipliées en raison de l'activité du secteur de la construction.

On observe dès la préhistoire des différences régionales: le Plateau argovien, qui s'ouvre au sud-ouest et au nord-est, a subi des influences venues de ces deux directions, tandis que le Fricktal, au nord du Jura, appartient à l'aire culturelle de la Suisse du Nord-Ouest et regarde vers le nord et la plaine rhénane. Cela s'explique par le fait que le pays est fortement découpé par les chaînons jurassiens et par les moraines des glaciers quaternaires, et creusé par les grands cours d'eau du Plateau suisse.

1.1.1 - Paléolithique et Mésolithique

Le plus ancien témoin de présence humaine est le biface de Zeiningen-Uf Wigg (env. 150 000-100 000 ans). On a trouvé au bord du Rhin à Stein-Bustelbach un outil en pierre comparable à ceux de Löwenbourg ou de Cotencher (env. 50 000 ans, époque des Néandertaliens). Plus nombreux sont les vestiges datant de la phase finale de la glaciation de Würm (35 000-8000 av. J.-C.): outre quelques foyers isolés, des campements sur la rive droite du Magdenerbach, plusieurs fois occupés par des chasseurs de rennes et de chevaux (sur le flanc nord de la petite colline de l'Ermitage près de Rheinfelden). L'élévation des températures et le recul définitif des glaces fit apparaître un paysage de marais, puis de forêts clairsemées (8000-6000 av. J.-C.). L'homme vivait toujours de chasse, de pêche et de cueillette; il habitait au bord des lacs et des rivières, ou sur les terrasses de hauteur de grandes vallées comme celle de la Limmat ou de l'Aar. On a trouvé de nombreux vestiges dans la première, par exemple les campements de Wettingen-Tägerhard, moins dans la seconde, mais de futures découvertes y sont probables, de même que dans des sites (Bünztal par exemple) rappelant le Wauwilermoos.

Auteur(e): Elisabeth Bleuer / PM

1.1.2 - Néolithique

L'agriculture est attestée en Suisse dès le VIe millénaire av. J.-C. Objets caractéristiques du Néolithique, les haches en pierre polie sont fréquentes en A., où cependant aucun vestige ne semble antérieur à 4500 av. J.-C. Celles, isolées, de Würenlos et de Wettingen-Klosterscheuer (4500-4200 av. J.-C., civilisations de Rössen et d'Egolzwil, fin du Néolithique ancien), sont les premiers témoins de la présence d'agriculteurs. Au Néolithique, la limite entre les civilisations méditerranéenne et danubienne passait par le Plateau suisse; dès 4200 av. J.-C., elle se déplaça peu à peu du lac de Zurich vers l'ouest et se trouvait vers 3500 av. J.-C. quelque part à l'est des lacs jurassiens, peut-être en A. On a trouvé, outre des vestiges isolés, plusieurs sites de sépultures à cistes de l'époque 4200-3500 av. J.-C.; celui de Lenzbourg-Goffersberg est le plus grand de Suisse centrale et orientale: ses seize cistes, contenant généralement plusieurs squelettes en position repliée, se rattachent au point de vue formel au type de Chamblandes, donc à la Suisse occidentale, alors que le mobilier funéraire indique plutôt des influences orientales. En revanche, on ne connaît pas d'habitat de cette époque dans le canton, ce qui est lié d'une part à une céramique peu ornée et donc difficile à identifier, d'autre part à une prospection insuffisante des rives du seul grand lac argovien, celui de Hallwil, alors même que les recherches se concentrent depuis les années 1970 sur les sites lacustres, bien conservés. Il pourrait y avoir eu bien plus de villages sur le lac de Hallwil et aux environs, entre 4000 av. J.-C. et le Bronze final, que ceux attestés jusqu'ici (le plus connu étant au Néolithique Meisterschwanden-Erlenhölzli). Quelques assez grands habitats appartiennent aux civilisations de Horgen et de la céramique cordée (3300-2400 av. J.-C.), comme Mumpf-Chapf. A Sarmenstorf-Zigiholz, sur la crête séparant le Bünztal du Seetal, se trouve un groupe de sépultures à incinération sous tumulus (vers 2400 av. J.-C.). La tombe collective découverte en 1997 à Spreitenbach-Moosweg date de la même époque: quatre femmes, quatre hommes, quatre enfants et un nouveau-né inhumés dans un unique cercueil en bois.

Auteur(e): Elisabeth Bleuer / PM

1.1.3 - Ages du Bronze et du Fer

Comme ailleurs en Suisse, l'époque de transition entre le Néolithique et le Bronze (2400-1800 av. J.-C.) n'a guère laissé de traces, si ce n'est une double sépulture découverte en 1986 à Zurzach-Himmelrych. Des haches de bronze isolées de la période 1800-1600 av. J.-C. proviennent pour la plupart de la plaine de l'Aar ou des vallées inférieures de ses affluents méridionaux. En raison de l'accroissement démographique dès le XVIe s. av. J.-C. et peut-être aussi d'une période d'insécurité dès 1200 av. J.-C., l'occupation humaine s'accrut non seulement sur les rives des lacs (par exemple Seengen-Risle) et au flanc des vallées, mais sur des sites naturellement fortifiés (comme Kestenberg au-dessus de Möriken, Wittnauer Horn). Certains de ces sites de hauteur, renforcés de murs, furent habités jusqu'au premier âge du Fer (Hallstatt). On a trouvé des tombes du Bronze final notamment à Möhlin-Niederriburg.

L'archéologie reste la source principale pour les époques de Hallstatt et de La Tène (750 av. J.-C.-Ier s. av. J.-C.): petits et grands groupes de tumulus, au sud de l'Aar, surtout dans le Freiamt. Le commerce lointain nord-sud dut alors prendre un certain essor le long de la Reuss et de ses affluents. Ce n'est sûrement pas un hasard si la vallée de la Reuss abrite à Unterlunkhofen-Bärhau une nécropole de plus de soixante tumulus, la plus grande de ce type en Suisse; elle était sans doute celle d'une place forte, encore inconnue, semblable à celle de l'Üetliberg. Les principaux autres tumulus hallstattiens du canton se trouvent à Wohlen-Häslerau, Wohlen-Hohbühl, Schupfart-Tägertli, Seon-Fornholz et Reinach-Einschlag. Nous savons par les sources romaines que le peuple celte des Helvètes habitait le Plateau au Ier s. av. J.-C. Cette époque est mal connue: habitats à Mellingen et Baden-Kappelerhof, établissement fortifié de Windisch, sur un petit éperon au confluent de l'Aar et de la Reuss, peut-être l'un des des douze oppida auxquels Jules César fait allusion.

Auteur(e): Elisabeth Bleuer / PM

1.2 - Epoque romaine

Au point de vue stratégique, l'A. se définit comme pays de confluence entre l'Aar, la Reuss et la Limmat et comme porte du Plateau, avec le passage que l'Aar a creusé à travers le Jura tabulaire, en aval de Brugg, vers le Rhin, frontière naturelle au nord. De Windisch, les Helvètes surveillaient toute la basse vallée de l'Aar. Et les généraux romains choisirent ce même plateau pour fonder un petit castrum, au moment de la conquête des Alpes par Drusus et par Tibère, le futur empereur (15 av. J.-C.). Quand Tibère eut consolidé la frontière de l'Empire sur le Rhin, dans les années qui suivent 14 apr. J.-C., le castrum de Vindonissa devint camp légionnaire, tandis que des établissements plus petits (de cohorte), à Kaiseraugst et à Zurzach, protégeaient les routes et passages du Rhin les plus importants.

La civitas des Helvètes, dont le territoire de l'A. faisait partie, fut rattachée à la province romaine de Belgique et la romanisation débuta. Conséquence du stationnement des troupes à Vindonissa, de premiers vici surgirent à Baden, Lenzbourg et Zurzach. Pour assurer le ravitaillement quotidien de la XIIIe légion et de ses troupes auxiliaires, soit environ 6000 hommes, on fonda des villae en plusieurs lieux favorables. Un réseau routier dense reliait ces domaines aux grands axes militaires, Strasbourg-Augst-Windisch-Zurich-cols grisons et Grand-Saint-Bernard-Avenches-Soleure-Windisch-Zurzach-Hüfingen (D).

Les luttes pour le pouvoir qui suivirent la mort de Néron (68 apr. J.-C.) mirent brusquement fin à une période de prospérité. Se méprenant sur la situation politique, la milice helvète refusa de se soumettre à Vitellius en 69. La légion stationnée à Vindonissa (non plus la XIIIe, mais la XXIe) répliqua par une action punitive qui se traduisit par la destruction et le pillage de vici et de villae dans un vaste rayon, qui ne fut arrêtée qu'aux portes d'Avenches, chef-lieu des Helvètes. L'accession de Vespasien au pouvoir ramena le calme et entraîna une nouvelle politique face aux Germains.

Sous les Flaviens, Rome reprit l'offensive sur la rive droite du Rhin et déplaça le limes vers le nord. Le Plateau suisse perdit donc son rôle de territoire frontière et jouit à l'intérieur de l'Empire de cent cinquante ans de paix. Un commerce actif fit prospérer les agglomérations. Certaines villae furent luxueusement aménagées (thermes, peintures murales, mosaïques), comme celles d'Oberentfelden et de Zofingue, dont les impressionnants bâtiments principaux avaient plus de 90 mètres de long. Les plaines et les pentes ensoleillées étaient densément peuplées. Dans chaque commune argovienne ou presque se trouvent les vestiges d'au moins une villa. La XIe légion succéda à la XXIe à Vindonissa; elle se retira sans être remplacée vers 101; dès lors, les principaux centres furent la station thermale de Baden (Aquae Helveticae) et le marché de Lenzbourg (Lentia? avec théâtre et temples). Les entreprises artisanales ne travaillaient pas seulement pour la clientèle locale. On connaît des ateliers de potier, notamment à Windisch, Baden et Lenzbourg, des tuileries à Kölliken et Hunzenschwil, des carrières exploitées presque industriellement à Mägenwil et Würenlos. Les produits du bronzier Gemellianus de Baden s'écoulaient dans une bonne partie de l'Empire.

Les attaques des Alamans en 213 et 233 mirent fin à cette longue période de paix. Dès 259, les Alamans franchirent plusieurs fois le limes de Germanie supérieure et pénétrèrent fort avant sur le Plateau suisse en détruisant et pillant villes, vici et villae. Les armées romaines abandonnèrent la rive droite du Rhin et le fleuve redevint frontière de l'Empire. La population gallo-romaine se réfugia dans des sites nouvellement fortifiés: Castrum Rauracense (Kaiseraugst) et Tenedo (Zurzach) sur le Rhin, Castrum Vindonissense (Windisch) et Aquae Helveticae (Baden) plus au sud, auxquels s'ajoutera le castrum d'Altenburg près de Brugg. Quelques villae furent rebâties en plus petit (par exemple Birmenstorf, Oberkulm); d'autres (Rheinfelden) sont nouvelles. L'insécurité persista en raison des incursions des Alamans. La frontière du Rhin fut sans cesse renforcée, en particulier sous Constantin le Grand et Valentinien Ier (début et seconde moitié du IVe s.). Sur le seul tronçon Kaiseraugst-Zurzach, plus de vingt tours de guet petites ou grandes permettaient une surveillance complète. Même dans l'arrière-pays, il y avait des postes de garde pour la sécurité des routes (Mandacher Egg, Frick) et des refuges fortifiés (Wittnauer Horn). Pourtant les Alamans restaient menaçants, comme en témoigne un nombre accru de trésors cachés vers le milieu du IVe s., par exemple à Kaiseraugst (argenterie), Unterkulm et Hausen (AG) (monnaies). Les événements survenus en Italie (invasions des Wisigoths et des Vandales, luttes entre prétendants au trône) furent la principale cause de l'abandon, au début du Ve s., de la frontière rhénane. Peu nombreux, les Gallo-Romains restés sur place vécurent à l'abri de sites fortifiés; les Alamans commencèrent à coloniser le territoire ouvert vers la fin du Ve s.

Auteur(e): Martin Hartmann / PM

1.3 - Haut Moyen Age

Alors que les territoires suisses au nord des Alpes, rattachés à deux provinces seulement, n'ont guère connu de différences régionales à l'époque romaine, ils subissent au haut Moyen Age des influences diverses, plus ou moins bien perceptibles selon les lieux et l'état des sources.

On constate de manière générale qu'après la chute de l'Empire romain d'Occident (476), le nord et l'est de la Suisse furent peu à peu colonisés par des immigrants alémaniques. Cette invasion pacifique dura des décennies et fut tolérée, voire encouragée, par les rois francs mérovingiens. Aucune lutte avec les autochtones gallo-romains, très peu nombreux, n'est attestée dans les environs des castra du Bas-Empire, Kaiseraugst, Zurzach ou Windisch. La défaite infligée aux Alamans par Clovis en 496/497 amena l'intégration de leur territoire, dont l'A. faisait partie, au royaume franc. Les ducs des Alamans, désignés par les Mérovingiens, retrouvèrent peu à peu leur indépendance, vers le milieu du VIIe s.; mais le maire du palais carolingien soumit le duché en 746, le supprima définitivement et l'intégra pour la seconde fois au royaume franc. L'Aregau carolingien était nettement plus grand que l'actuel canton d'A.

L'organisation de l'Eglise est un peu mieux connue. Elle reposait sur les diocèses du Bas-Empire. Des évêques sont attestés à Kaiseraugst (au IVe s. et au début du VIIe s.) et à Windisch (au VIe s.); le premier siège fut transféré à Bâle sans doute au VIIe s., l'autre remplacé par celui d'Avenches, puis de Lausanne, peut-être aussi par celui de Constance fondé dans la première moitié du VIIe s. Les premiers édifices chrétiens de Zurzach remontent au Bas-Empire; ils devinrent au haut Moyen Age le noyau du plus ancien couvent d'A. A côté de la population précocement christianisée des castra, les Alamans récemment arrivés restaient en majorité païens, seuls quelques chefs se faisant baptiser, à l'image de la maison royale mérovingienne.

Les missions irlandaises, qui commencèrent au début du VIIe s. une christianisation à large échelle, n'ont pas laissé de témoin direct en A., et nous ne savons pas si saint Fridolin, considéré comme le fondateur du couvent de Säckingen (D), y fut actif. Néanmoins, les plus anciennes églises argoviennes, hors des castra du Bas-Empire, datent de cette époque. Il faut en distinguer deux sortes: les paroissiales auxquelles est attaché le droit de baptiser, d'inhumer et de lever la dîme, comme Saint-Léger à Rein (comm. Rüfenach), Saint-Maurice à Suhr ou Saint-Martin à Windisch; d'autre part les églises privées, fondées et entretenues comme lieu de sépulture par la noblesse locale en voie de formation, comme celles de Frick, Schöftland, Seengen ou Zofingue, qui datent toutes de 600 environ.

L'archéologie et la toponymie permettent aujourd'hui de reconstituer avec quelques détails l'histoire de l'occupation du sol au haut Moyen Age. Aux toponymes d'origine gallo-romaine, comme Herznach, Schinznach ou Mandach, et aux cimetières gallo-romains des Ve-VIe s. à Kaiseraugst, Zurzach ou Windisch s'opposent les nécropoles des Alamans, attestées dès le début du VIe s. (Brugg, Elfingen, Jonen, Reckingen, Villigen par exemple). Les suffixes alémaniques anciens en -ingen, -heim ou -dorf (Oftringen, Muhen, Sarmenstorf) et un peu plus récents en -ikon ou -bach (Dintikon, Spreitenbach) retracent les voies d'une colonisation qui de la fin du Ve au début du VIIIe s. remonta grosso modo du nord au sud.

