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Grisons

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Canton suisse depuis 1803. Pays allié de la Confédération, la République des III Ligues (1524-1803), soit la Ligue de la Maison-Dieu, la Ligue grise et la Ligue des Dix-Juridictions, fut incorporée à la République helvétique sous le nom de canton de Rhétie en 1799. La Valteline, Chiavenna et Bormio furent sujets des III Ligues de 1512 à 1797. Nom dans les langues officielles, à savoir l'allemand, l'italien et, depuis 1996, le rhéto-romanche (rumantsch grischun): Kanton Graubünden, Cantone dei Grigioni, Chantun Grischun. Chef-lieu: Coire.

Situé au sud-est de la Suisse, le territoire cantonal présente un relief très accidenté. Il comprend environ 150 vallées, en majorité tributaires du Rhin; les deux principales, la Surselva et l'Engadine, courent parallèlement à l'arc alpin. Le Piz Lunghin, près de la Maloja, marque le point de partage entre trois grands bassins fluviaux: ses eaux s'écoulent à l'est par l'Inn vers le Danube, au nord par la Julia vers le Rhin, au sud par la Maira vers le Pô.

Superficie (1995/97)7 105,2 km² 
Forêt/surface boisée1 897,1 km²26,7%
Surface agricole2 117,3 km²29,8%
Surface bâtie127,9 km²1,8%
Surface improductive2 962,9km²41,7%

Population et économie
Année 18501880a1900195019702000
Habitants 89 89593 864104 520137 100162 086187 058
En % de la population suisse3,8%3,3%3,2%2,9%2,6%2,6%
Langue       
Allemand  43 66448 76277 09693 359127 755
Romanche  37 79436 47240 10937 87827 038
Italien  12 97617 53918 07925 57519 106
Français  115479893819961
Autres  4421 2689234 45512 198
Religion, Confession       
Protestants 51 85553 16855 15569 52474 39176 252
Catholiquesb 38 03941 71149 14266 41985 80387 245
Catholiques-chrétiens    12282111
Autres 11122231 0351 81023 450
dont communauté juive 1381143609885
dont communautés islamiques     1613 913
dont sans appartenancec     6109 448
Nationalité       
Suisses 87 70788 71089 583125 964137 995158 886
Etrangers 2 1886 28114 93711 13624 09128 172
Année  19051939196519952001
Personnes activesSecteur primaire 42 30442 5779 88011 417d9 936d
 Secteur secondaire 15 48114 43933 18627 47324 041
 Secteur tertiaire 17 69719 53634 54968 44667 609
Année  19651975198519952001
Part au revenu national 2,4%2,4%2,4%2,4%2,3%

a Habitants: population résidante; langue, religion et nationalité: population "présente"

b Y compris les catholiques-chrétiens en 1880 et 1900; depuis 1950 catholiques romains

c N'appartenant ni à une confession ni à un groupe religieux

d Chiffres des recensements des exploitations agricoles 1996 et 2000

Sources:Stat. hist.; recensements fédéraux; OFS

1 - Préhistoire et Antiquité

1.1 - Préhistoire

1.1.1 - Paléolithique et Néolithique

Etant donné qu'au Paléolithique (500 000-8000 av. J.-C.), les vallées alpines étaient en grande partie recouvertes de glace, les G. n'ont livré jusqu'à maintenant aucun vestige de cette époque, si ce n'est, pour ses phases les plus récentes, un campement de chasseurs équipés d'outils en silex et en radiolarite, à Coire-Marsöl (env. 11 000-9000 av. J.-C.). Un site du Mésolithique (env. 9000-5000 av. J.-C.) est attesté à Mesocco-Tec Nev (habitat et atelier occupés à plusieurs reprises, outils en silex et en cristal de roche); mais on suppose qu'il y en eut d'autres, analogues à ceux de Pian dei Cavalli (près du col du Splügen) et du val Chiavenna, tous deux en Italie.

Au Néolithique (5500-2200 av. J.-C.), les nombreuses stations se concentrent en basse altitude dans les plaines fluviales et le long des axes de transit: Mesocco-Tec Nev, Coire (zones Zindel et Ackermann), Zizers-Friedau, Untervaz-Haselboden, Tamins-Crestis, Cazis-Saint-Pierre et Castaneda-Pian del Remit. A Coire, où l'on a retrouvé des cabanes en bois et des traces de sillons (zone Ackermann), le matériel a révélé des liens avec le nord (civilisations de Lutzengüetle et de Pfyn). A Cazis-Saint-Pierre, où l'on aurait affaire à un atelier, vu le grand nombre de scies de grès et d'objets en bois de cerf que l'on a dégagés, les analogies semblent conduire vers le Rheintal et la Suisse orientale, en l'occurrence vers la civilisation de Horgen. L'habitat de Tamins-Crestis est contemporain de cette dernière (vers 3000 av. J.-C.). La station de Mesocco-Tec Nev, occupée vers 5000 av. J.-C. ou peu après (Néolithique ancien), est sans doute en relation avec des groupes d'Italie du Nord. Celle de Castaneda, où l'on a découvert quelques vestiges de constructions et des traces de sillons, probablement néolithiques, date de la fin de l'ère. L'homme s'aventura aussi à plus haute altitude (abri sous roche de Zernez-Ova Spin, objets en silex et haches en pierre recueillis en Engadine et dans le val d'Avers), mais sans doute seulement pour chasser.

Auteur(e): Jürg Rageth / PM

1.1.2 - Ages du Bronze et du Fer

On constate à l'âge du Bronze (env. 2200-800 av. J.-C.) une présence humaine beaucoup plus forte, liée vraisemblablement à la prospection de filons de cuivre. La colonisation gagna les vallées élevées, comme l'Engadine, l'Oberhalbstein et la Lumnezia. Les habitats occupaient de préférence des sites dominants (plateaux ou cuvettes au sommet d'une colline, terrasses à flanc de coteau); au Bronze final cependant, on en trouve aussi en fond de vallée. La civilisation intra-alpine du Bronze a livré un matériel très caractéristique, tant aux G. que dans les régions voisines (Rheintal saint-gallois, Liechtenstein, Tyrol du Sud). Ses principaux sites sont Lumbrein/Surin-Crestaulta, Falera-Muota, Maladers-Tummihügel, Cazis-Cresta, Savognin-Padnal, Salouf-Motta Vallac, Scuol-Munt Baselgia et Ramosch-Mottata. A Savognin-Padnal et Cazis-Cresta, on a mis au jour des éléments qui révèlent les structures d'un village (maisons alignées en une ou, plus rarement, plusieurs rangées). Si l'on connaît de nombreux habitats du Bronze, les tombes en revanche sont rares: des inhumations du Bronze ancien (dont une sépulture double) à Donath-Surses, une nécropole à incinération (avec mobilier) du Bronze moyen à Lumbrein/Surin-Cresta Petschna, quelques inhumations et une tombe à urnes du Bronze final.

La découverte à Saint-Moritz-Bad d'un système de captation des eaux de source, en bois de mélèze (Bronze moyen et final), a éveillé un grand intérêt. Des épées, un poignard et d'autres objets en bronze y avaient été soigneusement déposés, sans doute à titre d'offrandes votives. Les gravures rupestres de Sils im Domleschg-Carschenna et de Tinizong-Senslas, ainsi que de nombreuses pierres à écuelles et roches gravées ont peut-être un sens rituel et religieux.

L'agriculture et l'élevage étaient les activités dominantes; l'exploitation du cuivre est aussi attestée (Oberhalbstein, Haute-Engadine, Lumnezia, etc.), de même que le commerce par les cols alpins. La chasse ne jouait plus un grand rôle.

Au cours du Bronze final, les Alpes grisonnes furent le théâtre d'une grande mutation. La civilisation des Champs d'Urnes pénétra à partir du nord jusqu'au centre des G.; celle de Laugen-Melaun s'étendit du Trentin et du Tyrol du Sud vers la Basse-Engadine (plus tard elle gagna aussi le nord et le centre des G.). Le sud-ouest (Mesocco) s'orienta vers le Tessin et la Lombardie. Cette diversité se maintint à l'âge du Fer (env. 800-15 av. J.-C.).

Au nord et au centre des G., les coupes peintes de Felsberg, la céramique du champ d'urnes de Tamins et d'autres objets témoignent d'influences hallstattiennes dès le début de l'âge du Fer; une civilisation régionale se développa, avec la céramique de type Tamins, puis de type Schneller (groupes dits de la vallée alpine du Rhin; sites de Coire-Welschdörfli, Coire-Sennhof/Karlihof, Fläsch-Luzisteig, Lantsch/Lenz-Bot da Loz, Cazis-Niederrealta, Suraua-Surcasti et Trun-Grepault). Les fondations des maisons et les structures villageoises sont relativement bien conservées à Coire-Markthallenplatz, Coire-zone Ackermann et pour une partie du site (fortifié) de Lantsch/Lenz-Bot da Loz.

La nécropole de Tamins a livré soixante-quatre tombes à urnes (contenant les restes de défunts incinérés). Le site de Trun-Darvella comprend plusieurs tombes à inhumation de La Tène; le mobilier funéraire a un caractère tantôt celte, tantôt lépontien. De manière générale, l'influence celte se renforça au nord des G. durant La Tène moyenne et finale (céramique graphitée, fibules, etc.), sans doute en raison du trafic commercial nord-sud qui empruntait la vallée alpine du Rhin et qu'atteste le trésor de Cunter-Burvagn (bijoux et nombreuses monnaies d'or et d'argent, dont des drachmes de Marseille), découvert en 1786 et partiellement conservé jusqu'à nos jours.

Au sud-est, c'est-à-dire en Basse-Engadine et val Müstair (principaux sites, parfois avec éléments architecturaux intéressants: Scuol-Munt Baselgia, Ramosch-Mottata et Ardez-Suotchastè), la civilisation de Laugen-Melaun (Bronze final), qui se caractérise par ses cruches à anses, se poursuit jusque vers la fin du premier âge du Fer (VIe/Ve s. av. J.-C.), puis fait place à celle de Fritzens-Sanzeno (coupes ornées de types Fritzens et Sanzeno).

Dans la région de Zernez (site fortifié de Zernez-Muota da Clüs) fleurit alors un petit groupe local, apparenté avec la civilisation de Fritzens-Sanzeno, mais orienté en même temps vers le val Camonica en Valteline. Un autre groupe, rattaché à la civilisation tessino-lombarde de Golasecca, se manifeste au sud-ouest (Mesocco, val Calanca), à travers quelques habitats et surtout de nombreuses sépultures (formant parfois d'assez grandes nécropoles): à Mesocco-Coop, on a retrouvé seize tombes à inhumation et incinération du premier âge du Fer, certaines pourvues d'un mobilier abondant (situles, plaques de ceinture, fibules, cistes à cordons et autres récipients en bronze). A Castaneda, on connaît aujourd'hui, outre de modestes vestiges d'habitat, plus de nonante tombes à inhumation des premier et second âges du Fer, avec de riches offrandes de céramique et de bijoux (fibules, boucles d'oreille, ambre, etc.). D'autres tombes sont apparues à Cama, à Santa Maria in Calanca et à Mesocco. L'opulence des offrandes funéraires montre que les habitants de la région étaient à leur aise, probablement à cause de leur rôle d'intermédiaires dans le commerce à travers les Alpes. On a découvert à Mesocco un fragment de stèle avec inscription, analogue par la langue et l'écriture aux stèles funéraires dites lépontiennes du sud du Tessin.

Depuis des décennies, la question des Rhètes occupe les historiens de l'Antiquité, les archéologues et les linguistes. Si l'on s'accorde généralement aujourd'hui pour attribuer à ce peuple la région du Trentin, le Tyrol du Nord et du Sud et la Basse-Engadine (civilisations de Laugen-Melaun et de Fritzens-Sanzeno), les opinions divergent pour ce qui est du nord et du centre des G., territoire rhétique pour les uns, mais celtique ou celto-rhétique pour d'autres. Le sud-ouest relevait des Lépontiens. L'âge du Fer prit fin en 15 av. J.-C., quand les Romains soumirent les peuples des Alpes.

Auteur(e): Jürg Rageth / PM

1.2 - La Rhétie romaine

1.2.1 - Généralités

Les sources écrites, peu abondantes, reflètent le seul point de vue des Romains. Les témoignages archéologiques sont nombreux: environ 230 sites ont livré des habitats (25%), des sépultures (6%) ou des vestiges isolés (en général, des monnaies), mais ils se répartissent de manière inégale, les occasions de fouiller étant proportionnelles à la densité actuelle du peuplement.

La géographie fait de chaque vallée une unité distincte, où se mêlent traditions locales et influences extérieures. Une romanitas s'est développée au cours d'une occupation de cinq siècles, sur des substrats indigènes dont l'étude est à peine commencée. Les vallées orientées dans la direction est-ouest s'ouvrirent vers les Alpes orientales. Dans le premier et surtout dans les deux derniers siècles de l'Empire romain, la Rhétie se tourna surtout vers l'Italie du Nord; dans l'intervalle (fin du Ier s.-IIIe s.), les vallées du flanc nord des Alpes et la Rhétie occidentale eurent plutôt des liens avec les provinces du nord-ouest de l'Empire, comme le montrent notamment les importations de céramique sigillée. On vivait de l'agriculture et de l'élevage, de l'exploitation des forêts, mines et carrières (fer, cristal de roche, pierre ollaire), ainsi que des transports. Sans avoir la même importance que le Brenner et le Grand-Saint-Bernard, les cols du San Bernardino (Saint-Bernardin), du Septimer et du Julier faisaient partie des principaux passages entre l'Italie et la vallée du Rhin, le lac de Constance ou le Danube. Le Lukmanier, la Greina, le Splügen et la Bernina étaient aussi fréquentés. L'Itinéraire d'Antonin (recueil romain d'itinéraires) et la Table de Peutinger (copie médiévale d'une carte romaine) mentionnent le Septimer, le Julier et le Splügen, où il existait sans doute des routes carrossables.

Auteur(e): Stefanie Martin-Kilcher / PM

1.2.2 - Des premiers contacts à la conquête des Alpes (15 av. J.-C.)

D'après l'archéologie, la plupart des vallées grisonnes étaient habitées au Ier s. av. J.-C., avant la conquête. Même s'ils sont rares, des contacts entre le nord des Alpes et l'Italie sont attestés (monnaies de la vallée du Pô dans le trésor de Cunter, céramique fine importée à Coire, par exemple). Dans les premières sources écrites, les habitants des Alpes apparaissent généralement comme des hordes sauvages de brigands.

Bien que Lucius Munatius Plancus ait célébré en 44 av. J.-C. (en Gaule?) un triomphe sur les Rhètes (ex Raetis), Rome ne soumit l'ensemble du territoire alpin et des relations routières entre l'Italie et le haut Danube qu'avec la campagne de Drusus et Tibère en 15 av. J.-C. Cette expédition et la présence romaine dans les années suivantes sont attestées essentiellement à Bondo (route du Septimer ou du Julier), au Septimer, à Savognin (Padnal) et près de Tiefencastel. Les voies d'accès au nord longeaient le lac de Walenstadt ou celui de Constance. La population indigène de cette époque reste presque inconnue, non seulement en raison de problèmes de datation des vestiges, mais sans doute aussi à cause d'une césure démographique amorcée au cours du Ier s. av. J.-C. et accentuée par la conquête, qui entraîna un recrutement forcé (cohortes Raetorum et Vindelicorum).

Auteur(e): Stefanie Martin-Kilcher / PM

1.2.3 - Haut Empire

Plusieurs tribus des G. actuels sont mentionnées parmi les peuples vaincus du Trophée des Alpes (Tropaeum Alpium). Jusque vers 20-40 apr. J.-C., le Valais, les G. et les Préalpes bavaroises formèrent une unité administrative dirigée par un praefectus Raetis Vindolicis Vallis Poeninae et levis armaturae, tandis que les vallées du sud des Alpes étaient attribuées aux régions X et XI de l'Italie. La province de Rhétie et Vindélicie, en abrégé Rhétie (Raetia), fut créée peut-être sous Tibère (14-37), mais au plus tard sous Claude (41-54). On ne sait si Augsbourg (Augusta Vindelicum), élevé au rang de municipe au IIe s., fut d'emblée son chef-lieu ou s'il succéda dans ce rôle à Kempten (Cambodunum), qui avec Bregenz (Brigantium) et Coire (Curia) était l'un des centres de l'ouest de la province (80 000 km²). Vers le début de l'ère chrétienne, ces trois dernières villes firent allégeance presque simultanément aux princes impériaux (preuve indirecte de l'importance de Coire). Les vestiges romains de Kempten et de Bregenz sont mieux connus que ceux de Coire, où l'on a seulement fouillé quelques bâtiments privés et publics au Welschdörfli, sur la rive gauche de la Plessur. Comme à Bregenz, les édifices bordent la grand-route. Le choix du site, typique des villes romaines, obéit à des critères routiers: embranchement de plusieurs passages alpestres et sans doute point d'embarquement sur le Rhin, en direction du nord. La présence de thermes, d'un marché, de maisons de commerce, d'auberges, de bâtisses allongées abritant à la fois des ateliers et des logements, celle aussi d'objets importés montrent que l'on a affaire à un centre urbain. Un poste militaire veillait à la sécurité des transports. Le statut de Coire n'est pas connu, faute de source écrite, mais tout indique qu'il s'agissait d'un vicus. A partir de 10-30 apr. J.-C., le nombre des vestiges archéologiques (habitats ou autres) s'accroît dans les principales vallées. A Coire, dès le milieu du Ier s., la construction traditionnelle en bois (éventuellement sur un socle de pierres sèches) fit place, de plus en plus, aux murs de maçonnerie et aux toits couverts de tuiles ou de pierres. Dans les vallées, on trouvait le long des routes des "villages" à des altitudes allant de 300 m au sud (Roveredo) ou de 515 m au nord (Maienfeld) à 1500 m (Zernez). Les habitats se situaient de préférence sur des terrasses exposées au sud ou au sud-est, souvent éloignées du fond de la vallée. Le site campagnard le mieux connu est celui de Riom, occupé déjà à l'âge du Fer, puis sans interruption depuis le début du Ier s. Il comprenait au moins deux fermes solidement construites en pierre, qui servaient aussi d'auberges pour les voyageurs et de relais (peut-être dans le cadre d'un réseau établi le long des axes de transit). Il devait exister une économie alpestre, mais elle n'a fait l'objet d'aucunes recherches.

Auteur(e): Stefanie Martin-Kilcher / PM

1.2.4 - Antiquité tardive

Des trésors monétaires enfouis dans la vallée du Rhin et à Coire, ainsi que des couches d'incendie montrent que les troubles de la fin du IIIe s. n'ont pas épargné les G. Après la réforme de Dioclétien, la Rhétie releva de la préfecture d'Italie; cette ouverture vers le sud se reflète dans les importations (poteries d'Afrique du Nord et céramique verte d'Italie du Nord, s'ajoutant aux marchandises provenant du nord-ouest, comme la sigillée de l'Argonne). La division en Raetia Prima (chef-lieu Bregenz, puis au Ve s. peut-être Coire) et Raetia Secunda (chef-lieu Augsbourg), administrée chacune par un praeses, intervint semble-t-il sous Constantin; mais un dux unique, siégeant probablement à Augsbourg, exerçait le commandement militaire pour les deux provinces.

Selon la légende, saint Lucius aurait évangélisé la Rhétie à la fin du IIe s. Les premiers témoins archéologiques du passage de la religion antique au christianisme datent seulement de l'Antiquité tardive: églises, memoriae et cimetières paléochrétiens à Coire, Bonaduz et Schiers. On peut admettre que des communautés chrétiennes d'une certaine importance existent à Coire comme dans les vallées dès le IVe s. Le siège épiscopal de Coire semble avoir été fondé à la fin du IVe s. Des évêques sont attestés depuis 451. Les anciens cultes ne cessèrent pas brusquement: dans une grotte près de Zillis, on honorait encore au IVe s. et peut-être même aux Ve et VIe une divinité païenne inconnue.

Sans abandonner les emplacements ouverts (Coire-Welschdörfli, Riom ou Schiers), on se mit à occuper et fortifier, dès la fin du IIIe s., des sites au sommet de collines ou sur des hauteurs difficiles d'accès, souvent d'anciens habitats de l'âge du Fer. Le mieux connu est celui de Castiel-Carschlingg, car le castrum de Coire (quartier de la cathédrale) n'a guère été exploré. Des tours et des burgi protecteurs furent construits en des points stratégiques, comme à Salouf (Motta Valac) ou Sagogn-Schiedberg. Au Ve s., comme l'ont montré certaines fouilles, les bâtiments romains commencèrent à se délabrer; dès lors, le bois remplaça de plus en plus la pierre, sauf pour les églises et quelques édifices profanes de prestige (Castiel, Riom). La population romane se maintint sans interruption dans de nombreuses localités.

