20/10/2016 | communication | PDF | imprimer | 

Berne (canton)

L'édition imprimée de cet article est richement illustrée par des image(s) et infographie(s). Commandez le DHS chez notre éditeur.

Un des Etats de la Confédération suisse depuis 1353, le canton de B., ainsi nommé de 1798 à 1815 et depuis 1846, a porté aussi d'autres noms: "Ville et République" jusqu'en 1798 et de 1815 à 1831, "République" de 1831 à 1846. All. Bern, ital. et rom. Berna. Les langues officielles sont l'allemand et le français. Chef-lieu: Berne.

Le territoire a subi de grands changements depuis la fin du Moyen Age: il engloba de 1415 à 1798 une partie de l'actuel canton d'Argovie (Argovie bernoise ) et de 1536 à 1798 l'actuel canton de Vaud. De 1798 à 1801, il fut amputé de l'Oberland, érigé en canton (chef-lieu: Thoune). En 1815, il se vit attribuer la plus grande partie de l'évêché de Bâle et Bienne, qui formèrent aux côtés de l'"Ancien Canton" le Jura bernois; de celui-ci se détachèrent en 1978 la partie nord, qui devint le canton du Jura, en 1994 le district de Laufon (passé à Bâle-Campagne) et en 1996 la commune de Vellerat (passée au canton du Jura).

Superficie (1994)5 958,8 km² 
Forêt/surface boisée1 845,6 km²31,0%
Surface agricole2 581,4 km²43,3%
Surface bâtie381,3 km²6,4%
Surface improductive1 150,4 km²19,3%

Population et économie
Année 1850190019501990a
Habitants 458 301589 433801 943958 192
En % de la population suisse19,2%17,8%17,0%13,9%
LangueAllemand 483 388665 702802 740
 Français 97 789120 56674 338
 Italien 7 16711 78626 359
 Romanche 119700875
 Autres 9703 18953 880
ConfessionProtestants403 768506 699671 817691 812
 Catholiques (y compris catholiques-chrétiens en 1900)54 04580 489122 971172 906
 Catholiques-chrétiens  3 2561 263
 Israélites4881 5431 403802
 Autres et sans confession0702249691 409
 dont sans confession   41 350
NationalitéSuisses   860 655
 Etrangers   97 537
Année 1905193919651995
Personnes activesSecteur primaire155 304163 50654 80348 733b
 Secteur secondaire95 787123 987213 755136 397
 Secteur tertiaire51 63675 868122 431325 992
Année 1965197519851995
Part au revenu national14,7%14,0%12,6%11,6%

a 957197 habitants en 2000; les chiffres par catégories n'étaient pas disponibles au moment de la rédaction.

b Chiffres du recensement des exploitations agricoles 1996

Sources:OFS, OFA et Stat. hist.

1 - Des origines au haut Moyen Age

1.1 - Préhistoire et Antiquité

1.1.1 - Cadre naturel

Le canton touche les trois grandes régions naturelles: Alpes et Préalpes au sud, Plateau, Jura au nord-ouest. D'ouest en est, il s'étend de la Singine et du lac de Neuchâtel jusqu'au Napf et au Susten. L'évolution du peuplement préhistorique reflète à la fois les variations climatiques et la diversité des paysages: sur le Plateau, les étendues planes comme le Seeland, les rives des cours d'eau utilisés comme voies de communication et les bords non inondables des vallées de l'Aar, de la Gürbe et de l'Emme forment les principales zones de colonisation. Le Frienisberg, le plateau de Rapperswil et la Haute-Argovie appartiennent aux régions élevées du Plateau, le Napf, le Längenberg et le bassin du Schwarzwasser aux Préalpes. Dans les Alpes, qui culminent à plus de 4000 m d'altitude, l'homme occupe les rives des lacs de Thoune et de Brienz, ainsi que les fonds et les terrasses des vallées. Le Jura bernois comprend le Chasseral (point culminant à 1607 m), des vallées longitudinales et des cluses et le pied sud de la chaîne, au climat favorable.

De nombreux sites préhistoriques (tombes ou habitats) ont été découverts lors des corrections des eaux du Jura (1868-1891, 1962-1973), sur les chantiers autoroutiers (dès le milieu des années 1960) et ferroviaires (Rail 2000) ou à la faveur de la forte activité régnant dans le bâtiment depuis la fin des années 1950.

Auteur(e): Hans Grütter / PM

1.1.2 - Chasseurs du Paléolithique

Les plus anciennes traces de présence humaine remontent à différentes phases de la dernière glaciation (Paléolithique moyen et supérieur). Elles se trouvent dans trois grottes du Simmental, le Schnurenloch près d'Oberwil, le Ranggiloch au-dessus de Boltigen et la Chilchlihöhle au-dessus d'Erlenbach. Les cavernes (abris naturels scellés de plus par la montée ultérieure des glaces) les ont protégées, alors que d'éventuels sites de plein air ont été détruits soit par les glaces, soit par l'érosion. La fin de la glaciation a libéré de nouveaux territoires de chasse. Au Paléolithique supérieur, l'homo sapiens est repéré sur le site de plein air du Moosbühl à Moosseedorf (campement, silex, ossements d'animaux) et dans des abris sous roche du Jura. Au Mésolithique, le climat se réchauffa et amena une faune nouvelle; la forêt progressa, gênant la liberté de mouvement des chasseurs-pêcheurs et cueilleurs, qui établirent leurs campements au bord de lacs et de marais (sites importants autour du lac de Burgäschi et du marais de Perles), là où les variations du niveau des eaux empêchaient les arbres de prendre racine. Dans les Alpes, le Diemtigtal et le Simmental ont livré des vestiges mésolithiques.

Auteur(e): Hans Grütter / PM

1.1.3 - Les premiers sédentaires

Les stations littorales du lac de Bienne, celles des lacs de moraine (Lobsigen, Burgäschi, Inkwil, Moossee) et celles des rives de l'Aar et de la Thielle montrent comment la population se sédentarisa au Néolithique. Les fouilles menées sur le delta du ruisseau de Douanne, où vingt-cinq villages se sont succédé entre 3800 et 2950 av. J.-C. (les interruptions étant dues à de hautes eaux), ont donné des résultats éloquents; la céramique se rattache aux civilisations de Cortaillod et de Horgen; la dendrochronologie a permis de dater les villages dont le plan a pu être tracé. Des outils comme la houe et le bâton à fouir témoignent du passage à une économie de production (agriculture, élevage). Des réserves de fruits séchés et de céréales torréfiées sont attestées. Le plus ancien pain au levain retrouvé à ce jour en Suisse provient de Douanne (couche incendiée entre 3560 et 3530 av. J.-C.).

Auteur(e): Hans Grütter / PM

1.1.4 - Paysans et artisans de l'âge du Bronze

Le cuivre était déjà utilisé au IVe millénaire av. J.-C. (épingle de Lattrigen datant de 3170 av. J.-C. environ, lame de couteau de Douanne). Le bronze, alliage de cuivre et d'étain, se répandit peu avant 2000 av. J.-C. et ouvrit une ère nouvelle. On ne sait si les minerais indigènes de cuivre (on en trouve un peu, par exemple près de Lauterbrunnen) ont été exploités à cette époque. L'habitat resta d'abord concentré sur les rives des lacs et cours d'eau, puis le climat favorable (limite de la forêt montant par moments à plus de 2000 m) permit l'exploration et la colonisation des Préalpes et des Alpes. La région du lac de Thoune et du Niedersimmental semble avoir été densément peuplée (vestiges sur les routes des cols, sites de hauteur fortifiés de Spiezberg, de Cholis Grind à Saanen et de Pintel à Wimmis, nécropoles de Thoune-Allmendingen, Einigen et Hilterfingen). Occupées au Bronze final (env. 1000-800 av. J.-C.), avant de se voir submergées, les stations de Mörigen et Vinelz sur le lac de Bienne ont livré un riche matériel.

Auteur(e): Hans Grütter / PM

1.1.5 - Les civilisations de l'âge du Fer et l'influence méditerranéenne

Il ne semble pas que le premier âge du Fer (Hallstatt, 800-450 av. J.-C.) soit lié à l'arrivée d'une nouvelle population. Le climat s'étant dégradé, il fallut abandonner les stations littorales (surtout celles du lac de Bienne) et les fonds de vallée pour gagner des sites en terrasse, sans doute plus petits que les anciennes stations. Les contacts commerciaux avec le sud des Alpes se renforcèrent, ce qui favorisa les influences culturelles méditerranéennes. En témoignent des objets comme l'hydrie de Grächwil, importée d'une colonie grecque d'Italie du Sud. Les inégalités sociales se manifestent dans l'aménagement et le riche mobilier (chars de parade notamment) des tombes dites "princières": tumulus atteignant 30 m de diamètre et 4 m de haut, érigés à la limite des sites en terrasse. A Bützberg, un tumulus a servi à plusieurs inhumations successives. Souvent un groupe de tumulus forme une sorte de nécropole (Grossaffoltern, Anet, Bannwil, Langenthal, Bützberg). La civilisation de Hallstatt est connue presque exclusivement, dans le canton de B. comme ailleurs, par les sépultures. Les vestiges d'habitat sont rares (Blanche Eglise à La Neuveville) et les sites fortifiés où l'on a voulu voir des résidences princières (par exemple Hasenburg à Vinelz, Städtiberg à Büren an der Aare, Schwandenberg à Münchenbuchsee) sont difficiles à interpréter. Le mobilier funéraire comprend des épées, poignards, pointes de lance, couteaux et pièces de char en fer, des diadèmes, anneaux et pendentifs en or (métal sans doute recueilli par orpaillage), des bracelets, torques et anneaux de cheville en tôle mince de bronze ornée de motifs géométriques (tumulus "princiers" d'Allenlüften près de Mühleberg, Anet, Bützberg). On trouve aussi des bracelets et des anneaux en jais et en lignite. Faite à la main ou au tour, la céramique funéraire portait des décors en creux et des peintures polychromes (Münchringen).