Il n'y a guère de témoignages archéologiques relatifs à l'habitat et à la vie économique du haut Moyen Age. Quelques tombes à mobilier (Zofingue, Elfingen) indiquent des relations commerciales avec le royaume lombard, un petit trésor monétaire mérovingien (deniers d'argent du milieu du VIIIe s.) trouvé au Wittnauer Horn en suggère avec le Rhin inférieur.

Auteur(e): Martin Hartmann / PM

2 - Histoire politique du Moyen Age à la fin du XVIIIe siècle

2.1 - Les seigneuries médiévales

Jamais depuis que son nom apparaît au VIIIe s. l'A. n'a formé une unité politique. Cette région, dont la première mention incontestable date de 795 (in pago Argue), comprenait au Moyen Age le bassin de l'Aar, depuis son confluent avec la Reuss et la Limmat jusqu'à l'Oberland bernois et jusqu'au lac des Quatre-Cantons, mais non pas les territoires du canton actuel à l'est de la Reuss et au nord du Jura. Très tôt apparurent dans ce pays très cloisonné des désignations particulières (861 in superiori pago Aragauginse), mais il ne faut pas y voir les subdivisions d'un district administratif franc qui n'a jamais existé: "Argovie" est un terme purement géographique.

Les grandes lignes de l'organisation ecclésiastique, sur le territoire du canton actuel, étaient sans doute déjà en place (à l'exception des couvents plus tardifs) au IXe/Xe s., même si on ne les saisit bien qu'à la fin du Moyen Age. L'Aar servait de limite entre les diocèses de Bâle (décanats du Frickgau et, pour la région de Rheinfelden, du Sisgau) et de Constance, dont les anciens décanats d'étendue variée (entre autres Kloten, Wohlenschwil, Reitnau) seraient aujourd'hui presque tous à cheval sur les limites cantonales.

Au traité de Verdun (843), la rive droite de l'Aar fut attribuée au royaume franc oriental de Louis le Germanique. Cela explique peut-être l'incorporation de la région au diocèse de Constance, mais n'eut aucun effet durable sur la formation des seigneuries, dont l'existence en A. est prouvée à travers les donations de laïcs à l'Eglise aux IXe et Xe s. La mention de comitatus (par exemple in superiori Aragouue in comitatu Hebarhardi en 894) prouve qu'il y avait aussi à la même époque un pouvoir comtal. Au cours du Xe s., les rois de Bourgogne parvinrent à étendre leur influence jusqu'à la Reuss, mais non au-delà, Rodolphe II ayant été battu à Winterthour par le duc de Souabe Burchard II en 919. La faiblesse des Rodolphiens favorisa l'autonomie croissante des seigneuries féodales, dont l'apparition est étroitement liée aux défrichements des Xe-XIIe s.

Dans l'état actuel des recherches, il est difficile de dire depuis quand les seigneuries en formation eurent pour centre un château fort. L'archéologie fait remonter au Xe voire au IXe s. Alt-Homberg dans le Fricktal et Frobourg, dont les propriétaires avaient à l'origine des biens dans la région de Zofingue-Knutwil; les tours "mégalithiques", par exemple à Aarau et Hallwil, autrefois datées des alentours de l'an mille, sont en fait du XIIIe s. Il serait particulièrement intéressant de mieux connaître les débuts du château de Lenzbourg, qui occupe au cœur de l'A. une position clé dans le développement du pouvoir comtal. S'il est daté du XIe s. par l'archéologie, la question d'une origine plus ancienne reste ouverte. Des fouilles ont montré que l'édification, due sans doute à des groupes de nobles, de châteaux forts protégeant de petites seigneuries remonte vers l'an mille, entre autres à Kaisten, Tegerfelden et peut-être Hallwil.

Les seigneurs les plus puissants aux XIe et XIIe s. sont les comtes de Lenzbourg ou "comtes en Argovie", soudain surgis de l'obscurité vers 1036, en la personne d'Ulrich Ier, comme avoués du chapitre de Beromünster, qu'ils ne semblent pas avoir fondé, mais repris de prédécesseurs indéterminés. Outre cette avouerie et celle de l'abbaye de Säckingen (D), leur pouvoir s'étendait principalement au Seetal et aux alentours de Baden, où ils disposaient d'un second château fort, le "Stein". Leurs terres étaient une mosaïque sans unité, sans autre point commun que la dépendance envers le comte.

Un deuxième ensemble seigneurial apparut au XIe s. le long de la Reuss, celui de la maison de Habsbourg, autour du château fort de ce nom, bâti en 1030/1040, et du couvent qu'ils fondèrent à Muri. Le Wiggertal, à l'ouest du domaine des Lenzbourg, appartenait à la zone d'influence des comtes de Frobourg, le Fricktal à celle des comtes de Homberg-Thierstein. Les barons de Hallwyl, de Balm, d'Eschenbach, de Tegerfelden et d'autres nobles édifièrent aux XIe et XIIe s. des seigneuries plus petites.

Relativement ignorée aux Xe et XIe s., l'A. éveilla l'intérêt de l'empereur lorsque les Lenzbourg prirent son parti, tout comme l'évêque de Bâle et l'abbé de Saint-Gall, dans la querelle des Investitures (fin du XIe s.). Si la chute de la maison de Rheinfelden, dont les possessions se concentraient autour de Berthoud en Haute-A., profita surtout à l'évêque de Bâle et aux Zähringen, les Lenzbourg purent s'emparer, grâce à la faveur impériale, des biens de partisans du pape, les Nellenburg, dans le Zürichgau. Ils reportèrent, vers le milieu du XIIe s., leur fidélité sur la dynastie des Hohenstaufen, dont ils devinrent ensuite le plus ferme appui au pied nord des Alpes. Lorsque les deux branches masculines, Baden et Lenzbourg, s'éteignirent (1172 et 1173), l'empereur Frédéric Barberousse vint en personne à Lenzbourg pour régler la succession. Les Habsbourg reçurent l'avouerie de Säckingen (D), les droits comtaux et d'autres biens en A. L'empereur attribua le reste de l'héritage, soit en particulier la seigneurie de Lenzbourg et l'avouerie de Beromünster, à son fils Otton, comte palatin; mais, au plus tard après la mort prématurée d'Otton (vers 1200), les comtes de Kibourg parvinrent à faire valoir leurs prétentions sur les biens des Lenzbourg et à chasser les Hohenstaufen.

L'A. prit encore plus d'importance pour les comtes de Kibourg lorsqu'ils héritèrent en 1218 des biens des Zähringen au sud du Rhin, soit du bailliage impérial de Zurich et de terres en Haute-A. Cela leur offrait la perspective de créer une seigneurie territoriale s'étendant du lac de Constance à l'Oberland bernois; l'A. en aurait été une pièce maîtresse. Dans ce but, les Kibourg fondèrent ou agrandirent des villes (notamment Baden, Aarau, Richensee et Mellingen), construisirent des châteaux forts et commencèrent à intégrer la noblesse campagnarde autonome parmi leurs vassaux et ministériaux (première moitié du XIIIe s.). Mais ils ne réussirent pas à prendre le contrôle de tous les petits seigneurs ni de leurs châteaux, qui s'étaient multipliés en A. aux XIIe et XIIIe s., surtout dans les terres à défricher.

Dès le Xe s., parallèlement à la formation de seigneuries laïques autour d'un château fort, se développa la seigneurie foncière ecclésiastique. Des abbayes éloignées comme Allerheiligen à Schaffhouse, Saint-Blaise (D), Einsiedeln ou Engelberg possédaient de nombreuses terres disséminées, organisées en domaines (Dinghof). Saint-Gall en avait surtout à l'est de l'Aar et de la Limmat et l'abbaye de bénédictines de Säckingen (D) dans le Fricktal (entre autres Laufenburg).

Parmi les plus anciens couvents d'A. figurent Beromünster et Muri. Le premier, né dans des circonstances obscures sans doute au Xe s. déjà, devint au XIe s. un chapitre de chanoines, lié aux comtes de Lenzbourg. Muri, abbaye de bénédictins fondée vers 1020/1030, était à côté de Murbach et d'Ottmarsheim en Alsace le plus important monastère patrimonial des Habsbourg. Saint-Maurice à Zofingue, dont les débuts sont très mal connus, doit aussi être ancien, bien qu'il n'ait été constitué en chapitre par les comtes de Frobourg que vers 1200.

Les cisterciens arrivèrent dans la région à la fin du XIIe s. Leurs maisons les plus importantes pour l'A. sont, outre Saint-Urbain (sur territoire lucernois), Wettingen, fondé par les Rapperswil en 1227 et, pour les femmes, Olsberg et Gnadental. La fondation des commanderies des chevaliers de Saint-Jean à Leuggern, Klingnau et Rheinfelden date aussi du XIIIe s. Les ordres mendiants restèrent très discrets en A. (Zofingue, Aarau). Dans le cadre de sa politique territoriale, la maison de Habsbourg acquit avant 1300 l'avouerie de la plupart des couvents et donc le contrôle de leurs seigneuries foncières.

La fondation de villes devint dès le XIIe s., en A. comme ailleurs, un instrument politique aux mains des grandes familles, comme les Zähringen à Rheinfelden, puis au XIIIe s. les Kibourg, les Frobourg et surtout les Habsbourg. Klingnau et Kaiserstuhl doivent leur existence à de simples barons.

Fondation des villes au Moyen Age
VilleFondateurDate
AarauKibourgvers 1240
AarbourgHabsbourgaprès 1300
BadenKibourg1230-1240
BremgartenHabsbourgvers 1230
BruggHabsbourgaprès 1200
KaiserstuhlRegensbergvers 1254
KlingnauUlrich von Klingen1239
LaufenburgHabsbourgavant 1207
LenzbourgKibourgvers 1240
MeienbergHabsbourgaprès 1250
MellingenKibourgvers 1230
RheinfeldenZähringen1130-1140
ZofingueFrobourgdébut XIIIe s.

Sources:C. Seiler, A. Steigmeier, Gesch. des Aargaus, 1991, 29

Les plus sérieux concurrents des Kibourg dans la lutte pour la souveraineté en A. étaient les comtes de Habsbourg, qui surent consolider peu à peu leur position aux XIIe-XIIIe s. Ils recoururent comme les Kibourg à la fondation de villes neuves, à l'octroi de franchises urbaines, à la construction de châteaux forts (par exemple Freudenau ou Besserstein dans la commune de Villigen) et s'appuyaient sur de nombreux ministériaux, détenteurs de charges ou de châteaux. Ils recueillirent après 1223 l'héritage des comtes de Homberg dans le Fricktal, ce qui donna une grande importance, au point de vue des communications et de la politique territoriale, au Bözberg, dont ils encouragèrent la colonisation. Tirant parti de deux châteaux construits face à face sur le Rhin vers 1200, ils fondèrent vers 1240, sur des terres relevant de Säckingen (D), la ville-pont de Laufenburg. Ils en firent le centre de leurs possessions dans le Fricktal, qui d'ailleurs passèrent à la même époque à la branche cadette des Habsbourg-Laufenburg (partage entre les frères Albert IV et Rodolphe III).

A l'extinction des Kibourg, vers 1264, le comte Rodolphe IV de Habsbourg, le futur empereur Rodolphe Ier, parvint à s'emparer de la succession en éliminant les prétentions des autres héritiers. Ainsi les Habsbourg se voyaient en mesure de réaliser l'entité souveraine en A. à laquelle les Lenzbourg et les Kibourg avaient songé. Vers 1300, ils achetèrent aux Frobourg la ville de Zofingue et son atelier monétaire, ainsi que la forteresse d'Aarbourg, dominant un village qu'ils élevèrent au rang de ville. Ils acquirent Rheinfelden en 1330, contraignirent les petits seigneurs à devenir leurs vassaux ou se les attachèrent par des charges, des fiefs ou des gages et édifièrent un système administratif et fiscal, connu par le terrier des Habsbourg de 1305 environ et par le rôle des fiefs de 1361 (cour des fiefs de Zofingue), fondé sur des offices dont les détenteurs résidaient dans les villes et les châteaux. Le centre n'en était plus, dès la fin du XIIIe s., le château de Habsbourg, mais celui de Lenzbourg, mieux adapté à la vie de cour, où furent construites au début du XIVe s. les grandes salles de la maison des chevaliers. Les comtes de Habsbourg-Laufenburg résidaient dans la forteresse de Laufenburg.

Dans la noblesse, plusieurs seigneurs inquiets pour leur autonomie s'opposèrent aux Habsbourg et à leur politique territoriale. La résistance culmina en 1308 dans l'assassinat du roi Albert Ier, auquel participèrent entre autres des Argoviens (Balm, Eschenbach, Tegerfelden). Mais les seigneuries des régicides furent démantelées lors de la vendetta qui suivit et l'attentat n'aboutit en fait qu'à accélérer l'édification du domaine des Habsbourg-Autriche.

Les villes confédérées de Zurich, Berne et Lucerne commencèrent à s'intéresser à l'A. habsbourgeoise au milieu du XIVe s. Tandis que Berne jetait les yeux en Haute-A. sur les terres d'une branche latérale des Habsbourg, les Kibourg-Berthoud, Lucerne s'attaquait aux seigneuries du sud et Zurich lorgnait sur les voies de communication avec la Suisse centrale et sur les territoires de la vallée de la Limmat. Les Habsbourg, toujours plus engagés en Basse-Autriche, se défendirent mollement contre les pressions des Confédérés et s'efforcèrent surtout d'éviter les conflits ouverts en concluant alliances et traités. La reine Agnès, qui résidait à Königsfelden, menait les négociations. Après la guerre de Sempach (1385-1389), les Confédérés purent conserver leurs acquisitions dans le sud de l'A., alors que la région centrale entre Baden et Zofingue leur échappait encore. Les Habsbourg-Autriche achetèrent en 1386 le Fricktal aux Habsbourg-Laufenburg, le leur remirent en fief, puis le reprirent comme fief vacant en 1408. Ils accordaient plus d'importance à cette région sise sur l'axe Alsace-lac de Constance qu'à l'A. exposée et périphérique.

Auteur(e): Werner Meyer / PM

2.2 - Conquête de l'Argovie par les Confédérés (1415)

Les tensions latentes entre l'empereur Sigismond et le duc d'Autriche Frédéric IV de Habsbourg s'aggravèrent au concile de Constance (1415), lorsque Frédéric aida le pape Jean XXIII à prendre la fuite et quitta lui-même la ville. Sigismond mit le duc au ban de l'Empire et requit les puissances voisines d'occuper ses terres. Il incombait donc aux Confédérés de prendre l'A. (dont le Fricktal ne faisait alors pas partie). Mais seul Berne, qui avait déjà assuré Sigismond de son soutien en 1414, répondit favorablement. Les autres cantons étaient plutôt réticents. Officiellement, ils mettaient en avant la paix de cinquante ans signée avec l'Autriche en 1412. Plus déterminante était cependant l'inquiétude des cantons campagnards devant une expansion unilatérale des villes de Berne, Lucerne et Zurich, qui profiteraient indubitablement de la conquête envisagée. Une Diète fédérale se tint à Beckenried au début d'avril 1415; il est probable, mais non vérifiable, qu'elle a abordé la question des droits sur les terres à conquérir.