Auteur(e): Stefanie Martin-Kilcher / PM

2 - Les Grisons du VIe au XIIIe siècle

2.1 - Histoire politique

2.1.1 - Le haut Moyen Age (du VIe au milieu du Xe siècle)

Passée sous la domination des Ostrogoths, la province de Raetia Prima fit partie du rempart alpestre de l'Italie. Quand les Ostrogoths cédèrent aux Francs la Provence et l'Alémanie ostrogothique (536/537), il semble que la Rhétie passa aussi au royaume mérovingien. Sans doute les Francs utilisèrent-ils parfois les cols grisons pour leurs campagnes italiennes au VIe s. L'expansion franque (VIe s.) et la colonisation alémane (VIe-VIIe s.) modifièrent les frontières de la province qui paraît fortement liée au royaume franc au début du VIIe s. Le premier dignitaire de l'époque mérovingienne, Zacco, ancêtre des Zaccon/Victorides ou Victorides, pourrait tenir du roi lui-même son rôle de commandant militaire. Ses successeurs réunirent les charges de praeses et de dux; leur domination sur la Rhétie devint complète quand ils s'emparèrent en outre du trône épiscopal. Elle se transforma, au plus tard sous Tello, évêque et praeses (vers 765), en une seigneurie épiscopale classique, selon un processus qui a des parallèles dans le royaume franc à la même époque. La protection offerte par Charlemagne (charte de 773 env.) montre l'intérêt renouvelé des Francs pour la Rhétie. Le pouvoir épiscopal fut considérablement amoindri (sans doute en 806/807) par l'instauration d'une charge de comte, dotée en outre, pour son fonctionnement, de biens enlevés à l'évêque. Le premier titulaire fut Hunfrid, margrave d'Istrie. Attribuée à la Francie orientale par le traité de Verdun (843), la Rhétie fut sans doute gouvernée directement par l'empereur Charles le Gros (865/876-887), ce qui renforça les liens avec la Souabe. Ensuite seulement apparaissent un dux Raetianorum (Rudolf, sans doute un Welf, en 890) et un marchio Curiensis (Burchard Ier en 903). Ce dernier est l'ancêtre des ducs de Souabe. Son fils Burchard II obtint le titre ducal en 917, en s'appuyant sur ses droits comtaux en Rhétie. Sous ses successeurs, la Rhétie continua de relever de la Souabe, mais elle se divisa en trois comtés: la Haute-Rhétie qui revint aux Udalriche et, au XIe s., aux comtes de Buchhorn; le val Venosta (Vinschgau), pour lequel on ne connaît que deux comtes aux Xe et XIe s. et qui faisait partie en 1141 du patrimoine des comtes du Tyrol; la Basse-Rhétie qui appartint aux ducs de Souabe jusqu'en 982 et aux comtes de Bregenz au XIe s.

Les évêques de Coire dépendaient de l'archevêque de Milan mais, dès la fin du VIe s., des indices montrent qu'ils se tournèrent de plus en plus vers les Mérovingiens. L'évêque Victor participa au concile royal de Paris en 614, l'évêque Tello et l'abbé de Pfäfers Adalbert adhérèrent en 762 au synode d'Attigny. Le traité de Verdun portait aussi sur les frontières ecclésiastiques; il transféra le diocèse de Coire à l'archevêché de Mayence (jusqu'en 1802). Le partage de 806/807 avait amputé l'évêché d'une partie de ses biens et rompu leur unité. Il y eut quelques minimes restitutions au IXe s. Sous l'évêque Hartpert (951-970/971), l'évêché, de par sa situation au sud-ouest de la Germanie, prit une importance inattendue comme soutien des Ottoniens dans leur politique italienne et impériale. Hartpert reçut les revenus fiscaux du comté de Coire en 951, le péage de Coire en 952, le domaine royal de Zizers en 955, les péages et la monnaie en 958, puis la moitié de la civitas de Coire (le futur Hof), le domaine royal de Coire et les droits fiscaux attenants aux péages et les droits comtaux dans le val Bregaglia en 960. Cela n'impliquait nullement une restauration du pouvoir épiscopal mérovingien, car les droits seigneuriaux étaient depuis longtemps morcelés en Rhétie.

Des trois couvents de femmes, ceux de Cazis (fondé au VIIe/VIIIe s.) et de Mistail (fondé dans la seconde moitié du VIIIe s.) dépendaient de l'évêque, tandis que celui de Schänis resta jusqu'en 1045 propriété de la famille du comte Hunfrid, qui l'avait fondé entre 814 et 823. Les deux abbayes masculines de Disentis et Pfäfers, fondées au VIIIe s. (sans doute à l'initiative des Victorides et, pour la seconde, avec l'aide de Reichenau), possédaient de vastes biens fonciers, la première dans la vallée du Rhin antérieur (testament de Tello de 765), l'autre dans la vallée du Rhin en aval de Domat/Ems, sur le Rhin postérieur (Splügen), dans le val Venosta et le pays de l'Adige, ainsi que le long de la route du lac de Walenstadt, jusqu'au lac de Zurich (terrier de 842/843). Elles reçurent le statut d'abbayes impériales en 806/807, tout comme l'abbaye de Müstair; mais celle-ci, qui avait été fondée dans le val Venosta après la conquête du royaume lombard, sans doute avec la participation de l'évêque de Coire et du roi des Francs, redevint épiscopale en 881.

Auteur(e): Reinhold Kaiser / PM

2.1.2 - Du milieu du Xe siècle au XIIIe siècle

La position de la Rhétie dans la politique impériale était liée à l'intérêt de ses cols pour les ambitions italiennes des souverains germaniques. Ce n'est pas par hasard qu'Otton Ier et Otton II, qui empruntèrent les cols grisons plus souvent que leurs successeurs, firent des largesses aux évêques de Coire. Henri II, qui avait passé le San Bernardino en 1004, transféra vers 1020 l'abbaye de Disentis à l'évêque de Bressanone, maître du col du Brenner. Pendant la querelle des Investitures, il y eut deux évêques de Coire. Disentis dut se soumettre à l'un (partisan du pape) et Pfäfers à l'autre (partisan de l'empereur), pour ne retrouver leur autonomie qu'au XIIe s. Devenus ducs de Souabe en 1079, les Hohenstaufen (ou Staufen) se préoccupèrent beaucoup de la Rhétie. Ils inféodèrent les droits de l'Empire dans le val Blenio, débouché méridional de la route du Lukmanier, aux Lenzbourg (sous Conrad III, vers 1150), puis, ceux-ci éteints (1173), aux seigneurs de Torre. Frédéric Ier Barberousse encouragea l'abbaye de Disentis à assurer la sécurité du Lukmanier, route qu'il emprunta en 1164, se rendant à Ulm afin d'arbitrer un conflit qui fit perdre au comte palatin Hugo de Tübingen son titre de comte en Rhétie (1166).

Le comte Rudolf von Pfullendorf, avoué de l'évêché de Coire, était un fidèle partisan des Hohenstaufen; son successeur désigné étant mort en 1167, il remit en 1170 l'avouerie à Frédéric, fils de Barberousse et duc de Souabe. De ce fait, une sorte d'administration ducale put encore une fois s'établir en Rhétie à la fin du XIIe s. Sous Henri VI (en 1192, en 1194), on trouve des nobles grisons à la cour impériale; cela reflète une mutation qui avait commencé au XIe s.: des potentats locaux prennent la place des comtes de Haute-Rhétie et de Basse-Rhétie (dont les familles se sont éteintes) et celle des seigneurs originaires de la Souabe du Sud. La multiplication des châteaux forts, dès le XIe s. et surtout entre le milieu du XIIe s. et le début du XIVe, est le signe extérieur de ce changement. Les seigneuries laïques étaient généralement de petite taille. Parmi les seigneuries ecclésiastiques, la plus étendue était celle de l'évêque de Coire; elle comprenait depuis l'époque des Ottoniens la ville de Coire et ses environs, le val Bregaglia et des terres en Haute-Engadine (sans doute avant même l'achat des vastes possessions des comtes de Gamertingen en 1137/1139). En Basse-Engadine, les évêques avaient reçu en donation les droits des Tarasp et disposaient de l'abbaye de Müstair, avec ses possessions dans le val homonyme et dans le val Venosta. On appelait Cadi (Casa Dei) la seigneurie de Disentis, dans la vallée du Rhin antérieur, noyau de la future Ligue grise. Concurrençant les évêques, les seigneurs de Vaz, qui avaient repris des fiefs et biens d'Empire à Vaz/Obervaz, se constituèrent un territoire autour de Churwalden (où se trouvait leur couvent), de la Lenzerheide et d'Alvaschein; à leur extinction (XIVe s.), leurs droits passèrent aux comtes de Werdenberg-Sargans. Sur le Rhin antérieur, Disentis eut pour principaux rivaux les seigneurs de Rhäzüns (Jörgenberg), de Sax-Misox (Foppa et Lumnezia), de Sagogn-Wildenstein-Greifenstein, ainsi que les hommes libres de Laax, communauté dont les membres furent regroupés sous les Habsbourg dans le "comté de Laax" (1283), mais qui sans doute se répartissaient, à l'origine, dans toute la Haute-Rhétie en amont de Landquart et dont relevèrent jusqu'au XVIe s. des "libres externes", notamment à Ilanz.

Auteur(e): Reinhold Kaiser / PM

2.2 - Histoire sociale, économique et culturelle

2.2.1 - Population et langues

Entre le VIe et le XIVe s., la population de la Rhétie aurait passé, selon une estimation très approximative, de 30 000 à 60 000 âmes. Elle se concentrait dans les zones fertiles des vallées principales, où se développèrent des bourgs avec marché (Fürstenau) et quelques villes (Maienfeld, Ilanz). L'essor démographique médiéval est dû aux excédents naturels et à l'immigration: groupes se repliant vers le sud à la fin de l'Antiquité, responsables de la romanisation complète du pays (Rhéto-romanche); artisans venus du lac de Walenstadt et du lac de Constance, qui s'établirent à Coire au Moyen Age; porteurs des dialectes lombards dans le val Poschiavo et la Mesolcina; Walser qui occupèrent à partir de l'ouest et du sud, entre le XIIe et le XIVe s., les hautes vallées peu peuplées du nord et du centre des G. L'évolution des frontières linguistiques est liée à ces migrations: les premiers îlots germanophones apparurent dans la région de Coire et dans les vallées accueillant des Walser vers l'an 1000. L'allemand devint la langue de la noblesse vers 1200. Au Moyen Age, la Rhétie n'avait pas d'unité ethnique.

Auteur(e): Werner Meyer / PM

2.2.2 - L'Eglise et la vie culturelle

Le diocèse de Coire comprenait le territoire cantonal actuel (moins le val Poschiavo qui relevait de Côme), l'Urseren, le pays de Sargans, le sud du Vorarlberg et le val Venosta. Il se divisait en décanats qui correspondaient aux principales vallées et peut-être à d'anciennes paroisses-mères, qui avaient déjà commencé à se démembrer avant l'an 1000. Le nombre total des églises au milieu du Moyen Age n'est pas connu. Les prémontrés fondèrent des maisons à Coire (Saint-Lucius ou Luzi) et Churwalden, à l'époque des grands défrichements, tandis que les ordres mendiants n'étaient représentés que par les dominicains de Coire. En dehors des monastères, la vie religieuse est surtout perceptible dans les pèlerinages en l'honneur des saints locaux (Lucius, Florin, Gaudence, Placide) et dans les coutumes funéraires attestées par l'archéologie.

La cour épiscopale ne connaissait pas de vie de cour selon l'idéal chevaleresque; pourtant, il est certain que la noblesse rhétique, sous l'influence des Hohenstaufen et de leur entourage, avait une certaine connaissance de la culture courtoise, en particulier, dès 1200, de toutes les règles de l'héraldique, comme le montrent les sceaux, le coffret armorié de Scheid, les peintures murales sacrée et profanes, ainsi que les dessins du château de Fracstein. Les peintures murales de Rhäzüns, consacrées à la légende de Tristan, trahissent une familiarité avec la matière des romans courtois. On compte trois minnesänger grisons, Heinrich von Frauenberg, Heinrich von Sax et le moine dominicain Eberhard von Sax, sans doute actifs dans la région du lac de Constance qui, avec Zurich, tendait à donner le ton dans les milieux chevaleresques.

En Rhétie, les techniques de la maçonnerie survécurent à la fin de l'Antiquité pour les édifices sacrés ou profanes de prestige, mais pour les bâtiments simples, la construction en bois ou en pierres sèches devint prédominante. Les églises du haut Moyen Age révélées par l'archéologie étaient de dimensions modestes (Schiers, Trun/Grepault). Des formes plus monumentales apparurent à l'époque carolingienne, ainsi que certains plans typiques de la région (abside rectangulaire, église-salle à plusieurs absides). Les premiers clochers datent du XIe ou du XIIe s. En même temps se répandit l'abside unique semi-circulaire. Les sanctuaires à plusieurs nefs sont rares (cathédrale de Coire). La transition du roman au gothique fut tardive (vers 1300); ces notions stylistiques ne sont guère applicables à l'architecture profane, qu'illustrent de nombreux châteaux forts, installations défensives servant aussi à affirmer le rang de leur propriétaire. Fondée sur des traditions venues de la préhistoire, la construction de forteresses suivit dès les XIe-XIIe s. la tendance européenne à la monumentalité; sauf exception (Mesocco), elle cessa au XIVe s. A côté d'éléments universels (mur d'enceinte, donjon, mur-bouclier), on rencontre des particularités locales dues soit à l'adaptation au site, soit à des influences étrangères spécifiques (Marschlins, Santa Maria in Calanca).

Dans les arts plastiques, pour la période antérieure à 1300, seules subsistent des œuvres d'inspiration religieuse, même s'il existe des traces de peintures murales profanes exécutées vers 800 (Schiedberg). Des décors d'église (fresques, mosaïques, stucs, sculptures) remontant aux VIe-VIIIe s. sont conservés à l'état de fragments. Le plus ancien décor transmis dans son ensemble est le premier cycle de fresques de Müstair (vers 800). Le Moyen Age classique laisse des témoignages plus nombreux et plus divers; ils trahissent des influences venues soit de Reichenau et du lac de Constance, soit de la Lombardie (deuxième cycle de fresques de Müstair, plafond peint de Zillis, statue de Charlemagne à Müstair, décors sculptés de la cathédrale de Coire, vitraux de Pleif). Ils comprennent aussi quelques pièces de mobilier liturgique d'une haute valeur artistique, outre de rares vestiges relevant de l'art funéraire.

Auteur(e): Werner Meyer / PM

2.2.3 - Economie et vie quotidienne

L'économie médiévale des G. comprenait quatre domaines principaux: l'agriculture, l'exploitation de matières premières, l'artisanat et les transports. Les modes d'exploitation agricole devaient être adaptés au climat et à la topographie alpestres. L'innovation en la matière fut surtout le fait de moines. On cultivait des céréales, de la vigne et des arbres fruitiers sur les terres bien exposées; l'élevage, axé sur la production de lait, de fromage, de viande et de cuirs, se pratiquait selon le principe des migrations saisonnières jusqu'à une altitude d'environ 2500 m. Le jardinage, la cueillette, la chasse et la pêche complétaient une production qui, au Moyen Age déjà, ne couvrait plus l'entier des besoins. Il fallait importer des céréales, du vin et du sel, échangés contre des produits de l'élevage. Les matières premières exploitées étaient d'abord le fer (Bernina, Rheinwald, Oberhalbstein), l'argent (Engadine), le bois (transporté par flottage), la pierre ollaire (exploitation et taille). Les artisans étaient installés surtout en ville (Coire) et le long des axes de transit; ils écoulaient une partie de leur production sur les marchés qui se tenaient dans les vallées aux jours de fête. Le trafic de transit empruntait diverses routes, la plus importante étant celle du Septimer, contrôlée dès le Xe s. par l'évêque de Coire, dont les gens percevaient le droit d'escorte; les muletiers étaient organisés en communautés. La participation de la Rhétie à l'essor du grand commerce se reflète dans les trouvailles monétaires: les pièces lombardes et souabes prédominent, bien que l'évêque de Coire ait exercé son droit de frappe.

Pour la majorité de la population, la vie quotidienne consistait à assurer la subsistance par des activités agricoles ou artisanales, rehaussées de rituels religieux et placées sous le signe, comme ailleurs dans les Alpes, de la lutte contre les forces naturelles de la montagne. Comme il ne se forma aux G. aucune autorité souveraine ou collective de grande envergure, capable d'imposer sa volonté et de faire régner l'ordre, les mœurs restèrent celles d'une société guerrière, habituée aux actes de violence motivés par l'honneur, la gloire, la soif de vengeance et de butin. Les nobles se livraient à des guerres privées qui s'apparentaient souvent à du brigandage. L'éducation supérieure était négligée. La plupart des ménages vivaient dans des logements très simples, sans beaucoup de meubles, même dans les villes, où un style plus raffiné mit longtemps à s'imposer. Parmi les particularités régionales, signalons l'usage de la pierre ollaire pour la fabrication de récipients, à la place de la céramique.

Auteur(e): Werner Meyer / PM

2.3 - Colonisation et défrichements

Restée largement autonome, la Rhétie connut peut-être une phase de défrichements à la fin de l'Antiquité (Ve et VIe s.), s'il est vrai que des colons romains refluèrent vers le sud après l'abandon par l'Empire de territoires sis entre le Danube et le pied des Alpes. Ces coloni pourraient avoir renforcé l'exploitation agricole (céréales, légumes, fruits, vigne) des vallées principales. Les défrichements se reflètent surtout dans des toponymes comme Runc ou Ronc et dans l'apparition de nouveaux domaines agricoles.

Une autre phase d'expansion se produisit au début du IXe s., sous Charlemagne, à la faveur d'une intégration accrue de la Rhétie dans l'Etat carolingien et dans son économie. On gagna des surfaces cultivables aux marges des vallées principales et l'on y établit surtout des fermes isolées (manses) et des hameaux (accolae ou aclae). La céréaliculture céda un peu face à l'élevage (moutons), mais resta dominante. Cela ressort des documents ottoniens (Xe s.) où apparaît dans presque tous les anciens villages l'institution des quadrae: grands champs de blé occupant les meilleures terres près de la localité et dont le revenu constituait probablement le cens dû par les hommes libres à l'empereur ou à son représentant (l'évêque). Aux Xe et XIe s., le silence des sources fait conclure à une pause dans l'extension des cultures.

Les grands défrichements médiévaux eurent lieu aux XIIe et XIIIe s.; ils entamèrent les vastes forêts des vallées latérales et celles de haute altitude. Le climat favorable (optimum médiéval), l'exemple donné par les couvents de fondation récente, la construction de nombreux châteaux forts et de leurs dépendances agricoles dans des régions retirées, l'apparition de nouveaux villages et les mesures incitatives des seigneurs fonciers stimulèrent les paysans libres. Entre 1160 et 1220, des moines prémontrés venus du sud de l'Allemagne lancèrent une première vague de colonisation autour de Coire, Churwalden et Klosters; des frères lais et des convers accomplissaient les gros travaux. Les prémontrés établirent de grands domaines gérés de manière centralisée et, à l'instar des seigneurs laïques, mirent l'accent sur l'élevage du gros bétail. Des nobles (les seigneurs de Tarasp, Matsch, Vaz, Belmont, Rhäzüns, Sagogn-Wildenberg, par exemple), conscients des revenus qu'ils pouvaient tirer des nouvelles terres, offrirent aux colons des conditions favorables (exploitation sans contraintes, cens modérés, baux héréditaires). Les espaces à conquérir attirèrent aussi bien des paysans libres romans et des ressortissants des vallées du sud, qui n'hésitèrent pas à se rendre au nord des Alpes, que des Walser, qui obtinrent des tenures dans les hautes vallées. La population s'accrut donc encore au XIIIe s. dans de nombreuses régions (grande forêt de Flims, val Tavetsch, val Medels, Vals, Safien, Rheinwald, Avers, Klosters, Davos, Engadine).

Auteur(e): Martin Bundi / PM

3 - La République des III Ligues (XIVe-XVIIIe siècles)

3.1 - Développement territorial et mouvement communal au bas Moyen Age

L'histoire politique grisonne au bas Moyen Age se caractérise d'abord par la présence durable de la haute noblesse, puis par l'émergence rapide de nouvelles élites dirigeantes à la tête des seigneuries territoriales, par l'autonomie des communes et par la formation de ligues qui constituent des formes embryonnaires d'Etat.

3.1.1 - La seigneurie épiscopale

La seigneurie épiscopale, qui avait connu durant les siècles précédents un mouvement d'intégration territoriale, se morcela en une douzaine de circonscriptions dans autant de vallées, autour des châteaux forts où siégeaient leurs administrateurs (baillis, vidomnes, ammans, podestats, mayors). Les communes et la ville de Coire acquirent un certain pouvoir; elles constituaient les "états" face à l'évêque. Pour obtenir, avec le chapitre cathédral et les ministériaux, un droit de participation aux affaires de l'évêché, elles se regroupèrent en 1367 en une "communauté de la Maison-Dieu", dite aussi dès la fin du XVe s. Ligue de la Maison-Dieu.