Le passage au second âge du Fer (La Tène, de 450 env. au Ier s. av. J.-C.) s'accompagne de nets changements stylistiques dans la métallurgie et l'artisanat. De nombreuses sépultures (les habitats correspondants sont encore presque inconnus) et les deux oppida de la presqu'île d'Enge en ville de B. et de Jensberg près de Studen témoignent de l'occupation du territoire bernois. Pour la première fois apparaissent des monnaies d'or ("coupelles à l'arc-en-ciel" à Melchnau), d'argent et de bronze, ainsi qu'une inscription grecque (le nom de "Korisios", gravé sur une lame d'épée du dépôt de Port). On a retrouvé des ateliers de verriers et de potiers dans l'oppidum helvète de Berne-Enge. L'artisanat du fer, d'un haut niveau technique, côtoyait le travail du bois, du cuir et de l'or. Les "enceintes quadrangulaires" servaient de lieu de culte (Grosser Bremgartenwald à B.). Les offrandes funéraires (nécropoles de Münsingen et de Berne-Enge) sont le signe d'une croyance dans l'au-delà.

Auteur(e): Hans Grütter / PM

1.1.6 - L'époque gallo-romaine

Contraints de regagner leurs foyers après la défaite de Bibracte (58 av. J.-C.), les Helvètes devinrent des fédérés soumis aux Romains, dont l'influence croissante s'accompagna d'un vif essor économique et commercial. La population se concentrait au pied du Jura et sur le Plateau, où le réseau routier fut amélioré (Aventicum-Vindonissa, Petinesca-Augusta Raurica). De nouveaux cols furent ouverts au trafic: dans les Alpes, celui des Eaux Froides (variante du Rawil, avec un relais et peut-être un sanctuaire sur la rive ouest de l'Iffigsee), qui s'ajouta au Grimsel, au Brünig et au Susten; dans le Jura, le Raimeux et Pierre-Pertuis. Les habitants étaient agriculteurs (sur leurs domaines ou ceux de propriétaires romains), artisans ou commerçants. La villa d'Oberwichtrach, sur le flanc sud du Lerchenberg, est l'une des rares dont on a retrouvé aussi bien la pars urbana réservée au maître que la pars rustica (bâtiments d'exploitation, ici placés en contrebas). On connaît dans le canton de nombreuses villae; la plupart sont à portique ou à avant-corps, mais il existait aussi des types moins courants (villa quadrangulaire); le décor de mosaïques (Münsingen, Toffen, Herzogenbuchsee) et de peintures murales (cryptoportique de Meikirch) était parfois d'une grande richesse. Les anciennes places fortes n'ont pas été abandonnées: l'oppidum de Berne-Enge se transforma en un vicus probablement appelé Brenodor/Brenodurum. Petinesca, au pied du Jensberg, sur la transversale jurassienne, se compléta au Bas-Empire (368-369 apr. J.-C.) d'un pont fortifié sur la Thielle, entre Aegerten et Brügg.

Sur le plan cultuel, on assiste à la fusion d'éléments celtes et romains, mêlés aux religions du Proche-Orient. Un réseau de sanctuaires d'une rare densité couvrait le territoire du canton. Mais on ne sait si les enclos sacrés de Petinesca, Berne-Enge et Thoune-Allmendingen, avec leurs statues de divinités parfois monumentales (Jupiter sur son trône), étaient aussi les centres des regiones (circonscriptions cultuelles?) attestées par des inscriptions. Au commencement du Ve s., Rome retira ses troupes du limes rhénan, mais sans renoncer à ses prétentions sur l'Helvétie, puisqu'elle confia en 443 la défense de la Suisse occidentale aux Burgondes qu'elle y établit.

Auteur(e): Hans Grütter / PM

1.2 - Haut Moyen Age

Le haut Moyen Age à domination alémanique succéda apparemment sans grands heurts à la période gallo-romaine, exception faite de la bataille de Wangen (610), dont on suppose aujourd'hui qu'elle a eu lieu dans le Wangental près de Köniz. La pénétration généralement pacifique des Alamans, venus du sud de l'Allemagne, commença au milieu du VIe s. et dura plusieurs décennies. Au cours du VIIe s., elle atteignit les bonnes terres au sud-est de l'Aar et remonta peu à peu jusqu'aux lacs de Thoune et de Brienz. Les territoires à l'ouest de l'Aar appartenaient tous au royaume burgonde romanisé et passé au catholicisme, rattaché en 534 au royaume franc mérovingien, lequel étendit parallèlement son influence sur la Suisse orientale. Des comtés, institution carolingienne, sont attestés sur le territoire du futur canton (Argovie en 762/778, Haute-Argovie en 861, Bargen en 965), que le traité de Verdun (843) divisa en faisant de l'Aar la limite entre la Germanie et la Lotharingie. Il faut peut-être rapporter à la présence de colons francs isolés le mobilier de certaines tombes et les toponymes en -court et en -dorf (Court, Kaufdorf) proches de relais du Bas-Empire comme Petinesca.

Dans des sites sans rupture d'occupation, comme Oberbipp, Mett ou Meikirch, Alamans et Gallo-Romains se côtoyèrent, ce qui n'empêcha pas une régression intellectuelle dans les domaines politique, technique et culturel; le recul important de l'écrit fait que nous connaissons mal cette époque. Ce sont surtout l'archéologie et la toponymie qui nous permettent de suivre la progression des Alamans et la fixation de la frontière linguistique: celle-ci longeait le pied du Jura, puis suivait une ligne Morat-Fribourg. L'espace entre Aar et Sarine était au VIIe s. une zone de contact entre Romans et Alamans. La langue des premiers disparut rapidement à l'est de l'Aar et dans l'Oberland, mais elle se maintint plus longtemps à l'ouest de l'Aar et sur ses rives (voir par exemple les toponymes Wichtrach, Rüfenacht). Les seconds, remontant l'Aar à partir du Seeland, s'établirent dans les vallées de la Simme et de la Kander (en aval de Frutigen), d'abord isolément sur de bonnes terres voisines de villages existants (voir les concentrations de toponymes en -ingen, des VIe-VIIe s.). Sur le Frienisberg et surtout dans la vallée de l'Emme (Emmental), plus tardivement colonisés, nombreux sont les noms typiques des VIIIe-Xe s. (en -wil notamment). Le Napf et ses forêts, le Schwarzenburgerland et les hauteurs de l'Oberland furent les derniers atteints. Le défrichement des vallées retirées du Haut-Emmental pourrait avoir commencé déjà avant l'an mille. Dans les nécropoles de la vallée de l'Aar et du Seeland (Köniz, Niederwangen, Oberwangen, tombes orientées à l'est), on trouve à la fois des objets romano-burgondes et alamans. Puis, au cours du VIIIe s., la coutume des offrandes funéraires se perd et les nécropoles, telles celle de Wahlern-Elisried, seront remplacées par des cimetières sis à côté des nouvelles églises.

Au point de vue politique, économique, juridique et culturel, la région de l'Aar apparaît au haut Moyen Age comme un territoire marginal, une zone de passage. La monnaie, la "loi des Alamans", le christianisme, l'organisation ecclésiastique ne pénètrent qu'avec retard dans cette zone écartée et très éloignée des trois sièges épiscopaux dont elle dépend, Lausanne, Bâle et Constance (sans oublier ceux de Sion et de Coire). La christianisation se fit sans doute d'ouest en est, sous influence alsacienne, puisque l'abbé de Luxeuil (Vosges) fonda vers 630 sur la vieille route de Pierre-Pertuis l'abbaye de Moutier-Grandval, dont les intérêts s'étendaient aux IXe-Xe s. (voire plus tôt) jusqu'à Balsthal et au lac de Bienne. La communauté bénédictine qui se développa auprès de l'ermitage de Saint-Imier, fondé vers 600, subit aussi l'influence de Luxeuil. Dans le Seeland et la vallée de l'Aar, les premières églises en bois apparurent sous les Mérovingiens. Les archéologues les ont toutes retrouvées sous des édifices actuels (Kirchlindach, Oberwil bei Büren, Bleienbach); ils ont aussi mis en évidence une certaine continuité entre l'Antiquité et le Moyen Age: une trentaine d'églises bernoises et soleuroises de la vallée de l'Aar (Meikirch, Oberbipp) occupent le site d'une villa romaine ayant servi de nécropole au VIIe s., et l'église de Mett s'élève à l'emplacement d'une tombe du IVe s. transformée en mausolée au Ve s. Sur l'île de Saint-Pierre, un prieuré en bois (VIIIe-IXe s.) fut bâti au-dessus de six sarcophages déposés vers 700 à proximité d'un sanctuaire romain.

Le manque de sources écrites fait que nous connaissons très mal les structures économiques et sociales du haut Moyen Age, tout ce qui touche à l'habitat et la vie quotidienne. Certes les lois des Alamans donnent beaucoup d'indications sur les statuts personnels, mais on ne sait dans quelle mesure elles étaient observées sur le territoire bernois. Une hiérarchie apparaît du moins dans les différentes formes d'inhumation: certaines tombes (dont celle du cavalier de Spiez) signalent un membre de la classe supérieure, soit par leur position dominante et leur riche mobilier, soit parce qu'elles se trouvent dans une église (Spiez, Einigen, Amsoldingen, Lyss, Biglen, Rohrbach, Oberbipp entre autres; ces dernières sont souvent considérées, mais sans grandes preuves, comme celles des fondateurs). Il existait, aux VIIe-VIIIe s. déjà, une classe de seigneurs fonciers capables d'entretenir une église, privée ou non, avec son clergé, possédant un grand domaine dont la maison d'habitation était protégée. Beaucoup de "mottes" anonymes et sur lesquelles il n'existe aucun document écrit sont interprétées aujourd'hui, non plus comme des levées de terre servant de refuge, mais comme les vestiges de résidences seigneuriales (avec château fort en bois) du haut Moyen Age, probables berceaux de maintes familles nobles médiévales.