Après avoir obtenu un arrêt du Tribunal des princes, qui mettait la guerre au nom de l'Empire au-dessus du traité de paix, et s'être assuré de nombreux privilèges royaux, les Confédérés (sauf Uri) se mirent en marche en avril 1415. Berne alla rapidement au but. Ses troupes prirent en deux semaines Aarbourg, Aarau, Zofingue, Lenzbourg, Brugg et les châteaux forts de nombreux ministériaux des Habsbourg dans les vallées de l'Aar et de ses affluents. Puis une partie d'entre elles rejoignit les Confédérés devant Baden. Les six autres cantons, conduits par Zurich et Lucerne, étaient insuffisamment préparés et dépourvus de stratégie commune. Les Lucernois prirent Sursee et les bailliages de Meienberg et de Richensee et firent leur jonction devant Mellingen avec les Zurichois, qui avaient déjà occupé Dietikon et le bailliage d'Affoltern. Après la capitulation de Mellingen, Lucernois et Zurichois marchèrent sur Bremgarten où ils se réunirent aux troupes d'Unterwald, Glaris, Zoug et Schwytz. Un armistice fit passer Bremgarten et le reste du Freiamt aux Confédérés; la région de Villmergen s'était déjà ralliée aux Lucernois. Baden offrit plus de résistance. La ville se rendit enfin le 3 mai et sa forteresse du Stein le 18 mai, après intervention de l'artillerie bernoise. Le bailliage de Baden passa donc aussi aux Confédérés. Les archives des Habsbourg furent transférées à Lucerne et, contrairement aux ordres de Sigismond, le Stein fut démoli. La campagne avait duré environ un mois. Formellement, l'empereur abandonna à titre de gage le territoire occupé au nom de l'Empire, Zurich achetant le 22 juillet 1415 une hypothèque sur le bailliage de Baden et sur les villes de Baden, Mellingen, Bremgarten et Sursee. Le 18 décembre 1415, Zurich fit entrer dans cette hypothèque les cantons de Lucerne, Schwytz, Unterwald, Zoug et Glaris, ainsi que celui de Berne (seulement pour Baden). Berne obtint en gage de la même manière le 1er mai 1418 les villes de Zofingue, Aarau, Lenzbourg et Brugg, et y succéda légalement à l'Autriche. C'est sur cette base que les Confédérés maintinrent leur souveraineté sur l'ancienne A. habsbourgeoise, malgré toutes les demandes de restitution.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

2.3 - L'Argovie sujette des Confédérés (1415-1798)

Les Confédérés procédèrent entre 1415 et 1425 au partage du territoire conquis: Berne garda la Basse-A.; elle prendra en outre les seigneuries de Schenkenberg en 1460 et de Wessenberg en 1463, occupera celle de Biberstein en 1499 et achètera les basses justices d'Urgiz, Bözen, Effingen et Elfingen. Zurich conserva le Freiamt d'Affoltern. Lucerne eut le bailliage de Saint-Michel (Michelsamt) et, jusqu'à leur attribution aux Freie Ämter en 1425, ceux de Richensee et de Meienberg ainsi que Villmergen. Les autres territoires conquis formaient deux bailliages communs: le comté de Baden, soumis aux huit cantons (sauf Uri jusqu'en 1443) et les Freie Ämter, soumis à six puis sept cantons (les huit sauf Berne et, jusqu'en 1532, Uri). Après la seconde guerre de Villmergen (1712), Berne entra dans l'administration des Freie Ämter et le bailliage fut séparé en deux: la partie inférieure (nord) et le comté de Baden ne furent plus gouvernés que par les cantons protestants de Berne et de Zurich, ainsi que par Glaris, canton bi-confessionnel resté neutre dans la guerre. Seul le Fricktal demeura habsbourgeois.

2.3.1 - Compétences juridiques

Les Confédérés voulaient édifier une administration publique sur la base des droits de haute et de basse justice repris des Habsbourg, mais seuls les Bernois s'approchèrent de ce but dans leur territoire. Berne acheta ou reprit de nombreuses petites seigneuries. Après la Réforme (1528), qui fit passer toutes les institutions ecclésiastiques sous la main de l'Etat, une administration plus moderne commença à se mettre en place, appliquant les mandats souverains et cherchant à unifier la législation et la procédure. Dans les bailliages communs en revanche, les cantons se contentèrent d'exercer les droits régaliens, surtout la haute justice, mais aussi la police et le droit de lever des troupes (dans le nord du comté de Baden, ils se trouvaient en concurrence sur ce point avec l'évêque de Constance, qui finalement perdit la partie). D'anciennes seigneuries subsistaient, surtout celles des couvents de Saint-Blaise (D), Wettingen et Muri; les villes de Baden, Mellingen et Bremgarten conservaient leurs droits de haute justice. Dans le Fricktal aussi, les seigneurs, comme le couvent de Säckingen (D), conservèrent leurs droits, de même que les quatre Villes forestières, Rheinfelden, Laufenburg, Waldshut (D) et Säckingen (D); l'Autriche contrôlait toutefois la haute justice, la police, les affaires militaires, et mit sur pied un système fiscal.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

2.3.2 - Organisation administrative

L'autorité supérieure dans les pays sujets était confiée à des baillis, issus de l'aristocratie des cantons souverains ou, dans le Fricktal, de la noblesse autrichienne. L'A. bernoise se divisait au XVIIIe s. en sept bailliages, dont les titulaires résidaient sur place, assistés d'un petit groupe de fonctionnaires. Dans les bailliages communs, les baillis étaient désignés à tour de rôle par les cantons, pour une durée de deux ans (ou plus, après 1712, à Baden); celui du comté de Baden résidait dans cette ville; celui des Freie Ämter (dédoublé dès 1712) n'y résidait pas et l'administration dépendait en fait depuis 1562 du secrétaire baillival de Bremgarten. Le Fricktal relevait du gouverneur (Landvogt) de l'Autriche antérieure, résidant à Ensisheim (Alsace) jusqu'en 1651, puis à Fribourg-en-Brisgau. Laufenburg et Rheinfelden avaient chacun un siège administratif local (Kameralamt) et un grand bailli (Oberamtmann). Au milieu du XVIIIe s., l'administration de toute l'Autriche fut réformée et renforcée, ce qui réduisit de plus en plus les droits des Etats du pays.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

2.3.3 - Le rôle des communes

L'administration bernoise s'appuyait sur les communes, paroisses et juridictions. Le gouverneur villageois (Dorf-Untervogt) jouait le rôle de charnière entre le bailli et la commune. Aarau, Lenzbourg, Brugg et Zofingue, appelées Munizipalstädte (villes municipales), relevaient directement de Berne. Dans les bailliages communs et dans le Fricktal, l'intégration des communes était moins poussée. Dans le comté de Baden, les Confédérés créèrent onze bailliages relevant chacun d'un sous-bailli. Les communes conservèrent leurs structures juridiques, autour des seigneuries foncières et des basses justices. Dans les Freie Ämter, il y avait treize bailliages et autant de sous-baillis. Aux XVIe-XVIIe s., les droits de justice communaux passèrent presque entièrement aux tribunaux baillivaux, tandis que les seigneurs conservaient leurs droits. Dans le Fricktal, le bailli (Obervogt) servait d'intermédiaire entre la commune et l'autorité et le bailliage comprenait plusieurs villages. Partout l'organe de base était l'assemblée des communiers; les décisions se prenaient parfois sous réserve de l'approbation du seigneur. De plus en plus, les charges communales furent réservées à la couche sociale supérieure, les bourgeoisies fermées par des taxes d'entrée élevées et les habitants sans droits marginalisés.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

2.3.4 - L'Eglise et l'Etat

Dans l'A. bernoise, l'Eglise réformée était une administration d'Etat. Les consistoires communaux contrôlaient le respect des mandats souverains en matière de mœurs. Dans les bailliages communs, les questions confessionnelles avaient une grande importance politique du fait de l'alternance de baillis catholiques et protestants et de leurs luttes d'influence. Ces tensions diminuèrent un peu après la paix d'Aarau de 1712. Les catholiques dominaient les Freie Ämter supérieurs (sud), les cantons protestants contrôlaient les Freie Ämter inférieurs. Le comté de Baden était mixte, avec une dominante catholique. Dans le Fricktal, l'Eglise catholique subit au XVIIIe s. la réforme anticléricale du joséphisme.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

2.3.5 - Affaires militaires

Les affaires militaires n'étaient strictement organisées que dans l'A. bernoise. Les communes supportaient les frais d'équipement et les coûts des exercices réguliers. Dans les bailliages communs, les ordonnances militaires étaient à peine appliquées. Dans le Fricktal, les sujets étaient enrôlés dans une milice, qui déclina après la guerre de Succession d'Espagne.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

2.3.6 - Conflits internes et signes avant-coureurs de la Révolution

Les Freie Ämter et l'A. bernoise furent impliqués dans la guerre des Paysans de 1653. La politique restrictive de Berne et de Lucerne lors de la crise économique qui suivit la guerre de Trente Ans renversa le fragile équilibre entre pression gouvernementale et autonomie locale. Cette instabilité ressort aussi des conflits des communes avec les seigneurs locaux (par exemple à Schöftland en 1669) ou avec les autorités (par exemple à cause du nouvel impôt bernois sur la fortune en 1641 ou d'un nouvel impôt sur le vin dans le Fricktal en 1612-1614). Néanmoins, la population n'adhéra guère aux idéaux des Lumières, si ce n'est dans la bourgeoisie d'Aarau, qui pensait que la liberté apporterait aussi des avantages économiques. Ailleurs on se méfiait et l'on refusait, surtout chez les catholiques, les idées révolutionnaires à cause de leur aspect antireligieux.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

3 - Société, économie et culture du Moyen Age au XVIIIe siècle

3.1 - Population, occupation du sol

L'histoire de la population et de l'occupation du sol en A. est conforme à l'évolution du Plateau suisse. Un trait local particulier est la densité des fondations urbaines médiévales le long des nombreux cours d'eau et des axes de transit.

Aux XIe-XIIe s., l'accroissement de la population permit d'augmenter la surface cultivée. Le processus se traduisit d'une part dans la transformation des domaines existants en villages plus densément peuplés, avec une exploitation plus intensive des terres environnantes (colonisation intérieure), d'autre part dans la création de nouveaux villages dans les régions de défrichements. Cette époque vit aussi la construction de nombreux châteaux de ministériaux. Les fondations de villes sont à mettre en relation avec la politique économique et territoriale de la haute noblesse. S'il n'y a aucune ville en A. vers 1100, il y en a treize au milieu du XIVe s. quand s'achève la vague des fondations. Mais leur nombre et leurs faibles ressources les empêchent de grandir. Au XVe s., seul Aarau a plus de 1000 habitants; Aarbourg, Kaiserstuhl et Meienberg en ont quelque 200.

Dès le milieu du XIVe s., la population se mit à décroître, à cause des épidémies de peste (la première et la plus grave a lieu en 1348), des conflits armés (guerre de Sempach, guerre de Zurich) et de leurs conséquences économiques, pour des raisons climatiques aussi. Ce recul démographique laissa des traces: essarts inutilisés ou exploités extensivement, fermes abandonnées. Un exode des paysans vers les villes voisines est probable, mais presque impossible à prouver. Les revenus seigneuriaux baissèrent donc. La petite noblesse vint s'installer en ville ou se remit au labeur agricole. La situation s'améliora peu à peu après la guerre de Zurich (milieu du XVe s.) et avec la paix revenue dès 1532.

A la fin du XVIe s., l'étendue des terres cultivées par une population de nouveau croissante a retrouvé son maximum médiéval. Pourtant, beaucoup de terres ne sont pas exploitées intensivement et il y a des fermes inhabitées. On estime la population de l'A. vers 1500 à 22 000-26 000 âmes. Elle dépasse 100 000 vers 1770 et atteint 131 000 en 1803. La croissance n'est pas régulière, surtout à cause de la peste. Les disettes dues aux mauvaises récoltes entraînent aussi des pics de mortalité, vite compensés. L'accroissement s'accélère au XVIIIe s., à cause de la disparition de la peste, de l'amélioration des méthodes culturales et des progrès de la médecine, mais aussi en raison des gains tirés de l'industrie à domicile, implantée en particulier dans l'A. bernoise et dans les Freie Ämter. En comparaison suisse, les districts de Kulm, Lenzbourg, Aarau, Zofingue et Bremgarten ont vers 1800 une densité démographique relativement élevée (entre 91 et 146 hab./km²).

Population de quelques localitésa
 XIVe s.XVe s.XVIe s.XVIIe s.XVIIIe s.
 Hab.A.bHab.A.Hab.A.Hab.A.Hab.A.
Aarau1 200vers 14001 05014991 100-1 2001558  1 8681764
Baden    1 500vers 15501 800vers 17001 6531780
Birmenstorf1501363125vers 1490  2501658500-5201775
Bremgarten  8401464900-1 000début XVIe s.    
Hornussen  1151463/64  33016535521790
Klingnau    500-6001480-1538700-8001586-1754  
Lenzbourg200-250début XIVe s.3001441470-500155860016001 1431764
Reinach  env. 200tout le s.env. 365155877516951 7301798
Rheinfelden    env. 1 200milieu XVIe s.900-12001611-16501 2261788
Seengen3001346  env. 330155938016537521764
Wohlen>3301310/15>210vers 1440env. 2801563/6571716701 3971798/99
Würenlos  1101478  47616567001794

a Jusqu'au XVIIe s., les chiffres sont des estimations tirées du nombre de feux. Pour le XVIIIe s., ils proviennent de dénombrements de la population, sauf dans le cas de Birmensdorf.

b A.: Année/période

Sources:Auteur

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

3.2 - Economie

3.2.1 - Moyen Age (1100-1500)

Le régime domanial dominait dans l'agriculture vers 1100. Les grands domaines étaient des centres administratifs et économiques. Les terres de la réserve seigneuriale étaient sans doute dispersées parmi celles des manses. Des alleux paysans sont attestés, par exemple dans le Surbtal et à Seengen. Nous ignorons les méthodes de culture anciennes. Liés à l'accroissement démographique et sans doute suscités par les seigneurs, d'importants défrichements permirent d'augmenter surtout les emblavures. Alors que les groupes de fermes devenaient des villages, des systèmes déjà existants d'exploitation et de rotation (rotation triennale en particulier) furent unifiés dans le système de l'assolement triennal. En même temps les réserves seigneuriales perdirent leur importance: elles furent remises aux paysans sous forme de tenures et les corvées furent supprimées; cela renforça les compétences des nouvelles communautés villageoises. L'élevage était l'activité principale de domaines seigneuriaux tôt spécialisés, par exemple dans la région de Muri (jusqu'à la fin du XIIe s.; ensuite, le couvent de Muri recourut aux services de domaines de Suisse centrale, jusqu'au XVe s.) ou sur le versant nord des Lägern. Par ailleurs, les paysans pouvaient louer du bétail appartenant au seigneur grâce au bail à cheptel. Le déclin démographique du bas Moyen Age entraîna une baisse de la production agricole, mais aussi de la demande. Encouragée par les couvents, la viticulture se développa à partir du XIVe s., par exemple dans la basse vallée de l'Aar (Döttingen, Klingnau) et dans la vallée de la Limmat (Wettingen). Le long de nombreux cours d'eau, on tirait revenu de la pêche, du service des bacs et de la navigation. La "corporation du Rhin" réglait ces activités entre Huningue (F) et Säckingen (D).

L'agriculture se pratiquait même dans les petites villes, fondées en trop grand nombre pour que l'artisanat puisse s'y développer en branche d'exportation. Font exception les cloches d'Aarau et surtout le fer de Laufenburg, vendu jusqu'à Bâle, Schaffhouse et Zurich. Le minerai venait de Wölflinswil, plus tard aussi d'Oeschgen, Eiken, Zeihen et Hornussen, communes métallifères du Fricktal, véritable région minière. Les marchés argoviens n'avaient qu'un rayonnement local, excepté les grandes foires de Zurzach à partir du XIVe s. Seules Rheinfelden et Zofingue avaient des corporations de métier (sans pouvoir politique), dans toutes les autres villes on ne trouvait que des confréries religieuses et professionnelles.