Dans le sud des G., le pouvoir épiscopal fut parfois menacé; dans le val Poschiavo par exemple, l'évêque subissait la concurrence de Milan et il n'obtint une allégeance définitive qu'en 1408. En Basse-Engadine et dans le val Venosta, qui relevaient du comté du Tyrol, il revendiquait la haute juridiction sur les habitants des terres appartenant à l'église de Coire. Les seigneurs de Matsch exerçaient ces droits, ainsi que l'avouerie sur l'abbaye de Müstair, mais ils les perdirent en 1421, après une longue guerre contre l'évêque. Les ducs d'Autriche, comtes du Tyrol depuis 1363, surent en profiter. Ils s'emparèrent aussitôt de l'avouerie de Müstair et achetèrent aux Matsch, en 1464, la seigneurie de Tarasp. Mais quand ils tentèrent d'intégrer la Basse-Engadine et le val Müstair à la juridiction de Nauders, leurs officiers se heurtèrent aux sujets de la Maison-Dieu de Coire, lesquels reçurent le soutien de la Haute-Engadine. Malgré les tentatives de médiation de l'évêque, le conflit ne put être réglé et fut la cause directe en 1499 de la guerre de Souabe. Des combats eurent lieu entre le Luzisteig et Feldkirch, en Engadine et dans le val Müstair, où des troupes confédérées et grisonnes s'emparèrent d'un barrage dressé pour fermer la vallée et battirent une armée tyrolienne à la bataille de Calven, le 22 mai 1499.

Auteur(e): Florian Hitz / PM

3.1.2 - L'ouest

Autour de l'abbaye de Disentis s'était formée une autre grande seigneurie ecclésiastique; au bas Moyen Age, celle-ci perdit ses territoires à l'ouest de l'Oberalp (l'Urseren, qui obtint d'abord l'immédiateté impériale, puis conclut en 1410 une combourgeoisie avec Uri), mais s'agrandit dans la vallée du Rhin antérieur (seigneurie de Jörgenberg, acquise en 1472).

Les seigneurs de Rhäzüns se lancèrent dans une politique d'expansion. A leur petit domaine d'origine (Rhäzüns et Bonaduz), ils ajoutèrent d'abord Obersaxen. Au début du XIVe s., ils arrachèrent la seigneurie de Jörgenberg aux von Vaz et à leurs héritiers. En 1383, ils achetèrent aux comtes de Werdenberg-Sargans des droits dans le Heinzenberg, à Safien et à Vals. Dès lors, ils s'attaquèrent aux droits de l'évêque dans le Heinzenberg et le Domleschg, visant en particulier l'avouerie sur l'abbaye de Cazis. Il en résulta une âpre guerre privée avec l'évêque, laquelle mit un terme aux ambitions des Rhäzüns et amena, avec d'autres conflits analogues, la noblesse de la Surselva et l'abbé de Disentis à proposer une paix territoriale. Ainsi naquit en 1395 la Haute Ligue ou Ligue grise (renouvelée en 1424); son alliance en 1406 avec la Ligue de la Maison-Dieu fut aussi une conséquence des entreprises guerrières des Rhäzüns.

Après l'extinction de cette famille en 1458, les territoires achetés aux Sargans leur furent rendus, sauf Vals, qui alla aux seigneurs de Sax. Les autres possessions revinrent aux comtes de Zollern, qui vendirent la seigneurie de Jörgenberg à l'abbaye de Disentis en 1472 et le reste aux seigneurs de Marmels en 1473, mais en se réservant un droit de rachat qui leur permit de céder, en 1497, la seigneurie de Rhäzüns à l'empereur Maximilien; la famille de Marmels la tint dès lors à titre de gage autrichien.

Les seigneurs de Belmont, possessionnés à Flims, dans la Foppa et la Lumnezia, tenaient en fief de l'évêque le château fort de Domat/Ems et peut-être d'autres droits encore: du moins le prélat revendiqua-t-il, à leur extinction (1371), la suzeraineté sur l'ensemble de leurs biens. Un arrangement à l'amiable intervint en 1390 avec leurs héritiers, les von Sax, qui obtinrent le bailliage de la Lumnezia à titre d'alleu et la seigneurie de Castrisch comme fief épiscopal. Les von Sax purent s'accorder d'autre part avec les Rhäzüns, qui avaient eux aussi émis des prétentions sur l'héritage des Belmont: ils leur laissèrent Domat/Ems et gardèrent les droits sur la Foppa (auxquels s'ajouteront ceux sur Vals). Ils entrèrent cependant bientôt en conflit avec leurs sujets de la Foppa et avec la Ligue grise. Ils durent conclure en 1458 une combourgeoisie avec Disentis. Dans la Lumnezia, le pouvoir effectif resta aux baillis, c'est-à-dire aux familles de Lumbrein et de Mont. En 1483, les von Sax cédèrent toutes leurs possessions de la Surselva à la Maison-Dieu et à l'évêque de Coire, qui devint ainsi l'un des trois principaux seigneurs de la Ligue grise, après Disentis et les Rhäzüns. Dès leurs origines, ils étaient en outre seigneurs (comtes depuis 1413) du Mesocco, où ils se heurtèrent dans la seconde moitié du XVe s. au duc de Milan. En 1480, tandis que le haut de la vallée (vicariat de Mesocco-Soazza) adhérait à la Ligue grise, ils vendirent le comté au condottiere milanais Jean Jacques Trivulce, lequel entra en 1496 dans la Ligue grise avec les gens du Mesocco.

Auteur(e): Florian Hitz / PM

3.1.3 - Les vallées du centre

Les comtes de Werdenberg-Heiligenberg exercèrent l'avouerie sur Disentis depuis la fin du XIIIe s. jusqu'à son abolition par l'abbé et la commune en 1401; leurs rapports avec l'abbaye furent toujours tendus. Au début du XIVe s., ils reprirent l'héritage des seigneurs de Wildenberg et Frauenberg. Ils en hypothéquèrent une partie à l'évêque (seigneurie de Greifenstein avec Bergün/Bravuogn) et s'établirent dans l'autre (seigneurie de Hohentrins). Le legs comprenait des prétentions sur la Foppa, mais les Heiligenberg s'y heurtèrent aux seigneurs de Belmont qui, attaqués par eux, les battirent dans la Lumnezia en 1352, avec l'aide des Rhäzüns et des gens de la vallée. Les Heiligenberg durent céder aux Rhäzüns le village de Felsberg. En 1399, ils adhérèrent à la Ligue grise avec la seigneurie de Hohentrins, qui à leur extinction passa aux seigneurs de Hewen (milieu du XVe s.)

En 1338, les comtes de Werdenberg-Sargans héritèrent des seigneurs de Vaz des fiefs épiscopaux (comté de Schams avec le Rheinwald, bailliage de Safien), des alleux (seigneuries d'Obervaz et Heinzenberg) et des gages autrichiens (droits sur les hommes libres de Laax). Ils achetèrent aux Montalt, dans la Surselva, la seigneurie de Löwenberg (Schluein) et Vals. Ils adhérèrent à la Ligue grise en 1395 avec Löwenberg et les hommes libres de Laax. Ces derniers se rachetèrent des Sargans en 1428, pour se soumettre à l'évêque de Coire en 1434, tandis que la seigneurie de Löwenberg passait à des familles de petite noblesse, les Lumbrein, puis les de Mont.

Les ambitions des Werdenberg-Sargans furent déjouées en plusieurs autres lieux. Les communes des vallées de Rheinwald et de Safien ainsi que les hommes libres du Schamserberg se révoltèrent en 1360, avec l'appui des seigneurs de Rhäzüns, Belmont, Montalt et Sax. Les Sargans durent reconnaître la légitimité de cette alliance au traité de paix de 1362. Sans leur accord, la vallée du Schams adhéra à la Ligue grise en 1424. Trois ans plus tard, alliée à la Maison-Dieu de Coire, elle se rebella, de concert avec Obervaz. Elle refusa de prêter le serment d'allégeance en 1431 et 1450. Les comtes essayèrent de rétablir leur autorité par la force, avec le soutien de l'évêque et du seigneur de Rhäzüns, tandis que les gens du Schams recevaient des renforts de la Ligue grise et de la Maison-Dieu. Après la prise de leurs châteaux forts du Schams et du Domleschg, les Sargans durent faire des concessions. Par la suite, ils vendirent leurs possessions rhétiques: le Schams (sans le Rheinwald) et Obervaz à l'évêque et à la Maison-Dieu en 1456, Heinzenberg aux mêmes en 1475, Rheinwald et Safien en 1493 à Trivulce. Ils ne se maintinrent, tant bien que mal, que dans le Domleschg, où ils possédaient des biens propres et des fiefs épiscopaux; la vallée fut divisé en 1472 en deux juridictions: Ortenstein (qui leur resta) et Fürstenau (qui revint à l'évêque).

Auteur(e): Florian Hitz / PM

3.1.4 - Le nord

En 1338, la plupart des alleux des von Vaz passèrent aux comtes de Toggenbourg, qui reçurent les vallées du Landwasser et de l'Albula (bassin moyen), le haut du Prättigau et Churwalden. Le reste du Prättigau (juridictions de Schiers et de Castels), qui relevait au début du XIVe s. des seigneurs d'Aspermont, fut acquis en commun par les Toggenbourg et les von Matsch, puis partagé en 1344; mais la part des seconds (Castels) revint aux premiers à l'occasion d'un mariage (1391).

Les Toggenbourg achetèrent en 1355-1359 la seigneurie de Maienfeld, qui avait appartenu aux Aspermont, mais sans les basses juridictions de Jenins et Malans (passées à des familles de petite noblesse). Ils acquirent enfin en 1363 le bailliage du Schanfigg, que l'évêque avait précédemment inféodé aux von Vaz, puis aux comtes de Werdenberg-Sargans.

A l'extinction des Toggenbourg en 1436, les dix juridictions qui constituaient la partie rhétique de leur territoire, soudain privées de suzerain et de protection, s'unirent pour faire face à la situation et pour conserver malgré tout leurs statuts (Ligue des Dix-Juridictions). Huit d'entre elles conclurent une alliance avec la Maison-Dieu de Coire en 1437 déjà. Maienfeld et Malans-Jenins passèrent aux seigneurs de Brandis, Castels et plus tard Schiers aux von Matsch, les six autres (Davos, Klosters, Belfort, Churwalden, Sankt Peter et Langwies) aux comtes de Montfort. Les Brandis et les Montfort accordèrent des chartes de franchises; ils y reconnaissaient la Ligue et garantissaient aux juridictions certains privilèges.

Plus tard, les communes ne voulurent rendre hommage à un nouveau maître que s'il confirmait leurs droits. Les six juridictions refusèrent ainsi de prêter serment aux ducs d'Autriche qui avaient acheté la seigneurie des von Matsch en 1470. L'alliance conclue dans ce contexte, en 1471, par la Ligue des Dix-Juridictions et la Ligue grise fut un pas décisif vers la création de la République des III Ligues. Les ducs revendirent alors les six juridictions aux von Matsch, à qui l'hommage fut rendu en échange d'un élargissement des privilèges; mais ils se réservèrent un droit de rachat, dont ils firent usage en 1477; ils acceptèrent à ce moment de garantir les libertés et obtinrent le serment d'allégeance. Sous l'empereur Maximilien, la maison d'Autriche acquit encore des von Matsch, en 1496, Castels et Schiers.

Auteur(e): Florian Hitz / PM

3.2 - Formation et fonctionnement de la République des III Ligues

3.2.1 - Les alliances se renforcent

Tout en gardant chacune ses traditions propres, les Ligues grisonnes (Ligue grise, Ligue de la Maison-Dieu et Ligue des Dix-Juridictions) se mirent à renforcer, par une série d'accords, leurs alliances mutuelles dans la seconde moitié du XVe s. La définition des cas d'entraide obligatoire, l'apparition de tribunaux d'arbitrage et l'élaboration de règlements militaires furent les premières manifestations d'un Etat en voie de formation et désigné de plus en plus couramment par le nom de République des III Ligues dès 1450. Tenue d'abord à intervalles irréguliers, la Diète des Ligues grises réunissait les délégués des Juridictions, nouvelle élite dirigeante incarnant l'autonomie accrue des communes. Les III Ligues menèrent dès 1460 une politique étrangère commune, qui prit de l'ampleur avec les campagnes de 1486-1487 en Valteline.

Auteur(e): Martin Bundi / PM

3.2.2 - La politique étrangère des III Ligues vers 1500

Le pays était sur une voie ascendante quand la victoire de Calven (1499) vint conforter les sentiments de fierté des G. L'esprit d'indépendance et de liberté nourrit un patriotisme qui se traduisit par une politique étrangère commune et par une volonté de développer les alliances, notamment avec les Confédérés. La Ligue grise (en 1497) et la Ligue de la Maison-Dieu (en 1498) avaient établi des liens qui furent vite ressentis comme la concrétisation des rapports d'amitié de l'ensemble des III Ligues avec la Confédération. Ils prévoyaient une entraide libre, non automatique (sans possibilité de requêtes formelles à caractère obligatoire), ce qui conférait aux III Ligues un statut de simple "pays allié". Dans la pratique toutefois, la République fut considérée comme un partenaire de plein droit.

Dans leurs alliances avec d'autres puissances, les III Ligues s'efforcèrent de maintenir un certain équilibre. Elles conclurent leurs premières capitulations militaires (la Ligue grise en 1496, les III Ligues en 1509) avec la France, qui cherchait à consolider sa position dans le Milanais. Le mercenariat "sauvage" devenait ainsi un service contrôlé par l'Etat. La France apportait un revenu régulier sous formes de pensions annuelles et garantissait en outre l'accès aux marchés et la liberté des transports.

L'équilibre passait aussi par l'établissement de relations acceptables avec le Saint Empire. Les Ligues de la Maison-Dieu, des Dix-Juridictions et la Ligue grise conclurent avec l'empereur Maximilien un traité de bon voisinage qui prévoyait une réduction des péages dans le Tyrol et un tribunal arbitral, les deux premières en 1500, la troisième en 1502. Cet accord fut confirmé en 1518 sous le nom d'Union héréditaire et régulièrement renouvelé jusqu'en 1798 (Paix perpétuelle).

Auteur(e): Martin Bundi / PM

3.2.3 - La conquête de la Valteline

Dans la politique étrangère des III Ligues, la conquête de la Valteline fut la grande affaire du début du XVIe s. Sans tenir compte des traités conclus avec la France, les Ligues adhérèrent en 1512, lors de la campagne de Pavie, à la coalition formée par le cardinal Mathieu Schiner et elles aidèrent les Confédérés à chasser les Français de Lombardie. Sur leur lancée, elles occupèrent Bormio, la Valteline, Chiavenna et les Tre Pievi sur le lac de Côme; elles s'approprièrent ces territoires comme pays sujets, en s'appuyant sur la "donation de Mastino" (en 1404, Mastino Visconti, fils de Bernabo, avait fait don de la Valteline à l'évêque de Coire). Leur souveraineté sera reconnue par le duc de Milan, puis par le roi de France.

Les III Ligues n'étaient pas préparées à assumer l'administration des pays conquis. Elles conservèrent les structures mises en place depuis des siècles par Milan, en faisant appel, pour les cas litigieux, à l'expérience et aux connaissances de juristes indigènes. L'autonomie locale (dans les communes) et régionale (incarnée par le Conseil de la Valteline) fut maintenue pour tout ce qui touchait à la vie économique. Les statuts de la Valteline, rédigés par ses représentants, furent reconnus par les III Ligues et imprimés en 1548; ils précisaient les droits et devoirs des sujets.

La souveraineté grisonne était exercée, en premier lieu, par le gouverneur général (governatore), qui commandait la milice et, pour assurer l'ordre public, une petite police auxiliaire; il siégeait à Sondrio, tout comme le vicaire (vicari), juriste qui menait l'instruction dans les affaires criminelles. Dans chaque circonscription se trouvait un podestat qui présidait les tribunaux civil et pénal et qui dirigeait l'administration locale. Tous ces magistrats grisons, dont le mandat durait deux ans, étaient soumis au contrôle du Syndicat, collège de neuf membres qui devait faire rapport à la Diète des Ligues. Au XVIe s., le système fonctionnait assez bien, même si les charges n'étaient pas toujours occupées par les hommes les plus capables (chaque juridiction des Ligues ayant à tour de rôle un droit de nomination). Dès le XVIIe s., la vente des offices prit une part importante.

Auteur(e): Martin Bundi / PM

3.2.4 - Organisation politique et lois fondamentales

Par le pacte d'alliance du 23 septembre 1524, les III Ligues se donnèrent une constitution commune, qui leur permit une action plus homogène en matière de guerre et de paix, en politique étrangère et dans l'administration des pays sujets, tout en maintenant une structure très fédéraliste. Chaque juridiction (all. Gerichtsgemeinde) formait une petite république. L'autorité suprême appartenait à la Diète des Ligues, où siégeaient au début soixante-trois délégués, plus tard soixante-cinq, envoyés par les cinquante-deux juridictions. Ceux-ci ne votaient que sur instruction. Face à un objet nouveau, ils devaient en référer à leurs mandants; ils revenaient à la session suivante avec des directives (qui pouvaient inclure un droit d'initiative partiel). Il n'y avait pas de vrai pouvoir central. En cas de besoin, les chefs des Ligues, à savoir le président de la Ligue grise (Landrichter), celui de la Ligue de la Maison-Dieu (Bundspräsident, en même temps bourgmestre de Coire) et le landamman de la Ligue des Dix-Juridictions (Bundslandammann, en même temps landamman de Davos), constituaient une sorte d'exécutif, appelé Petit Congrès et qui pouvait s'élargir en Grand Congrès ou Diétine, pour les affaires importantes, grâce au concours de quelques délégués de chaque Ligue. Faute d'une caisse commune, d'un budget et d'une armée capable d'assurer sa défense, la République n'avait pas les moyens de sa politique. Cela apparut au grand jour entre 1526 et 1532, lorsqu'elle perdit le territoire des Tre Pievi sur le lac de Côme (défaite lors de la guerre de Musso). Seule l'intervention de puissances étrangères amies lui permit de garder ses autres conquêtes de 1512.

En revanche, les articles d' Ilanz, promulgués en 1524 et 1526 et considérés comme "loi du pays", renforcèrent la cohésion interne. Ils abolissaient la plus grande partie des charges féodales, réduisaient fortement la puissance temporelle de l'évêque de Coire et garantissaient aux paroisses la liberté de gérer démocratiquement leurs affaires. De ce fait, la Réforme put s'introduire par le bas, dans les paroisses. Après la dispute d'Ilanz de janvier 1526, la Diète des Ligues proclama le libre exercice des deux confessions, catholique et protestante. Il revenait aux individus et aux paroisses de se décider pour l'une ou l'autre.

Auteur(e): Martin Bundi / PM

3.2.5 - La République dans le jeu des puissances européennes

Dès la seconde moitié du XVIe s., la République des III Ligues subit de plus en plus, en raison de sa situation géopolitique, le contrecoup des rivalités entre la France et Venise d'un côté, l'Autriche et l'Espagne de l'autre. Les deux blocs venaient solliciter des mercenaires, des alliances et l'autorisation de faire passer des troupes par les cols grisons. L'animosité grandissait entre leurs partisans sur place; elle s'ajoutait aux divisions confessionnelles. A la demande pressante de quelques communes et de particuliers, la République promulgua plusieurs décrets condamnant les attroupements non autorisés, la constitution de tribunaux d'exception (Strafgericht) et l'acceptation de cadeaux, de pensions ou de pots-de-vin (Pensionenbrief, Kesselbrief, traité des Trois-Sceaux). Mais ces mesures ne purent mettre fin à l'influence des distributeurs de fonds étrangers. Une réforme administrative de grande ampleur, dont les bienfaits auraient dû toucher aussi les pays sujets, échoua en 1603.

La même année, les III Ligues acceptèrent enfin de conclure une alliance avec Venise, ce qui brisa pour longtemps l'équilibre de leur politique étrangère. Quand elles refusèrent, en 1604, une alliance analogue avec le duché de Milan (qui relevait de la couronne espagnole), le gouverneur Pedro de Fuentes les soumit à un embargo commercial et fit construire une vaste forteresse à l'entrée de la Valteline. La pression espagnole aviva les conflits internes, surtout dans la Valteline; les tensions aboutirent à une série de soulèvements populaires (dits Fähnlilupfen, soit "levées des bannières") et à l'instauration de tribunaux d'exception (1607, 1618, 1619) qui entraînèrent le pays dans l'anarchie et marquèrent le premier apogée des Troubles des Grisons. Après le Sacro Macello de 1620, la République des III Ligues devint l'un des théâtres secondaires de la guerre de Trente Ans. Non seulement elle perdit durant une vingtaine d'années la Valteline, seul passage entre le Tyrol et Milan (soit entre les terres des deux branches de la maison de Habsbourg) non soumis à la tutelle directe de Venise, mais elle devint temporairement le jouet des grandes puissances. En 1639, elle put conclure la paix avec l'Espagne et Milan et récupérer la Valteline, mais à condition que la confession protestante n'y soit plus autorisée (premier capitulat de Milan). L'indépendance complète par rapport au Saint Empire fut reconnue par les traités de Westphalie (1648). Les droits des Habsbourg qui subsistaient encore furent en bonne partie rachetés en 1649 et 1652.

Dans la seconde moitié du XVIIe s., le service étranger prospéra; l'afflux de capitaux se traduisit par la construction de belles demeures bourgeoises et de palais. Vers 1700, pour des raisons confessionnelles et économiques, la République se rapprocha de la Hollande (alliance défensive conclue en 1713) et de l'Angleterre, puissances maritimes protestantes, tout en renouvelant son traité avec Venise (1706).