Auteur(e): Anne-Marie Dubler, Karl H. Flatt / PM

2 - Histoire politique du Moyen Age à la fin du XVIIIe siècle

2.1 - Les seigneuries médiévales

Au Xe s., la région de l'Aar fut soumise à un pouvoir installé dans l'actuelle Suisse occidentale: sous Rodolphe Ier et Rodolphe II, le second royaume de Bourgogne s'étendit largement en direction de l'est; les domaines royaux de Bümpliz, Münsingen, Uetendorf, Wimmis, Kirchberg et Utzenstorf servaient de points d'appui aux souverains. Puis ce territoire se rapprocha du Saint Empire des Ottoniens et des Saliens, quand la dynastie rodolphienne s'affaiblit. Celle-ci conserva cependant la faveur des chroniqueurs et des auteurs d'actes officiels, qui voyaient dans Rodolphe II le fondateur légendaire des douze églises du lac de Thoune (chronique d'Elogius Kiburger), dans la reine Berthe, sa femme, la fondatrice du prieuré de Payerne, et qui honoraient leur fille, l'impératrice Adélaïde, pour avoir donné Kirchberg, Uetendorf et Wimmis à l'abbaye alsacienne de Seltz. Les querelles autour de l'héritage de Rodolphe III (décès1032) aboutirent à la reprise du royaume par les Saliens, au nom de l'Empire (l'empereur Conrad II se fit couronner roi de Bourgogne à Payerne en 1033). Le royaume fut aussi impliqué dans les troubles qui agitèrent l'Empire après 1056. Le comte Rodolphe de Rheinfelden (Rodolphe de Souabe), qui avait été institué régent de Bourgogne en 1056 sous la minorité d'Henri IV, se fit élire antiroi contre ce dernier lors de la querelle des Investitures (1077). Pour punir cette félonie, les évêques de Bâle et de Lausanne (un Fenis et un Oltigen), partisans de l'empereur, confisquèrent des biens de Rodolphe dans la région de l'Aar. Ses terres de Haute-Argovie et de la rive droite de l'Aar revinrent vers 1090 à son beau-fils, Berthold II de Zähringen qui, avec son fils Berthold III, entreprit de renforcer sa position. En pactisant avec les prétendants au trône impérial, les Zähringen obtinrent en 1127 la charge de recteur de Bourgogne (représentant de l'empereur). Mais ils durent renoncer en 1156 à leurs prétentions outre Jura et travaillèrent dès lors à consolider leur pouvoir sur le Plateau. Dans ce but, ils fondèrent les villes de Berthoud, Morat, Thoune et B., sans doute sous Berthold V, dernier du nom, mort en 1218. Son héritage fut démembré, les terres passant aux Kibourg, les charges et les fiefs retournant à l'Empire, dont la souveraineté sur la région de l'Aar fut désormais reconnue.

L'organisation ecclésiastique (décanats, paroisses et filiales) n'est entièrement connue que depuis le XIIIe s., par le cartulaire de Notre-Dame de Lausanne (1228) et le Liber decimationis du diocèse de Constance (1275), mais les principales paroisses devaient déjà exister vers l'an mille, bien que l'on ne connaisse pas leurs fondateurs. On ignore si les abbayes qui ont reçu des terres ou des églises dans le canton ont contribué à cette organisation: Saint-Gall en Haute-Argovie (VIIIe-IXe s.), Ettenheim (Bade-Wurtemberg) à Spiez et Scherzligen (762), Seltz (Alsace) à Kirchberg, Uetendorf et Wimmis (994), Saint-Pierre (Forêt-Noire) à Huttwil, Seeberg et Herzogenbuchsee (avant 1108). La maison royale de Bourgogne a joué un rôle important, par l'intermédiaire de Saint-Maurice et de Payerne, à Utzenstorf, à Kirchberg, dans le Simmental et jusqu'au lac de Thoune. Bien qu'on n'en ait pas de preuve, des seigneurs locaux ont sans doute fondé nombre d'églises privées sur leurs terres; ils ont aussi créé ou doté des monastères: les plus anciens exemples connus concernent la donation à l'abbaye de Saint-Gall, entre 795 et 886, de terres sises à Rohrbach et environs (Haute-Argovie), tandis que dix établissements voyaient le jour entre 1070 et 1150: les prieurés clunisiens de Rüeggisberg (sires de Rümligen, 1072), de Münchenwiler (sires de Wiler, vers 1080), de l'île de Saint-Pierre (comtes de Bourgogne-Mâcon sur des terres héritées des Oltigen, fin du XIe s.), de Hettiswil (1107), de Röthenbach im Emmental (sires de Rümligen ou de Signau), les abbayes bénédictines de Saint-Jean de Cerlier (sur des terres des Fenis, vers 1100), de Trub (sires de Lützelflüh, avant 1130) et de Rüegsau (peut-être les sires de Lützelflüh, première moitié du XIIe s.), le chapitre de chanoines de Saint-Augustin d'Interlaken (sires d'Oberhofen, vers 1130) et l'abbaye cistercienne de Frienisberg (comtes de Soyhières sur des terres des Oltigen, dans les années 1130).

Les comtés carolingiens des IXe-XIe s. survivaient au bas Moyen Age dans les landgraviats de Bourgogne (sur la rive droite de l'Aar dès 1252 et sur la rive gauche dès 1276) et du Buchsgau (1318, cas où l'on observe même une continuité dans l'organisation). L'Oberland dépendait directement de l'empereur. Tout le pays était morcelé en seigneuries appartenant à des familles nobles qui apparaissent dans les sources aux XIe-XIIe s. (Fenis, Oltigen, Belp-Montagny, Kramburg, Bremgarten, Gerenstein, Signau, Heimberg, Sumiswald, Lützelflüh, Langenstein, Buchsee, Jegenstorf, Seedorf, entre autres). Des seigneurs oberlandais participèrent au soulèvement des barons contre Berthold V de Zähringen (1191); ils furent défaits à Grindelwald. Des seigneurs du Plateau, fidèles à l'Empire (Wädenswil, Eschenbach), épousèrent alors des filles nobles de l'Oberland (Unspunnen, Oberhofen) et prirent place aux côtés des barons indigènes (tels les Brienz, Ringgenberg, Weissenburg). Les Zähringen avaient de nombreux ministériaux, dont les châteaux forts en bois se dressaient sur des sites souvent encore reconnaissables.

La mise en valeur des sols franchit une nouvelle étape. Certains monastères, celui de Trub par exemple, procédèrent à des défrichements dans des vallées retirées. L'économie alpestre est attestée depuis le début du XIIIe s. Le domaine royal de Wimmis, stratégiquement situé à l'entrée du Simmental, surveillait le trafic vers le Valais par les cols alpins. De manière générale, les domaines royaux de l'Oberland (Münsingen, Uetendorf) et du Plateau (Kirchberg, Utzenstorf) jalonnaient les routes principales, tout comme les châteaux forts et les villes neuves à l'époque zähringienne.

Auteur(e): Anne-Marie Dubler, Karl H. Flatt / PM

2.2 - Mouvement communal et formation territoriale au bas Moyen Age

Le régime politique qui allait perdurer jusqu'en 1798 se mit en place dès le XIIIe s. dans la plupart des villes du futur canton: octroi et confirmation de franchises, institution d'un maire, avoyer ou amman comme représentant du seigneur, apparition des conseils et d'une bourgeoisie. Bienne, Berthoud, Thoune, Cerlier et Büren an der Aare obtinrent leur statut du seigneur ecclésiastique ou laïque dont ils relevaient, tandis que la ville de B. traita avec l'empereur, dont elle dépendait directement, ou avec son représentant. Dès le milieu du XIIIe s., la ville put de moins en moins compter sur l'empereur pour se défendre contre la politique territoriale des grands dynastes dans la régions de l'Aar (Kibourg, Habsbourg). Pour se renforcer, elle conclut des alliances avec Interlaken (1224), Fribourg (1243), Morat (date inconnue), Rüeggisberg (1244), l'évêque de Sion (1252 et 1296), Köniz (1257), le Hasli (1275), les barons de Signau (1277), Bienne (1279), l'abbaye de Trub (1286), Soleure (1295) et même avec la Savoie (protectorat exercé par le comte au nom de l'Empire en 1256, 1268 et 1291). L'empereur Rodolphe de Habsbourg confirma les franchises de B. en 1274, mais quand il exigea un impôt spécial en 1285, la ville se rangea dans le camp de ses adversaires; elle résista à deux sièges en 1288, mais fut battue à la Schosshalde en 1289 et contrainte de payer l'impôt dû et une amende.

Les Bernois se lancèrent dans une politique d'expansion après avoir défait à Oberwangen (comm. Köniz, 1298) les Fribourgeois, tenants de l'Autriche, et la noblesse romande du landgraviat de Bourgogne. La ville acquit vers 1300 les quatre paroisses de Bolligen, Vechigen, Stettlen et Muri, détruisit les châteaux forts trop proches (Bremgarten et Belp) et prit pour combourgeois les barons de Montagny. L'Etat bernois se développa entre le XIVe et le XVIe s. aussi bien en s'agrandissant (achats, prises en gage, conquêtes) qu'en renforçant son emprise (réception de bourgeois forains, combourgeoisies, alliances, liens économiques). Ses principaux concurrents et adversaires étaient au XIVe s. les Habsbourg-Autriche, les Kibourg-Berthoud et la ville de Fribourg. Après la victoire de Louis de Bavière contre son rival Frédéric le Beau à la bataille de Mühldorf am Inn (Bavière, 1322), B. conclut en 1323 sa première alliance avec les Waldstätten, ennemis des Habsbourg. Elle acquit d'Eberhard II de Kibourg, contraint d'accepter la combourgeoisie après avoir participé au meurtre de son frère, la suzeraineté sur Thoune. Le rapprochement entre Eberhard et les Habsbourg réveilla les rivalités dans l'espace bourguignon et entraîna plusieurs conflits armés au XIVe s. La guerre de Gümmenen (1333) fut une lutte indécise entre B. et Fribourg à propos de droits dans la Singine. En 1334, B. s'attaqua aux barons de Weissenburg (affaire de Mülenen, occupation de Wimmis et d'Unspunnen), leur enleva le Hasli qu'ils tenaient en hypothèque (Oberhasli) et fit d'eux des combourgeois forcés. Dans la guerre de Laupen (1339-1340), B. se dressa avec l'aide de ses alliés, entre autres les Waldstätten, contre la coalition réunissant Fribourg, les Kibourg, la noblesse "bourguignonne" (c'est-à-dire surtout celle du Pays de Vaud), l'Autriche et l'empereur Louis de Bavière. Après avoir fait la paix avec l'Autriche en 1340 à Königsfelden et conclu divers accords jusqu'en 1345, B. reprit sa politique d'expansion (bourgeois forains, Aarberg, 1358), en s'appuyant sur son réseau d'alliances et de combourgeoisies, renouvelé dans la Confédération bourguignonne, sur les privilèges confirmés et élargis par les empereurs Charles IV et Wenceslas et sur les alliances avec les Waldstätten (1341, 1353), l'Autriche (1341, 1348, 1363) et la Savoie (1350, 1364, 1374, 1384). Bien plus tard, l'historiographie nationale a fait de 1353 (première alliance perpétuelle de B. avec Uri, Schwytz et Unterwald) la date de l'entrée de B. dans la Confédération; en fait, pendant longtemps, B. ne fut alliée qu'indirectement aux autres Confédérés, Zurich et Lucerne. Les étroites relations avec Bienne entraînèrent en 1367-1368 une guerre contre l'évêque de Bâle, son suzerain. Bienne et toute la région voisine subirent de ce fait de grands dégâts. En 1375, les Gugler d'Enguerrand de Coucy ravagèrent le Plateau, sans grande réaction de l'Autriche ni des comtes de Kibourg. Aussi le coup de main avorté de ces derniers contre Soleure (1382) incita-t-il B. à les attaquer en s'emparant de diverses places fortes et en assiégeant Berthoud pendant plusieurs semaines. Un arbitrage confédéral mit fin en 1384 à cette guerre de Berthoud: les Kibourg, défaits, durent vendre aux Bernois Berthoud et Thoune, leurs centres politiques, et devenir bourgeois de Laupen.