Après 1415, les pièces en circulation (maille, angster, batz, florin) étaient autrichiennes et allemandes dans le Fricktal, zurichoises dans le comté de Baden, zurichoises et lucernoises dans les Freie Ämter, bernoises dans l'A. bernoise; la monnaie de compte était partout la livre. Seules les villes de Laufenburg et Zofingue avaient le droit de battre monnaie, reçu des Habsbourg en 1363 et 1366. La première n'en profita guère, mais Zofingue frappa, surtout avant la guerre de Sempach, des pièces appréciées. Les deux villes tentèrent sans succès de reprendre la frappe aux XVIe et XVIIIe s. Les mesures de poids et de capacité, comme celles de superficie, variaient régionalement. Les relations économiques entre ville et campagne passaient par l'approvisionnement du marché urbain, par l'immigration de villageois de la couche supérieure (souvent artisans, par exemple aubergistes ou bouchers) et par les investissements agricoles des bourgeois ou des institutions urbaines.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

3.2.2 - Epoque moderne (1500-1800)

Au XVIe s., les surfaces cultivées augmentèrent à nouveau, en même temps que la population, tandis qu'apparaissaient diverses nouveautés: exploitation plus intensive de la jachère (par un semis de légumineuses) et de la sole d'été (les légumineuses succédant aux céréales), bétail plus nombreux dans les grandes fermes. L'assolement obligatoire empêchait cependant de développer les pâtures aux dépens des terres labourées: aussi les gros paysans cherchèrent-ils à contrôler les communaux et finalement à les partager. Cela provoqua des conflits avec les Tauner, dont le nombre s'était fortement accru et qui comptaient sur les communaux pour nourrir leur petit bétail. La pomme de terre, cultivée sur les jachères, fut au XVIIIe s. un complément bienvenu.

Le service étranger se développa dès le XVIIe s. de telle sorte qu'au XVIIIe, le nombre des enrôlés correspondait à un quart, voire un tiers, de l'accroissement démographique annuel. La production de drap et de toile pour l'exportation s'accrut en A. dans la seconde moitié du XVIIe s. Les foires de Zurzach, dont l'essor est lié aux exportations textiles suisses, connurent leur âge d'or entre 1550 et le début du XVIIe s. L'industrie du coton se répandit d'abord dans l'A. bernoise et dès 1720 dans toute l'A. Les activités industrielles se concentraient vers 1800 à Zofingue, ainsi que dans la région Aarau-Lenzbourg où des familles de huguenots comme les Brutel, Laué ou Herosé contribuèrent à l'introduction de l'indiennerie. Dans les Freie Ämter, le Tressage de la paille progressa lentement au XVIIIe s. La production industrielle et le commerce des textiles modifia durablement la vie économique des petites villes de l'A. bernoise; les bourgades des autres régions persistèrent pour l'essentiel dans leur rôle de marché régional et leurs activités artisanales.

Un réseau routier efficace, adapté aux gros chars, fut construit méthodiquement en A. bernoise, mais seulement sur certains tronçons ailleurs. Les voies les plus rapides restaient vers 1800 les rivières navigables, Aar, Limmat, Reuss et Rhin.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

3.3 - Société

3.3.1 - Du XIe au XIIIe siècle

La féodalité et la seigneurie foncière faisaient de la noblesse et du clergé les groupes sociaux dirigeants, mais ces groupes restaient ouverts, vers le haut comme vers le bas. Les familles nobles dominantes, les Lenzbourg, puis les Kibourg et enfin les Habsbourg, s'entouraient de vassaux, de la haute noblesse ou de la noblesse ministériale. A la suite de revers politiques ou pour des raisons économiques, des nobles ont pu descendre au rang de ministériaux (par exemple les seigneurs de Hallwyl, de Reinach, de Trostberg). Les dignités ecclésiastiques étaient l'occasion d'une ascension sociale et la noblesse se les réservait.

Un processus analogue toucha la paysannerie. Des paysans libres entraient dans un lien de dépendance à l'égard d'un seigneur foncier, noble ou ecclésiastique. Avec les plus aisés des serfs, ils formaient une élite, exerçaient des charges au nom du seigneur, pouvaient accéder au rang de ministériaux ou s'établir dans les villes nouvellement fondées. Le rang et le prestige dépendaient du statut personnel et des charges seigneuriales, l'appartenance seigneuriale définissait le groupe social.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

3.3.2 - Du XIVe au XVIe siècle

Dès la fin du XIIIe s., les différences de statuts commencèrent à s'estomper. Ainsi dans le Surbtal, par exemple, les témoins cités dans les actes ne sont plus finement différenciés selon leur rang au sein de la noblesse et on voit même apparaître des témoins d'origine paysanne. Les axes de référence se modifièrent: les liens personnels verticaux de la hiérarchie féodale s'affaiblirent au profit d'organisations de type horizontal et associatif: communautés villageoises ou paroissiales réglant la vie économique ou l'entretien de l'église. Dans les bailliages communs, certaines communes, Freienwil et Stetten par exemple, réussirent à racheter les droits seigneuriaux, tandis que dans l'A. bernoise les sujets furent peu à peu soumis à un statut uniformisé (XVIe-XVIIe s.).

Les fonctions exercées au nom du seigneur continuaient d'apporter à leurs détenteurs prestige et revenus tout en accroissant leurs chances d'être élus à des charges communales ou communautaires. Cependant, le développement de l'économie marchande fit apparaître de nouveaux clivages dès la fin du XVe s.: gros paysans, meuniers, aubergistes et forgerons, communiers de plein droit, s'opposaient à un groupe toujours plus nombreux de petits paysans, Tauner et domestiques aux droits limités. Les laboureurs formaient encore la majorité presque partout (par exemple à Wohlen, avec 20 fermes sur 36). Les différences de statut entre sujets s'effacèrent: le servage se réduisit aux XVe-XVIe s. à une simple redevance. Signe de leur prépondérance et de leurs liens renforcés avec la campagne, les villes reçurent dans leur bourgeoisie nombre de campagnards de la couche supérieure. Après la conquête de 1415, les nobles encore présents (surtout des ministériaux des Habsbourg) s'arrangèrent avec les Confédérés ou émigrèrent: les Mülinen et les Luternau furent admis au gouvernement de Berne; les Heidegger s'établirent à Soleure, les Seengen à Zurich, les Büttiker à Bâle. Quelques familles de conseillers quittèrent aussi les villes argoviennes: les Segesser, de Mellingen, allèrent à Lucerne, les Effinger, de Brugg, et les Zehnder, d'Aarau, à Berne.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

3.3.3 - XVIIe et XVIIIe siècles

Le trait caractéristique de cette époque fut l'oligarchisation des groupes dirigeants des villes et des communes rurales. L'introduction ou l'élévation de droits d'entrée, dans les villes comme dans les villages, limita strictement l'arrivée de nouveaux résidents, lesquels ne jouissaient que du statut d'habitants et n'avaient pas ou peu accès aux biens communaux. Beaucoup ne pouvaient s'établir et se déplaçaient à la recherche de travail. Au sein des communautés villageoises, l'essor démographique et les partages successoraux accrurent le nombre des petits paysans et des Tauner sans terres (ils étaient plus de 60% dans le comté de Lenzbourg vers 1660). Il y avait donc de plus en plus de pauvres à la charge des communes (jusqu'à 25% de la population de certaines communes des Freie Ämter à la fin du XVIIIe s.).

Les juifs sont mentionnés dans le comté de Baden pour la première fois en 1622, dans les recès de la Diète, laquelle décida en 1776 que Lengnau et Endingen seraient leurs seuls domiciles autorisés dans la Confédération. Jusqu'en 1809, les juifs n'avaient le droit de posséder ni maisons ni terres. Ils avaient le statut d'habitants et formaient leurs propres communautés. Des huguenots séjournèrent au XVIIe s. à Aarau, où ils furent un temps bien plus de deux cents, à Lenzbourg, Zofingue et Brugg. Les anabaptistes en revanche, furent poursuivis par les autorités bernoises. Dans les communes mixtes, protestants et catholiques vivaient généralement en groupes séparés.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

3.4 - Vie religieuse, culture et formation

Au Moyen Age, les principaux acteurs de la vie religieuse et culturelle étaient les couvents des divers ordres et les chapitres, au nombre de vingt-quatre avant la Réforme, la plupart fondés entre le XIe et le XIVe s. S'y ajoutent de nombreux ermitages et béguinages du bas Moyen Age qui ne survécurent généralement pas à la Réforme, puis les couvents de capucins de la Réforme catholique. Au XVe s., la pratique des fondations de messes s'étend de plus en plus jusque dans la paysannerie aisée et reflète un souci de salut personnel. Témoignent aussi de la piété populaire les nombreuses confréries et les pèlerinages, dont les plus importants sont ceux de Zurzach (sainte Vérène) et, dès le XVIIe s., Muri (saint Léonce).

Alors que dans l'A. bernoise les autorités imposèrent la Réforme, les fidèles des bailliages communs furent confrontés à la question du choix confessionnel. Ils semblent s'être laissé guider par des motifs certes économiques, mais aussi spirituels. La Réforme favorisa sans aucun doute la gestion communale des affaires ecclésiastiques. Elle encouragea indirectement la Réforme catholique, qui se traduisit aux XVIIe et XVIIIe s., surtout dans les Freie Ämter, par une religiosité intense, par la construction d'églises et de couvents baroques (Muri, Wettingen, Olsberg, Fahr), par les célébrations somptueuses du couvent de Muri, par le renouveau des pèlerinages et par la fondation de nouvelles confréries, même à la campagne.

La plupart des villes avaient des festivités traditionnelles, par exemple lors du renouvellement des autorités municipales ou à l'occasion d'événements scolaires. Les comptes de la fête de jeunesse d'Aarau en 1551 révèlent un goût du faste et du décorum. A la campagne, le paiement des cens et dîmes ou encore les séances de l'assemblée communale étaient souvent liés à des banquets. Dans l'A. bernoise protestante, l'autorité intervint de plus en plus, par ses mandats, dans la vie quotidienne et dans la vie culturelle, soumises, surtout à l'époque de l'orthodoxie protestante (XVIIe s.), à un contrôle rigoureux. Les consistoires locaux surveillaient les mœurs et la piété de chacun.

La formation incomba d'abord aux écoles conventuelles et, dans les villes, aux écoles latines, qui relevaient du reste souvent de l'Eglise. L'éducation avait pour but de préparer à la carrière ecclésiastique à laquelle conduisaient des études universitaires. Les premières écoles allemandes s'ouvrirent au XVIe s. dans les villes et les grands villages. Le couvent de Muri entretenait le seul gymnase de l'A. Le joséphisme, réforme administrative fondamentale menée dans la seconde moitié du XVIIIe s. sous le signe de l'absolutisme éclairé par Marie-Thérèse et par son fils Joseph II, apporta dans le Fricktal de nombreuses nouveautés, comme la réduction des jours de fêtes religieuses et un système scolaire amélioré et unifié. Dans l'A. bernoise, les idées des Lumières se répandirent grâce à des baillis d'esprit ouvert, grâce à une branche de la Société économique de Berne et surtout grâce à la Société helvétique, fondée en 1761, qui se réunissait chaque année à Bad-Schinznach, puis à Aarau et à laquelle de plus en plus d'Argoviens adhérèrent dès 1780. Les Lumières reçurent le meilleur accueil dans la bourgeoisie d'Aarau, ville où fut aussi fondée en 1776 la première bibliothèque publique argovienne.

Auteur(e): Dominik Sauerländer / PM

4 - Le canton aux XIXe et XXe siècles

4.1 - Histoire politique et constitutionnelle

4.1.1 - Le canton d'Argovie sous la République helvétique (1798-1803)

Dans la Basse-A., l'opposition ouverte au régime bernois ne commença qu'au début de 1798. La Diète fédérale venait de procéder au renouvellement des alliances quand Aarau remplaça ses autorités municipales par un comité de salut public (30 janvier), refusa de donner suite à un ordre de mobilisation bernois (31 janvier) et planta un arbre de la liberté (1er février). Des faits analogues se produisirent à Aarbourg, Zofingue et Brugg. Berne parvint à rétablir l'ordre, mais pour peu de temps. Dès le 10 mars, des troupes françaises occupèrent l'A. bernoise. En conformité avec les projets de constitution de la République helvétique, qui sera proclamée le 12 avril 1798, une assemblée nationale provisoire formée de députés des villes et bailliages argoviens siégea à Aarau du 22 mars au 5 avril pour établir un canton indépendant.

Ce canton, divisé en cinq districts (Aarau, Brugg, Kulm, Lenzbourg et Zofingue), comprenait l'ancienne A. bernoise à l'est de la Wigger. Il s'y ajouta, officiellement en 1802, en fait en 1803, la partie occidentale du bailliage d'Aarbourg. Le chef-lieu était Aarau, capitale de la République helvétique de mai à septembre 1798. Les Freie Ämter, le comté de Baden et le Kelleramt, affranchis de leur sujétion à la fin de mars 1798, formèrent le 11 avril un canton de Baden. Le Fricktal, autrichien jusqu'en 1801, se constitua le 9 février 1802 en un canton (chef-lieu: Rheinfelden), rattaché à la République helvétique le 13 août 1802.

Les partisans de l'Helvétique, dont de nombreux dirigeants venaient d'A. (Albrecht Rengger, Philippe Albert Stapfer, Johann Rudolf Dolder), se rencontraient surtout parmi les citoyens d'Aarau et Brugg et dans les élites campagnardes. Mais bien des gens étaient indifférents, voire hostiles au nouveau régime. A la campagne, l'entretien des troupes françaises et le rétablissement en 1801 des cens et dîmes étaient causes de soucis et de désillusions. Les alentours de Baden souffrirent en été 1799 de la présence, au pire moment, de 12 000 hommes, durant la deuxième guerre de coalition. Ces inconvénients conduisirent à diverses formes de résistance passive (refus du serment civique et du service militaire), motivées aussi pour les catholiques par des réserves d'ordre religieux. En 1802, des milliers d'Argoviens se joignirent à la rébellion contre le gouvernement helvétique, née dans la région de Baden et de Siggenthal (guerre des Bâtons). Dans la même région les paysans furieux se livrèrent le 21 septembre 1802 à un pogrom (dit Zwetschgenkrieg) contre les juifs d'Endingen et de Lengnau, accusés d'être des profiteurs du régime et réduits au rôle de bouc émissaire. En décembre 1802, 2746 personnes signèrent une adresse à la Consulta demandant la réunification avec Berne.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.1.2 - Médiation, Restauration et Régénération (1803-1848)

Les dirigeants helvétiques désiraient un grand canton d'A. comme contrepoids à Berne et à Zurich, et Bonaparte souscrivait à cette idée. Cependant cette entité, union de trois cantons de la République helvétique (A., Baden et Fricktal), prévue dès 1801 dans la constitution de la Malmaison, ne se réalisa qu'en 1803 grâce à l'acte de Médiation. Le bailliage de Hitzkirch fut donné à Lucerne en échange de celui de Merenschwand; les communes de Schlieren, Dietikon, Hüttikon et Oetwil an der Limmat revinrent à Zurich. Les frontières du nouveau canton n'ont plus varié, celles de ses onze districts, fixées dans le respect des limites traditionnelles et confessionnelles, n'ont subi que de petites modifications (Brunegg est passé en 1840 du district de Brugg à celui de Lenzbourg et Unterleibstadt du district de Laufenburg à celui de Zurzach en 1856, à l'occasion de la fusion d'Oberleibstadt avec la commune de Leibstadt) .

La Constitution argovienne de 1803 introduisait un cens électoral et des limites d'âge qui réduisirent le nombre des personnes ayant le droit de vote et d'éligibilité à 9233 ou 7% de la population, contre 14 561 en été 1802. Le Grand Conseil, autorité législative, comptait 150 députés; dépourvu du droit d'initiative, il ne pouvait qu'accepter ou refuser les projets présentés par le Petit Conseil, dont il élisait en son sein les neuf membres, véritables détenteurs du pouvoir politique. Le pouvoir judiciaire était confié à des juges de paix, à des tribunaux de district et à la cour suprême (cour d'appel jusqu'en 1831). D'importantes conquêtes de 1798 subsistaient: l'abolition des privilèges de naissance, la liberté de commerce et d'industrie, la possibilité de racheter les droits féodaux, la liberté de culte pour les catholiques et les protestants. Toutes les régions étaient équitablement représentées au sein des autorités cantonales.