Auteur(e): Martin Bundi / PM

3.3 - La perte de la Valteline et la chute de l'Ancien Régime

Le Milanais ayant été donné à l'Autriche en 1714, les III Ligues s'efforcèrent de renégocier en leur faveur, en 1726 et 1763, le capitulat de Milan de 1639. Ces révisions n'apportèrent pas beaucoup d'avantages économiques et profitèrent surtout à la puissante famille Salis. Ulysses von Salis, ministre-résident de France, et d'autres chefs du parti des aristocrates qui dominait les III Ligues, travaillèrent dès lors main dans la main avec l'Autriche, à tel point que Venise en prit ombrage, dénonça en 1764 l'alliance de 1706 et supprima les privilèges des artisans grisons installés sur son sol, ce qui obligea des milliers d'entre eux à s'en aller. Quant aux gens de la Valteline, ils ne purent faire entendre ni leurs quinze doléances de 1786 ni leur Progetto finale de 1792, où ils ne demandaient pourtant qu'une autonomie élargie. Devant l'incapacité des autorités à réformer l'appareil d'Etat, devant le manque d'ouverture et l'arrogance du parti Salis, ils se prononcèrent en mars 1797 pour un rattachement à la République cisalpine. Napoléon Bonaparte proposa une réunion de la Valteline aux G. avec égalité des droits; il donna par deux fois un délai aux Ligues pour qu'elles se prononcent, mais elles n'en profitèrent pas et perdirent définitivement une région qui représentait un grand poids politique et économique (Confisca).

Ce sont aussi les craintes des familles dominantes face à une éventuelle diminution de leur pouvoir qui firent échouer les tentatives de renouvellement visant à simplifier des structures étatiques où le fédéralisme était poussé à l'extrême. Opiniâtrement attaché à une organisation politique figée et dépassée, le canton amputé de ses pays sujets ne fut en mesure d'adhérer clairement ni aux principes de la Révolution française ni à ceux de la monarchie autrichienne. Pris dans des querelles intestines, il fut occupé en 1798-1800 deux fois par les Français et deux fois par les Autrichiens. Le pacte de 1799 sur la réunion des G. à la République helvétique (entré en vigueur par étapes dès le milieu de 1800) signifia la fin de l'ancienne République.

Auteur(e): Martin Bundi / PM

3.4 - Démographie et peuplement

L'histoire démographique de l'actuel canton des G. à l'époque moderne se base sur des estimations. La population était d'environ 75 000 habitants vers 1500. Elle atteignit un maximum (env. 100 000) vers 1600; puis, alors qu'elle continuait de croître sur le Plateau suisse, elle diminua jusque vers 1750 (env. 71 000), dans le sud encore plus fortement qu'ailleurs. Un essor continu, mais très modeste est perceptible après 1750. Un recensement officieux donne 72 903 âmes en 1800. Près de 90 000 personnes vivaient dans les pays sujets (Valteline, Bormio et Chiavenna) à la fin du XVIIIe s.

A Coire, les pertes subies vers 1350 avaient été compensées avant 1470 par des immigrants venus de la campagne, qui apportèrent une nouvelle mentalité. Le réchauffement climatique de 1531-1565 favorisa l'agriculture intensive et permit à la céréaliculture de gagner en altitude. La croissance démographique de cette période se reflète dans les fondations de paroisses. Les défrichements et les migrations des Walser sur les hautes terres cessèrent dès la fin de cette phase chaude. Ensuite, la population diminua en raison d'un ciel moins clément, de la guerre de Trente Ans, des crises alimentaires et de la peste. Celle-ci survint périodiquement entre 1349 et 1635, frappant surtout à proximité des axes de transit. Elle sévit à Coire de 1628 à 1635, mais dans les autres cas sa progression fut rapidement contenue, grâce à la configuration du pays, à des contrôles sévères et à la collaboration avec les villes italiennes. D'autres maladies infectieuses (petite vérole, tuberculose) et des disettes (surtout en 1771-1773) provoquèrent des pics de mortalité, en particulier parmi les enfants. Mais, comme on l'observe notamment après la guerre de Trente Ans, ils furent chaque fois effacés par une hausse de la natalité; ce phénomène restait cependant de courte durée et n'entraînait aucune croissance à long terme. La société traditionnelle adaptait en effet son effectif à ses moyens économiques, par le biais des empêchements au mariage et de l'émigration.

Les vallées intérieures des Alpes étaient autrefois l'une des principales zones d'émigration de la Suisse. Les départs étaient avant tout motivés par de mauvaises récoltes dues à une conjoncture climatique défavorable. Temporaire ou, surtout à partir de la fin du XVIIIe s., définitive, l'émigration prenait diverses formes. Par exemple, des enfants et de jeunes adultes se rendaient en Souabe durant la belle saison pour participer aux travaux agricoles (Travail saisonnier); cette coutume se maintint jusqu'à la Première Guerre mondiale. Dès le XVIe s., de nombreux Grisons exerçaient divers métiers (confiseurs, ramoneurs, maçons, verriers, architectes) ou activités commerciales à Venise, dans les villes de Lombardie et (dès la fin du XVIIIe s.) de toute l'Europe.

Le recul démographique dû aux guerres et aux crises des XVIIe et XVIIIe s. entraîna quelques migrations intérieures: abandon d'exploitations peu rentables et de colonies d'altitude par des Walser, qui acquirent des terres mieux situées, tandis que des populations de langue romane se rabattaient sur les vallées exposées au sud. Alors que les fermes isolées et les hameaux prédominaient au Moyen Age, l'habitat tendit à se regrouper à l'époque moderne dans des villages aux limites bien définies, les zones les plus tardivement colonisées étant les plus réticentes à suivre ce mouvement (par exemple en Basse-Engadine ou dans les vallées écartées peuplées de Walser).

La distinction stricte entre bourgeois (ou communiers) et "habitants" maintenait l'équilibre entre l'évolution de la population permanente et la production agricole. Les habitants (sans droits) ne pouvaient se marier qu'à l'intérieur de leur groupe et seulement sous certaines conditions (empêchements au mariage), afin d'éviter qu'il n'y ait trop de bouches à nourrir. Le système successoral égalitaire en vigueur amenait néanmoins un morcellement des domaines. La fermeture des bourgeoisies au XVIIIe s. finit par créer une société peu capable d'innover et qui laissait à l'écart une part croissante de la population.

Auteur(e): Peter Bollier / PM

3.5 - Economie

Jusqu'au XIXe s., la population grisonne vécut surtout de l'agriculture. Parmi les autres activités, on trouve le transport des marchandises à travers les Alpes, le commerce avec l'étranger qui en découle, l'exploitation minière et l'exportation de bois. L'essentiel de la vie économique se déroulait dans un cadre local: les communes possédaient depuis 1526 (seconde série des articles d'Ilanz) les droits régaliens et avaient toute compétence en matière de taxes et de règlements. L'Etat ne se mêlait pratiquement pas des questions économiques, sinon pour négocier des facilités commerciales avec l'étranger et pour assurer l'approvisionnement.

3.5.1 - L'agriculture

La disparition de l'économie domaniale au bas Moyen Age eut des répercussions sur l'agriculture, puisque le système des baux héréditaires, qui le remplaça, éveillait un intérêt individuel pour des rendements accrus, rendus possibles par les progrès techniques (charrues, faux, attelages, moulins à eau). Au même moment, on constate une augmentation des surfaces (prés et alpages) consacrées à l'élevage; cette mutation répondait à une diminution de la main-d'œuvre, due aux guerres et à la peste. Le rapport entre petit et gros bétail, qui était de 4 à 1 en 1300, s'inversa: 1 à 4 en 1500. Malgré le partage des grands domaines féodaux, des différences considérables subsistèrent entre gros et petits paysans. La taille moyenne des exploitations était de 5 ha; le propriétaire d'une telle surface appartenait vraisemblablement à la classe moyenne.

La part de la céréaliculture, dont les terriers montrent qu'elle s'équilibrait encore avec celle de l'élevage au milieu du Moyen Age, recula dès le XIVe s., mais il y avait de fortes disparités locales, qui restèrent étonnamment stables à l'époque moderne. Les articles d'Ilanz de 1524 et 1526 renforcèrent le bail héréditaire, accélérèrent l'abolition de certaines charges féodales et encouragèrent la suppression des dîmes. La forme d'exploitation la plus répandue resta la culture mixte sans jachère. L'alternance cultures/herbages dominait au nord, la culture continue au sud. On semait surtout de l'orge et du seigle, des légumineuses, du chanvre; la pomme de terre se répandit au XVIIIe s. A basse altitude, on trouvait en outre des arbres fruitiers dans le Domleschg et la vallée du Rhin, des châtaigniers dans les vallées du sud et de la vigne dans ces trois régions.

L'économie alpestre tirait parti de vastes espaces qui sans elle auraient été improductifs. Elle se pratiquait sur une base communautaire ou plus rarement (dans un cinquième des communes seulement) familiale et produisait surtout du fromage maigre et du beurre, sauf en Haute-Engadine, où la fabrication de fromage gras pour l'exportation est attestée en 1520 déjà.

Auteur(e): Max Hilfiker / PM

3.5.2 - L'artisanat

A la campagne, les artisans travaillaient surtout pour la clientèle locale; on trouvait partout des forgerons, des meuniers et des scieurs, tandis que les maçons, charpentiers, cordonniers, rétameurs, menuisiers et tailleurs allaient de village en village. Payés selon des tarifs fixes et souvent en nature, la plupart des artisans campagnards vivaient assez pauvrement. Pourtant, quelques ferronniers (comme les Laim à Alvaneu) et meuniers prospères étaient connus loin à la ronde.

Coire est la seule localité où les artisans s'organisèrent en corporations; en majorité immigrés, ils imposèrent en 1465 un régime qui leur assurait un droit de participation aux affaires publiques et certains privilèges économiques. Une trentaine de métiers se regroupaient en cinq corporations (Vignerons, Cordonniers, Tailleurs, Forgerons et Boulangers). Les statuts interdisaient toute exploitation nouvelle ou de trop grande taille. Au XVIIIe s., des aristocrates ouvrirent dans les campagnes (à Tschappina par exemple) quelques manufactures et établissements fondés sur le travail à domicile (filage et tissage du coton et de la soie), mais beaucoup n'eurent qu'une existence éphémère.

L'exploitation de nombreux gisements de fer est attestée dans toutes les régions, depuis 1200 (affermage d'une mine dans le val Poschiavo) jusqu'au XIXe s., celle de mines d'argent l'est temporairement à Davos, Scuol et dans le Schams. Des installations pour le traitement des minerais ferreux et non ferreux existèrent à Filisur et Bellaluna (comm. Filisur), plus tard à Sils im Domleschg et dans le Schams. Les concessionnaires étaient des aristocrates grisons, souvent associés à des négociants de Coire, de Zurich ou de Souabe; ils engageaient ingénieurs et mineurs en Italie et en Autriche. En dépit des capitaux investis, du recours à des techniques coûteuses et d'une énorme consommation de bois, le rendement de ces entreprises s'avérait en général décevant.

Auteur(e): Max Hilfiker / PM

3.5.3 - Commerce et transports

Reliant l'Europe du Nord et l'Italie, les cols grisons revêtaient une grande importance stratégique et économique, même s'ils étaient moins fréquentés que le Brenner et le Gothard. A la fin du XIVe s., le Septimer fut rendu carrossable pour plusieurs décennies. En 1473, les communes riveraines ouvrirent le passage de la Viamala. Très tôt se constituèrent des sociétés corporatives, appelées Porten, au nombre de six sur la "route inférieure" (Splügen, San Bernardino) et de quatre sur la "route supérieure" (Julier, Septimer), qui jouissaient du monopole des transports, mais devaient assurer l'entretien de la route. Les marchandises courantes étaient chargées sur des chars, des bêtes de somme ou des traîneaux et confiées aux membres des Porten, à tour de rôle selon un système réglementé. Chacune des sociétés ne parcourant que le tronçon qui lui était dévolu, il fallait procéder à des transbordements, ce qui prenait du temps. Pour y obvier, il était possible d'envoyer des objets de valeur par voie express: un muletier professionnel mettait dans ce cas à peu près trois jours pour se rendre de Coire à Chiavenna. La masse des biens en transit variait fortement au gré de la conjoncture économique et politique. Elle connut un maximum vers 1600 (14 000 sommes), ne fut que d'un dixième de ce nombre durant la guerre de Trente Ans et ne franchit à nouveau la barre des 10 000 sommes qu'à la fin du XVIIIe s., après la construction des routes commerciales. Le trafic de transit représentait la seconde source de revenus de l'économie grisonne, si l'on additionne les recettes des douanes et péages, les salaires des transporteurs et les dépenses des voyageurs.

Le commerce se développa parallèlement au trafic de transit. Tout ressortissant des Ligues pouvait le pratiquer librement et des particuliers échangeaient ainsi du beurre et du jeune bétail contre des grains, du sel et du vin, surtout avec les voisins du sud (Lugano, Tirano, val Venosta). Il existait aussi des marchands professionnels de sel, de vin et de riz. A l'époque moderne, Milan remplaça Zurich comme principal fournisseur de céréales. Le riz passait surtout en transit. Le sel provenait de Hall au Tyrol et de Reichenhall en Bavière; le sel de mer vénitien, de qualité médiocre, était peu apprécié. Le marché du vin, importé de la Valteline où des familles dirigeantes grisonnes possédaient de grands domaines, était soumis à une réglementation légale et à un strict contrôle des prix. Des foires annuelles (une cinquantaine à la fin du XVIIIe s.) complétaient les marchés hebdomadaires; on y vendait en automne du bétail sur pied. Des maisons de commerce se créèrent, surtout au XVIIIe s., le long des axes de transit (comme celle des Rosenroll à Thusis), à Ilanz, à Davos et naturellement à Coire.

Auteur(e): Max Hilfiker / PM

3.5.4 - L'émigration militaire

Le mercenariat était une source de revenus importante. Des milliers de soldats grisons combattirent dans des armées étrangères du XVIe au XVIIIe s. (guerres d'Italie et de Trente Ans, luttes pour l'hégémonie européenne). L'historien Johann Andreas von Sprecher estime qu'ils étaient peut-être 10 000 vers 1750. Nombre d'entre eux servirent dans des régiments de la garde à Paris, à Vienne et en Italie. Pour l'aristocratie, les compagnies du service étranger étaient une affaire lucrative, mais risquée. Elles se transmettaient par vente ou par legs, procuraient une occupation noble et assuraient un certain prestige politique. Pour les simples soldats en revanche, l'engagement répondait le plus souvent à une nécessité économique; à l'époque moderne, la solde était de moins en moins attractive.

Auteur(e): Max Hilfiker / PM

3.6 - Histoire sociale

L'évolution de la seigneurie foncière au bas Moyen Age (disparition de l'économie domaniale) se refléta dans les structures sociales. Le transfert de certains pouvoirs de décision, passés des nobles, propriétaires en droit, aux paysans, détenteurs réels des terres, amena dans la population rurale, dès la fin du XIVe s., un nivellement qui profita aux serfs et aux demi-libres. Les mutations sociopolitiques se manifestent aussi dans les franchises généreusement accordées à divers groupes paysans, tels les immigrants Walser, et dans le renforcement des communes. En acquérant des droits fonciers de plus en plus vastes, celles-ci brisèrent la domination féodale sur les terres et les gens et affaiblirent les nobles détenteurs de la seigneurie territoriale. La seconde série des articles d'Ilanz (1526) marqua à la fois l'apogée et, pour l'essentiel, le terme de ce processus.

Parmi les familles de la petite noblesse, formée principalement de ministériaux des seigneurs territoriaux, une sur trois seulement parvint à conserver ses positions au-delà du XIVe s. et une sur cinq à compenser, à l'époque moderne, la perte de ses fonctions féodales par des charges communales. Le nouvel ordre permit néanmoins à certains anciens ministériaux (tels les Salis, Planta, de Mont et Castelberg) de renforcer leur pouvoir. Il offrit en outre un vaste champ aux ambitions de familles roturières, comme les Beeli, Buol, Capol, Flurin, Guler, Jecklin, Schorsch, Sprecher et von Tscharner, aux XVe et XVIe s. Dans les milieux dirigeants, les différences d'origine (petite noblesse, bourgeoisie ou paysannerie) ne correspondaient plus, dès la fin du Moyen Age, à des disparités sociales réelles.

Les officiers grisons dans les pays sujets de la Valteline, de Bormio et Chiavenna au XVIIe s.a
FamilleGouverneur général SondrioVicaire SondrioCommissaire ChiavennaPodestat MorbegnoPodestat TraonaPodestat TeglioPodestat TiranoPodestat PlursPodestat BormioTotal
von Salis56744141 32
von Planta5358512 130
Buol34222312221
Sprecher344311 3120
von Capol21251212117
Schmid von Grüneck 1221 4  10
de Florin2111 21 19
de Mont2 111 21 8
Enderlin von Montzwick11 1 111 6
Pellizari  1 21 116
Rosenroll21111    6
Schmid/Schmied   1 3 116
Schorsch11  21 1 6
Travers222      6
Janett    1 1215
Jenatsch1   2 11 5
Montalta11 1  1  4
von Porta 2    1 14
Scarpatetti    2 2  4
Gaudenz    1 11 3
Gugelberg von Moos11  1    3
Hartmann    1 11 3
Jagmet 111     3
de Latour1   2    3

a Seules sont prises en considération les familles comptant plus de deux officiers.

Sources:S. Färber, Der bündnerische Herrenstand im 17. Jahrhundert, 1983, 134-136

Même si le régime politique s'était démocratisé, on peut cependant parler, au moins par analogie, d'une société d'états. Même les paysans ne formaient pas un groupe homogène: par leur prestige et leur genre de vie, les riches se distinguaient nettement des pauvres. Au XVIIe s., on se mit en outre à différencier les bourgeois des simples habitants sans droits. Les milieux dirigeants tendirent à se fermer au cours du XVIe s. et rares sont les familles qui purent en forcer l'accès aux XVIIe et XVIIIe s. La nouvelle élite, très oligarchique, insista de plus en plus sur tout ce qui la distinguait du "commun": vastes propriétés foncières, titres nobiliaires, vie de château, commandements au service étranger, bonne formation, politique matrimoniale, activités économiques sans dérogeance, charges publiques. Aux XVIIe et XVIIIe s., les Salis et les Planta dominaient clairement la société grisonne; autour d'eux gravitaient une douzaine de familles influentes et, au-delà de ce premier cercle, deux douzaines de familles aux pouvoirs éphémères (deux générations au plus) ou limités géographiquement. Il existait entre les clans de cette élite "aristo-démocratique" et la majorité de la population des liens de type clientélaire, qui touchaient tous les aspects de l'existence; le système plongeait ses racines dans les intrigues des Etats voisins, cause dès le XVIe s. de rivalités partisanes extrêmement âpres.

Auteur(e): Silvio Färber / PM

3.7 - Histoire religieuse

3.7.1 - Eglises et abbayes du XIVe siècle à la Réforme

Les abbayes continuèrent de jouer un grand rôle dans l'organisation ecclésiastique de la Rhétie au bas Moyen Age. Celle de Disentis construisit plusieurs hospices sur la route d'accès au Lukmanier. Elle incorpora en 1491 neuf paroisses de la vallée du Rhin antérieur. Elle entretint aux XIIIe et XIVe s. des liens étroits avec la communauté de béguines et de bégards de Sumvitg (chapelle Saint-Benoît). A Müstair, le monastère masculin céda la place à un couvent de bénédictines (milieu du XIIe s.), qui devint au bas Moyen Age un centre de la mystique eucharistique (adoration du Saint-Sang). Erigés en abbayes au milieu du XVe s., les prieurés prémontrés de Coire (Saint-Lucius) et de Churwalden (dont dépendait celui de Saint-Jacques à Klosters) eurent chacun, jusqu'au XIVe s., un monastère de femmes. Le couvent dominicain de Saint-Nicolas à Coire, dû à l'initiative de l'évêque (vers 1277), resta la seule institution nouvelle du bas Moyen Age en Rhétie. Il marqua le développement de la ville et fut le siège de confréries laïques; la petite noblesse et les artisans y fondèrent leurs messes anniversaires.

Les fondations de nouvelles églises furent d'abord surtout le fait de seigneurs féodaux, qui s'en réservaient aussi le patronage. Au bas Moyen Age, elles résultèrent plutôt de l'action des fidèles: plus de cent chapelles et bénéfices, susceptibles de se transformer en paroisse, furent créés au XVe s. par des communautés de voisinage, qui souhaitaient avoir sur place un prêtre, puis qui demandaient des droits de patronage. Vers 1500, plus d'un quart des bénéfices avec charge d'âme était le fruit d'initiatives communales. L'assemblée des paroissiens participait à l'élection du prêtre dans plus d'un cas sur cinq et contrôlait l'administration des biens de l'église dans plus d'un cas sur trois. On comptait en outre quelques communautés régulières: les chanoinesses de Saint-Augustin à Cazis, le chapitre collégial de Saint-Victor dans le Mesocco, les hospices de Chapella près de S-chanf (fondé par la paroisse de Zuoz) et de Saint-Rémi près de Brusio (San Remigio, puis San Romerio, desservi par des augustins), tous deux disparus au début du XVe s.