La guerre de Sempach fut l'occasion d'une lutte décisive avec l'Autriche et Fribourg (campagnes bernoises dans l'Oberland en 1386, dans le Seeland en 1388, en Argovie en 1389). A la paix de 1389, B. obtint l'Obersimmental, Unterseen, Oberhofen, Balm (comm. Oberhofen), Unspunnen, Nidau, la Montagne de Diesse, Gléresse, Douanne et Büren an der Aare. En 1398, Fribourg admit l'acquisition par B. de l'Inselgau ou Iselgau (sud-est du lac de Bienne, futur bailliage de Nidau). Après avoir définitivement chassé l'Autriche et Fribourg de l'Oberland et du Seeland, B. acquit encore d'autres seigneuries: Simmenegg (1391), Signau (1399), Frutigen (1400), Wangen an der Aare (1407), Trachselwald et Huttwil (1408), Oltigen (1412), Bipp et Bechburg (1413, avec Soleure), et signa de nouvelles alliances et combourgeoisies avec La Neuveville (1388), Guillaume de Valangin (1401), Saanen et Château-d'Œx (1403), le chapitre, la ville et le comte de Neuchâtel (1406), avec des villes et seigneurs d'Argovie (1407). En même temps, les Bernois, signataires du convenant de Sempach (1393), se rapprochèrent encore plus des Confédérés. Pourtant, bien que les cantons aient signé en 1412 une paix de cinquante ans avec l'Autriche, B. se retourna, à la demande de l'empereur Sigismond et du concile de Constance, contre le duc d'Autriche Frédéric IV de Habsbourg, occupa en 1415 la plus grande partie de l'Argovie et y institua des bailliages (Argovie bernoise), étendant ainsi son influence presque jusqu'au Rhin.

Les Bernois soutinrent la Savoie en conflit dans le val d'Ossola avec les dizains du Haut-Valais alliés aux V cantons de Suisse centrale (campagne en Valais en 1418-1419, avec passage des cols du Grimsel et du Gries, arbitrage en 1420); cet intérêt pour les cols alpins resta un épisode. Dans la guerre de Zurich, ils penchaient pour Schwytz, mais firent plusieurs tentatives de conciliation (1438, 1440). Après l'alliance entre Zurich et l'Autriche (1442), ils attendirent 1444 pour s'engager nettement aux côtés des autres Confédérés. Vu les liens entre l'Autriche, la France et la Bourgogne, ils songeaient surtout à conserver l'Argovie. Après la bataille de Saint-Jacques-sur-la-Birse (1444) et l'ouverture de négociations à Bâle et Ensisheim (Alsace), ils pressèrent les Confédérés, l'Autriche et Zurich à conclure la paix. Le fardeau des guerres continuelles provoqua des troubles dans l'Oberland (Böser Bund de l'Oberland bernois), résolus par un arbitrage confédéral en 1446. Avec la Savoie, B. entreprit en 1448 plusieurs campagnes contre Fribourg.

A cette expansion rapide succéda vers 1450 une première phase de consolidation et de régularisation. Avec Soleure, B. partagea en 1463 les seigneuries de Bipp et Bechburg, acquises en 1413 avec le landgraviat de Buchsgau, Bipp revenant à B.; les frontières seront corrigées en 1466, 1516 et 1665. Fribourg, avec qui la combourgeoisie fut renouvelée en 1454, participa de nouveau à l'administration de la seigneurie de Grassbourg, acquise en commun en 1423, et céda Gümmenen en 1467. Les querelles de frontières avec Lucerne durèrent de 1408 à 1470. Les limites avec l'évêché de Bâle furent rectifiées en 1439, 1440, 1452, 1464, 1470 et 1486, celles avec Neuchâtel en 1443, 1470 et 1491. Les alliances et nouvelles acquisitions de seigneuries visèrent à renforcer la suzeraineté de la ville sur sa zone d'influence. Lors des guerres de Bourgogne, les seigneuries de Cerlier et d'Aigle passèrent à B., celles de Morat, Grandson, Orbe et Echallens à B. et à Fribourg (1474-1476).

Cette suzeraineté consistait aux XIVe-XVe s. en un ensemble très disparate de droits et de propriétés. La ville, qui dépendait directement de l'empereur dès 1218/1220, posa précocement (dans la seconde moitié du XIVe s.) les jalons de son futur statut d'immédiateté. Vers 1300 déjà, le Conseil distinguait soigneusement entre l'Empire et la personne du souverain (non-reconnaissance de Louis de Bavière). Selon ses franchises, B. avait droit à sa monnaie et à ses poids et mesures; elle les imposait dans sa zone d'influence économique. Dès le début, les autorités de la ville eurent des pouvoirs judiciaires. L'avoyer présidait le tribunal criminel comme représentant de l'Empire. Charles IV étendit en 1365 le ressort de la juridiction municipale. La ville obtint en 1398 le droit d'évocation. Dès le XVe s., le Conseil (ou une commission du Conseil) servait de cour criminelle et de cour d'appel pour la plus grande partie du territoire. Ville d'Empire, B. considérait qu'elle exerçait sa suzeraineté au nom de l'Empire. Elle se fit confirmer en 1348 ses hypothèques impériales sur Laupen et le Hasli, puis reçut en 1365 le plein droit d'en acquérir d'autres et en 1379 l'autorisation d'inféoder des biens impériaux à ses vassaux. Son autorité reposait pour une large part sur les droits de landgraviat acquis en 1406 pour la rive droite de l'Aar, en 1408 pour l'Emmental et en 1426 pour le Buchsgau. En 1437, elle exigea pour la première fois un serment de tous ses sujets (obligation de servir et de maintenir la paix publique). Dès 1458, les seigneurs vassaux durent demander l'autorisation du Conseil avant d'accepter une combourgeoisie extérieure ou d'entrer au service étranger; dès 1459, la ville revendiqua un droit de préemption sur les seigneuries justicières. Le Conseil cherchait à empiéter sur les compétences des seigneurs, ce qui entraîna un conflit que l'on désigne sous le nom de Twingherrenstreit. Par la suite, B. imposa dans tous ses territoires, même dans ceux relevant de ses vassaux, "cinq articles" qui lui accordaient le droit d'imposer la participation aux plaids, de lever des troupes et de les passer en revue, d'exiger des corvées, de percevoir des impôts, d'exercer des compétences judiciaires et policières.

Aux XIVe-XVe s., dans un cadre de type corporatif, la plus haute instance politique, judiciaire et militaire de l'ensemble des territoires était le Grand Conseil de la ville (souvent plus de 400 membres), dont émanait le Petit Conseil, gouvernement de vingt-sept membres (l'avoyer, l'ancien avoyer, le trésorier, les quatre bannerets, les deux conseillers secrets du Grand Conseil et dix-huit conseillers). Dès le XVe s., les sièges vacants furent repourvus chaque année à Pâques par cooptation, et l'assemblée des bourgeois ne fut plus convoquée. Le Conseil exerçait son autorité sur les quatre paroisses du ressort municipal (Stadtgericht), puis sur les quatre juridictions (Landgericht) de Sternenberg, Seftigen, Konolfingen et Zollikofen, soumise chacune à l'un des bannerets, représenté sur place par un sautier (Freiweibel), enfin sur les bailliages. Tous bourgeois de la ville de B., les baillis résidaient au château baillival, siège de leur circonscription, qu'ils administraient en tenant compte des statuts et libertés locaux, qui garantissaient une certaine autonomie. Dès le milieu du XVe s., les autorités recueillirent les doléances éventuelles lors de consultations populaires. En encourageant l'affranchissement des serfs, la ville gagna des sujets, soumis aux devoirs civiques (service militaire, impôts, serment), et favorisa ainsi, avant même la Réforme, la transformation de ses seigneuries médiévales en un Etat territorial.

Auteur(e): Urs Martin Zahnd / PM

2.3 - Organisation militaire au bas Moyen Age

Tout bourgeois de la ville de B. devait servir dans l'armée, à ses frais et en fournissant lui-même armes et équipement. Le privilège de l'empereur Sigismond (1415) donnait en outre à B. le droit de lever des troupes dans tout son territoire. Il n'y avait cependant ni organisation militaire permanente ni répartition tactique fixe. Les contingents fournis par les corporations de la ville de B., les villes municipales et les bailliages avaient chacun ses insignes et son commandement. Dès le XIVe s., les corporations et les communes créèrent des caisses de guerre pour dédommager les hommes appelés au service. Au XVe s., une grande levée comptait généralement 6000 hommes, exceptionnellement 10 000 à 12 000 (sur environ 18 000 mobilisables); placée sous les ordres de l'avoyer, elle combattait sous la bannière de la ville. On se contentait d'une troupe plus petite, à la tête de laquelle on trouvait un enseigne, dans les guerres d'usure qui souvent duraient des années; on faisait largement appel pour celles-ci à des aventuriers volontaires. Les garnisons étaient tenues par des mercenaires. Des arbalétriers (première mention dans les comptes de la ville en 1375) et des arquebusiers (dès le XVe s.) intervenaient dans la défense et l'attaque de places fortes. L'emploi d'armes à feu est attesté du côté bernois depuis la guerre de Berthoud (1383). La cavalerie, dans laquelle servait la noblesse féodale, ne jouait guère de rôle, sauf pour des missions de reconnaissance, pour établir des avant-postes ou lors de coups de main.