Le Fricktal souffrit en 1813-1814 du passage des troupes alliées, qui coûta 1,8 million de francs aux communes et au canton. Au début de la Restauration, les prétentions de Berne et de Zoug sur les anciens pays sujets mirent en question l'existence même du canton d'A., à laquelle ses habitants s'étaient pourtant habitués. Mais elle fut confirmée par le congrès de Vienne en 1814, grâce au talent diplomatique de Rengger et à l'influence de Frédéric César de La Harpe sur le tsar Alexandre Ier.

La Constitution de 1814 reprit celle de 1803, mais elle porta le Petit Conseil de neuf à treize membres et la durée des mandats publics de cinq à douze ans; elle restreignit le nombre des députés directs et introduisit la représentation paritaire des catholiques et des protestants dans les autorités cantonales. L'A. resta fidèle sous la Restauration aux idées des Lumières et se comporta de manière relativement libérale en fait de censure et à l'égard des réfugiés politiques. Le canton récemment formé avait à s'unifier et à se moderniser, en réformant son droit et en créant des institutions suprarégionales. Dans le domaine ecclésiastique, s'inspirant du joséphisme, il suivit les traces de l'ancien Etat bernois et les vues du vicaire général de Constance Ignaz Heinrich von Wessenberg. Les Eglises des deux confessions devaient se mettre au service d'une politique culturelle éclairée, les catholiques devaient rompre avec Rome et adhérer à un diocèse national suisse. L'A. ne se rallia qu'en 1829 à l'accord de 1828 sur le nouveau diocèse de Bâle, parce que les droits de l'Etat face à l'Eglise lui parurent d'abord insuffisamment garantis.

A la fin de 1830, une partie de la classe dirigeante, qui souhaitait réviser la Constitution dans un sens libéral, s'allia aux campagnards qui, surtout dans les Freie Ämter, étaient mécontents de la répartition du fardeau fiscal et de la politique ecclésiastique du gouvernement (Régénération). Ils exprimèrent leurs revendications lors de l'assemblée populaire de Wohlenschwil, le 7 novembre 1830. Les hésitations du gouvernement provoquèrent une émeute le 6 décembre 1830 (Freiämtersturm): commandés par le notable Johann Heinrich Fischer, aubergiste de Merenschwand, les rebelles s'emparèrent d'Aarau, sans faire de blessés. Le peuple obtint partiellement satisfaction; mais les nouveaux maîtres libéraux ne firent que renforcer les tendances de leurs prédécesseurs.

La Constitution de 1831 allongeait la liste des droits fondamentaux (liberté de la presse, droit de pétition, inviolabilité de la propriété par exemple) et créait un système représentatif où le Grand Conseil, de deux cents députés, était l'autorité prépondérante. Le cens électoral était supprimé, sauf pour l'éligibilité aux exécutifs communaux et à certains sièges du Grand Conseil, la durée des fonctions réduite à six ans, la justice séparée de l'administration, le Petit Conseil ramené à neuf membres qui continuaient de siéger au Grand Conseil.

En 1832, l'A. entra dans le Concordat des Sept, approuvant l'idée d'une révision du Pacte fédéral et d'un renforcement des pouvoirs de la Confédération. La politique ecclésiastique, où les catholiques libéraux donnaient le ton, prit un tour plus vif avec les articles de Baden et la loi du placet (confirmation des décrets de l'Eglise par l'Etat, 1834). Le gouvernement réprima l'opposition catholique, par exemple en envoyant des troupes dans les Freie Ämter à la fin de novembre 1835. La révision totale de la Constitution cantonale en 1840-1841 envenima le conflit: ce fut l'affaire des couvents d' Argovie, qui offrit aux radicaux une victoire décisive sur le plan cantonal et fédéral. La Constitution de 1841 abandonnait pour le Grand Conseil la parité, le suffrage indirect et le cens électoral; elle prévoyait un député pour 180 électeurs. Il y eut des Argoviens au premier rang des expéditions des Corps francset de l'agitation contre les jésuites. Le canton fut l'un des douze qui décidèrent et réalisèrent en 1847 la dissolution du Sonderbund. La Constitution fédérale de 1848 fut acceptée en A. par 70% des votants, dont une forte minorité des catholiques.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.1.3 - De 1848 à 1914. L'Etat radical et les progrès de la démocratie

Après 1848, le débat se porta sur l'élargissement des droits populaires et sur les ressources et activités de l'Etat. La Constitution de 1852 fut la première à rompre avec la démocratie purement représentative en donnant au peuple le droit d'initiative pour la révision partielle de la Constitution et pour la modification des lois, ainsi que celui de révoquer le Grand Conseil en cours de législature. Elle rendit les personnes recevant un traitement de l'Etat (conseillers d'Etat, fonctionnaires, juges à plein temps) et les membres du corps enseignant des écoles publiques inéligibles au Grand Conseil, qui comptait un député pour 260 électeurs (dès 1863 un député pour 1100 habitants). Elle réduisit l'exécutif, rebaptisé Conseil d'Etat, à sept membres, et la durée de toutes les fonctions publiques à quatre ans. Le canton reçut en outre de nombreuses tâches dans les domaines de l'assistance, de l'émigration et de la banque.

D'abord revendication de l'opposition catholique (le droit de veto en 1840), la démocratie directe séduisit aussi après 1848 une partie du camp radical (Mouvement démocratique). Dès les années 1860, les démocrates se distinguèrent nettement des vieux radicaux. Après qu'un mouvement de protestation populaire (dit Mannlisturm) eut fait échouer en 1862 un projet de loi sur la naturalisation des juifs argoviens et eut abouti à la révocation du Grand Conseil, la démocratie (semi-)directe s'installa, entre 1863 (référendum législatif facultatif ou "veto") et 1869-1870 (élection des autorités de districts par le peuple, initiative législative, référendum obligatoire en matières législative, financière et fiscale).

En matières culturelle et religieuse, les deux ailes du camp radical s'en tenaient aux positions de la première moitié du siècle. L'opposition catholique, qui détenait un tiers des sièges au Grand Conseil, était maintenue à l'écart des postes importants. Après 1870, le canton prit part aux luttes contre l'évêque de Bâle Eugène Lachat (Kulturkampf). La Constitution fédérale révisée recueillit en A. une forte majorité, en 1872 comme en 1874. Des hommes politiques influents soutinrent la reconnaissance de l'Eglise catholique-chrétienne en 1876. Comme il était difficile de gouverner contre la volonté des catholiques romains, depuis l'introduction de droits populaires comme le référendum fiscal, les radicaux cherchèrent dès 1879 à s'entendre avec leurs adversaires. L'A. souscrivit en 1884 à l'arrangement qui mit fin au conflit entre le diocèse de Bâle et les cantons de son ressort. Après des années de luttes, les radicaux, les démocrates et l'opposition catholique s'accordèrent sur la révision de la Constitution cantonale en 1884-1885.

La Constitution de 1885, œuvre de réconciliation, autorisait les confessions reconnues (protestante, catholique romaine, catholique-chrétienne) à gérer elles-mêmes leurs affaires, mais sous le contrôle de l'Etat; les catholiques pouvaient entretenir librement des relations avec leur haute hiérarchie. La question des rapports entre l'Etat et les Eglises reconnues sera résolue définitivement en 1927 par leur élévation au rang d'Eglises nationales. Les catholiques se virent assurer une représentation au Conseil d'Etat (réduit à cinq membres en 1885). Les droits populaires s'élargiront encore en 1904 (élection des conseillers d'Etat et aux Etats par le peuple) et 1910 (initiative législative de formulation contraignante). La Constitution de 1885 décrivait aussi les nouvelles tâches de l'Etat dans le domaine économique et social.

Le camp radical conserva la majorité après 1885. Il eut quatre des cinq conseillers d'Etat jusqu'en 1919. Les radicaux et les démocrates s'unirent en 1894 dans le parti radical-démocratique (PRD), dont se détacha pour un temps le parti "rhénan" du démocrate Josef Jäger. On peut voir dans le Pressverein créé en 1879 le précurseur du parti conservateur catholique argovien fondé en 1892, où se dessina dès les années 1890 une aile chrétienne-sociale. Les thèses socialistes sont présentes en A. dès les années 1840 et les premières sections de la Société du Grutli (Zofingue, Aarau) sont créées en 1849. L'association grutléenne cantonale adhéra en 1902 au Parti socialiste suisse (PS). Elle donna naissance au parti argovien des travailleurs, qui prit le nom de parti socialiste du canton d'A. en 1911. Un cartel syndical cantonal apparut en 1912.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.1.4 - La vie politique argovienne depuis 1914

Pendant la Première Guerre mondiale, malgré les bons résultats de l'industrie et un haut degré d'autosubsistance, une partie de la population tomba dans le besoin. Pourtant on ne vit nulle part de tendances révolutionnaires. L'appel à la grève générale de novembre 1918 fut observé dans les districts d'Aarau, Baden, Brugg, Zurzach et dans une moindre mesure à Rheinfelden. Réformiste, la majorité des socialistes argoviens refusa d'adhérer en 1919 à la IIIe Internationale. A droite en revanche des organisations privées comme la Fédération patriotique ou les milices bourgeoises se créèrent pour protéger l'ordre établi. La défense des intérêts agricoles, longtemps assumée par les partis traditionnels, suscita dès 1918 l'apparition d'organisations, réunies en 1920 dans le parti argovien des paysans et bourgeois, qui en 1919 obtinrent trois mandats au Conseil national et ravirent aux radicaux un siège au Conseil d'Etat. Avec l'introduction assez tardive (1920) de la proportionnelle, les socialistes devinrent le premier parti au Grand Conseil (18 sièges en 1917, 51 en 1921), les radicaux passant de 140 sièges à 43.

Elections au Conseil national, 1919-1999 (quelques exemples)
Parti191919351947195919711999
 % voixasièges% voixsièges% voixsièges% voixsièges% voixsièges% voixsièges
PRD25%317%219%319%316%317%3
PAB/UDCb20%316%216%215%213%232%5
PDCc24%322%322%323%320%316%3
PS28%336%436%431%424%319%3
Jeunes Paysans 5%1        
AdI      7%19%2  
Rép.d        ?1  
PEV          4%1
Total 12 12 12 13 14 15

a Chiffres arrondis

b Dès 1971

c Avant 1970 conservateurs catholiques

d Mouvement républicain

Sources:Auteur, OFS

Malgré les difficultés économiques (crise de 1920-1924, crise mondiale de 1929-1936) et l'influence des idéologies extrémistes, les rapports de force politiques s'équilibrèrent vers la fin des années 1930. Les socialistes eurent plus de 30% des voix jusqu'en 1965, mais les bourgeois conservèrent toujours une nette majorité. L'opposition entre les deux camps, très vive après 1918, s'atténua vers 1930. Les exécutifs communaux, et même le Conseil d'Etat en 1932, s'ouvrirent aux socialistes argoviens, qui se rallièrent en 1934 déjà à la défense nationale. Dès lors, les quatre grands partis (PRD, PDC, UDC et PS) ont toujours eu ensemble le soutien d'au moins 65% des électeurs et occupé tous les sièges du Conseil d'Etat, malgré les rapides et profondes mutations économiques, sociales et culturelles. En 2001, l'UDC est devenu, avec 72 sièges, le parti le plus important au Grand Conseil depuis l'introduction du système proportionnel. Le parti évangélique populaire est représenté au Grand Conseil depuis 1921, l'Alliance des Indépendants (AdI) depuis 1937. Les Jeunes Paysans eurent un certain poids de 1937 à 1957. Si certains cercles bourgeois ont sympathisé ouvertement avec le nazisme, les partis d'extrême-droite (le Front national après 1933) n'ont jamais enlevé plus qu'un siège.

A la fin des années 1960 et dans la décennie suivante, l'opposition s'incarna dans l'AdI et dans les Républicains, plus que dans les gauchistes très minoritaires après 1968, tandis qu'une contestation extraparlementaire non violente se dressait contre la construction de nouvelles centrales nucléaires. Entre 1985 et 1995, elle fut le fait des Verts et surtout du parti des automobilistes, fondé en 1986 puis devenu parti de la liberté.

Elections au Grand Conseil, 1921-2001 (quelques exemples)
Parti192119371945196119732001
 % voixasièges% voixsièges% voixsièges% voixsièges% voix sièges% voix sièges
PRD21%  4318%  3217%  3720%  4119%  4119%  40
PAB/UDCb23%  4615%  3015%  3415%  2815%  3034%  72
PDCc23%  4721%  4221%  4222%  4724%  5415%  32
PS26%  5132%  6234%  6731%  6422%  4619%  36
PEV  1%    2  3%    5  3%    3  3%    5  5%    8  5%    8
Jeunes Paysans  6%    8  3%    3      
AdI    2%    3  3%    4  4%    8  5%    9  
PCS    1%    2  1%    1      
Front national  1%    1        
Jeunes Libéraux  1%    1        
PST      3%    2      
Rép.d          7%  10  
Verts            4%    7
DS            2%    4
PSL            2%    1
UDF            
Autres  6%  11      4%    7  3%    2  
Total 200 186 193 200 200 200

a Arrondi

b Dès 1971

c Avant 1970 conservateurs catholiques

d Mouvement républicain

Sources:Auteur

Le nombre des députés au Grand Conseil fut fixé à 200 en 1952. En 1980, la révision totale de la Constitution de 1885, mise en chantier dans l'enthousiasme en 1972, n'introduisit finalement aucun bouleversement (le peuple ayant refusé en 1979 un projet qui voulait rendre facultatif le référendum législatif et financier jusqu'alors obligatoire): elle se contenta d'actualiser le catalogue des droits fondamentaux et celui des tâches de l'Etat et concéda au Grand Conseil des compétences dans la planification.

Un premier débat sur le suffrage féminin eut lieu au Grand Conseil en 1918. Les femmes obtinrent le droit d'éligibilité dans les autorités de l'assistance publique en 1936, dans les autorités scolaires en 1940 et les droits politiques complets en 1971, sur le plan communal et cantonal en même temps que sur le plan fédéral. Les Argoviens élurent en 1979 leur première conseillère nationale, la socialiste Ursula Mauch, et en 1993 leur première conseillère d'Etat, la radicale Stéphanie Mörikofer. En 1997, le Grand Conseil comptait 58 députées.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.1.5 - La presse aux XIXe et XXe siècles

On peut considérer l'Unter-Aergauisches Intelligenz-Blatt (Aarau, 1797) comme le premier journal argovien. Le canton eut dès 1798 un organe cantonal officiel, intitulé dès 1839 Amtsblatt des Kantons Aargau. La presse se diversifia selon les régions et les courants d'opinion. Le Schweizerbote, fondé à Aarau en 1804 par Heinrich Zschokke, défendait les idées nouvelles; il se maintint jusqu'en 1878. Des feuilles libérales, puis radicales et démocrates apparurent dans les villes de l'A. protestante, ainsi qu'à Baden et Wohlen: l'Aarauer Tagblatt en 1847 (Aargauer Tagblatt dès 1880), la Neue Eidgenössische Zeitung en 1851 (Tagblatt der Stadt Baden dès 1856, Badener Tagblatt dès 1870), le Zofinger Tagblatt en 1873. Dans la presse conservatrice catholique, qui débute en 1840 (le Freiämter de Bremgarten), le premier rôle revint aux feuilles rédigées par Johann Nepomuk Schleuniger (Die Stimmen von der Limmat de 1842 à 1852 et Die Botschaft dès 1856), puis à l'Aargauer Volksblatt fondé à Baden en 1911. Le Freier Aargauer qui paraît à Aarau dès 1906 est l'organe des socialistes. Le parti des paysans et bourgeois acquit la Schweizer Freie Presse de Baden en 1924 et la rebaptisa Aargauische Bauern- und Bürgerzeitung (1938-1972). Tant la presse des partis et mouvements des années 1930 que celle des gauchistes des années 1960 et 1970 n'ont pas duré. Si les titres se sont multipliés jusqu'au début du XXe s., on assiste depuis les années 1980 à une amplification de la concentration. Le Freier Aargauer a cessé de paraître en 1987, l'Aargauer Volksblatt en 1992. Les Badener et Aargauer Tagblatt ont fusionné en 1996 dans l'Aargauer Zeitung. Depuis 2001, l'Aargauer Zeitung et le Zofinger Tagblatt collaborent avec l'Oltner Tagblatt sous le titre de Mittelland Zeitung. En outre, il existe plusieurs petites feuilles locales.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.2 - Activités de l'Etat

4.2.1 - Divisions territoriales, autorités, administration

Dans le domaine des activités de l'Etat et de l'administration, le canton se réfère surtout aux traditions bernoises, mais souvent aussi autrichiennes. Les districts sont de pures circonscriptions administratives, judiciaires et, dès 1920, électorales, sans aucune autonomie politique. Les communes en revanche ont des droits et disposent d'organes propres: assemblée communale ou pour les plus grandes, dès 1966, parlement élu (Einwohnerrat), président (Ammann) et Conseil communal pour l'exécutif. Les communes d'habitants se sont développées dès le milieu du XIXe s., à côté des communes bourgeoises.