Auteur(e): Florian Hitz / PM

3.7.2 - Les Réformes protestante et catholique

S'attaquant à l'évêque de Coire dans toutes ses prérogatives, le mouvement communal connut son apogée avec la seconde série des articles d'Ilanz (1526), qui non seulement amoindrirent les pouvoirs temporels du chapitre cathédral, mais récusèrent la juridiction spirituelle du prélat, exclurent les étrangers des charges ecclésiastiques et établirent la souveraineté communale en matière d'élection des curés et d'administration des biens paroissiaux. Certes, les articles d'Ilanz visaient une autonomie communale dans les affaires ecclésiastiques qui n'était pas particulièrement liée au dogme protestant et à laquelle les paroisses catholiques ne manqueront pas de se référer au moins jusqu'au début du XVIIe s., mais ils favorisèrent les progrès du mouvement réformé en rendant difficile sa persécution par les autorités de l'Eglise. Certaines de leurs dispositions furent reprises en 1541 dans la capitulation électorale (dite des VI articles) conclue avec l'évêque Lucius Iter. Entre les années 1520 et 1550, de nombreuses paroisses refusèrent de payer les taxes ou s'en affranchirent à bas prix. Le diocèse faillit plusieurs fois disparaître (en 1558-1561, puis sous l'épiscopat de Beatus a Porta) et son rôle se réduisit comme peau de chagrin: suspension en 1527 des réformes entreprises dans la seconde moitié du XVe s., quasi- absence de chapitre après 1529, vacance du vicaire général et de l'évêque auxiliaire dès la fin des années 1530.

Coire fut le centre du mouvement réformé. La foi nouvelle s'y imposa sous l'influence du curé de la ville, Johannes Comander (1523-1527). Au colloque d'Ilanz (1526), Comander se défendit contre une accusation d'hérésie lancée auprès de la Diète des Ligues par le vicaire général du diocèse. Il ne fut pas condamné, si bien que la Réforme put se répandre librement. Cependant, il pouvait s'écouler plusieurs décennies, dans une paroisse, depuis les premiers sermons prononcés par un réformateur de passage et l'adoption officielle du nouveau culte jusqu'à l'élection d'un prédicant et l'enlèvement, souvent source de conflits, des images et ornements liturgiques. Dans la Ligue des Dix-Juridictions et dans une partie de la Ligue grise (Foppa, Thusis, Heinzenberg, Schams, Avers), la plupart des communes embrassèrent la Réforme dans les années 1520 et 1530; en Engadine et dans les vallées adjacentes, elles attendirent le troisième quart du XVIe s., voire la fin du XVIe s. ou le début du XVIIe dans le nord de la Ligue de la Maison-Dieu. Cela retarda la formation d'une Eglise protestante cantonale, garante d'une unité de doctrine. Dans ce contexte, la sourde querelle qui opposa, de 1545 environ à 1571, les tenants de l'orthodoxie selon Bullinger et les anabaptistes ou antitrinitaires parmi les Italiens réfugiés à Chiavenna pour cause de religion, joua un grand rôle. Les débuts du synode grison remontent à 1537, mais la Confession de foi rhétique (qui contient la première ordonnance synodale) ne date que de 1553. Un renforcement institutionnel se produisit dans les années 1570 (mise en place d'une discipline ecclésiastique d'esprit calviniste, ainsi que d'un organe apte à diriger l'Eglise et à la représenter face aux autorités laïques, tenant régulièrement procès-verbal de ses séances); il s'imposa en même temps que l'orthodoxie protestante et fut pour beaucoup l'œuvre d'Ulrich Campell. Mais il fallut attendre le mandement sur les mœurs de 1628, véritable ordonnance ecclésiastique promulguée par la Diète, et les lois synodales de 1645 (en vigueur avec quelques adjonctions jusqu'en 1808) pour établir entièrement l'Eglise cantonale. Les conseils de paroisse avaient une tâche de surveillance locale; les pasteurs soumettaient leur doctrine et la conduite de leur ministère au contrôle de leurs pairs réunis en colloques régionaux.

Les nonces apostoliques en poste à Lucerne, qui visitèrent régulièrement le diocèse depuis 1578 et qui choisirent aussi la plupart des évêques jusqu'au début du XVIIIe s., donnèrent dès 1580 les impulsions nécessaires à la Réforme catholique, à travers leurs instructions relatives au chapitre cathédral et au clergé de campagne. Une ordonnance sur l'administration spirituelle et temporelle du chapitre fut promulguée en 1599. Profitant de l'occupation autrichienne lors des Troubles, le nonce Alessandro Scappi força les III Ligues à approuver en 1623 la restitution des droits que le chapitre possédait avant 1526. Si cette décision resta lettre morte pour les droits temporels, elle provoqua dans le domaine spirituel un renouveau perceptible des activités épiscopales, sous forme de décisions judiciaires, de visites dans les paroisses (notamment pour procéder à des cérémonies de confirmation), de nomination de curés. Enfin, les nonces obtinrent en 1627 l'abandon des VI articles de 1541 et en 1661 celui de la règle de l'indigénat imposée en 1526. Dès la fin du XVIe s., le diocèse put compter sur des ecclésiastiques acquis aux réformes tridentines. En 1605, l'évêque Johann Flugi donna à son clergé des instructions qui firent passer les décisions du concile de Trente dans le droit diocésain. Les capucins furent chargés de ramener au catholicisme le Prättigau et la Basse-Engadine, à la faveur de l'occupation autrichienne (1621); mais le culte protestant se rétablit peu à peu après l'invasion française de 1624. Ces religieux réformateurs eurent davantage d'influence dans les terres catholiques, par le biais de la cure d'âmes; vers 1650, ils desservaient un tiers des paroisses. Les pères, qui disposaient de revenus extérieurs, étaient en mesure d'assurer un service satisfaisant en dépit des bénéfices très réduits attribués aux cures depuis 1526. Ils contribuèrent à la diffusion du style baroque dans l'architecture, les beaux-arts et les manifestations de piété.

Le confessionnalisme se répandit dans les deux Eglises entre les années 1570 et 1640 et finit par s'imposer à chacun et en tout lieu; il fit des oppositions religieuses un levier dans les luttes entre factions. Entre 1610 et 1750, mais surtout dans les années 1640 et 1650, des conflits touchant l'usage des biens ecclésiastiques et des sanctuaires éclatèrent dans des communes qui connaissaient la mixité confessionnelle; ils conduisirent à la formation, au sein de la Diète des Ligues, d'un Corpus catholicum et d'une Session évangélique (Corpus evangelicum) qui, dès le début des années 1640, siégeaient séparément pour traiter les affaires de religion. Mais on n'alla pas jusqu'à la création de mécanismes institutionnels de résolution des conflits.

Un apaisement se produisit au début du XVIIIe s. Du côté protestant, le piétisme se répandit dès les années 1710, sous l'influence du pasteur Daniel Willi, mais aussi de mercenaires qui avaient servi en Hollande et d'étudiants formés à Halle. Dès 1745, les frères moraves envoyèrent plusieurs émissaires dans les III Ligues, où ils firent de nombreux adeptes. Leur succès, comme celui du piétisme, dura jusque vers 1780; ces courants cédèrent ensuite la première place à celui des Lumières, dont les partisans étaient en majorité protestants.

Auteur(e): Ulrich Pfister / PM

3.7.3 - Les écoles

A l'époque moderne, les efforts entrepris dans le domaine scolaire résultèrent surtout de l'intérêt porté par les deux Eglises à la culture religieuse des fidèles (catéchèse systématique) et à la qualité de la relève au sein du clergé. Dans le domaine de la formation supérieure, la Diète fit en vain plusieurs tentatives pour créer une école cantonale financée par des biens d'Eglise (par exemple, deux projets contestés échouèrent à Sondrio en 1584 et 1618-1619). L'évêque ne réussit pas non plus à établir un grand séminaire diocésain, conforme aux directives tridentines. Seule l'école latine de Coire remplit dans une modeste mesure un rôle d'institut supérieur, après sa transformation en collège de philosophie au début du XVIIIe s. De ce fait, une partie de l'élite protestante put renoncer aux études à l'étranger, qui étaient de rigueur auparavant. Dans la seconde moitié du XVIIIe s., des pédagogues issus des classes supérieures et partisans des Lumières créèrent des instituts laïques à Haldenstein, Marschlins, Jenins et Reichenau.

L'école primaire publique fut instituée dans le deuxième quart du XVIIe s. Contraintes d'en assumer la charge par l'ordonnance ecclésiastique de 1628, les communes des régions protestantes créèrent des fonds scolaires et se mirent à engager régulièrement des maîtres d'école. Dans les régions catholiques, l'instruction primaire commença grâce aux confréries de catéchistes dont la création est une des manifestations de la piété baroque; elle se répandit aussi avec la fondation (surtout au XVIIIe s.) de chapellenies dont le desservant avait l'obligation formelle de tenir l'école.

Auteur(e): Ulrich Pfister / PM

3.8 - Histoire culturelle

3.8.1 - Littérature

Parmi les humanistes de la première moitié du XVIe s., les plus remarquables sont Simon Lemnius et l'immigrant italien Franciscus Niger. S'adressant à un public international, ils se servaient du latin, tout comme divers chroniqueurs de l'époque moderne (Ulrich Campell, Fortunat Sprecher von Bernegg, Fortunat von Juvalta).

Pour la littérature en langue allemande, les premiers témoins datent du milieu du Moyen Age: fragments de légendes, extraits de poèmes de Rudolf von Ems, du minnesänger Heinrich von Frauenberg (dans le Codex Manesse) et d'Eberhard von Sax. Aux XVIe et XVIIe s., on trouve des chroniques (Hans Ardüser), de gros ouvrages historiques, quelques poèmes polémiques sans prétention, en partie en dialecte, et des écrits religieux (tels ceux d'Hortensia Gugelberg von Moos, aristocrate et femme de lettres, qui laisse aussi les Conversations-Gespräche de 1696). Au XVIIIe s., Johann Jakob Dusch, descendant de Grisons émigrés en Basse-Saxe, et Heinrich Zschokke, dit le "fils adoptif de la Rhétie", célébrèrent la patrie grisonne en peignant à la manière d'Albert de Haller l'image idéalisée de simples montagnards. Les chants grisons de Martin von Planta mis en musique par le maître d'école et éditeur Konrad Greuter parurent en 1785, le poème Die Bernina de Johann Baptista von Tscharner l'année suivante.

Les textes en ladin (1527) du notable engadinois Johann Travers marquent la naissance de la culture écrite romanche (Littérature romanche). La production ultérieure (qui comprend aussi des grammaires) resta jusque vers le milieu du XVIIIe s. au service des Eglises, donnant surtout à son lectorat populaire des traductions de la Bible pour les protestants, des catéchismes et psautiers pour les deux confessions, des livres de piété pour les catholiques. Des jeux dramatiques pour la Passion ou le carnaval apparurent dans la seconde moitié du XVIIe s., des poèmes politiques (Georg Anton Vieli) et des pièces de théâtre (Peter Anton de Latour) au XVIIIes.

Les vallées italophones n'ont pas de tradition littéraire propre avant 1800 et s'intègrent à la culture italienne. Martino Bovollino, de Mesocco, imite Dante et Pétrarque dans ses huit sonnets parus en 1519. Auteur prolixe (traités d'histoire et de philosophie, 700 sonnets publiés en 1648), Paganino Gaudenzi, de Poschiavo, qui vécut et travailla surtout en Italie, subit l'influence de ses contemporains, Galilée et le poète napolitain Giambattista Marino. On retrouve dans l'Oratione de l'architecte Gabriele de Gabrieli, de Roveredo, et dans les vers italiens de Francesco Rodolfo Mengotti (décès apr. 1786), de Poschiavo, l'esprit de l'académie romaine de l'Arcadie et des Lumières italiennes.

Auteur(e): Adolf Collenberg, Ulrich Pfister / PM

3.8.2 - Architecture, sculpture, peinture

Dans le domaine de l'architecture et des beaux-arts comme dans tant d'autres, les G. sont en relation avec les espaces culturels voisins, au nord et au sud des Alpes, qui exercent tour à tour leur influence, au gré des constellations économico-politiques et des courants nouveaux. Ceux-ci atteignent souvent avec retard les régions alpestres, qui cependant doivent aussi à leur situation périphérique la conservation d'un patrimoine culturel fort riche.

On possède encore des peintures murales du XIVe s., dont des fresques de l'école de Giotto et seize panneaux provenant de l'atelier du Maître de Waltensburg (école de l'Allemagne du Sud). Des statues de la même époque affichent l'élégance raffinée des artistes du lac de Constance. Les paroisses récemment fondées firent construire de nombreuses églises entre le milieu du XVe s. et la Réforme, en général sous la direction d'architectes germanophones et commandèrent en Allemagne du Sud des retables de style gothique tardif. La Renaissance se manifesta dans la peinture murale à la fin du XVe s. déjà et marqua durablement le décor intérieur profane, mais sans faire oublier les formes gothiques, encore très présentes jusqu'au XVIIe s. La Réforme catholique déclencha une nouvelle série de constructions sacrées, où se lit l'influence d'architectes et stucateurs méridionaux. Des maçons grisons, en particulier des maîtres du Mesocco, marquèrent l'évolution du style baroque en Allemagne du Sud, en Autriche et en Suisse orientale. Si la tradition alpine, d'origine valaisanne (école de Johann Ritz) dominait dans le domaine de la sculpture sur bois, des maîtres lombards et tessinois régnaient dans celui de la peinture.

Les habitations se construisaient, selon la région, soit en bois (maisons des Walser par exemple), soit en pierre. Jusqu'au Moyen Age, on privilégiait la séparation des fonctions (chambres, grenier, étable dans des bâtiments distincts). Toutefois, en Engadine et dans les vallées centrales, on mettait sous un même toit logis, fenil et étable. La technique du sgraffito, qui atteignit son apogée dans la seconde moitié du XVIIe s., sert à décorer les maisons engadinoises (dont la forme typique, à double porte, se fixa peu après 1500) et celles des vallées méridionales voisines.

Auteur(e): Marc Antoni Nay / PM

4 - Le canton aux XIXe et XXe siècles

4.1 - Histoire politique

4.1.1 - De la souveraineté communale à l'Etat cantonal

La perte des possessions italiennes en 1797 plongea les III Ligues dans une grave crise. Deux camps s'opposaient en politique intérieure: d'un côté les patriotes des années 1790, qui approuvaient en général le rattachement à la République helvétique, de l'autre le parti "impérial" des aristocrates emmenés par Ulysses Salis-Marschlins, qui préconisait un rapprochement avec l'Autriche. En juillet 1798, les juridictions refusèrent clairement une adhésion à la République helvétique; mais cette décision resta sans effet, parce que, occupés deux fois par les Français et deux fois par les Autrichiens entre 1798 et 1800, les G. servirent de champ de bataille entre la France et la coalition. A chaque fois, les puissances occupantes prirent des otages et installèrent un gouvernement provisoire auquel elles dictaient leur volonté. Le traité sur l'incorporation des G. à la République helvétique sous le nom de canton de Rhétie fut signé le 21 avril 1799, pendant la première occupation française. Durant la seconde, il fut peu à peu appliqué et l'on commença à mettre en place une administration centralisée comme dans les autres cantons. Mais dès 1801, un nombre croissant de communes refusèrent ce régime, ce qui amena le gouvernement helvétique à ordonner une nouvelle occupation. Les troupes françaises s'étant retirées à la fin de l'été 1802, un mouvement restaurateur se développa. L'acte de Médiation de 1803, d'esprit fédéraliste, fit des G. un canton de la Confédération et y ramena la paix. Après l'échec du putsch des aristocrates et autres réactionnaires en janvier 1814, et vu les déclarations des Alliés, les partisans de l'ancienne République des III Ligues finirent par accepter la nouvelle situation. Le congrès de Vienne confirma la perte de la Valteline en 1815.

Jusqu'au milieu du XIXe s., les G. connurent une période de stabilité. La Constitution de 1814/1820 réduisit à l'impuissance les institutions de l'Etat (gouvernement, législatif) en laissant aux juridictions le contrôle sur la législation. Le peuple s'intéressait aux affaires locales et ne s'occupait guère de la politique cantonale ou fédérale. Dans la première moitié des années 1830, on vit apparaître les premiers libéraux, qui voulaient donner au canton davantage de responsabilités en limitant quelque peu l'autonomie communale; on peut donc les qualifier d'étatistes, tandis que les communalistes souhaitaient donner le moins possible de compétences au canton, notamment pour des raisons confessionnelles. Les positions n'étaient cependant pas tranchées au point de conduire à la formation de partis. Les alliances se modifiaient au gré des objets à traiter. Dans les élections, les réformistes modérés obtenaient en général l'avantage; ils menèrent à bien la réforme judiciaire de 1851 et la révision constitutionnelle de 1854. A cette époque, la volonté d'innover ne se rencontrait pas seulement chez les radicaux et les protestants; elle était aussi le fait d'aristocrates et d'ecclésiastiques des deux confessions.

Les luttes constitutionnelles provoquèrent vers 1870 une vague d'agitation et une polarisation entre adversaires et partisans de la révision (dits "anti" et "revi"). Le Bündner Tagblatt abandonna sa ligne radicale modérée et passa avec Hermann Sprecher et Placidus Plattner dans le camp des "anti", fédéralistes et conservateurs. Florian Gengel, rédacteur du Freie Rätier, et Anton Versell firent contre-poids en fondant une Association radicale à Coire, tandis que Carl Hilty créait l'association populaire grisonne. Les antinomies apparues lors des campagnes fédérales de 1872 et 1874 s'estompèrent rapidement. Les conservateurs et fédéralistes dominèrent à tous les niveaux dans les élections et votations, surtout après l'extension des droits populaires introduite par la Constitution cantonale de 1880. L'Alliance fédéraliste-conservatrice supraconfessionnelle qui se forma en 1881 autour de Hermann Sprecher et de Remigius Peterelli anéantit le libéralisme catholique qui avait régné pendant des décennies sur la Surselva avec la famille Latour, de Brigels. Le Kulturkampf épargna les G., car la confrontation confessionnelle y était désamorcée par l'Alliance conservatrice et ne paraissait pas profitable aux yeux des radicaux. Dans les années 1870 et 1880 les anciens milieux dirigeants cédèrent la place à de nouvelles élites issues de la bourgeoisie et de la paysannerie.

Auteur(e): Adolf Collenberg / PM

4.1.2 - La fondation des partis (1890-1919)

Sous la conduite de Felix Calonder, les radicaux (qui avaient déjà un groupe au Grand Conseil) adoptèrent en janvier 1891 les statuts et le programme donnant naissance à leur parti cantonal, au sein duquel la section de Coire, emmenée par Friedrich Manatschal, joua le rôle de contestataire. La même année, les conservateurs de l'Alliance lancèrent le parti fédéraliste démocratique, dirigé par un comité cantonal indépendant. Les idées risquées de leur chef, Caspar Decurtins, tenté à la fois par l'ultramontanisme et par un rapprochement avec la gauche dans le domaine de la politique sociale, provoquèrent le départ progressif des protestants (qui se rallièrent aux radicaux) et une sécession interne de 1892 à 1898: le "courant nouveau" de Placidus Plattner et Johann Josef Dedual, favorable à un parti catholique indépendant, notamment dans sa politique sociale. La réforme commencée vers 1895 aboutit à la fondation en 1903 du parti conservateur démocrate, en majorité catholique, mais avec une aile protestante influente (famille von Sprecher). Durant cette décennie, le comportement électoral acheva de se moderniser, les anciennes clientèles cédant la place aux partis, tandis que radicaux et conservateurs s'accordaient sur un partage des mandats (jusqu'en 1919).

En 1906, la Société du Grutli et les associations ouvrières fusionnèrent dans le parti socialiste, sous l'égide d'Arthur Gamser. Les adhérents se recrutaient parmi les employés de l'hôtellerie, chez les cheminots et dans la petite bourgeoisie de Coire. Peu industrialisés, les G. n'avait pas de véritable prolétariat. Après 1918, des luttes de tendance affaiblirent le PS. Des querelles personnelles et idéologiques au sein du camp radical amenèrent la sécession de son aile gauche (jeunes radicaux), qui fondèrent en décembre 1919 le parti démocrate, dont l'organe fut la Neue Bündner Zeitung.

L'organisation des partis était encore assez rudimentaire. Pour animer et influencer les débats, on comptait sur la presse et sur les avis dispensés par des hommes de confiance dans les villages, lors de kermesses, de fêtes de chant ou de foires au bétail; mais aussi, du côté catholique, sur les interventions du haut de la chaire, l'Eglise défendant ouvertement des positions politiques jusque dans les années 1960.