Auteur(e): Georges Grosjean / PM

2.4 - Etat, gouvernement et administration sous l'Ancien Régime

Entre la Réforme et la fin du XVIIIe s., la politique bernoise est marquée par la mise en place et la consolidation de l'Etat. L'annexion sans coup férir du Pays de Vaud francophone en 1536 entraîne la création d'une administration "romande" (Welsch); ancré dans le réseau des alliances confédérales, le plus grand Etat-cité au nord des Alpes affirme aussi sa présence dans le concert européen.

2.4.1 - Affaires intérieures

Le Conseil était déjà intervenu au XVe s. dans des affaires ecclésiastiques (discipline et administration conventuelles). Après la Dispute de B., il introduisit la Réforme par son mandat du 7 février 1528 et reprit les pouvoirs de l'évêque sur l'Eglise, la surveillance des mœurs, l'école et l'assistance aux pauvres. L'Eglise devint ainsi un puissant appui de l'Etat. Les conflits latents entre autorités aux tendances centralisatrices ("Leurs Excellences" ou LL.EE.) et campagnes sujettes exigeant le respect de leurs droits apparurent alors au grand jour. Dans l'Oberland, la foi nouvelle eut peine à s'imposer. Les soulèvements d'octobre 1528 furent matés, mais la répression provoqua de vives tensions avec Obwald. Les autorités laïques et ecclésiastiques se virent aussi défiées par les anabaptistes; malgré des interventions très dures, elles ne réussirent pas à maîtriser entièrement ce mouvement qui, toujours brutalement poursuivi, résista en particulier dans l'Emmental jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. L'administration ecclésiastique (parallèle à celle des bailliages) reposait sur une division en classes (ou chapitres). Le synode ne fut plus convoqué après 1615. Dans chaque paroisse, un consistoire présidé par le pasteur jugeait les affaires de mœurs et de moralité.

Aux XVIe et XVIIe s., le gouvernement fut confronté à des tâches nouvelles. La réorganisation de l'armée et la politique économique posaient de grands problèmes. Dans le domaine social, les institutions charitables créées par l'Eglise et sécularisées à la Réforme ne suffisaient plus aux besoins. La charge de l'assistance fut transférée aux paroisses ou aux communes, le droit de bourgeoisie étant redéfini à cette occasion. Dans la ville de B. (qui limita l'accès à sa bourgeoisie dès 1643 et le ferma en 1651, les nouveaux venus pouvant seulement obtenir un statut d'habitants perpétuels) cette obligation passa, selon l'ordonnance sur la mendicité de 1676, aux corporations, dans lesquelles se regroupaient l'ensemble des bourgeois.

A l'époque du mercantilisme, les Conseils durent s'intéresser à la politique économique. La Chambre de commerce créée en 1687 (Conseil de commerce dès 1695) cherchait à garantir l'approvisionnement du pays en intervenant dans le trafic des marchandises et des paiements. Les nombreuses tentatives pour attirer dans le pays des industries lucratives, comme celle de la soie, échouèrent généralement, faute de capitaux ou à cause de la préférence donnée aux investissements terriens. En revanche, un système de réserves à long terme permit d'atténuer, sinon d'éviter, les crises alimentaires.

Tandis que s'accroissait le rôle de l'Etat, une véritable classe de magistrats apparut au XVIe s. Elle se distingua de plus en plus du reste de la bourgeoisie, dont la clôture en 1651 fit non seulement diminuer peu à peu le nombre des familles admises au gouvernement (540 en 1650, 243 en 1784), mais favorisa la formation d'un régime aristocratique, dans lequel un cercle restreint se partageait les charges lucratives (Cantons à régime patricien). Les réunions de l'assemblée des bourgeois se raréfièrent au XVIe s., puis disparurent. Les timides réformes de la fin de l'Ancien Régime ne purent entamer la concentration du pouvoir: un système sophistiqué de cooptation garantissait aux familles représentées au Grand Conseil la permanence de leur siège, seul accès aux grandes carrières, tout en assurant la stabilité du Patriciat. Le Grand Conseil ou Conseil des Deux-Cents comptait au maximum 299 membres; après 1683, il se complétait quand l'effectif tombait en dessous de 200 membres, soit tous les dix ans environ. Les patriciens trouvaient indigne d'eux tout revenu autre que ceux tirés de leurs terres, de la carrière militaire ou du service de l'Etat; ils se consacraient de plus en plus exclusivement à la magistrature, qui offrait quelques dizaines de postes rémunérateurs (cinquante bailliages, plusieurs Bailliages communs et dix directions, comme celles des travaux ou du sel). Les bénéficiaires étaient désignés selon un processus compliqué mêlant, pour empêcher la corruption, élection et tirage au sort.

Les relations entre les Deux-Cents et le Petit Conseil, véritable détenteur du pouvoir, n'étaient pas dépourvues de tensions. Les conflits de compétences, toujours renaissants, conduisirent en 1681 à une mise au point fondamentale qui mit un frein à la prépondérance croissante du Petit Conseil. La souveraineté fut attribuée au Grand Conseil, les prérogatives du Petit Conseil et de la toute-puissante Chambre des bannerets (formée des quatre bannerets et des deux trésoriers) furent limitées. Nombre de chambres et commissions (il y en eut un temps plus de quarante) préparaient les travaux des conseils. Au XVIIIe s., un comité du Petit Conseil, dit Conseil secret, s'affirma dans la conduite des affaires étrangères.

Oligarchisation et professionnalisation de la politique allaient de pair. Aux simples bourgeois, la fonction publique ne laissait que des postes de pasteur et des charges inférieures. Il en résulta un mécontentement latent, qui parut au grand jour dans la conjuration de Henzi (1749), mal préparée et immédiatement réprimée, dont les meneurs voulaient imposer par la force un partage plus équitable des privilèges au sein de la bourgeoisie.

La ville ne parvint pas à unifier l'administration des campagnes, en dépit d'efforts ponctuels. Elle ne put abolir les divers droits et privilèges locaux des territoires qui, soumis directement ou par l'intermédiaire d'un bailli à sa souveraineté, jouissaient cependant d'une autonomie plus ou moins étendue; les villes municipales, comme Berthoud, avaient même gardé leur administration et leur magistrature. Les impôts nouveaux et les mesures unificatrices suscitaient immanquablement une opposition. L'introduction d'un impôt de défense en 1641 provoqua des soulèvements, en particulier dans l'Emmental et dans le bailliage de Thoune, que seules calmèrent de fortes concessions.

La lutte autour des droits locaux dura deux siècles; elle culmina dans la guerre des Paysans de 1653, qui en marqua aussi le terme, puisque ce fut la dernière fois, sous l'Ancien Régime, que les campagnes eurent leur mot à dire dans le débat politique. La révolte fut écrasée dans le sang. Elle mit des bornes aux aspirations des sujets à l'autonomie, mais aussi aux efforts gouvernementaux de modernisation de l'Etat. Cet événement eut un écho tardif dans le Pays de Vaud, en 1723, quand le major Jean Daniel Abraham Davel se lança dans une action isolée et incomprise qui lui valut un désaveu général et lui coûta la vie.

Dans la seconde moitié du XVIIIe s., l'idéal du gouvernement paternaliste et chrétien fit place à une conception impersonnelle de l'Etat. L'administration publique eut à combler des attentes croissantes, en particulier dans le domaine de l'assistance, ce qui contredisait le principe traditionnel de gestion économe. Avec les Lumières apparut une opinion publique qui fit valoir ses droits. Les discussions menées dans les cercles, salons et sociétés sur la forme et l'avenir de l'Etat aboutirent tout naturellement à développer l'engagement politique, non seulement des patriciens, mais aussi des citadins riches et cultivés, même dans les petites villes. Au cours des décennies qui précèdent la Révolution, il se forma, en particulier en Argovie et dans le Pays de Vaud, une nouvelle élite d'entrepreneurs qui revendiquaient une participation au pouvoir fondée non plus sur les privilèges locaux, mais sur les droits naturels, sur la propriété et la capacité. Le fossé s'élargissait entre les rapports de force politiques et les réalités de l'Ancien Régime. Certes on reconnaissait l'incorruptibilité, les compétences et l'honnêteté de la plupart des magistrats, mais on refusait l'économie paternaliste, la censure omniprésente - quoique peu efficace -, la tutelle ecclésiastique et les privilèges excessifs de quelques familles. Dans toute l'Europe, le régime bernois était perçu comme le modèle du gouvernement aristocratique, tant par ses qualités que par ses défauts.

La Révolution française eut un grand retentissement dans les pays sujets. Les troubles qui éclatèrent dans le Pays de Vaud, surtout en 1791, la menace pesant sur la frontière nord dès 1792 et une insidieuse désintégration ébranlèrent le régime. Pour les révolutionnaires, l'Etat de B. devint le symbole de l'ordre ancien. Il s'écroula en quelques mois, après que le traité de Campoformio (1797) eut autorisé la France à intervenir militairement en Suisse. Le 2 février 1798, le Grand Conseil reçut en son sein cinquante-deux députés de la campagne et décida de modifier la constitution. Mais la situation était désespérée, face aux mouvements d'indépendance dans le Pays de Vaud et en Argovie, aux troubles en ville et dans les campagnes et face à la menace directe des troupes françaises qui livrèrent bataille à Neuenegg et au Grauholz avant d'occuper la ville, le 5 mars 1798 (Invasion française).

Auteur(e): François de Capitani / PM

2.4.2 - Berne et la Confédération

La Réforme ayant entraîné la division confessionnelle de la Confédération, B. se trouva au centre du bloc des cantons protestants, souvent en accord avec Zurich, parfois en rivalité (réfugiés tessinois au XVIe s.). Après les deux guerres de religion de Kappel, qui aboutirent à la paix nationale de 1531 (Paix nationales), il ne fut plus possible de trouver un consensus entre catholiques et protestants sur la réforme du système d'alliances. De même la première guerre de Villmergen (1656), où B. et Zurich furent battus par les cantons catholiques de Suisse centrale, rendit impossible toute évolution profonde. Les deux blocs s'affrontèrent encore en 1712 (seconde guerre de Villmergen); la victoire des protestants leur valut une meilleure part aux bailliages communs, mais cette modification sans grande portée ne contribua en rien à une rénovation pourtant nécessaire des structures fédérales, qui s'avérèrent de plus en plus en contradiction avec la prépondérance de B. et Zurich dans la politique suisse au XVIIIe s. Par ailleurs, la guerre de Trente Ans, l'indépendance helvétique reconnue par les traités de Westphalie et la politique d'expansion de la France avaient amené la conclusion des défensionaux de 1647 et de 1668, dont B. avait été l'un des artisans.