Le pouvoir législatif appartient au Grand Conseil; l'exécutif au Conseil d'Etat (Petit Conseil jusqu'en 1852), présidé par le landamman (Amtsbürgermeister jusqu'en 1831), qui passa en 1852 du système des commissions à celui des départements et dont les membres travaillent à plein temps depuis 1885. Les préfets représentent le gouvernement dans les districts; jusqu'en 1831, comme les anciens baillis bernois, ils président aussi les tribunaux de district. Le pouvoir judiciaire se répartit depuis 1803 entre les juges de paix pour la conciliation et les litiges portant sur de petites sommes, les tribunaux de district comme première instance civile et pénale, la cour suprême (Obergericht), appelée cour d'appel jusqu'en 1831 comme dernière instance. Il y eut un temps des tribunaux de cercle et une cour d'assises de 1858 à 1977. Divers tribunaux spécialisés (du commerce, des prud'hommes, des mineurs, etc.) ont été introduits depuis 1885 et un tribunal administratif en 1968.

Le canton occupait quinze personnes en 1803 pour son administration centrale, un peu plus pour celle de ses établissements, de ses domaines et des districts; en 1996, on comptait environ 21 000 postes à plein temps. Au début, l'Etat avait surtout à rendre la justice, à gérer les affaires militaires, ecclésiastiques et domaniales. Il avait certaines compétences en fait de travaux publics, d'instruction et d'assistance, mais faisait généralement exécuter ses décisions par les communes ou par des particuliers. La Confédération reprit en 1848 la régale des postes, des douanes et des monnaies et une bonne partie des affaires militaires en 1848 ou en 1874. Avec la séparation progressive de l'Eglise et de l'Etat (1880-vers 1927), la responsabilité des affaires ecclésiastiques (spirituelles, matérielles, nominations, etc.) passa peu à peu aux Eglises et aux paroisses. Mais l'Etat se chargea dès 1852 et plus encore dès 1885 de tâches économiques et sociales qui le rapprochèrent de l'Etat providence. Après 1945, la croissance économique et démographique et les problèmes qui lui sont liés accentuèrent cette tendance. L'Etat et l'économie sont appelés à distinguer clairement leurs domaines; le premier soutient la seconde indirectement, en créant des conditions cadres favorables et en mettant à disposition des infrastructures (formation, transports, fiscalité, services, etc.), mais non en finançant directement certaines branches ou entreprises.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.2.2 - Finances

Un impôt sur la fortune fut perçu pour la première fois de 1822 à 1830, pour amortir la dette publique. Jusqu'au milieu du XIXe s., le canton put couvrir ses dépenses courantes (qui dépassèrent le million de francs pour la première fois en 1843) grâce au revenu des domaines et régales (douanes, postes, sel, etc.) et grâce au produit des taxes et impôts indirects. Il se donna les bases légales d'un impôt direct après 1852 et perçut dès 1855 un impôt sur le revenu et la fortune. Le peuple fit usage du référendum fiscal introduit en 1870 pour refuser tout impôt direct de 1877 à 1885. Le Grand Conseil fut autorisé dès 1885 à décider la perception d'un demi-impôt d'Etat, mais cela était insuffisant. Il fallut attendre 1920 pour que l'Etat, qui se chargea seul dès lors de rétribuer les instituteurs, fût mieux loti. Ses revenus passèrent de 6,8 millions de francs en 1915 à 21,9 millions en 1920, 82,5 millions en 1950 et 2,244 milliards en 1990, fournis à 21% par l'impôt en 1915, 35% en 1920, 43% en 1950 et 54% en 1990.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.2.3 - Droit, justice, affaires militaires, régales

L'unification du droit prit plusieurs décennies (de 1828 à 1856 pour le droit civil, loi pénale en 1804 et 1857, procédure pénale en 1858, loi sur l'exécution des peines en 1868). Le canton dispose de prisons à Baden (1803) et Aarbourg (1826), ainsi que du pénitencier modèle de Lenzbourg (1864).

L'organisation des troupes (infanterie, cavalerie, artillerie et train, sapeurs et pontonniers) repose dès 1816 sur le système de milice et le service obligatoire. En 1837, l'élite comptait 6048 hommes et la réserve 7070.

Exerçant sa régale, le canton d'A. frappa monnaie de 1805 à 1819, sur la base de la loi helvétique de 1799. En 1819, il adhéra au concordat réglant le choix d'une monnaie commune (vingt cantons) et en 1825 à celui uniformisant les monnaies de billon et le cours des pièces étrangères (sept cantons). Entre 1826 et 1831, le canton retira sa monnaie de billon et la fit refondre à Berne dans la nouvelle monnaie. Seule la loi fédérale de 1850 mit fin au désordre monétaire.

La vente du sel était un monopole d'Etat et son prix fut longtemps un thème politique brûlant. Le canton acheta en 1909 les salines de Riburg (comm. Rheinfelden), Rheinfelden et Kaiseraugst, exploitées dès les années 1840 et unies en 1874 dans les Salines suisses du Rhin. Elles forment avec celles de Schweizerhalle les Salines réunies suisses du Rhin, propriété de tous les cantons sauf Vaud.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.2.4 - Formation et culture

Avant 1798, les villes disposaient d'écoles allemandes et latines. A la campagne, le Fricktal connaissait déjà l'école obligatoire, l'A. bernoise bénéficiait d'une ordonnance instituant une scolarité minimale, mais les bailliages communs étaient assez mal lotis. La première loi scolaire argovienne, en 1805, obligea les enfants à fréquenter l'école et chaque commune à en ouvrir une. La loi scolaire de 1835 établit des structures dont l'essentiel s'est maintenu jusqu'à nos jours. L'école communale dispense la formation élémentaire. Puis viennent les écoles de district (progymnases et écoles réales à la fois), plus récemment les écoles secondaires et de perfectionnement. Le canton gère les écoles secondaires supérieures: dès 1813 l'école cantonale d'Aarau, fondée en 1802, la plus ancienne de ce genre en Suisse et la première à avoir organisé des examens de maturité (1838); dès 1822 l'école normale, installée dans le couvent de Wettingen en 1847; et dès 1911 l'école normale pour institutrices fondée à Aarau en 1873. En se chargeant en 1920 de payer les traitements du corps enseignant, l'Etat désamorça les controverses sur ses contributions aux dépenses scolaires des communes. Aux termes de la Constitution de 1885, l'Etat soutient ou gère des écoles professionnelles agricoles, commerciales et techniques.

Le domaine de la formation s'est beaucoup développé après 1960. Mettant fin au vieux principe centraliste, une deuxième école cantonale s'ouvrit à Baden en 1961 et des succursales de l'école normale à Wohlen et Zofingue en 1967. En 1976, les écoles normales se transformèrent en écoles cantonales délivrant la maturité. En même temps l'offre en écoles de diplôme fut élargie. Le niveau supérieur est représenté dès 1965, notamment par l'établissement d'enseignement technique de Windisch et l'école d'économie et d'administration d'Olten (en commun avec Soleure). Un projet d'école supérieure de sciences humaines (pédagogie et médecine clinique), lancé en 1962, a été suspendu en 1976 pour des raisons financières. En revanche, une loi acceptée en 1997 permet la création de hautes écoles spécialisées, où s'intégreront les établissements supérieurs d'enseignement technique.

Au XIXe s., les affaires culturelles se réduisaient à peu de choses en dehors de l'Eglise et des écoles: à Aarau se trouvaient les archives cantonales (1803), une bibliothèque cantonale (1807), constituée autour de celle du général zougois Beat Fidel Zurlauben, un musée cantonal des arts et métiers (1896), avec une section des beaux-arts. D'autres musées, comme celui de Vindonissa à Brugg ou celui d'histoire naturelle et locale à Aarau, jouissent du soutien du canton, qui a consenti de plus grands efforts dans ce domaine depuis 1950, ouvrant au public le musée d'histoire du château de Lenzbourg (1956) et celui des beaux-arts d'Aarau (1959), et qui consacre depuis 1968 jusqu'à 1% de ses rentrées fiscales à la culture.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.2.5 - Transports

Les transports fluviaux ne jouent presque plus aucun rôle au XIXe s. Les projets des années 1950 visant à rendre navigables le Rhin en amont de Bâle et l'Aar ont avorté. En revanche, les transports routiers se développent dès le XVIIIe s. En 1803, plusieurs routes "militaires et commerciales" carrossables traversaient l'A.: Zurich-Baden-Murgenthal-Berne, Bâle-Zofingue-Lucerne, Baden-Brugg-Bözberg-Bâle, avec des embranchements vers les principales vallées. Le canton construisit systématiquement son réseau. La route de la Staffelegg (1804-1810) relia le Fricktal à Aarau, celle de Mutschellen (achevée en 1842) offrit une liaison directe vers Zurich. Grâce au réseau secondaire, aucune commune n'était plus isolée en 1880. Le partage des frais entre l'Etat et les communes donna lieu à d'interminables querelles. En 1859, l'Etat prit en charge la construction et l'entretien des routes cantonales et subventionna les routes secondaires coûteuses. L'arrivée de l'automobile après 1918 et la haute conjoncture après 1945 relancèrent les constructions routières, puis autoroutières (dès 1966): l'A1 Zurich-Baden-Lenzbourg-Berne, l'A2 Bâle-Zofingue-Lucerne, l'A3 Bâle-Bözberg-Brugg, qui suivent les vieux axes.

L'Etat argovien n'a jamais construit ni exploité de chemin de fer et n'a soutenu financièrement que le Gothard et des lignes locales après 1900. L'éphémère compagnie du Nord, avec siège à Zurich, inaugura en 1847 entre Zurich et Baden le premier tronçon (surnommé Spanischbrötlibahn) d'une ligne prévue jusqu'à Bâle. Face à la compagnie du Nord-Est suisse, qui lui succéda, et à celle du Central-Suisse, avec siège à Bâle, le canton eut de la peine, après 1852, à faire valoir les intérêts d'ailleurs divergents de ses régions. Plusieurs grandes lignes empruntèrent son territoire: Olten-Lucerne (1856), Zurich-Aarau-Olten (1858), Bâle-Brugg par le tunnel du Bözberg (1875), Aarau-Arth-Goldau (ligne du Sud, 1881), complétées par quelques tronçons secondaires. De nombreuses communes se laissèrent entraîner dans l'aventure du National-Suisse, qui fit faillite en 1878, peu après l'ouverture de la ligne Winterthour-Baden-Zofingue, les laissant endettées jusque dans les années 1930. Les lignes à voie normale antérieures à 1900 passèrent aux CFF en 1902 ou en 1925 (celle du Seetal). Au tournant du siècle, quelques lignes secondaires étaient encore en projet; des compagnies privées les réalisèrent. Les CFF électrifièrent leurs lignes en A. entre 1907 et 1946. Dès les années 1960, ils augmentèrent la capacité entre Zurich et Berne par divers aménagements (tunnel du Heitersberg en 1975). L'est du canton est inclus depuis 1990 dans le réseau urbain (S-Bahn) zurichois. Des transports publics locaux (autobus) s'organisent à Aarau et Baden dans les années 1950, plus tard à Lenzbourg, Brugg et Zofingue, parfois sous responsabilité régionale. Le Fricktal appartient depuis 1987 à la communauté tarifaire de la Suisse du Nord-Ouest, et tout le reste du canton à celle d'A. depuis 1993.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.2.6 - Santé publique

Par différents décrets et par la loi sur la santé publique de 1836, le canton réglementa très tôt la formation du personnel médical, l'exercice de la médecine, la police sanitaire et la prévention (vaccination antivariolique obligatoire par exemple). L'établissement de soins de Königsfelden, hérité de la période bernoise, servit d'hôpital cantonal; un asile cantonal fut construit au même lieu en 1872 et l'hôpital cantonal transféré à Aarau en 1886. Dès la fin du XIXe s., communes et associations ont mis en service de nombreux hôpitaux régionaux, sanatoriums, foyers pour malades chroniques, maisons de soins et de retraite, etc. Un second hôpital cantonal existe à Baden depuis 1978.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.2.7 - Politique sociale

Selon la loi de 1804 sur l'assistance publique, les indigents étaient à la charge des communes bourgeoises. Cette responsabilité passa en 1936 aux communes d'habitants. Vers le milieu du XIXe s., les frais d'assistance augmentèrent fortement et une disposition constitutionnelle obligea l'Etat à subventionner les communes défaillantes et à prévoir "d'organiser une émigration convenable" pour diminuer le nombre des pauvres, que l'on plaçait jusqu'alors dans des asiles ou assistait à domicile. Dans la seconde moitié du XIXe s., un système d'institutions sociales plus diversifié se mit en place, généralement sous la responsabilité de l'Eglise ou de particuliers. Dans l'entre-deux-guerres, l'Etat ouvrit des chantiers pour venir en aide aux chômeurs et aux entreprises menacées par la crise.

La loi sur les fabriques ne vit le jour qu'en 1862. Elle interdisait d'employer les enfants de moins de treize ans et limitait la durée de la journée de travail de ceux de moins de seize ans à douze heures. La loi fédérale sur les fabriques la remplaça en 1877.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

4.2.8 - Politique économique

Le Conseil d'Etat a des compétences en matière agricole depuis 1852. Il encouragea d'abord la formation par des écoles, des cours et des aides financières, puis les améliorations foncières dès 1855 et les remaniements parcellaires dès 1872, avec l'aide de subventions fédérales dès 1884.

L'A. créa en 1805, sur le modèle autrichien, une assurance incendie et immobilière obligatoire pour tout propriétaire, la première de son genre en Suisse. Une caisse cantonale d'assurance accident pour les fonctionnaires, le corps enseignant et les écoliers fut établie en 1910. En revanche, le canton ne parvint ni à fonder une assurance mobilière ni à imposer l'assurance maladie obligatoire. Depuis 1897, son office des assurances dirige les établissements publics et surveille les entreprises privées de la branche.

Au XIXe s. encore, une partie de la fortune d'Etat était placée sous forme de prêts hypothécaires. Pour pallier le manque de crédit populaire, la Banque d'Argovie, institut d'économie mixte prévu par la Constitution de 1852, ouvrit en 1855 à Aarau. Elle s'occupait d'affaires hypothécaires et commerciales. Etatisée en 1913, elle prit le nom de Banque cantonale argovienne. Outre son siège à Aarau, elle avait trente agences à la fin de 1999 (somme du bilan: 11 083,8 millions de francs).