Auteur(e): Adolf Collenberg / PM

4.1.3 - Le XXe siècle : le temps des crises

L'introduction de la proportionnelle lors des élections fédérales de 1919 n'eut d'abord guère d'effets aux G.; néanmoins le PS cantonal conquit son premier mandat au Conseil national. Les conservateurs réussirent à motiver leur électorat en entamant dans les années 1920 un combat de principe contre le libéralisme, le centralisme, le socialisme et l'athéisme. Pour faire pièce aux formations de gauche, ils firent alliance avec les radicaux. Ceux-ci lancèrent de violentes campagnes contre le parti démocrate (qui leur reprochait de représenter le grand capital, lui-même se posant à leur gauche en champion des classes moyennes) et contre les socialistes. Touchés par le "scandale des usines électriques" dans la première moitié des années 1920, les radicaux perdirent tout crédit dans les années 1930; leurs électeurs se tournèrent en majorité vers le parti démocrate d'Andreas Gadient, qui recueillit l'héritage radical après 1935. Le PS stagna, en dépit de la popularité de son chef, le conseiller national Gaudenz Canova; son antifascisme strict (six petits groupes fascistes apparurent aux G. avant 1939, tandis que s'agitaient à Davos un important groupe local du parti nazi et plusieurs organisations apparentées) ne lui valut pas de suffrages supplémentaires et sa politique économique était moins appréciée que celle du parti démocrate. Ce dernier combattit les mouvements frontistes au début des années 1930; il réclama des mesures conjoncturelles contre la grande crise, dénonçant la passivité de radicaux complices des capitalistes.

Après le refus de l'initiative de crise le 2 juin 1935, des paysans, des employés et des ouvriers de tous bords, opposés aux extrémistes de gauche comme de droite, se réunirent dans le Mouvement des lignes directrices. Dans les élites bourgeoises, l'Europe nouvelle, le corporatisme et l'autoritarisme eurent certes des sympathisants, mais on ne sait dans quelle proportion. La chute du parti radical, rebaptisé parti radical démocratique en 1934, n'eut pas de contre-coup chez les conservateurs. Néanmoins, des mécontents fondèrent à Coire une section d'obédience chrétienne-sociale, mais les ponts ne seront pas coupés avec le parti conservateur populaire (réorganisé sous ce nom en 1942). Pendant la guerre, le parti démocratique populaire (ainsi qualifié dès 1935) poursuivit sa progression aux dépens des radicaux et des socialistes, dans un climat où les luttes partisanes devinrent de plus en plus haineuses et où éclatèrent des polémiques confessionnelles évoquant un Kulturkampf tardif.

Elections au Conseil national, 1919-2003 (quelques exemples)
 1919193919591967197119791983199119992003
PRD3111111111
PDC2222222111
Démocrates/UDC 322211122
PS1 1  11211
Total6665555555

Sources:Stat. hist.; OFS

Elections au Grand Conseil, 1919-2003 (quelques exemples)
 1919193719471953196319711979198719942003
PRD46291429312928302629
PDC31272928303839383840
Démocrates/UDC 334332363842404133
PS167678910713
PCS11168   3 
Sans Parti13421 1234
Autres9     1 21
Total899998103113113120120120120

Sources:Stat. hist.; OFS; chancellerie d'Etat

Après 1960, la modernisation rapide de toutes les branches économiques apporta une prospérité jusqu'alors inconnue, dont tout le monde profita. L'atmosphère de la guerre froide et l'essor matériel rapprochèrent les diverses tendances du camp bourgeois, conservateurs (parti démocrate-chrétien dès 1970), radicaux et démocrates; ces derniers glissèrent à droite et formèrent en 1971 la section grisonne de l'Union démocratique du centre, nouveau parti national né de la fusion PAB-démocrates. Les grands combats idéologiques firent place à des disputes plus prosaïques et matérialistes sur le partage des richesses. En même temps, les associations culturelles se dépolitisèrent. L'introduction du suffrage féminin ne modifia pas le poids relatif des partis. Depuis la fin des années 1980, le mouvement des femmes s'est affirmé comme force politique et culturelle (assemblée des femmes, listes électorales). De nouveaux partis (écologistes, jeunes) se sont implantés à Coire, mais sans essaimer hors du chef-lieu.

Auteur(e): Adolf Collenberg / PM

4.2 - Histoire constitutionnelle

La République des III Ligues disparue en 1798 se caractérisait par une souveraineté presque complète des juridictions. Toute l'évolution ultérieure tendit à renforcer l'Etat cantonal, afin d'imposer les idéaux de l'Etat de droit et des libertés civiques, pour le bien de tous. Si l'on compte quatre révisions constitutionnelles complètes au XIXe s., il fallut attendre 2004 pour voir entrer en vigueur un nouveau texte.

4.2.1 - De la République helvétique à l'Etat fédéral (1798-1848)

Supprimant les anciennes Ligues et juridictions, le projet de constitution du canton de Rhétie, que la commission des Onze élabora en août 1801 conformément aux principes de la République helvétique, reprenait les onze districts déjà institués par le gouvernement provisoire. Il les soumettait au Conseil de préfecture, présidé par le préfet, et dotait chacun d'eux d'une chambre administrative et d'un tribunal, sous le contrôle d'un sous-préfet. Les anciennes communautés de voisinage devenaient des municipalités, dans lesquelles étaient élus les grands électeurs appelés à désigner les députés au Grand Conseil. Ce dernier nommait le gouvernement cantonal (cinq personnes à plein temps), le tribunal cantonal et les délégués à la Diète fédérale. Approuvé par le Grand Conseil à la fin d'août 1801, ce projet ne fut cependant jamais appliqué dans son ensemble. La chute de la République helvétique marqua aussi la fin du gouvernement préfectoral établi sous la pression des Français.

La Constitution de 1803, partie intégrante de l'acte de Médiation octroyé par Bonaparte, restaura partiellement le régime antérieur. Le découpage en Ligues, juridictions et hautes-juridictions fut rétabli, mais les seigneuries étrangères (Haldenstein, Rhäzüns et Tarasp) et le quartier épiscopal de Coire (le Hof) furent intégrés au canton. Les juridictions retrouvèrent leurs compétences, toutes les lois étant soumises à leur référendum. Certaines nouveautés introduites sous la République helvétique restèrent acquises, comme la liberté du commerce, l'abolition des privilèges de la noblesse, le tribunal cantonal (instance de recours pour les litiges civils d'une certaine valeur) et un gouvernement permanent (le Petit Conseil, composé des présidents des trois Ligues). Le Grand Conseil (soixante-trois membres) préfigurait un parlement moderne; comme il ne siégeait qu'une fois par an, on institua bientôt une commission d'Etat, chargée de préparer les débats du législatif et de conseiller le gouvernement. Contrairement aux autorités de l'ancienne République, Grand et Petit Conseils pouvaient agir même en l'absence d'instructions des juridictions. Les historiens considèrent la Constitution de 1803 comme l'acte de fondation des G. modernes, puisqu'elle créa un régime où, malgré les faibles pouvoirs laissés au gouvernement, la confédération d'Etats commençait à devenir un Etat fédéral.

En 1814, les G. adoptèrent le Pacte fédéral sous la pression des Alliés. La nouvelle Constitution cantonale, élaborée pour l'essentiel en 1814, mais entrée en vigueur en 1820 seulement, reprenait en grande partie le texte de 1803. Elle ne pouvait être modifiée sans l'accord de deux tiers des juridictions; elle garantissait la liberté d'établissement pour les ressortissants grisons et disposait que toutes les autorités cantonales se composeraient de deux tiers de protestants et d'un tiers de catholiques.

Les idées de la Régénération eurent peu d'écho populaire. Les politiciens qui souhaitaient réformer le Pacte fédéral ne furent pas suivis. De même échouèrent les partisans de changements dans l'organisation judiciaire et gouvernementale, quand ils proposèrent dans cette perspective, en 1834 et 1835, d'abaisser la majorité prescrite en cas de révision constitutionnelle.

Auteur(e): Max Hilfiker, Philipp von Cranach / PM

4.2.2 - De 1848 à nos jours

Les structures fédéralistes du canton et une partie de sa législation étaient incompatibles avec la Constitution fédérale de 1848, laquelle avait été acceptée, aux G., dans la majorité des juridictions. Il fallait donc réviser la Constitution cantonale de 1814/1820; après plusieurs échecs (dont un devant l'Assemblée fédérale, qui refusa sa garantie), un nouveau texte, soumis à votation dans les cercles électoraux, fut adopté le 30 novembre 1853. Entré en vigueur le 1er février 1854, il entérinait la suppression des Ligues et des juridictions (déjà intervenue en 1851) et le nouveau découpage en quatorze districts, trente-neuf cercles et 227 communes, qui avaient le droit de gérer elles-mêmes leurs affaires. Le souverain, appelé à se prononcer sur les lois et révisions constitutionnelles soumises au référendum obligatoire, était désormais le peuple. Les citoyens suisses établis avaient le droit de vote en matière cantonale, dans leur commune de domicile. Pour le reste, on renonça à dresser une liste des tâches de l'Etat et à définir les compétences du canton et des communes. Les pouvoirs du gouvernement cantonal ne furent pas renforcés; organe de surveillance et de recours, il comprenait comme auparavant trois membres nommés pour une année. Le Grand Conseil se composait de soixante-six députés élus dans les cercles au système majoritaire. En matière communale, seuls les bourgeois du lieu avaient le droit de vote. Sur le plan judiciaire, les tribunaux de cercle connaissaient surtout les affaires pénales et ceux de district les causes civiles; le tribunal cantonal servait d'instance de recours.

Dans les décennies suivantes, renforcer le gouvernement fut l'objectif des radicaux, développer les droits populaires celui des milieux de gauche, tandis que les conservateurs s'attaquaient aux dispositions de 1814/1820 qui donnaient au Grand Conseil le droit de promulguer des ordonnances administratives (Landespolizeirecht). Mais tous ces efforts restèrent longtemps vains. C'est seulement en 1874, après la révision de la Constitution fédérale, que la loi sur le droit d'établissement entraîna enfin l'institution de la commune politique réunissant tous les citoyens établis, qu'ils fussent ou non bourgeois du lieu, ce qui désamorça les vieux conflits entre ces deux catégories. La Constitution cantonale de 1880 élargit le référendum législatif, introduisit le référendum financier et l'initiative législative (mais les 5000 signatures nécessaires étaient à l'époque difficiles à réunir), abolit le Landespolizeirecht, confia au peuple l'élection des conseillers aux Etats et reconnut les trois langues du canton. Depuis la révision de 1892, l'exécutif (Petit Conseil jusqu'en 1971, puis Conseil d'Etat) compta cinq membres, élus par le peuple pour trois ans, et fonctionna selon le système des départements; la commission d'Etat devint ainsi superflue. En outre, le nombre des signatures nécessaires pour faire aboutir un référendum législatif fut ramené à 3000.

La Constitution de 1892 s'avéra durable, puisqu'elle ne subit au XXe s., en dehors d'une trentaine d'amendements, aucune révision complète. Une procédure civile plus simple fut admise en 1907, un tribunal administratif en 1967; l'organisation judiciaire fut réformée en 1978 et en 2000 (réduction du nombre des tribunaux de district de quatorze à onze et extension de leurs compétences aux affaires pénales). Le suffrage féminin existe depuis 1972 au niveau du canton et des cercles; son institution fut rendue obligatoire en matière communale en 1983. En dépit de plusieurs tentatives (1937, 1942, 1949, 1960, 1982, 1996 et 2003), le système proportionnel ne put s'imposer pour les élections au Grand Conseil; de ce fait, les partis minoritaires (surtout le PS) y ont toujours été sous-représentés.

Une révision constitutionnelle complète intervint en 2003. Entré en vigueur en janvier 2004, le nouveau texte contient peu d'innovations substantielles. Il autorise les communes à accorder le droit de vote et d'éligibilité aux étrangers en matière communale, il établit une cour constitutionnelle cantonale et rend facultatif le référendum législatif; il reconnaît en outre clairement le trilinguisme du canton.

Auteur(e): Max Hilfiker, Philipp von Cranach / PM

4.3 - Les tâches de l'Etat et l'administration cantonale

Au XIXe s., l'Etat cantonal eut surtout à s'occuper des affaires militaires, des transports, de la justice et des écoles. Au XXe s., ses activités s'étendirent dans de nombreux domaines (politique économique, affaires sociales, aménagement du territoire, protection de l'environnement). La croissance de l'appareil de l'Etat (107 fonctionnaires en 1861, environ 3000 employés en 2004) traduit certes l'extension de ses tâches mais aussi l'augmentation de ses capacités financières.

4.3.1 - Les débuts (1800-1848)

Malgré l'extrême faiblesse de ses ressources et l'opposition des juridictions, l'Etat s'intéressa après 1803 à de nouvelles tâches (instruction publique, justice et police, affaires militaires), pour lesquelles on forma des commissions dont les sièges (comme ceux du Petit Conseil) revinrent pour la plupart à des membres des anciennes familles dirigeantes.

Dans le domaine judiciaire, on comptait cent tribunaux civils et soixante pénaux, chacun avec ses statuts et sa procédure; la création d'une cour d'appel cantonale pour les causes civiles et celle d'un tribunal criminel cantonal pour les étrangers furent les premières tentatives de clarification. L'organisation de la milice (les 2000 à 3000 hommes du contingent grison de l'armée fédérale) selon l'ordonnance de 1809 et la Constitution de 1814/1820 s'avérèrent irréalisables. Une instruction qui n'existait que sur le papier, l'insuffisance de l'équipement en armes et en uniformes (à la charge du canton depuis 1827) et la possibilité offerte aux hommes astreints au service de se faire remplacer faisaient de l'armée cantonale une farce; la Confédération intervint en 1838 et imposa sa tutelle. L'aménagement des voies de transit en routes carrossables fut le grand chantier de la première moitié du XIXe s. Après des négociations ardues, l'Autriche et la Sardaigne apportèrent une aide financière à la construction de la "route inférieure" (San Bernardino et Splügen, 1818-1823) et de la "route supérieure (Julier et Maloja, 1820-1840). Le trafic de transit atteignit son plus haut tonnage en 1856. Le développement et l'entretien du réseau routier absorbaient deux tiers des revenus du canton. La commission sanitaire élabora en 1808 une loi sur la médecine; elle encouragea la vaccination antivariolique et la formation des sages-femmes.

Les dépenses étaient couvertes par les droits de douane, par les taxes frappant les denrées de luxe et par la régale du sel. Le canton frappa monnaie de 1807 à 1842. Il reprit les postes (le premier office cantonal ouvrit en 1813), entièrement soumises au contrôle d'une commission spéciale dès 1817. Dans les affaires ecclésiastiques, le Grand Conseil évangélique fut rétabli en 1803. Le conseil synodal de l'Eglise cantonale protestante fut créé en 1807. Le Corpus catholicum subit à plusieurs reprises les tiraillements entre l'Eglise et le gouvernement cantonal. Ce dernier entra en conflit en 1823 avec le nouveau diocèse de Coire-Saint-Gall et il le plaça sous administration laïque en 1824, en se référant aux articles d'Ilanz de 1526.

Auteur(e): Max Hilfiker / PM

4.3.2 - Dans le cadre du nouvel Etat fédéral (1848-1914)

La fondation de l'Etat fédéral entraîna de profonds changements. Le canton perdit ses principales sources de revenus (douanes et postes) au moment même où il devait assumer de nouvelles charges militaires. Une large part de sa population souffrait de pauvreté, comme le montre l'augmentation du nombre des émigrants (jusqu'à 500 personnes par an). Exigé par la Confédération, l'octroi du droit de cité à quelques 7000 heimatlos (vers 1850) accrut les difficultés des communes, pour qui l'assistance représentait une grosse charge financière. Dans ces conditions, le gouvernement se vit obligé de lever pour la première fois un impôt direct cantonal. Dans le budget de 1856, les routes restaient le plus gros poste (40% des dépenses prévues). Avec l'aide de la Confédération, on construisit des routes de raccordement dans toutes les vallées, mais de nombreux villages, situés à l'écart des axes de transit ou du trafic touristique, n'eurent pas d'accès carrossable avant le XXe s. L'ouverture des transversales ferroviaires alpines du Brenner (1867), du Mont-Cenis (1871) et du Gothard (1882) entraîna le déclin des cols grisons. Des muletiers et des postillons se retrouvèrent au chômage, des maréchaux-ferrants, des aubergistes, des selliers, des charrons virent fondre leur chiffre d'affaires, ce qui plongea dans une crise économique les régions qui ne purent compenser ces pertes grâce au tourisme (Schams, Rheinwald). Faute de moyens, le gouvernement cantonal ne put guère lutter pour le chemin de fer des Alpes grisonnes, projet abandonné en raison des intrigues politiques et des pressions de ses concurrents; mais il reprit en 1897 le capital de la ligne à voie étroite Landquart-Davos, ouverte sur initiative privée en 1889, et développa en un temps record, avec l'aide de la Confédération, le réseau des Chemins de fer rhétiques, l'un des plus gros employeurs du canton en 1914.

En s'appuyant sur la Constitution fédérale de 1848, on entreprit enfin d'unifier le droit; un Code pénal, un Code civil et les codes de procédure correspondants entrèrent en vigueur entre 1851 et 1861. Le gouvernement fonda la Banque cantonale en 1870, pour soutenir l'économie. Une commission instituée en 1845 dut veiller à l'exploitation durable des forêts de montagne. Un établissement cantonal d'assurance incendie ne fut créé qu'en 1907 (il couvre aussi depuis 1932 les dommages dus aux forces de la nature), malgré la fréquence des sinistres tout au long du XIXe s. Plusieurs hôpitaux régionaux virent le jour peu après 1850, généralement financés par des fonds privés, plusieurs autres dans l'entre-deux-guerres. Une donation permit d'ouvrir en 1892 l'asile psychiatrique de Waldhaus à Coire.

Auteur(e): Max Hilfiker / PM

4.3.3 - Le XXe siècle

Pendant la Première Guerre mondiale, les autorités durent se concentrer sur l'aide d'urgence, car le conflit prit la société civile complètement au dépourvu. L'assistance publique dut soutenir des familles privées de revenus du fait de l'absence des hommes mobilisés; il fallut prendre des mesures pour assurer l'approvisionnement et lutter contre la hausse des prix. Pendant la grève générale de novembre 1918, suivie surtout par les cheminots, Coire connut une situation tendue, mais la retenue des militaires permit d'éviter des heurts violents. Néanmoins, le gouvernement fit emprisonner quelque temps Christian Hitz, meneur de la grève. L'épidémie de grippe espagnole d'automne 1918-printemps 1919 fit environ 870 morts dans le canton.

Face à la forte chute du trafic des voyageurs et des marchandises pendant la Première Guerre mondiale, les compagnies ferroviaires durent licencier et demander des aides financières. Celles qui étaient encore indépendantes fusionnèrent avec les Chemins de fer rhétiques pendant la Deuxième Guerre mondiale. L'électrification s'accéléra en 1914-1918, ce qui aviva la question de l'exploitation de l'énergie hydraulique. Le manque d'expérience des dirigeants des Forces motrices grisonnes, récemment fondées, amena une catastrophe financières en 1923; les ressources hydroélectriques furent vendues à bas prix à des groupes étrangers au canton. C'est seulement après la Deuxième Guerre mondiale que les G. réussirent à reprendre le contrôle en la matière, en faisant valoir leur droit de participation.

L'ouverture aux automobiles n'alla pas sans difficultés. Entre l'interdiction totale prononcée en 1900 et l'autorisation partielle de 1925, le peuple fut appelé dix fois aux urnes. Depuis 1957, chaque commune ou fraction de commune peut exiger d'être raccordée au réseau routier si elle a au moins trente-cinq habitants (trente depuis 1986). Le programme de routes alpestres de la Confédération a permis les adaptations nécessaires (tunnel du San Bernardino en 1967, aménagement de l'autoroute A13).

Coire possède un centre hospitalier réunissant l'hôpital cantonal et régional rhétique (1941), celui de la Croix (1853) et la maternité Fontana (1917). Le développement des infrastructures dans le domaine de la santé cause des difficultés financières depuis les années 1980. Canton conservateur, les G. ont eu longtemps un intérêt limité pour les affaires sociales. Jusqu'à la fin du XIXe s., ce domaine se résumait à la gestion de la caisse des pauvres fondée en 1849. En 1920, on adopta une loi sur l'assistance publique et l'on créa un bureau d'aide aux alcooliques. Une ordonnance du Grand Conseil (1943) permit enfin d'organiser un office cantonal de l'assistance, avec des antennes dans les districts. L'Etat social se mit en place pendant et après la période de haute conjoncture de l'après-guerre. Dans le domaine culturel, le canton a repris dans la seconde moitié du XXe s. certaines institutions existantes (contributions fixes au théâtre municipal de Coire depuis 1963, confirmées en 1976); il décerne aussi des prix à titre de récompense ou d'incitation. Une loi cantonale sur l'encouragement à la culture a été adoptée en 1965 et révisée en 1997.

Auteur(e): Max Hilfiker / PM

4.4 - L'instruction publique

Si l'Etat se soucia dès la première moitié du XIXe s. d'organiser l'école primaire, de développer les écoles secondaires et d'améliorer la formation des instituteurs, c'est seulement dans la seconde moitié qu'il put imposer l'école obligatoire, qu'il s'impliqua véritablement comme autorité de surveillance et développa son engagement financier.