Mais les relations bilatérales avaient plus d'importance que les accords impliquant tous les Confédérés. C'est ainsi que B. acquit en commun avec Fribourg le comté de Gruyère en 1555 et mit au point un système stable dans la partie méridionale de l'évêché de Bâle en s'accordant avec le prince-évêque sur les sphères d'influence dans la région de Bienne et dans la prévôté de Moutier-Grandval (échange de Bienne). Durant tout l'Ancien Régime, B. collabora étroitement, malgré la barrière confessionnelle, avec Lucerne, Fribourg, Soleure et le prince-évêque de Bâle, en vertu de la communauté d'intérêts des maîtres face à leurs sujets turbulents; cette solidarité, qui se manifestait par des offres de médiation et de soutien militaire, marqua la politique confédérale bernoise, depuis le Convenant de Stans (1481) jusqu'aux troubles prérévolutionnaires en passant par les guerres des paysans des XVIe et XVIIe s. Après la conquête du Pays de Vaud (1536), B. s'attacha particulièrement à la protection de Genève, son alliée, contre les prétentions de la Savoie. Son engagement marqué à l'ouest et ses alliances avec les villes protestantes de Genève, Neuchâtel, Bienne et Mulhouse renforcèrent sa position dans une confédération helvétique qu'ils contribuèrent aussi à figer. Principal garant de l'ordre en Suisse occidentale, B. fit plusieurs interventions militaires lors des Révolutions genevoises, ce qui provoqua des tensions. B. imposa aussi sa médiation dans le conflit de 1768 entre la ville de Neuchâtel et le roi de Prusse, souverain de la principauté depuis 1707.

Auteur(e): François de Capitani / PM

2.4.3 - Berne dans le concert européen

Dans son expansion vers l'ouest, B. entra en conflit avec la Savoie et la France. La conquête du Pays de Vaud, du Pays de Gex et d'une partie du Chablais en 1536 entraîna des ripostes. Au traité de Lausanne (1564), B. restitua sa part du Chablais et le bailliage de Gex à la Savoie, mais les deux Etats ne conclurent une paix durable qu'en 1617. Le rapprochement économique et politique de B. avec la France, voisine directe depuis qu'elle possédait le Pays de Gex (1601), découla de l'acquisition par Louis XIV de l'Alsace en 1648, de la Franche-Comté en 1674. L'alliance française de 1668, renouvelée en 1777, devint un des piliers de la politique étrangère des Confédérés, une des bases de leur participation aux relations diplomatiques européennes. Néanmoins, on maintenait soigneusement des distances. Dans le conflit entre prétendants à la principauté de Neuchâtel (1699) et dans la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714), B. s'opposa vivement aux visées expansionnistes de la France, dont on contrebalançait la puissance souvent menaçante en entretenant des liens avec l'Angleterre et les Pays-Bas, notamment sous forme de prêts. Ceux-ci, accordés aussi aux villes et aux princes allemands, mais non à la France, faisaient fructifier la fortune publique, tout en renforçant l'équilibre européen. Dans le siècle précédant la Révolution, B. resta, comme la Confédération, en marge des grands conflits européens. Une autre constante de la diplomatie bernoise était la solidarité confessionnelle. Après la Révocation de l'édit de Nantes (1685), quelque 45 000 huguenots transitèrent par le territoire bernois et plusieurs milliers y trouvèrent refuge. Les vaudois chassés du Piémont furent aussi soutenus. Il existait des relations privilégiées avec les calvinistes d'Ecosse, des Pays-Bas et de Hongrie.

Auteur(e): François de Capitani / PM

2.5 - Organisation militaire sous l'Ancien Régime

Aux XVIe-XVIIIe s., l'armée faite d'un assemblage de contingents locaux aux effectifs inégaux fit place à une milice d'Etat. A la formation en carrés hérissés de piques et de hallebardes succéda la tactique plus élaborée des lignes de feu, à laquelle il fallait s'exercer déjà en temps de paix. Dès le moment où les guerres entre puissances européennes durèrent plusieurs années, le maintien de la neutralité exigeait non plus une mobilisation puissante et brève, mais un service permanent, prêt à intervenir hors des frontières. Le système en vigueur, fondé sur l'enrôlement d'hommes mariés dédommagés par les caisses de guerre locales, n'était plus approprié. En outre, en cas de levée partielle, les circonscriptions touchées devaient non seulement fournir les hommes, mais supporter tous les frais; en cas de mobilisation plus importante, il aurait fallu pouvoir procéder à des recrutements sur des bases territoriales plus larges. Les guerres du XVIe s. montrèrent l'inadéquation des contingents locaux, sur lesquels l'avoyer de B., chef de l'armée, n'avait pas pleine autorité.

Après une assez longue période de réformes, on organisa en 1610 les troupes d'élite en quatre "compagnies franches" de 300 hommes et deux corps de 6000 hommes, soit 13 200 hommes, fournis par treize arrondissements, qui levaient chacun un contingent d'hommes mariés soldés par les caisses de guerre. L'ordonnance de 1628-1629 répartit le même effectif, dont la moitié de mousquetaires, en 66 compagnies de 200 hommes mariés et en six régiments recrutés par régions. En 1651, on établit 118 compagnies pour les troupes qui ne faisaient pas partie de l'élite. L'augmentation de la population permit de créer dès 1667 des régiments de jeunes célibataires, soldés en cas de mobilisation par le trésor de la ville et armés par les arsenaux du nouveau fusil à silex. L'infanterie bernoise comprenait ainsi en 1721 six régiments d'élite (13 200 hommes), huit régiments de fusiliers (9600 hommes), le régiment vaudois spécial dit "secours de Genève" (1014 hommes) et 118 compagnies de troupes territoriales (21 000 hommes). Pour la seconde guerre de Villmergen, les troupes de l'élite reçurent toutes une solde de l'Etat, un uniforme et des fusils à silex. En campagne, on introduisit une répartition tactique par bataillons et brigades, ce qui permit au Conseil de guerre (créé en 1656, il se composait d'un président et de douze membres, quatre du Petit Conseil, huit du Grand) de confier le haut commandement à des officiers de valeur formés au service étranger. La cavalerie, péniblement organisée après 1668 sur la base du service obligatoire, resta peu efficace.

Vers la fin du XVIIIe s., période paisible où l'on avait beaucoup expérimenté et réorganisé, l'armée bernoise se présentait ainsi: le territoire était divisé en 21 arrondissements militaires qui fournissaient chacun un régiment d'élite ou "petit régiment", formé de deux bataillons de 500 hommes (un de grenadiers, un de mousquetaires), soit 21 000 hommes. L'élite ou "milice régulière" comptait en outre les bataillons de Büren an der Aare et d'Avenches (1000 hommes), quatorze compagnies de chasseurs et huit de carabiniers (2434 hommes), quatre régiments de dragons (env. 1000 hommes), vingt-quatre compagnies d'artillerie (1960 hommes), le corps du génie et l'équipage de la flotte du Léman - au total environ 28 000 hommes. En 1790, les arsenaux et châteaux du pays possédaient 499 pièces d'artillerie, de divers âges et qualités. Les canons fondus par les Maritz à Berthoud étaient particulièrement appréciés vers 1750. Les dragons ne répondirent pas aux espoirs placés en eux; en revanche la réputation des artilleurs était grande. En cas de danger, les arrondissements pouvaient mettre sur pied chacun quatre bataillons de fusiliers, soit au total 48 000 à 50 000 hommes, troupes qui n'atteignaient pas la qualité des bataillons d'élite. L'armée bernoise comptait donc à la fin du XVIIIe s. 78 000 à 80 000 hommes astreints au service, armés et régulièrement convoqués pour des journées d'exercice, soit un peu moins d'un cinquième de la population.

Auteur(e): Georges Grosjean / PM

3 - Société, économie et culture, du Moyen Age au XVIIIe siècle

3.1 - Démographie, habitat et occupation du sol

Profitant d'une phase climatique favorable, la population du territoire de l'actuel canton de B. s'accrut régulièrement entre 1000 et 1300, comme le montre la fondation d'une série de places fortes et de marchés au pied du Jura et dans le Seeland (notamment La Neuveville, Le Landeron, Cerlier, Aarberg, Nidau, Büren an der Aare, Wangen an der Aare, Wiedlisbach), ainsi que sur le moyen Plateau (Morat, Oltigen, Gümmenen, Laupen, B., Berthoud). La seigneurie de Cerlier se germanisa. Après 1300, des Walser venus du Lötschental colonisèrent la haute vallée de Lauterbrunnen (Gimmelwald, Mürren). Au XIVe s., la détérioration du climat et les épidémies de peste provoquèrent une diminution de la population, surtout sur le Plateau, l'Oberland étant moins touché. Des champs se transformèrent en pâturages, la forêt regagna du terrain, et certains campagnards allèrent s'installer en ville. Aux alentours de l'abbaye de Saint-Urbain, par exemple, dans la seconde moitié du XIVe s., on abandonna les sols de faible rendement et plusieurs hameaux. Le dépeuplement des campagnes fit perdre à beaucoup de villes neuves leurs fonctions de centre. Au XVe s., le territoire bernois était moins densément peuplé que celui de ses voisins. La croissance reprit après 1450, attestée par la remise en culture de champs abandonnés, les partages de terres, l'augmentation des conflits relatifs aux droits d'usage, les défrichements dans les zones élevées du Plateau et sur les berges des rivières de l'Emmental. Le nombre des feux s'accrut de 1,4% par an dans l'Emmental entre 1499 et 1559. Le climat favorisa entre 1530 et 1564 un essor démographique vigoureux, qui se traduisit dans les campagnes par une multiplication des petits artisans et paysans sans terre ou possédant un lopin, des Tauner et des indigents. Pour améliorer la situation de ce prolétariat rural, les autorités admirent dans les années 1560 et 1570 la création de colonies sur des terrains communaux ou en forêt.