A l'initiative du conseiller d'Etat Emil Keller, neuf cantons fondèrent en 1914 les Forces motrices de la Suisse du Nord-Est (NOK), dont l'A. détient 28% du capital social. Les NOK reprirent les usines de Beznau-Löntsch de l'AG Motor (Baden) et en construisirent beaucoup d'autres, seules ou en collaboration, en A. et ailleurs. Des trois usines atomiques argoviennes, elles réalisèrent Beznau I (1969) et Beznau II (1971) et participèrent à Leibstadt (1984). Elles fournissent en courant les entreprises électriques argoviennes (AEW), fondées aussi en 1914.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

5 - Société, économie et culture aux XIXe et XXe siècles

5.1 - Démographie et peuplement

Selon l'acte de Médiation de 1803, six grands cantons avaient deux voix à la Diète. Celui d'A. était du nombre. Par sa population, il talonna celui de Vaud durant toute la première moitié du XIXe s., pour prendre en 1850 la troisième place derrière Berne et Zurich. L'évolution de l'agriculture et l'apparition de filatures mécaniques augmentèrent les sources de revenu. La baisse du taux de mortalité et surtout un important excédent de naissances expliquent la croissance démographique; elle ne s'interrompit que pendant la disette de 1816-1817 qui entraîna une vague d'émigration. En 1850, seuls 5,1% de la population n'étaient pas d'origine argovienne, contre 9,6% en moyenne suisse. Le sud-ouest de l'A., plus précocement industrialisé, avait la plus forte densité, mais il n'y avait pas de vraie urbanisation. En 1888 encore, les douze villes d'A. ne rassemblaient que 15% de la population.

Evolution démographique (1798-1990)
PériodeHabitantsaAccroissementbExcédent naturelbSolde migratoirebEtrangersaPart de la population âgée de 60 ans et plusa
1798-1836/37125 66910o/oo    
1836/37-1850182 7557o/oo9o/oo-2o/oo  
1850-1860199 852-3o/oo5o/oo-8o/oo1,4% 
1860-1870194 2082o/oo7o/oo-5o/oo1,5%8.6%
1870-1880198 718c0o/oo7o/oo-7o/oo1,8%9,3%
1880-1888198 357c-3o/oo5o/oo-8o/oo2,6%10,2%
1888-1900193 5805o/oo8o/oo-3o/oo2,8%11,5%
1900-1910206 49811o/oo10o/oo1o/oo4,9%11,0%
1910-1920230 6344o/oo8o/oo-4o/oo7,9%9,7%
1920-1930240 7768o/oo9o/oo-1o/oo5,5%9,3%
1930-1941259 6444o/oo7o/oo-3o/oo5,2%10,1%
1941-1950270 46312o/oo11o/oo1o/oo2,8%12,0%
1950-1960300 78218o/oo11o/oo7o/oo3,6%12,4%
1960-1970360 94018o/oo12o/oo6o/oo10,9%13,1%
1970-1980433 2845o/oo6o/oo-1o/oo18,5%14,1%
1980-1990453 44211o/oo5o/oo6o/oo14,8%15,6%
1990507 508   17,1%16,8%

a Au début de la période

b Taux moyen annuel

c Population présente ou de fait

Sources:OFS, Annu. stat.

Une mauvaise conjoncture et quelques années déficitaires retournèrent la situation. De 1850 à 1888, le canton d'A. fut le seul à voir sa population diminuer. Vaud le dépassa en 1860, Saint-Gall en 1880. Entre 1851 et 1855, lors d'une seconde vague d'émigration, au moins 8019 Argoviens, soit environ 4% de la population, allèrent s'établir outre-mer (aux Etats-Unis pour 80%), avec le soutien financier du canton et des communes. La crise économique mondiale de 1873 provoqua une troisième vague d'émigration outre-mer: 5305 départs en 1880-1885. De plus les campagnes du Jura et du sud du canton perdaient des habitants, attirés par les centres industriels suisses (Zurich, Bâle) ou par d'autres pays européens.

De 1889 à 1914, la population se remit à croître, surtout à l'est, dans les régions industrialisées du Plateau, malgré un solde migratoire légèrement négatif. L'essor de la maison Brown Boveri (BBC), fondée en 1891, attira beaucoup de Confédérés des autres cantons dans le district de Baden qui, se rapprochant entre 1890 et 1910 des districts occidentaux pour la densité, les dépassa nettement, en chiffres absolus, dès 1910. La part des Confédérés passa de 8% en 1888 à 31% en 1950; celle des étrangers atteignit un sommet vers 1910 avec 18 235 personnes, soit 8% de la population (52% d'Allemands, 37% d'Italiens), pour redescendre, comme ailleurs en Suisse, à 3% en 1941. L'entre-deux-guerres connut un arrêt de la croissance démographique, dans un contexte économique difficile.

Après 1945, la haute conjoncture provoqua dans le canton d'A., favorablement situé sur les grands axes, un important essor démographique, qui le ramena à la quatrième place. Dû surtout à l'immigration, l'accroissement annuel moyen entre 1950 et 1990 fut de 1,3%. Seule la récession de 1975-1976 provoqua un léger recul. De 1950 à 1970, l'afflux des travailleurs étrangers dans l'industrie et le bâtiment fut supérieur à la moyenne nationale. La part des étrangers dans la population passa de 3% en 1941 à 18% en 1970; elle recula à cause de la récession dans les années 1975-1978, mais augmenta ensuite de nouveau régulièrement. Elle atteignit 19% en 1996, dépassant la barre des 100 000 personnes, dont 28% viennent d'Italie (contre 57% en 1974), 32% d'ex-Yougoslavie et environ 10% de Turquie. La population augmenta dans tous les districts, mais celui de Baden eut jusqu'en 1970 le taux le plus élevé, à cause de l'essor de BBC et de la proximité de Zurich.

De vastes nouveaux quartiers surgirent dans les communes proches de Zurich et de Bâle, le long des autoroutes (par exemple Spreitenbach) et, depuis les années 1980, même dans les districts décentralisés de Laufenburg et de Muri. Entre 1955 et 1990, environ 15 000 ha de terres agricoles (11% de la superficie cantonale) ont été la proie des bâtisseurs; pourtant l'A. reste un canton de villes petites et moyennes. Wettingen, succédant à Aarau en 1955 dans le rôle de commune la plus peuplée, ne comptait que 17 706 habitants en 1990. Aarau et Baden sont au centre d'une agglomération dès 1930, Brugg et Zofingue dès 1980, Lenzbourg dès 1990. Quatorze communes argoviennes font partie de l'agglomération zurichoise, cinq de celle de Bâle.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

5.2 - Economie

Vers 1800, la protoindustrie était développée dans l'ancienne A. bernoise (filature et tissage du coton) et dans les Freie Ämter (tressage de la paille), alors que l'ancien comté de Baden et le Fricktal n'avaient que quelques ouvriers à domicile travaillant pour des marchands-entrepreneurs de Zurich ou de Bâle. Un nouveau foyer industriel apparut vers 1830 entre Baden et Brugg, la Limmat et la Reuss fournissant l'énergie nécessaire aux filatures. En 1870, le secteur secondaire fournissait 42% des emplois. A Baden, Lenzbourg, Zofingue, la faillite de la compagnie ferroviaire du National (1878) provoqua une crise économique et financière locale qui se superposa à la grande dépression des années 1870. La stagnation industrielle dura jusqu'à ce que la fondation de BBC et de nombreuses autres usines dans les années 1890 lance une deuxième phase d'industrialisation, dans laquelle la métallurgie et les machines surpassèrent le textile. Cette vague gagna le Fricktal et les Freie Ämter, encore très agricoles. Cependant l'industrie argovienne s'est concentrée le long des grands axes, tant pour les fondations nouvelles (Feldschlösschen sur la ligne du Bözberg en 1876), que pour des transferts (meubles Pfister à Suhr, sur la route Berne-Zurich, en 1939, divers entrepôts le long de l'autoroute, gare de triage du Limmattal en 1978). Le secteur secondaire s'accrut jusqu'à offrir 64% des emplois en 1960; il ne céda la palme au tertiaire que dans les années 1970 et 1980. Quant au primaire, il perd très régulièrement des bras depuis le XIXe s.

5.2.1 - Agriculture

Le système médiéval de l'assolement triennal, s'il se maintint ici ou là jusque dans la seconde moitié du XIXe s., était déjà battu en brèche dans toutes les régions de l'A. à la fin du XVIIIe s., la jachère étant généralement cultivée et les communaux souvent partagés. C'est dans l'ancienne A. bernoise que le passage à l'exploitation individuelle était le plus avancé. Les céréales dominaient. Les paysans et artisans sans terres ou très petits propriétaires formaient les trois quarts de la population. Leur alimentation reposait sur la pomme de terre depuis 1740 environ. Le rachat volontaire des dîmes, prévu par la Constitution de 1803, s'étendit jusqu'en 1850, celui des cens fonciers jusqu'en 1880. Les droits grevant la terre furent souvent transformés en cédules hypothécaires. La propriété individuelle était de ce fait fortement endettée, et de plus morcelée par les héritages et par la pratique de l'assolement.

La concurrence des céréales étrangères provoqua dès 1850 et surtout 1870 le passage à l'économie laitière et aux cultures fourragères. Le cheptel septupla entre 1850 et 1886. Le canton distribua des primes aux éleveurs, qui fondèrent nombre de coopératives fromagères et laitières. Cette conversion, qui se poursuivit jusque dans l'entre-deux-guerres et vit 45% des terres à blé se transformer en prairies entre 1888 et 1934, outrepassait cependant les moyens de beaucoup de petits paysans; ceux-ci remettaient leur domaine et prenaient un emploi dans l'industrie, mais gardaient une vache et un lopin pour leur propre entretien. Le nombre des très petites exploitations de moins de 3 ha passa ainsi de 10 655 à 6350 (de 52 à 39% du total) entre 1905 et 1939. Dans ce contexte, le vignoble, présent surtout sur le flanc sud du Jura, se développa jusqu'à occuper 2700 ha, soit 2% des surfaces cultivées, en 1880 (cinquième canton viticole). Il subit les attaques du phylloxéra peu après 1900 et recula (330 ha en 1935, 212 ha vers 1965), avant de reprendre (près de 400 ha en 1995).

La mécanisation débuta vers 1900 avec les faucheuses et faneuses et s'accéléra après 1945. L'agriculture perdit ainsi des emplois et, en 1900, n'occupait plus que 36% de la population active (moins que le secteur secondaire), part réduite à 21% en 1940 et 3% en 1990. Le nombre des exploitations agricoles passa de 18 777 en 1939 (deux tiers à titre principal) à 6845 en 1990 (la moitié à titre principal), et leur surface moyenne de 4,5 à 9,5 ha. Dans le même temps, les prairies reculèrent et les emblavures doublèrent presque, les céréales redevenant plus rentables; le cheptel bovin augmenta encore très légèrement. En 1990, la surface des terres à blé était de nouveau plus grande qu'en 1850 ou que pendant la Deuxième Guerre mondiale. La culture de la betterave sucrière et du maïs fut introduite avec succès dans les années 1950, tandis que la surface agricole totale diminuait de 20% (ce qui correspond à un dixième de la superficie cantonale); cette proportion, deux fois plus élevée que la moyenne nationale, s'explique par l'emprise des constructions routières, industrielles et commerciales sur le Plateau.

Depuis la seconde moitié du XIXe s., le canton encourage la formation agricole, soit directement, soit par des contributions à la Société argovienne d'agriculture fondée en 1838, et développe les améliorations foncières. Il subventionne les remaniements parcellaires depuis 1872 (plus tard avec l'aide de la Confédération). Pendant la grande époque des améliorations foncières, entre 1960 et 1980, la construction de nouveaux chemins, la correction des ruisseaux et l'arrachage des haies et des arbres fruitiers ont adapté le paysage à la machine, tandis que 150 exploitations environ quittaient le centre des villages, souvent pour s'installer dans une "ferme-type argovienne" normalisée et subventionnée (dès 1964).

Auteur(e): Heinrich Staehelin, Andreas Steigmeier / PM

5.2.2 - Arts et métiers, industrie

L'ordonnance de 1806 sur l'exercice des métiers maintenait quelques règles corporatives, peu à peu assouplies et définitivement abolies en 1860. On comptait environ 10 000 maîtres artisans en 1857. La plupart travaillaient dans de petites entreprises pour une clientèle régionale. Pour améliorer la formation professionnelle, faciliter l'accès au crédit et simplement pour se rencontrer, ils fondèrent des associations locales des arts et métiers (à Zofingue en 1837, à Aarau en 1845), coiffées en 1894 d'une Union cantonale. La mécanisation de la filature du coton fit disparaître le filage à domicile; achevée en 1840, elle commença en 1810 à Aarau avec Johann Herzog. Dès 1825, de riches entrepreneurs zurichois (Bebié à Turgi, Heinrich Kunz à Windisch) tentèrent de domestiquer l'énergie de la Limmat et de la Reuss. Ils trouvaient leurs ouvriers qualifiés dans l'Oberland zurichois et dans les districts de Kulm et de Lenzbourg, leurs manœuvres dans les communes agricoles des districts environnants et dans le sud du Bade (D). D'autres Zurichois créèrent un nouveau pôle industriel dans l'est du canton en fondant des filatures à Baden en 1835 et Wettingen en 1857. Dominant la production industrielle argovienne, le textile occupait en 1857 10 600 (env. 90%) des 11 500 ouvriers de fabrique du canton, dans 191 entreprises, sans compter 40 000 travailleurs à domicile. On y inclut l'industrie de la paille qui, nécessitant beaucoup de main-d'œuvre, employait encore plus de monde que le coton; elle régnait presque seule dans les Freie Ämter inférieurs. Dès 1830 elle travaillait, outre la paille de seigle indigène, la paille colorée, les tiges de blé importées, le crin, le raphia, le chanvre et était devenue ainsi une industrie du tressage.

Dans la seconde moitié du XIXe s., le tissage du coton, la soierie et le tressage se mécanisèrent peu à peu et la concurrence internationale s'accrut. Cela provoqua la fermeture d'entreprises et une forte diminution des emplois dans le textile (environ 13 000 ouvriers en 1900). De nouvelles branches, apparues parfois dans des régions encore sans industrie, absorbèrent les forces ainsi libérées ou celles de paysans sans travail: l'industrie du tabac dès 1838, d'abord dans le Wynental supérieur, puis dans le Seetal; la métallurgie dès 1860, surtout dans les vallées de la Limmat et de la Reuss; la chaussure dès 1864, avec des filiales décentralisées de la maison Bally. Utilisant l'énergie hydraulique de préférence à la vapeur, les usines cherchaient d'abord la proximité d'un cours d'eau; elles ne s'implantèrent près des lignes ferroviaires, pourtant construites dès 1847, qu'avec le passage à l'énergie électrique. Ce sont surtout la métallurgie et l'industrie des machines (installée à Baden, Brugg et Aarau dès 1890) qui profitèrent des facilités du rail. Ces deux branches occupaient environ 3400 ouvriers en 1900. D'autres secteurs industriels se développèrent aussi avant 1900: l'exploitation du sel (dès 1844) et la brasserie dans la région de Rheinfelden; la cimenterie avec une première fabrique à Aarau en 1832 et quatre grandes usines, inaugurées entre 1883 et 1913, à Aarau, Wildegg, Holderbank et Siggenthal-Würenlingen; la conserverie à Lenzbourg (Hero, fondée en 1886); La menuiserie-ébénisterie, qui après 1900 se répandit surtout dans la vallée de l'Aar; l'électricité dès 1890, avec une quinzaine de centrales hydrauliques construites avant 1945, avec l'AG Motor à Baden (1895, entrée en 1923 dans Motor-Columbus) et les NOK dès 1914; l'aluminium dès 1897 dans le Wynental.