Au cours du XIXe s., le canton réglementa l'école primaire (filières, manuels dans les trois langues) et professionnalisa la formation des enseignants. Le conseil de l'éducation, créé en 1838, élabora l'ordonnance de 1846 et la loi de 1853. L'enseignement privé, prépondérant au XVIIIe s., céda la place à l'école publique, placée sous l'autorité du canton, mais aussi des communes qui confirmèrent ainsi leur poids. L'orientation confessionnelle et la question des langues firent l'objet de débats. L'école primaire grisonne s'est toujours caractérisée par une décentralisation poussée, qui implique une forte proportion de classes à plusieurs niveaux. Pour les degrés supérieurs, appelés école réale, puis école secondaire, un premier règlement cantonal fut édicté en 1907 et un plan d'études en 1929, mais l'unification n'intervint que dans les années 1940. L'école grisonne de jeunes filles (1895-2002) enseignait les travaux féminins et l'économie ménagère; dès 1947 elle formait aussi des institutrices enfantines. L'école d'agriculture du Plantahof à Landquart (auj. centre de formation et de conseil agricoles) ouvrit ses portes en 1895, le centre intercantonal de formation pour forestiers à Maienfeld en 1967.

Deux écoles cantonales, une protestante et une catholique, virent le jour en 1804 et servirent aussi d'écoles normales dès 1820 et 1832; elles furent réunies en 1850 en un établissement paritaire à Coire. La différenciation des filières (gymnase, technicum, école de commerce, école normale) était achevée à la fin du XIXe s. La part des jeunes filles s'y est accrue au cours du XXe s. (16,5% des élèves en 1943, 59% en 2004).

Les G. se distinguent par leurs nombreuses écoles secondaires supérieures privées. Le gymnase protestant de Schiers (Evangelische Mittelschule), fondé en 1837, eut aussi une école normale jusqu'en 2003. Celui de l'abbaye de Disentis date de 1880. Ceux de Davos (1878-1945, réouvert en 1946) et d'Engadine (à Zuoz dès 1904, à Ftan dès 1913), recevant surtout des internes, filles et garçons, Suisses et étrangers, sont nés dans le sillage du tourisme. Des écoles secondaires inférieures existent ou ont existé dans diverses localités. Depuis 1963, le canton contribue aux frais d'écolage des élèves grisons qui fréquentent un gymnase privé dans leur région de domicile, ce qui est une forme de décentralisation. Il a élargi dès les années 1980 son offre en hautes écoles spécialisées (haute école de technique et de gestion, académie de l'Engadine), tandis qu'apparaissaient de nombreuses institutions pour la formation des adultes. Le grand séminaire établi à Coire en 1807 a donné naissance en 1974 à la haute école de théologie. La haute école pédagogique grisonne assure depuis 2003 la formation du corps enseignant des classes enfantines et primaires.

Auteur(e): Georg Jäger / PM

5 - Société, économie et culture aux XIXe et XXe siècles

5.1 - Population et peuplement

5.1.1 - Du milieu du XIXe siècle à la Deuxième Guerre mondiale

Entre 1850 et 1888, la population des G. passa de 89 895 habitants à 94 810, soit un accroissement annuel de 1,5o/oo, taux peut-être un peu plus bas que durant la première moitié du siècle. La lenteur du recul du taux de natalité (de 30 à 25o/oo) et une mortalité inférieure à la moyenne suisse expliquent l'important excédent naturel. Jusqu'au XXe s., les G. formaient une société agraire, qui se caractérise par un approvisionnement basé sur l'autarcie, par un droit successoral fondé sur le partage égalitaire (avec des variantes régionales), par le mariage tardif et l'endogamie. L'émigration servait de soupape démographique, par exemple dans le cadre du service étranger (jusqu'à la fin des guerres de l'unification italienne en 1859), sous la forme de la Schwabengängerei (entre 1817 et 1850, plus de 700 enfants et jeunes gens allaient chaque année travailler dans le sud de l'Allemagne) ou d'activités artisanales à l'étranger. En général, les émigrants pensaient revenir au pays; mais à l'époque de la Révolution française, lors des disettes de 1816-1817 et 1848-1850, de nombreux Grisons quittèrent définitivement leur patrie. Après 1850 et surtout dans les années 1880, ils s'établirent de préférence aux Etats-Unis, en Russie, en Amérique du Sud ou en Australie.

Evolution démographique 1850-2000
AnnéeHabitantsEtrangersProtestantsCatholiquesStructure par âge (60 ans et plus)PériodeAccroisse-mentaExcédent naturelaSolde migratoirea
185089 8952,4%57,7%42,3% 1850-18600,8o/oo-0,1o/oo0,9o/oo
186090 7133,2%57,3%42,7%9,2%1860-18701,4o/oo-0,2o/oo1,6o/oo
187092 103b4,1%56,5%43,4%10,4%1870-18803,4o/oo4,6o/oo-1,2o/oo
188093 864b6,7%56,0%43,9%11,2%1880-18881,3o/oo3,6o/oo-2,3o/oo
188894 8108,0%54,8%45,1%11,8%1888-19008,2o/oo4,3o/oo3,9o/oo
1900104 52014,3%52,8%47,0%11,1%1900-191011,4o/oo7,2o/oo4,2o/oo
1910117 06917,2%51,0%48,6%10,1%1910-19202,4o/oo6,8o/oo-4,4o/oo
1920119 85412,4%51,9%47,4%10,1%1920-19305,3o/oo7,0o/oo-1,7o/oo
1930126 34012,3%51,3%47,8%10,9%1930-19411,4o/oo5,9o/oo-4,5o/oo
1941128 2477,4%51,6%47,8%13,2%1941-19507,4o/oo10,0o/oo-2,6o/oo
1950137 1008,1%50,7%48,4%14,1%1950-19607,3o/oo8,3o/oo-1,0o/oo
1960147 45811,6%48,0%51,2%14,8%1960-19709,5o/oo9,2o/oo0,3o/oo
1970162 08614,9%45,9%52,9%16,1%1970-19801,6o/oo4,6o/oo-3,0o/oo
1980164 64112,1%45,2%51,0%18,2%1980-19905,5o/oo4,1o/oo1,4o/oo
1990173 89013,3%43,9%49,5%19,3%1990-20005,9o/oo3,0o/oo2,9o/oo
2000187 05815,1%40,8%46,6%20,5%    

a Taux moyen annuel

b Population "présente"

Sources:Stat. hist.; recensements fédéraux; OFS

La lutte contre le paupérisme et l'intégration des gens sans droit de bourgeoisie (étrangers établis, clans nomades, vagabonds) causèrent aux autorités les plus grandes difficultés encore après 1850. La définition d'un droit de cité suisse en 1848 et l'obligation faite aux communes d'accorder la bourgeoisie aux étrangers et aux vagabonds qui se trouvaient sur leur territoire étaient des solutions simples mais injustes, car elles favorisaient les communes, souvent parmi les plus riches, qui avaient pris des mesures pour chasser les pauvres. Privés de leurs fonctions économiques par les changements structurels en cours, les nomades tombaient de plus en plus dans la misère, ce qui chargeait de manière excessive les communes dont ils devenaient bourgeois.

Le long des routes de transit, le transport des marchandises fut la principale source de revenus, après l'agriculture, jusqu'au milieu du XIXe s. La diminution du trafic à la suite de l'ouverture des voies ferrées à travers les Alpes, la fin du service étranger et les mutations que subit l'agriculture (69% de la population active en 1860, 46% en 1910) déclenchèrent une vague d'émigration, d'abord dans le centre des G., puis dans toutes les zones écartées, vers les destinations traditionnelles en Europe et outre-mer, toutefois concurrencées de plus en plus par le Plateau suisse.

Entre 1900 et 1910, la population passa de 104520 habitants à 117 069, soit un accroissement annuel de 11,4o/oo, dû pour une part aux excédents naturels (7,2o/oo par an en 1901-1910: un meilleur accès aux soins médicaux fit baisser rapidement la mortalité des enfants et des adultes après 1895) et pour une autre part à l'immigration, notamment d'ouvriers engagés pour construire les infrastructures des stations touristiques, les routes et les chemins de fer. Les courants migratoires vers le canton ou à l'intérieur du canton modifièrent temporairement la physionomie de régions entières. Coire, chef-lieu qui ne réussit guère à s'industrialiser, mais s'affirma comme centre administratif, connut une croissance rapide et durable (6183 hab. en 1850, 11 532 en 1900), de même que des centres régionaux comme Davos (1680 hab. en 1850, 8089 en 1900). La part des Confédérés et des étrangers dans la population résidente s'accrut continuellement, pour atteindre 17% dans le canton en 1910 (32-35% dans les districts d'Oberlandquart et de la Maloja). La même année, le secteur secondaire offrait 26% des emplois, le tertiaire 27% (contre 9,5% en 1860). Cependant, les régions écartées ne bénéficièrent ni de l'immigration, ni d'un meilleur accès aux soins médicaux.

La Première Guerre mondiale marqua le début d'une phase de ralentissement qui, brièvement interrompue dans les années 1920, dura jusqu'en 1941. On continua d'enregistrer un excédent naturel, mais le bilan migratoire devint négatif. Cependant, les schémas traditionnels s'affaiblirent, même dans les régions écartées. On se maria plus précocement, parce que la possibilité de trouver un emploi en dehors de l'agriculture permettait de fonder une famille sans devoir attendre l'occasion de reprendre un domaine. L'âge au mariage et le rythme des grossesses se rapprocha de la moyenne suisse. La grande crise et l'éclatement de la Deuxième Guerre mondiale firent chuter le taux de nuptialité, qui ne remonta qu'après 1941. La proportion des mariages aboutissant à un divorce fit plus que doubler entre 1870 et 1950. La Première Guerre mondiale et une politique d'accueil plus restrictive, puis la grande crise des années 1930 entraînèrent une diminution de la population étrangère, en particulier des travailleurs saisonniers. L'exode rural que l'on peut observer dans les années 1920 se ralentit pendant la grande crise; dans quelques districts, on assista même au retour d'émigrés abandonnant le Plateau suisse.

Auteur(e): Peter Bollier / PM

5.1.2 - Après la Deuxième Guerre mondiale

Entre 1941 et 2000, la population augmenta de 46% pour atteindre 187 058 habitants. Dans une première phase (jusqu'en 1970), l'accroissement annuel fut de 7,2o/oo. Dans tous les districts, la natalité monta rapidement tandis que la mortalité baissait lentement, d'où une hausse des excédents naturels. L'espérance de vie passa de 67,7 ans pour les hommes et de 72,6 ans pour les femmes en 1950 à 76,6 et 82,4 ans en 1999. Le bilan migratoire resta d'abord négatif, l'afflux des étrangers (dont la part s'accrut de 8,1% en 1950 à 14,9% en 1970 et 15,2% en 2001) étant contrebalancé par les départs encore plus nombreux de ressortissants grisons. Comme au XIXe s., beaucoup d'émigrés regagnaient leur village à l'âge de la retraite. Entre 1970 et 1980, l'essor démographique ralentit passagèrement. Les nouvelles idées sur le mariage, la famille, la sexualité et le rôle des sexes se traduisirent après le milieu des années 1960 par une baisse de la natalité, liée à l'introduction de la pilule. Cette évolution ne se produisit pas au même moment dans toutes les parties du canton: elle toucha d'abord les centres urbains et les communes sises sur les axes de transit; le décalage a peut-être aussi des raisons confessionnelles. L'accélération du taux de croissance observée dans les deux dernières décennies du XXe s. (5,7o/oo par an) est due à un bilan migratoire positif, pour la première fois depuis 1910. Les taux démographiques grisons se sont lentement rapprochés des moyennes suisses après 1950; pourtant, les régions écartées ont subi des pertes parfois importantes. La part de la paysannerie est passée de 38,4% en 1941 à 5,7% en 2000. Les territoires d'altitude se sont dépeuplés, nombre de villages de montagne ont été désertés. L'abandon des hautes terres et la concentration de l'habitat dans le fond des vallées est une constante de l'histoire démographique grisonne, depuis la fin du Moyen Age.

Auteur(e): Peter Bollier / PM

5.2 - Histoire économique

L'un des éléments les plus frappants dans l'histoire économique contemporaine des G. est qu'à la prédominance du secteur primaire succéda directement celle du tertiaire. Le tourisme, qui avait pris la place des transports, devint à la fin du XIXe s. le moteur de l'économie cantonale. Le secteur secondaire resta relativement faible. Certes il progressa entre 1941 (24% des emplois) et 1960 (38%), mais se replia ensuite rapidement (27% en 1990) et l'essor du tourisme amena après 1960 la prépondérance du secteur tertiaire (71% des emplois en 2000).

Cette évolution ne profita pas également à toutes les régions. Le dynamisme des stations touristiques et des centres voués aux services (Coire) contrasta longtemps avec la faiblesse des zones agricoles victimes de l'exode rural. Grâce au tourisme et à l'énergie hydroélectrique, la capacité financière du canton s'améliora lentement après 1945, pour s'inscrire dans la moyenne suisse.

Structure de l'emploia
AnnéeSecteur primaireSecteur secondaireSecteur tertiairebTotal
186024 69362,2%7 75119,5%7 24118,3%39 685
1870c29 24169,2%8 31319,7%4 72111,1%42 275
1880c28 37263,6%9 73121,8%6 51314,6%44 616
188825 45857,0%8 70019,5%10 48523,5%44 643
190026 17650,6%13 42225,9%12 15023,5%51 748
191027 70644,5%15 80325,4%18 77930,1%62 288
192028 36647,4%13 40322,4%18 12230,2%59 891
193020 99335,4%15 50026,1%22 88638,5%59 379
194121 63838,4%14 38125,5%20 28936,1%56 308
195016 98129,4%17 63130,6%23 05540,0%57 667
196013 08820,2%25 74239,8%25 82740,0%64 657
197010 72814,1%27 97336,7%37 44149,2%76 142
19808 14710,2%24 89931,4%46 35558,4%79 401
19905 2676,0%23 15826,3%59 75667,7%88 181
2000d4 8044,8%19 47019,6%74 96975,6%99 243

a Sans la population occupée à temps partiel jusqu'en 1960

b Total de la dernière colonne moins les secteurs primaire et secondaire, y compris "inconnu"

c Population "présente"

d L'importance des "sans indication" (15 082) en 2000 rend difficile la comparaison avec les recensements précédents. Le texte ne tient pas compte des catégories "inconnu" et "sans indication" dans le calcul des pourcentages.

Sources:Stat. hist.; recensements fédéraux

5.2.1 - Agriculture et forêts

L'agriculture et l'exploitation des forêts furent jusqu'en 1920 les branches dominantes quant au nombre d'emplois. Le tourisme apportait des revenus accessoires. Au début du XXe s., le cheval tendit à remplacer le bœuf comme animal de trait; la motorisation et la mécanisation intervinrent après 1945. En raison de la concurrence des grains importés, les surfaces consacrées à la céréaliculture (seigle, orge) diminuèrent dès le milieu du XIXe s. Certaines régions pratiquaient des cultures alternatives: la vigne (région de Coire, Mesocco, val Poschiavo), les arbres fruitiers (région de Coire, Domleschg, bas du Prättigau), les châtaignes (Mesocco, val Bregaglia, val Poschiavo). Les cultures fourragères se concentrèrent au XXe s. sur les bonnes terres (à basse altitude), une fumure abondante remplaçant souvent l'irrigation.

L'élevage prédominait depuis toujours au nord des Alpes et en altitude; au XIXe s., il refoula peu à peu la céréaliculture dans les autres régions, à cause de la situation du marché. L'effectif des ovins et caprins recula. Pour les bovins, on se spécialisa dans l'élevage de jeunes bêtes; aux environs de Coire et des stations touristiques, la production laitière resta néanmoins élevée, afin de répondre à la demande. Les alpages au-dessus de la limite de la forêt, soumis à une exploitation extensive, permettaient de produire du fromage maigre destiné à la consommation directe et un peu de fromage gras et de beurre, pour la vente. Des fromageries de plaine apparurent vers 1850. A la même époque, pour éviter des épizooties, on ferma les frontières aux troupeaux de moutons italiens. La modernisation de l'économie alpestre (fin du XIXe s.) alla de pair avec la création de coopératives laitières, une gestion centralisée, la construction de nouvelles étables et de voies d'accès carrossables.

Même si l'on ne peut parler d'autarcie, car il y avait des importations de céréales, l'économie de subsistance prédominait encore vraisemblablement vers 1800. La plus grande partie des revenus en argent provenait des ventes de bétail réalisées au Tessin et en Italie (dans la première moitié du XIXe s.), puis sur les marchés indigènes et de Suisse orientale. Le troc était encore largement répandu au début du XIXe s. (fruits contre céréales, par exemple). La chute des prix provoqua dans la seconde moitié du XIXe s. et surtout dans l'entre-deux-guerres de graves crises parmi les éleveurs, dont beaucoup s'endettèrent fortement. Les propriétaires de petit bétail s'élevèrent contre la suppression de la vaine pâture. La Constitution cantonale de 1880 prévoyait expressément des mesures d'encouragement à l'agriculture (concours de bovins, améliorations foncières). Des coopératives paysannes vinrent compléter les organisations traditionnelles d'entraide dans de nombreux domaines (élevage, production, consommation, financement), dès la seconde moitié du XIXe s.

L'agriculture perdit rapidement son rang après 1950. Le revenu des paysans de montagne se détériora; beaucoup de petites exploitations (moins de 10 ha) furent abandonnées et les effectifs de la paysannerie diminuèrent. Seuls survécurent les domaines d'une certaine taille, centralisés et capables de profiter des avantages de la mécanisation (la surface moyenne passa de 4,76 ha en 1939 à 12,08 ha en 1990). En dépit de cette concentration, les paysans tendirent à exploiter leurs terres à titre accessoire. La Confédération prit des mesures de soutien dans les années 1920 et les renforça dès les années 1950 (loi de 1974 sur l'aide en matière d'investissements dans les régions de montagne). Les subventions de l'Etat et les efforts de rationalisation consentis par les paysans purent retarder le déclin de l'agriculture de montagne, mais non pas l'empêcher. Depuis les années 1990, de nombreux producteurs grisons (30% en 1997) suivent les directives de l'Association suisse des organisations d'agriculture biologique. Les G. sont à la pointe dans ce domaine, ce qui n'est guère étonnant, puisque la topographie leur interdit de toute façon la pratique d'une agriculture industrielle.

Surexploitées tant par l'abattage des arbres que par le pâturage dans les sous-bois, les forêts grisonnes étaient en recul dans la première moitié du XIXe s. et n'assumaient plus entièrement leur rôle de protection contre les catastrophes naturelles. L'inspectorat cantonal institué par l'ordonnance forestière de 1836 et les inspecteurs d'arrondissement (fonction créée lors de la réorganisation de 1851) entraient souvent en conflit avec les communes, qui tiraient de leurs forêts des revenus importants. Le bûcheronnage, qui n'offrit longtemps guère d'emplois fixes à l'année, était une activité accessoire pour de nombreux paysans. Au XXe s., malgré un taux d'abattage plus élevé, les surfaces forestières s'accrurent à nouveau, grâce à une exploitation avisée, à un personnel compétent, à la reforestation et peut-être aussi parce que, vers la fin du XXe s., l'intérêt financier des forêts a beaucoup diminué pour les communes, les produits ne couvrant plus les coûts.

Auteur(e): Jürg Simonett / PM

5.2.2 - Industrie, arts et métiers

Les corporations disparurent à Coire en 1840, mais cela ne déclencha pas un mouvement d'industrialisation. Le marché trop dispersé, l'accès malaisé à de nombreuses localités, l'éloignement par rapport aux centres urbains du Plateau (impliquant des frais de transport élevés) constituaient autant d'obstacles. En outre, l'Etat se soucia plutôt de promouvoir le chemin de fer des Alpes grisonnes (le tronçon à voie normale de l'Union-Suisse fut ouvert en 1858, mais seulement jusqu'à Coire) et le tourisme. Les entreprises industrielles qui s'installèrent aux G., autour de Coire et de quelques autres centres régionaux, furent donc peu nombreuses et de taille petite ou moyenne, à la seule exception de la fabrique de cellulose (la future Ems-Chemie) fondée en 1936 à Domat/Ems. Les arts et métiers travaillaient surtout pour le marché local et régional; ils dépendaient fortement de la conjoncture régnant dans le tourisme, dont les besoins en infrastructures profitèrent par exemple dès la seconde moitié du XIXe s. aux entreprises du bâtiment, qui employaient beaucoup d'ouvriers italiens.

La construction d'usines hydroélectriques commença en 1878, connut un premier essor vers 1900 et son apogée après 1945. Avec une puissance totale passée de 185 mégawatts en 1945 à 2539 mégawatts en 1994, les G. occupent par leur production le deuxième rang après le Valais. Grâce à cela, le canton et les communes ont pu améliorer notablement leurs finances et leurs infrastructures, même si les centrales, une fois achevées, offrent relativement peu d'emplois. A la fin du XXe s., de grands projets comme celui de la Greina se sont heurtés à une forte résistance de la part des écologistes.