Les principales sources de la démographie historique, qui jusqu'au XVIIIe s. doit se contenter d'estimations, sont les dénombrements de feux réalisés en 1499, 1558-1559 et 1653 (complétés pour la partie sud du Jura par les rôles établis dans le cadre de l'évêché de Bâle). L'Ancien Canton avait en 1558-1559 entre 58 000 et 64 000 habitants. La période 1565-1630 abonda en printemps froids et en étés humides. En outre, la peste frappa en 1564-1567, 1577, 1583, 1628-1630 et 1669-1670 (plus tard elle sera contenue par des mesures de quarantaine). Le canton dans les frontières de 1980 avait 110 000 à 120 000 habitants en 1653, 193 000 en 1730, 200 000 en 1764, 231 768 en 1798 (en 1764, dans ses frontières de l'époque, B. comptait 323 008 habitants, dont 112 346 dans le Pays de Vaud et 40 276 dans l'Argovie bernoise). Des phases de croissance, dues aux bonnes conditions climatiques (1654-1688, 1720-1740) ou à l'augmentation de la fécondité (1770-1798) alternèrent avec des périodes de recul (chertés de 1688-1694) et de stagnation (1740-1770). Une épidémie de dysenterie qui tua 5% de la population en 1750 (surtout des enfants et des adolescents) provoqua jusque vers 1800 une croissance moins rapide que dans les cantons voisins; ses conséquences, perceptibles dès 1760 (manque de bras et de recrues) firent croire que le canton se dépeuplait et poussèrent LL.EE. à réaliser en 1764 un premier recensement. L'émigration en Alsace, dans le comté de Hanau-Lichtenberg après 1650, dans le Brandebourg à la fin du XVIIe s. et en Caroline au XVIIIe (fondation de New Bern en 1710) et le service étranger causèrent des pertes négligeables au point de vue démographique. Celles dues aux départs vers le Pays de Vaud alors bernois, vers la principauté de Neuchâtel et l'évêché de Bâle sont minimes. Le contrôle des transactions immobilières, les taxes d'établissement et celles imposées aux "habitants" (non-bourgeois) limitaient efficacement la mobilité géographique; dès 1743, on interdit aux bénéficiaires de l'assistance publique de se marier, pour des raisons de politique sociale.

L'évolution démographique diffère selon les régions. Dans la partie sud de l'évêché de Bâle, la population stagna entre 1722-1723 et 1770-1771. A la fin du XVIIIe s., la natalité augmenta (horlogerie à domicile dans l'actuel district de Courtelary), mais l'émigration freina la croissance. En Haute-Argovie, l'industrie à domicile favorisa au XVIIIe s. une densité assez élevée, inférieure cependant à celle de l'Emmental, où les mariages plus précoces et la fécondité supérieure à la moyenne bernoise se traduisaient par de très forts excédents naturels et un courant migratoire permanent vers les autres régions du canton. L'Oberland, qui subit relativement peu de pertes au XIVe s., fournit au XVe un nombre de soldats supérieur à la moyenne. Entre 1500 et 1764, son taux de croissance annuel (6,6o/oo) était supérieur à celui du Plateau (5,2o/oo) et, entre 1764 et 1798, son bilan migratoire proche de l'équilibre. Quant au Seeland, encore peu peuplé au XVIe s., il se rattrapa après 1653 et connut une forte croissance en feux et en habitants.

Auteur(e): Christian Pfister / PM

3.2 - Economie

3.2.1 - Zones économiques

L'activité dominante, durant toute la période étudiée, est l'agriculture qui fournissait la plus grande partie à la fois des produits d'exportation, des revenus de l'Etat (sous forme de dîmes) et des matières premières travaillées par l'artisanat. C'est pourquoi les trois zones économiques traditionnelles correspondent à divers systèmes d'exploitation agricole: les parties basses du Plateau à l'assolement triennal (la céréaliculture domine; la vigne apparaît dans les sites favorables, comme les coteaux lacustres), les hauteurs du Plateau et les vallons jurassiens à la rotation culturale (Feldgraswirtschaft, céréales et élevage mêlés), les Alpes à une économie où l'élevage domine, les labours ayant un rôle marginal, semblable à celui que remplissent partout les jardins. Des marchés se tenaient dans les petites villes, mais aussi dans certains bourgs campagnards des Alpes, des Préalpes et des hauteurs du Plateau. Les plus importants étaient ceux de Langnau et de Langenthal (1571), les plus anciens, attestés déjà au bas Moyen Age, ceux d'Aarwangen et Herzogenbuchsee en Haute-Argovie, de Langnau dans l'Emmental, de Wattenwil dans le Gürbetal, d'Aarmühle (Interlaken) dans le Bödeli, de Meiringen dans l'Oberhasli, de Frutigen dans le Frutigland, de Saanen et Château-d'Œx dans le Gessenay; les autorités en ajoutèrent treize autres entre 1500 et 1700, dont dix dans l'Oberland. On y échangeait surtout du bétail, avec des marchands venus de la plaine ou du Valais (Welschlandhandel avec l'Italie).

Auteur(e): Christian Pfister / PM

3.2.2 - Agriculture

Le système de l'assolement triennal et la céréaliculture s'imposèrent aux XIe-XIIIe s., âge d'or de la seigneurie foncière, sauf là où les conditions naturelles ne le permettaient pas; dans les parties déjà exondées du Grand-Marais par exemple, les sols tourbeux, impropres aux labours, ne pouvaient servir qu'au pâturage. Il n'y avait alors guère de différences entre plaine et montagne; on pratiquait jusqu'en haute altitude la culture des céréales combinée à l'élevage, avec prédominance du petit bétail; les alpages nourrissaient surtout des ovins. Les Alpes commencèrent à se spécialiser dans le gros bétail après 1450. Dans le Simmental, les herbages remplacèrent les emblavures en fond de vallée entre 1515 et 1576 et les alpages de fauche furent transformés en prairies d'estivage. Les céréales, cultivées à la houe sur de petites parcelles et moissonnées à la faucille, perdirent aussi du terrain dans le Frutigland, sur les Lütschines et surtout dans le Gessenay. Elles se maintinrent mieux sur les marges nord de l'Oberland et dans l'Oberhasli, mais partout elles laissèrent une place aux pommes de terre dès le début du XVIIIe s. La fabrication de fromage à pâte dure commença à la fin du XVIe s., surtout dans le Gessenay et sur les alpages de l'Emmental. Dans les zones élevées du Plateau, dès la fin du XIVe s., les herbages s'étendirent aux dépens des emblavures (vers 1500 sous forme de prairies irriguées, dans l'actuel district d'Aarwangen) et l'assolement triennal disparut, tandis que les communaux (prairies) étaient partagés et privatisés. On eut ainsi plus de fumier, ce qui permit d'augmenter le rendement des céréales. Aux XVIIe-XVIIIe s., les anciennes soles étaient généralement divisées en enclosures exploitées individuellement.

Dans les zones basses du Plateau, presque rien ne bougea avant 1750. Grâce à l'appui éclairé de LL.EE., les cadres juridiques furent peu à peu adaptés, à partir de 1760, aux réformes préconisées par la Société économique de B. pour pallier le manque de fumier: culture sur les jachères de plantes fourragères qui enrichissent le sol en azote, stabulation permanente, partage des communaux, augmentation du nombre de têtes de gros bétail. Le développement de l'élevage n'entraîna aucun recul de la production céréalière, dont les revenus de la dîme donnent un bon reflet; l'évolution de cet indice est parallèle à celle de la population et montre parfois de légères divergences régionales: croissance jusqu'en 1585, recul de 1586 à 1600, stagnation jusqu'en 1670 (dans l'Emmental jusqu'en 1650), croissance jusque vers 1740 (dans l'Emmental jusqu'en 1750), nouvelle stagnation jusque vers 1800. Dans le Seeland, les dîmes fluctuent aux XVIe-XVIIIe s. autour d'un niveau constant. La pomme de terre, cultivée d'abord en altitude pour les pauvres et le bétail ou comme réserve de secours, s'imposa aussi sur le Plateau au XVIIIe s.; ressource des indigents, plante jouant un rôle social important, on la trouvait surtout dans les jardins et sur les communaux.

Au bas Moyen Age et à l'époque moderne, la production céréalière bernoise totale (Pays de Vaud compris) était généralement supérieure aux besoins du pays, de telle sorte que seule une très mauvaise récolte pouvait contraindre les autorités à importer des grains étrangers pour assurer une partie de l'approvisionnement. Ainsi dans l'Oberland, des importations suprarégionales de céréales et des exportations de produits laitiers ne sont attestées, au début du XVe s., qu'en cas de cherté.

Auteur(e): Christian Pfister / PM

3.2.3 - Fer, sel, bois

L'exploitation des minerais de fer de mauvaise qualité de l'Oberhasli (dès le XIVe s.) et de ceux de fer, de plomb et de zinc de la haute vallée de Lauterbrunnen (dès la fin du XVIe s.) endommageait les forêts, sans couvrir les besoins. La production des salines de Bex (depuis le début du XVIIIe s.) ne suffisait qu'au Pays de Vaud et à l'Oberland. Il fallait donc importer du fer et du sel de Franche-Comté. Le monopole du sel était une des grandes sources de revenu de l'Etat. L'Oberland fournissait à la ville de B. du bois de feu et de construction, transporté par bateau ou par flottage sur l'Aar. De grandes quantités de bois étaient exportées par l'Emme, l'Aar et le Rhin jusqu'à Bâle et au-delà. Les autorités intervinrent plusieurs fois, surtout au XVIIIe s., contre ce trafic, afin d'éviter la déforestation et les inondations qui en résultaient.

Auteur(e): Christian Pfister / PM

3.2.4 - Artisanat, protoindustrie, commerce, service étranger

Comme les corporations de la ville de B. (généralement appelées "sociétés" dès le XIVe s.) n'avaient pas de pouvoir politique, elles ne purent imposer dans la pratique les privilèges qui leur étaient théoriquement acquis face aux maîtres artisans de la campagne. Après 1550, ceux-ci formèrent des corporations qui réglementèrent la formation et le marché, afin de se protéger contre la concurrence des journaliers. Au XVIIIe s., la prospérité de l'agriculture favorisa l'essor d'un artisanat mixte, attesté dès le XVIe s. en Haute-Argovie et dans l'Emmental. Il s'agissait souvent d'activités saisonnières, étroitement liées à l'agriculture. En 1798, les campagnes bernoises comptaient 103 artisans pour 1000 habitants, soit beaucoup plus que les moyennes suisse et européenne.