L'essor de l'industrie des métaux, des machines et des appareils (entre autres Kern), qui dépassa le textile dans les années 1920, fit passer le canton d'A., entre 1900 et 1930, du onzième au troisième rang des cantons les plus industrialisés, derrière Glaris et Soleure. Jusqu'aux années 1890, la main-d'œuvre était féminine à plus de 50%, puis ce taux baissa car les nouvelles branches engageaient plutôt des hommes. La forte croissance de BBC, le plus gros employeur privé en Suisse en 1945, avec ses 15 000 collaborateurs, fit du district de Baden le foyer industriel du canton. Au début des années 1920 et dans les années 1930, les crises économiques entraînèrent un chômage passager (4,6% en 1936, moyenne nationale: plus de 6%) et la fermeture de beaucoup d'ateliers, surtout dans le textile.

Après 1945, la haute conjoncture et l'afflux de travailleurs étrangers favorisèrent un fort accroissement des capacités productives dans l'industrie et le bâtiment. Les électriciens, utilisant les eaux de l'Aar et du Rhin pour les circuits de refroidissement, construisirent des centrales nucléaires (institut de recherches de Würenlingen en 1955, Beznau en 1969-1971, Leibstadt en 1984; une opposition durable au projet de Kaiseraugst le fit abandonner en 1988). Des entreprises d'autres cantons vinrent s'installer en A., dans le Fricktal (chimie bâloise dès 1956) ou le long des autoroutes ouvertes en 1966-1980 et 1996.

Les mesures prises pour limiter le nombre des étrangers en Suisse et les périodes de récession (1974-1976, 1982, dès 1989) entraînèrent de profonds changements structurels. L'industrie du tressage avait déjà perdu dans les années 1960 son dernier grand marché, l'Amérique du Nord, et elle a entièrement disparu. Le déclin du textile en a fait une branche secondaire, dont le district de Zofingue est le dernier bastion. Même de grandes maisons des branches dominantes (métaux, machines, électricité, qui représentaient en 1995 27% des emplois du secteur secondaire) ont dû s'adapter: formation du groupe Sprecher + Schuh dès 1986, fusion de BBC et d'Asea dans Asea Brown Boveri (ABB) en 1987, tandis que Kern fermait en 1991. Cela a renforcé dès la fin des années 1980 le poids des petites et moyennes entreprises, segment particulièrement développé en A. Le taux de chômage s'est maintenu depuis 1975 légèrement en dessous de la moyenne suisse.

Auteur(e): Heinrich Staehelin, Andreas Steigmeier / PM

5.2.3 - Services

En 1870 le secteur tertiaire occupait 9% de la population active. Avec un taux toujours inférieur à la moyenne nationale, il ne dépassa le secteur secondaire qu'entre 1980 (44%) et 1990 (55%; 59% en 1995). Aujourd'hui, les branches dominantes sont le commerce (18% de toute la population active en 1995), l'administration publique, l'enseignement, la santé et l'assistance sociale.

Le tourisme ne joua guère de rôle, mis à part les bains de Baden, Schinznach-Bad, Rheinfelden et (dès 1955) Zurzach. A côté de nombreuses caisses d'épargne locales apparues dès 1812, les arts et métiers, le commerce et l'industrie fondèrent entre 1849 et 1872 une série de banques d'affaires, comme la Banque d'A. en 1854 (d'économie mixte; étatisée en 1913 sous le nom de Banque cantonale argovienne). Les grandes banques vinrent plus tard: l'UBS reprit en 1919 le Creditanstalt d'A., la BPS ouvrit en 1920 une agence à Brugg, la SBS reprit partiellement en 1935 la Banque de Zofingue fondée en 1863. Durant des décennies, l'A. fut le premier canton pour le nombre de banques par habitant, avant les concentrations de 1989-1995: trois banques indépendantes et les filiales argoviennes de la BPS devinrent la Neue Aargauer Bank, liée au CS. S'il existe des instituts d'Etat (assurance des immeubles fondée en 1805, caisse cantonale d'assurance en cas d'accident, en 1910), aucune compagnie d'assurances privée n'a son siège dans le canton.

Vu la situation centrale de l'A., les transports y ont toujours joué un grand rôle, renforcé dès 1960 par l'installation de grands centres pour le commerce de gros et de détail (Spreitenbach notamment) à proximité des autoroutes.

Auteur(e): Heinrich Staehelin, Andreas Steigmeier / PM

5.3 - Société

Le principe de l'égalité des droits fut formulé en 1798 et 1803. Il put entrer dans les faits assez facilement, car les descendants des anciens seigneurs ne faisaient guère le poids. Les petites villes et les marchés perdirent leurs privilèges, mais gardèrent une certaine prééminence comme centres politiques, administratifs, économiques et culturels. Les couvents masculins, qui disposaient de vastes propriétés et d'une influence notable, furent supprimés en 1841.

Les confessions se mêlèrent surtout à cause des migrations liées à l'industrialisation. En 1860, Aarau comptait 18% de catholiques et Baden 25% de protestants. Le cens électoral limitant dès 1803 le droit d'éligibilité et dans certains cas le droit de vote fut supprimé en 1841. Cependant, on parlait souvent au milieu du XIXe s. de tensions entre le "peuple" et les "messieurs", par quoi l'on entendait sans doute l'élite cultivée et possédante ainsi qu'"Aarau", c'est-à-dire les milieux dirigeants. Il fallut plusieurs décennies pour intégrer certains groupes marginaux, forts encore de quelques milliers de personnes vers 1840: les Heimatlos, les "habitants" et les "habitants perpétuels" reçurent le droit de cité communal en 1847, les juifs reçurent l'égalité des droits avec les autres citoyens suisses, sous la pression de la Confédération, en 1877.

Jusqu'au début du XXe s., la petite paysannerie et la petite bourgeoisie villageoise dominèrent la société argovienne. Seuls quelques négociants et industriels étaient assez riches pour vivre à la manière de la grande bourgeoise. Il n'y avait aucune grosse fortune terrienne parmi les propriétaires fonciers, très nombreux (33 770 en 1850). Au XIXe s. comme au XVIIIe s., 20 à 30% seulement des paysans possédaient assez de terres pour en vivre entièrement; les autres devaient exercer une activité salariée accessoire, artisanat ou industrie à domicile. L'essor démographique, une crise conjoncturelle et de mauvaises récoltes firent rapidement augmenter le paupérisme vers 1850. Si 9705 personnes recouraient à l'assistance publique en 1830, il y en avait 25 017 en 1855, soit 13% de la population. Ce chiffre s'était réduit de moitié en 1860. Il stagna autour de 10 000 jusqu'en 1950. En 1871 encore, un quart des hommes adultes étaient privés de leurs droits civiques parce qu'ils recevaient des secours de la bourse des pauvres ou avaient fait faillite. Beaucoup d'entre eux émigrèrent. Les usines et le secteur tertiaire ne commencèrent à compenser les emplois perdus dans l'agriculture ou l'industrie à domicile qu'en 1900. La dispersion des fabriques, surtout dans le sud-ouest du canton, contribua au maintien jusque vers 1950 d'une société de paysans-ouvriers (surnommés Rucksackbauern), qui échappèrent à la prolétarisation.

Le XIXe s. vit se développer la vie associative locale. En bien des endroits il existait déjà des guildes, des confréries. Les sociétés de tir, qui remontent dans certaines villes au bas Moyen Age, datent en général du XIXe s. à la campagne. De nombreuses sociétés locales de gymnastique (popularisée par des immigrants allemands vers 1820), de chant et de musique se fondèrent alors. La Société fédérale de tir choisit Aarau comme siège en 1824, celle de gymnastique en 1832 et celle de chant en 1842. Au XXe s. on assiste à une diversification: sociétés de paysannes, de samaritains, de théâtre amateur, sections des sociétés de gymnastique par exemple. Les associations ouvrières et catholiques fleurirent jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, puis les diverses sociétés s'ouvrirent à tout un chacun, sans tenir compte de l'origine, de la confession ni de la position sociale, et remplirent un rôle d'intégration important.

Quoique désavantagées par rapport aux hommes, en fait et même, jusqu'en 1971, en droit, les femmes sont intégrées depuis toujours au monde du travail, dans l'agriculture et dans l'artisanat comme dans l'industrie où elles occupaient 56% des emplois en 1885. Les filles eurent accès dès le début à l'école communale, mais aux écoles de district seulement en 1865 et à l'école cantonale en 1896. Le nombre des femmes universitaires actives dans le canton resta très faible de la fin du XIXe s. à 1950. Parmi les apprentis et les élèves des écoles secondaires, les jeunes filles forment 40 à 50% des effectifs.

Dans la société de l'après-guerre, des cercles de plus en plus larges jouirent d'une certaine aisance matérielle. Il y avait un véhicule privé pour 37 habitants en 1950, pour deux habitants en 1997. La petite paysannerie a disparu; il n'y a plus vraiment de classe ouvrière, à cause de la tertiarisation. Les travailleurs immigrés furent d'abord victimes de ségrégation sociale et souvent logés à l'écart, dans des baraquements, jusqu'aux années 1960 et même bien au-delà pour les ouvriers du bâtiment. Ils formèrent quelques associations. Beaucoup des premiers venus s'assimilèrent et se firent naturaliser, s'ils ne regagnèrent pas leur patrie après 1975. Depuis 1980, la majorité des immigrés vient de Turquie ou des Balkans.

Le brassage des confessions s'est accéléré, surtout à proximité de la frontière zurichoise et dans le bas du Fricktal. La mobilité a affaibli le sentiment d'appartenance locale. Le nombre des navetteurs et des frontaliers s'est fortement accru, tout comme celui des personnes qui ont changé de commune de domicile.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

5.4 - Vie culturelle et religieuse

Dès 1803 on s'efforça de créer une culture argovienne commune. La politique culturelle se limitait essentiellement, au XIXe s., à l'Eglise et à l'école. L'Etat possédait quelques collections, mais laissait aux particuliers le soin de promouvoir les arts et les sciences. A cet égard, ecclésiastiques et membres du corps enseignant jouèrent un rôle de premier plan, de même que la Société pour la culture patriotique, fondée en 1811 par Heinrich Zschokke et ses amis, qui valut à l'A. son surnom, sans doute ironique, de "canton culturel". Elle est l'ancêtre de nombreuses sociétés et établissements poursuivant des buts scientifiques, culturels, mais aussi économiques, éducatifs ou d'assistance. Beaucoup de villes avaient déjà une bibliothèque publique et des sociétés de lecture et les campagnes s'en dotèrent aussi.

Marquées par des traditions diverses et tournées vers différents centres situés hors du canton, les régions argoviennes ont particulièrement bien maintenu leurs particularités culturelles. Les vieilles coutumes se sont conservées; parfois on les a revivifiées ou on en a créé de nouvelles pour renforcer le sentiment d'identité, par exemple la fête des vendanges de Döttingen au début des années 1950 ou celle de sainte Cordula à Baden vers 1964. Les fêtes de jeunesse traditionnelles, célébrées surtout dans l'ouest, datent du XIXe s. Kermesses (Chilbi) et carnavals ont subsisté jusqu'à nos jours dans les régions catholiques, tandis que les processions et pèlerinages ont souvent disparu, victimes de la sécularisation. Villes, villages et sociétés ont de nombreuses fêtes d'origine récente.

La culture jouit d'un soutien beaucoup plus marqué depuis 1950. La fondation Pro Argovia y contribua dès 1952; elle est l'un des responsables de la Maison Stapfer, centre de rencontre national, ouvert en 1960 au château de Lenzbourg. Le Kurtheater de Baden (1952) fut le premier théâtre du canton. Depuis 1961, l'A. dispose de plusieurs universités populaires. Beaucoup de communes ont un musée local, ceux d'Aarau et de Baden ont engagé un conservateur de métier. Les collections publiques sont exposées au Musée des beaux-arts d'Aarau (1959) et au château de Lenzbourg (1956). La prospérité économique et la mobilité croissante expliquent ce réveil culturel qui culmina en 1968 avec la loi cantonale sur la culture: l'Etat peut consacrer jusqu'à 1% de ses rentrées fiscales au soutien des créateurs et des institutions culturelles. Des ensembles professionnels de haut niveau en bénéficient (opéra, orchestre symphonique, etc.). Les petits théâtres fleurirent dans les années 1970, et dans les années 1980-1990 la culture "alternative", qui colonise des immeubles désaffectés. Le Festival folk de Lenzbourg (1972-1980) inaugura en Suisse le concert en plein air.

La doctrine officielle des deux Eglises nationales était de caractère libéral, chez les protestants plus encore que chez les catholiques. Les piétistes et fondamentalistes, nombreux jusqu'à nos jours, surtout dans le sud-ouest, n'ont jamais quitté l'Eglise officielle. Une Société évangélique, fondée en 1865 (auj. Landeskirchliche Minoritätsgemeinde), a ses propres pasteurs. La pensée de Karl Barth, qui était pasteur de Safenwil quand il écrivit son fameux ouvrage sur l'Epître aux Romains, a eu beaucoup d'influence en A. La lutte des libéraux contre les jours fériés catholiques et contre les pratiques religieuses populaires engrangea quelques succès. Mais la majorité des ecclésiastiques et du peuple refusa la politique anti-romaine qui culmina dans les articles de Baden (1834), la suppression des couvents (1841) et le Kulturkampf des années 1870; la fondation d'associations catholiques, de sections du Piusverein, etc. y répondit. L'Eglise catholique-chrétienne, fondée en 1874, reconnue par le canton en 1876, réalisait l'idée d'une Eglise nationale sans lien avec Rome; quelques milliers de catholiques y adhérèrent, surtout dans les milieux urbains libéraux et dans le district de Rheinfelden, de tradition joséphiste. Plus tard les relations entre l'Eglise et l'Etat se décrispèrent. La Constitution de 1885 autorisait les trois confessions reconnues à se gérer elles-mêmes par l'intermédiaire d'assemblées élues (synodes). Les biens de l'Eglise et ceux de l'Etat furent séparés avant 1906. Depuis 1927, les trois Eglises ont un statut de droit public. Jusque vers 1960, catholiques et protestants ne frayaient guère. L'œcuménisme et le brassage des populations ont ouvert la voie à un esprit de collaboration. En 1990, les 16 218 musulmans formaient la troisième communauté religieuse d'A.

L'Etat ne se mêla pas des affaires religieuses des communautés juives, organisées sur le modèle corporatif, d'Endingen et de Lengnau, où se trouvaient des synagogues depuis le milieu du XVIIIe s. On comptait environ 1500 juifs en A. en 1850. Avec l'émancipation, la plupart d'entre eux quittèrent le Surbtal pour se rapprocher de leur clientèle ou pour s'établir en ville. Les corporations juives d'Endingen et Lengnau furent transformées en communes bourgeoises juives en 1877 et intégrées aux communes bourgeoises de ces lieux en 1983.

Auteur(e): Heinrich Staehelin / PM

Références bibliographiques

Fonds d'archives
– StAAG (y compris fonds des territoires d'avant 1798 et, pour le bailliage de Baden, arch. de la Diète fédérale)
– Arch. de la Protection des biens culturels, Aarau
– Arch. du Service archéol. cantonal, Brugg
– KBAG
– W. Merz, Repertorium des Aargauischen Staatsarchivs, 2 vol., 1935
– W. Merz et al., Inventare der aargauischen Stadtarchive, 2 vol., 1917-1937
Sources imprimées
Verhandlungen des Grossen Rates, 1830- (avec lacunes)
Rechenschaftsberichte des Kleinen Rathes / Regierungsrates, 1837-
– F. X. Bronner, Der Kanton Aargau, historisch, statistisch geschildert, 2 vol., 1844 (reprint 1978)
SDS AG
Aargauer Urkunden, 15 vol., 1930-1966
150 Jahre Kanton Aargau im Lichte der Zahlen, 1954
Zurlaubiana AH
Statistisches Jahrbuch des Kantons Aargau, 1986-
Bibliographie

Auteur(e): Andreas Steigmeier