Auteur(e): Jürg Simonett / PM

5.2.3 - Le tourisme

Les paysages alpestres attirèrent des voyageurs aux G. dès la fin du XVIIIe s., mais le tourisme ne s'y développa véritablement (offre accrue de transports et d'hébergement) qu'après 1850, sous l'impulsion de pionniers comme Alexander Spengler à Davos (1853) ou Johannes Badrutt à Saint-Moritz (1855). De nombreuses stations se spécialisèrent dans les séjours thérapeutiques (traitement de la tuberculose à Davos et Arosa) ou sportifs (alpinisme à Pontresina). Au financement local s'ajoutèrent des capitaux venus de l'extérieur, suisses et internationaux. On construisit de nouvelles routes (Landquart-Davos en 1842-1860, Reichenau-Disentis en 1840-1858), des hôtels répondant aux exigences d'une clientèle riche et prête à de longs séjours, puis les lignes ferroviaires pour Davos (1889), l'Engadine (Saint-Moritz en 1904, Scuol en 1913), la Mesolcina (1907), le val Poschiavo (1910), la Surselva (1912) et Arosa (1914).

Même si le tourisme ne toucha pas toutes les régions du canton, son essor marqua durablement l'économie grisonne à partir des années 1880. Dans sa phase de croissance, il modifia non seulement l'aspect de certains villages (grands complexes hôteliers surgis à Arosa, à Flims et en Haute-Engadine), mais aussi les rapports de force entre les communes. Comme l'hôtellerie (7999 emplois en 1905) faisait vivre aussi des personnes originaires des vallées écartées dont ni l'économie ni la démographie ne profitaient directement de la situation, un consensus se fit à la Belle Epoque autour de l'idée qu'il n'y avait pas d'alternative économique au tourisme. L'agriculture, le commerce, les arts et métiers se mirent de plus en plus au service du tourisme, dont le rôle moteur n'était guère contesté.

Mais plus le tourisme triomphait, plus l'économie du canton devenait dépendante de la conjoncture européenne. On s'en aperçut bien pendant la Première Guerre mondiale, quand le secteur connut une première crise, qui se prolongea dans l'entre-deux-guerres, malgré de légères améliorations dans les périodes 1925-1929 et 1935-1939. De nombreux hôtels passèrent des mains de leurs fondateurs à celles des banques. Dans le district de la Maloja, un quart des employés de la branche perdirent leur travail entre 1929 et 1939 et les métiers voisins subirent une forte baisse de leur chiffre d'affaires. La venue de clients suisses et l'hébergement d'internés compensa partiellement ce déclin. La période de l'entre-deux-guerres se signale néanmoins par quelques innovations: aménagement de moyens de transport locaux pour la saison d'été, puis majoritairement pour celle d'hiver (premier téléski à Davos en 1934).

Après la Deuxième Guerre mondiale, de nombreuses stations grisonnes pratiquèrent une monoculture touristique dont l'agriculture et les métiers dépendaient entièrement. Le tourisme de masse apparut vers 1950. Bientôt la parahôtellerie dépassa en nombre de lits les hôtels et pensions. Des quartiers surgirent regroupant des maisons et appartements de vacances, inhabités une bonne partie de l'année. Vers 1960, le tourisme hivernal devint prépondérant. Peu à peu, les indigènes furent remplacés par des travailleurs étrangers, surtout pour les emplois saisonniers. On construisit toute une série de nouvelles installations de transport (par exemple à Laax, à Savognin). L'introduction de la propriété par étage en 1965, qui autorisait la vente d'immeubles par appartements, donna le signal d'un boom de la construction. La prolifération sauvage des résidences secondaires fut plus tard quelque peu freinée par la délimitation de zones à bâtir plus petites et par les restrictions sur les ventes de terrains à des étrangers.

Le nombre des nuitées stagna dès les années 1980. De nombreuses communes ont misé dans les dernières décennies sur le tourisme doux; le canton soutient en priorité les activités à haute capacité concurrentielle et les stations capables de rivaliser sur le plan international. Dans les meilleures années de la première moitié du XXe s., le tourisme avait généré 30 à 40% du revenu intérieur; dans la seconde moitié, sa part est montée à 50% environ.

Auteur(e): Jürg Simonett / PM

5.3 - Les mutations sociales

En 1870, les deux tiers de la population travaillaient dans le secteur primaire; en 2000, une proportion plus forte encore était occupée dans les services. A la première de ces dates, les normes et les valeurs de la paysannerie régissaient donc encore la vie publique et privée, avant de céder peu à peu le pas à la société de services. En revanche, les G. n'eurent que des rapports indirects avec la société industrielle, comme fournisseur d'énergie et comme pays de vacances. La plupart des influences extérieures qui agirent sur la société grisonne aux XIXe et XXe s. sont imputables à cette situation économique particulière.

En raison du faible taux d'industrialisation, le mouvement ouvrier resta toujours très modeste au niveau cantonal, même s'il atteignit localement un certain poids, le plus souvent à travers des associations culturelles, par exemple à Coire, Landquart et Davos. Avant la Première Guerre mondiale, les conflits du travail se terminèrent dans bien des cas par une défaite des syndicats. Ceux-ci recrutaient surtout parmi les compagnons allemands et les maçons italiens; mis à part les employés des CFF et des Chemins de fer rhétiques, les Suisses étaient peu organisés.

On a maintes fois célébré, jusqu'au cours du XXe s., comme figure idéale censée incarner la société grisonne, le paysan indépendant, citoyen à part entière et propriétaire du sol qu'il cultive, il pur suveran de Gion Antoni Huonder. Mais en fait, la société paysanne fermée que suppose ce modèle n'a jamais existé, notamment dans les régions qui vivent du trafic de transit et où l'artisanat est répandu. L'émigration entraînait aussi des contacts avec l'extérieur, tout comme la nécessité où se trouvaient les régions de haute altitude vouées à l'élevage d'écouler leur production. Les activités liées au tourisme donnèrent le signal, après 1850, d'une mobilité géographique et sociale de grande ampleur. L'enthousiasme suscité par un monde alpestre supposé intact amena aux G. de nombreux visiteurs de l'Europe industrielle et des pays d'outre-mer, membres de la bourgeoisie d'abord, puis des classes moyennes. Les stations virent se former une société instable, mêlant employés fixes et saisonniers, hôteliers, investisseurs et hôtes, Grisons, Confédérés et étrangers. L'ouverture au tourisme de villages et de vallées jusqu'alors essentiellement agricoles alla de pair avec l'augmentation du nombre des habitants, avec des changements dans la structure sociale, dans la vie quotidienne et dans les mentalités. Beaucoup d'hommes et de femmes se mouvaient entre deux mondes: employés d'hôtel en saison, ils exploitaient parallèlement un domaine agricole.

Après 1950, le tourisme de masse étendit son emprise. Il fit de plus en plus appel à la main-d'œuvre étrangère, tandis que la population indigène non paysanne se tournait vers des emplois plus rémunérateurs dans le bâtiment, les services ou l'administration. De nombreux employés s'établirent dans les centres du secteur tertiaire, à Coire surtout, perdant leurs attaches traditionnelles (culturelles, confessionnelles, linguistiques). Seuls envisageaient de rester dans leur village ceux qui pouvaient aisément faire la navette jusqu'à leur lieu de travail. Avec une population et des infrastructures (école, commerces, cafés, sociétés) en régression, les localités écartées étaient menacées de paralysie. Mais un retournement de tendance, selon le mot d'ordre "travailler en ville, vivre à la campagne", se dessina dès les années 1970, surtout dans la région de Coire, sous l'effet de la motorisation, de l'amélioration des routes et de la dégradation de la qualité de la vie dans les centres. On comptait un navetteur sur quinze personnes actives en 1950, un sur cinq en 1980.

L'écart entre les vallées vivant principalement de l'agriculture, d'une part, les régions touristiques et la ville de Coire, centre scolaire et administratif, d'autre part, commença à se creuser dès le XIXe s., tant au point de vue démographique qu'à celui du poids économique et de la capacité fiscale. Les initiatives modernisatrices venaient surtout des régions touristiques, conscientes de leur force et mieux organisées que les autres, par exemple quand elles entrèrent en campagne, d'entente avec la ville de Coire, pour que le canton admette les véhicules automobiles. Les paysans qui dépendaient du tourisme se retrouvèrent dans une position ambiguë. Tandis que les touristes appréciaient la combinaison d'un monde alpestre intact et d'infrastructures urbaines commodes, les agriculteurs s'intéressaient d'abord au rendement de leurs terres. Mais la plupart des indigènes admirent tôt ou tard, avec plus ou moins de conviction, que le tourisme devait passer au premier plan. Dès lors, les représentants des intérêts agricoles et ceux des milieux touristiques intervinrent avec succès, au niveau des associations et des partis, contre des projets qui menaçaient le paysage, matière première des uns et des autres (lacs artificiels dans la plaine de Sils en Engadine peu après 1900 ou dans le Rheinwald pendant la Deuxième Guerre mondiale). Il reste que, souvent, les efforts entrepris pour la défense des paysages et des biens culturels sont nés d'une attitude conservatrice, d'un refus de la modernité et des convictions de la bourgeoisie indigène cultivée et urbanisée. Les questions liées aux transports demeurèrent très présentes dans le débat public. L'abandon du projet de chemin de fer des Alpes grisonnes provoqua des récriminations dans le canton, qui se sentait désavantagé; plus tard, les discussions portèrent sur la manière de rendre les localités écartées accessibles au trafic automobile privé, puis sur les problèmes environnementaux que celui-ci soulève.

Auteur(e): Jürg Simonett / PM

5.4 - Eglises, vie culturelle, politique des langues

5.4.1 - Les Eglises cantonales et leurs rapports avec l'Etat

La forte autonomie laissée aux paroisses protestantes est l'une des particularités de l'histoire ecclésiastique des G. La dernière Constitution de l'Eglise cantonale évangélique réformée date de 1978, celle de l'Eglise catholique des G., de 1993. Le Grand Conseil évangélique et le Corpus catholicum, en vertu du mandat politique qui leur a été confié au XIXe s., sont les parlements et les organes de surveillance de ces deux Eglises, dont ils défendent les intérêts et garantissent l'autonomie au sein de l'Etat démocratique.

L'évolution institutionnelle fut une conséquence des nombreux conflits qui éclatèrent dès le début du XIXe s. entre l'Eglise catholique et l'Etat. Les Constitutions de 1814/1820 et de 1854 contenaient une clause dite de parité, qui prescrivait que toutes les autorités cantonales devaient être composées de protestants pour deux tiers et de catholiques pour un tiers. Le principe de protection des minorités confessionnelles prévalut aussi pour l'élection des conseillers aux Etats et de la commission d'éducation. La clause de parité dut être abandonnée après l'adoption de la Constitution fédérale de 1874, qui garantissait la liberté de croyance et empêchait de fonder la composition des organes de l'Etat sur des critères confessionnels. Quant au droit de surveillance que revendiquaient les autorités laïques, il resta encore longtemps contesté dans ses applications pratiques, en raison d'un certain flou juridique; il en alla de même pour le droit de participation à l'élection épiscopale.

Après l'anéantissement du libéralisme catholique dans les années 1880, l'opposition catholique dirigea ses attaques contre la politique scolaire du canton. La question des écoles confessionnelles et des rapports entre l'Eglise et l'Etat donna lieu durant la première moitié du XXe s. à une sorte de Kulturkampf tardif, dont les partis conservateur populaire et démocrate furent les principaux protagonistes. Une détente ne commença à se produire qu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Après le concile Vatican II (1962-1965), l'intervention croissance des laïcs et des femmes dans les affaires intérieures de l'Eglise amena des changements et des discussions. Elles furent particulièrement violentes dans le diocèse de Coire après la nomination de l'évêque Wolfgang Haas en 1990.

L'Eglise protestante eut avec l'Etat des relations généralement sereines. Les discussions internes portèrent d'abord sur les thèmes traditionnels de la sanctification du dimanche et de la liturgie. Les paroissiens manifestèrent de plus en plus leur souhait de se voir associés aux décisions en matière ecclésiastique. Dans les années 1930 et 1940, l'Eglise cantonale participa aux luttes confessionnelles par des appels et des prises de position. En même temps, elle ouvrit en 1927 un débat interne sur l'admission des femmes au ministère pastoral, qui, d'abord rejetée, ne fut formellement autorisée qu'en 1965. Depuis les années 1970, les deux Eglises officielles mènent avec les représentants d'Eglises libres, dont les effectifs sont en augmentation, des discussions auxquelles les avaient préparées les rencontres œcuméniques inaugurées après le concile Vatican II (par exemple la commission de dialogue interconfessionnel fondée en 1974).

Auteur(e): Georg Jäger / PM

5.4.2 - Vie culturelle

Au XIXe s. et au début du XXe, les G. ne passaient pas pour s'intéresser beaucoup aux arts, ce qui poussait les créateurs à s'exiler afin d'exercer leurs talents, le cas le plus célèbre étant celui des membres de la famille Giacometti, originaire de Stampa dans le val Bregaglia. Mais parmi les hôtes qu'il attirait, le canton comptait de grands artistes européens, qui y firent des séjours plus ou moins longs (Giovanni Segantini, Ernst Ludwig Kirchner). La photographie professionnelle s'affirma vers la fin du XIXe s. La Société grisonne des beaux-arts, fondée en 1900, organisa régulièrement des expositions jusqu'en 1919, puis elle passa la main au Musée des beaux-arts de Coire; celui-ci veille sur la collection cantonale, constituée dès la fin du XIXe s., tout en acquérant des œuvres d'artistes grisons contemporains tels Not Vital ou Matias Spescha. Le musée Segantini à Saint-Moritz ouvrit ses portes en 1908, le musée Kirchner à Davos en 1982.

On considère de nos jours comme des monuments culturels les routes lancées à l'assaut des cols alpins dans la première moitié du XIXe s. et les installations des Chemins de fer rhétiques construites avant 1914. Des personnalités comme Richard La Nicca furent des pionniers de l'art de l'ingénieur. Les premiers hôtels de la Belle Epoque furent conçus par des architectes étrangers; mais, avant 1914, Nicolaus Hartmann, Gaudenz Isler, Martin Risch et Otto Schäfer, créaient un style original dit Heimatstil grison. Il faut citer aussi l'Italien Giovanni Sottovia, actif dans les vallées du sud, et le Bernois Rudolf Gaberel, représentant du courant du Neues Bauen à Davos. Après la Deuxième Guerre mondiale, des architectes comme Rudolf Olgiati développèrent une version régionale du modernisme. Peter Zumthor s'est acquis dès les années 1980 une renommée internationale; ses bâtiments se caractérisent par des formes simples et l'emploi de matériaux indigènes.

Dans le domaine du théâtre, Coire accueillit des troupes professionnelles en tournée dès le milieu du XVIIIe s. Les premiers groupes d'amateurs grisons se fondèrent au XIXe s. et leur nombre s'accrut fortement, dans les trois régions linguistiques, jusqu'au début des années 1950. Il s'agissait de sociétés récréatives, mais quelques-unes affichèrent très tôt de vraies ambitions artistiques; à la fin du XXe s., le théâtre amateur grison avait atteint une très haute qualité. La ville de Coire subventionna pour la première fois des représentations professionnelles en 1976. Son théâtre municipal occupe depuis 1959 l'ancien arsenal; il présente des spectacles invités, auxquels s'ajoutèrent, jusqu'en 1992, les productions de sa propre troupe, appelée Churer Ensemble. La Churer Kleintheaterszene héberge le théâtre indépendant et professionnel. Les stations touristiques invitent régulièrement des spectacles pour enrichir leur offre culturelle, mais cela n'a jamais débouché sur la création d'un théâtre professionnel.

Dans la littérature romanche et la littérature en langue italienne du XIXe s., les thèmes régionaux prédominent (évocation des gens de la terre, héros de l'identité linguistique et culturelle), sans toutefois négliger l'émigration et les difficultés économiques. Des auteurs comme Johann Benedikt Jörger ont illustré (surtout au XIXe s.) le théâtre en dialecte alémanique. Etant donné le faible taux d'industrialisation, une littérature ouvrière et de critique sociale fait défaut. Au XXe s., Gian Fontana apparaît comme le fondateur du roman contemporain en langue romanche, tandis que Luisa Famos renouvelait la poésie lyrique. Un Iso Camartin, un Leo Tuor sont connus au-delà des frontières de la Suisse.

La fondation de sociétés de chant au début du XIXe s. marqua les commencements d'une vie musicale publique. Le chœur d'hommes de Coire organisa sa première fête fédérale de chant en 1862. En outre, diverses fanfares se formèrent, par exemple en 1879 la Société d'harmonie de Coire, ancêtre de la fanfare municipale. Coire posséda au XIXe s. plusieurs orchestres d'amateurs; on y fonda en 1912 la Société d'orchestre et en 1920 la première école de musique. En y créant en 1938 le chœur Saint-Martin voué à l'exécution des chefs-d'œuvre de la musique sacrée, Lucius Juon lança une tradition de haute tenue. Dans l'après-guerre, grâce à diverses associations et organisateurs de concerts, la vie musicale se décentralisa peu à peu; une solide tradition de concerts d'été et de festivals finit par s'établir dans tout le canton. L'Orchestre de chambre grison est un ensemble professionnel, fondé en 1989. Des musiciens de jazz se produisent régulièrement à Coire depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. De nombreux festivals locaux et régionaux sont apparus dès les années 1980, les uns poursuivant des buts commerciaux, les autres soutenant les cultures "alternatives".

Auteur(e): Georg Jäger / PM

5.4.3 - Langues et politique linguistique

Le trilinguisme des G. est un héritage du Moyen Age. Avant 1800, le romanche prédominait comme langue parlée et les vallées du sud (Mesocco, Calanca, Bregaglia et Poschiavo) utilisaient des dialectes lombards. Ensuite, la modernisation de l'économie et de la société entraîna un déplacement rapide des frontières linguistiques. L'allemand devint la langue maternelle de la majorité de la population vers 1860; l'extension géographique du romanche se réduisit après 1850, dans les régions touristiques, mais aussi dans le centre du canton qui se germanisa, ce qui amena une coupure entre l'Engadine d'une part (avec le val Müstair et l'Oberhalbstein) et la Surselva d'autre part. Après la Deuxième Guerre mondiale, le prestige de l'anglais a marqué les esprits, tandis qu'avec la présence des travailleurs étrangers et des réfugiés, on passait du trilinguisme au multilinguisme.

Sous la République des III Ligues, en l'absence de toute règle en la matière, l'allemand était pratiquement considéré comme langue officielle. C'est au XIXe s. que les langues, leur rôle et leur valeur devinrent objet d'un débat public, au cours duquel s'imposa peu à peu l'idée que les divers dialectes romanches de l'espace grison, au-delà des divisions géographiques et confessionnelles, relevaient d'une langue et d'une culture autonome, baptisée "rhéto-romanche" par Placidus Spescha. Cette langue, que les linguistes italiens nationalistes refusaient encore de considérer comme telle à l'époque de l'irrédentisme (avant et après la Première Guerre mondiale), se fit d'abord reconnaître dans le cadre de l'instruction publique cantonale, grâce à des associations comme la Societad retorumantscha et la Lia rumantscha coiffant dès 1919 les sociétés locales. Face à la menace du nazisme et du fascisme, le peuple et les cantons reconnurent en 1938, à une forte majorité, le romanche comme quatrième langue nationale (art. 116 de la Constitution fédérale).

La politique des langues repose sur le principe de subsidiarité: les tâches directes du canton sont limitées (écoles, publications officielles), le reste incombe à des institutions autonomes, d'ancienne tradition, qui bénéficient néanmoins de subventions cantonales et, pour les minorités romanches et italophones, fédérales. L'association Pro Grigioni Italiano (1918) coordonne les activités des sociétés locales des quatre vallées italophones (Mesocco, Calanca, Bregaglia et Poschiavo). Comme la Lia Rumantscha, elle dispose d'un secrétariat central à Coire. En 1960, les Walser ont fondé une association culturelle, la seule en son genre dans la partie alémanique du canton, qui compte aujourd'hui de nombreux membres individuels et collectifs, dont la plupart des communes où ont vécu leurs ancêtres. Ces trois organisations ont contribué depuis plusieurs décennies à définir une identité ethnolinguistique et elles ont encouragé le dialogue entre les régions. Le romanche, dont il existe depuis 1982 une variante standardisée (rumantsch grischun), a vu confirmer sa position de langue nationale en 1996, lors de la révision de l'article constitutionnel sur les langues.

Auteur(e): Georg Jäger / PM

Références bibliographiques

Fonds d'archives
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– Arch. régionales (Brusio, Davos, Grüsch, Mesocco, Samedan, Stampa/Coltura, Saint-Moritz)
– AV Coire
– Musée rhétique, Coire
– StAGR
Sources imprimées
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Codex diplomaticus (ad historiam Raeticam), 4 vol., 1848-1863
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– R. Jenny, éd., Handschriften aus Privatbesitz im Staatsarchiv Graubünden, 1974
– R. Jenny, éd., Landesakten der Drei Bünde, 1974
– R. Jenny, éd., Urkunden-Sammlung im Staatsarchiv Graubünden, 2 parties, 1975-1977
Quellen und Forschungen zur Bündner Geschichte, 1986-
– E. Rizzi, éd., Walser Regestenbuch, 1991
– U. Brunold, éd., Jahrzeitbücher, Urbare und Rödel Graubündens, 1-, 1999-
Bibliographie

Auteur(e): Florian Hitz / PM