Jusqu'au XVIe s., seuls les tanneurs, qui travaillaient surtout des peaux de mouton, indigènes ou importées, écoulaient une part notable de leurs produits hors du pays; tous les efforts visant à créer (dès la seconde moitié du XVe s.) une draperie d'exportation échouèrent. En 1687, les textiles représentaient le tiers des importations, en valeur. La Chambre de commerce fondée la même année tenta en vain de retenir, parmi les réfugiés huguenots de passage, des entrepreneurs prêts à fonder des manufactures de soie et de laine. Même les races de moutons les mieux adaptées au sol et au climat helvétiques donnaient une laine de mauvaise qualité, propre seulement à la fabrication de drap grossier.

Au XVIIIe s., l'Emmental et la Haute-Argovie remplacèrent la ville de Saint-Gall comme centre de la toilerie. Le lin était filé à domicile par les paysans, puis tissé, généralement par des salariés. Les toiles se vendaient sur le marché de Langenthal, où elles subissaient dès 1758 un contrôle de qualité. L'impression des toiles se développa en ville de B., l'indiennerie à B. et Bienne. Le tissage du coton était pratiqué en Haute-Argovie pour des marchands-entrepreneurs; la passementerie bâloise donnait du travail dans le vallon de Moutier (rubans), et dans le bailliage de Thoune (filature de schappe, peignage de la soie). La broderie et la bonneterie (gants, bonnets, bas) devinrent des branches d'exportation.

Le grand commerce importait des textiles, des objets en métal, du sel, du vin, du sucre et des épices; il écoulait des céréales, du cuir, des peaux et surtout, dès le XVIe s., du bétail et des fromages à pâte dure (souvent échangés contre du vin). Au XVIIIe s., on exportait les toiles de Langenthal surtout en France, les broderies d'Aarau en Europe occidentale et outre-mer. Au Moyen Age, B. était à l'écart des routes de transit alpin. Les Haut-Valaisans firent échouer vers 1420 une tentative de contrôle sur les cols du Grimsel et du Gries. Seuls l'essor économique de la Haute-Allemagne et l'ouverture des foires de Genève et de Lyon ranimèrent au XVe s. la route du Plateau et permirent à B. de s'ouvrir au trafic international. Après 1420, la grande Compagnie Diesbach-Watt, basée à B. et Saint-Gall, avec comptoirs à Cracovie, Wroclaw, Nuremberg, Genève, Venise et en Espagne, se lança dans le commerce des toiles, du safran, des peaux, de la cire et des métaux précieux. Mais les Bernois se désintéressèrent de ces activités dès les années 1450 et 1460, peut-être à cause des événements militaires ou parce que l'artisanat urbain tendait à se replier sur la campagne et, à coup sûr, parce que l'administration, la diplomatie et l'armée offraient aux élites de plus en plus de postes attrayants. La classe de magistrats qui se forma à l'époque moderne se détourna des professions traditionnelles de la bourgeoisie (commerce et artisanat). En 1747, le Grand Conseil interdit à ses membres de se livrer au petit commerce; seuls leur restaient autorisés le grand commerce, la banque et la manufacture.

Aux XVIIe-XVIIIe s., B. avait des régiments capitulés au service de France, des Provinces-Unies et de Piémont-Sardaigne. Les familles patriciennes (May, Stürler, Erlach, Ernst, entre autres) s'y réservaient les postes lucratifs. Cependant, si les entrepreneurs militaires avaient prospéré au XVIIe s., au XVIIIe une compagnie n'assurait des revenus décents qu'à son capitaine. En outre, dans la seconde moitié du XVIIIe s., on se mit à soupçonner le service étranger d'être une cause de dépeuplement.

Auteur(e): Christian Pfister / PM

3.2.5 - Poste et transports

Substituée à un système de messageries commerciales, une régale des postes fut instituée sur le territoire bernois en 1675; son organisation et son exploitation revinrent au jeune entrepreneur Beat Fischer. Les autorités bernoises menèrent de dures négociations pour imposer ce monopole aux collectivités concernées. Vers 1700, la poste Fischer était devenue une affaire florissante, grâce à sa rapidité et à sa ponctualité; elle transportait lettres, paquets et argent, et desservait les cantons de B., Lucerne, Fribourg et Soleure, les républiques du Valais et de Genève, ainsi que la principauté de Neuchâtel; elle correspondait aussi avec l'Italie, par le Simplon et le Gothard. Après la mort de Beat Fischer, la poste fut affermée à ses descendants.

Les entrepreneurs postaux demandaient depuis longtemps des améliorations routières quand en 1740 Friedrich Gabriel Zehender, inspecteur des routes, remit au gouvernement un mémoire dans lequel il montrait les avantages d'un bon réseau pour le bien public et suggérait l'aménagement systématique des voies principales. En 1742, sur proposition de la Chambre des péages, le gouvernement approuva dans ses grandes lignes le programme de Zehender, inaugurant ainsi une nouvelle politique en la matière: alors qu'on se contentait précédemment de réparer de brefs tronçons en cas de nécessité absolue, on se mit à transformer méthodiquement et de bout en bout les grandes routes en chaussées modernes de gabarit unitaire. Des études préparatoires permettaient de sélectionner les itinéraires promettant le plus d'avantages pour le fisc. Le gouvernement consacrait aux constructions routières 6000 écus par an, somme plutôt modeste. La plus grande partie des dépenses incombait aux communes riveraines.

Vers 1770, B. se trouvait ainsi au centre d'un réseau routier qui faisait l'admiration des pays germanophones. L'axe principal allait de Brugg (avec prolongation vers Zurzach et ses foires) et de Lenzbourg (dans la direction de Zurich) à B. par Aarbourg, puis vers le Pays de Vaud et Genève, par Gümmenen et le bailliage commun de Morat. L'aménagement de cet itinéraire visait à attirer le plus possible le transit est-ouest sur territoire bernois. Mais il fallut passer des compromis avec les cantons voisins et construire aussi d'autres routes, par exemple de B. à Neuenegg, de Morat à Soleure par Aarberg, de Schönbühl à Soleure. Indépendamment du programme gouvernemental, certaines villes municipales aménagèrent leur propre réseau.

Auteur(e): Christian Pfister / PM

3.3 - Société

3.3.1 - Moyen Age

Au Moyen Age, on comptait peu de villes sur le territoire actuel du canton de B., donc peu de bourgeois. Beaucoup d'habitants des très petites et même des petites villes (comme Unterseen, Huttwil, Büren an der Aare, Nidau, Laupen, Aarberg) vivaient modestement de l'agriculture, voire du jardinage, en comptant sur leur part des biens communaux (prés et forêts). Au point de vue économique et social, ces villes se distinguaient à peine de bourgs ouverts comme Langnau, Meiringen ou Frutigen. Même dans les villes plus grandes (B., Bienne, Berthoud et Thoune), où les débouchés de l'artisanat étaient moins purement locaux, la bourgeoisie était étroitement attachée à la campagne, par des liens personnels (immigration), commerciaux (marchés) et économiques (domaines agricoles des patriciens, détenteurs de seigneuries).

Le statut de la plupart des habitants de la campagne se définissait par leur appartenance à une communauté villageoise, une paroisse, une seigneurie justicière, une seigneurie foncière et, pour quelques-uns, par le servage. La majorité des terres étaient des tenures pour lesquelles le seigneur exigeait des corvées et des droits en nature et en argent. Dans la viticulture, le travail salarié et le métayage apparurent précocement. Les membres d'une même communauté villageoise relevaient souvent de plusieurs seigneurs fonciers, lesquels détenaient aussi la basse justice ou le droit de patronat et percevaient gélines et autres redevances ou la dîme. Jusqu'au début du bas Moyen Age, nobles, couvents et chapitres exercèrent leurs droits seigneuriaux sans difficulté, avec le soutien à la fois des dynasties comtales (Kibourg, Habsbourg, Savoie, Neuchâtel) et de la jeune ville de B., qui leur accordait sa combourgeoisie et ouvrait régulièrement son Conseil à des familles nobles. Mais au XIVe s. l'équilibre se rompit; acquérant elle-même des seigneuries, la ville se lança dans une politique territoriale qui l'opposa aux dynastes; ce conflit entraîna pour les nobles campagnards des embarras économiques, sociaux et politiques dont ils ne se relevèrent pas (XIVe-XVe s.). Soit ils furent chassés de la région, comme les Kibourg et les Habsbourg, entre les guerres de Laupen et de Sempach (sires d'Aarberg, Nidau, Burgistein, Montagny), soit ils se firent bourgeois de B. et ne subsistèrent qu'au titre de vassaux de la ville.

On trouvait au bas Moyen Age des paysans libres, surtout dans l'Oberland; certains détenaient des fiefs ruraux d'Empire. Aux XIVe-XVe s., la spécialisation de l'agriculture, qui favorisait l'échange de produits (céréales, bétail, produits laitiers, vin, etc.) hors du cadre régional, fit naître une élite campagnarde. Grâce à ce commerce, quelques familles (Zigerli/Ringoltingen, Wattenwyl, Muleren) parvinrent à entrer dans les milieux dirigeants de l'Etat bernois. Sur le Plateau, la majorité des campagnards étaient, aux XIIIe-XVe s., des serfs. Contrairement à l'usage urbain, la condition de l'enfant né d'un mariage mixte était celle du pire, soit celle du moins bien loti de ses parents. Néanmoins, les serfs avaient la capacité de posséder une tenure héréditaire, car la condition des terres ne dépendait plus de celle des personnes. Au cours des XIVe et XVe s., la valeur réelle des cens diminua, parce qu'on ne pouvait en modifier le montant nominal; de plus les paysans obtinrent souvent que redevances et corvées fussent converties en taxes fixes en espèces, qui tendaient à se dévaloriser. Comme les rendements agricoles augmentèrent légèrement, la situation des paysans qui possédaient une tenure héréditaire s'améliora à long terme. La mainmorte et l'attachement à la glèbe disparurent peu à peu dès le XIVe s. Les serfs essayèrent de se racheter, dans l'Oberland surtout, mais aussi, au XVe s., sur le Plateau et dans le Seeland. La ville de B. soutint leurs efforts, dans le cadre de sa politique territoriale, parce qu'elle pouvait gagner ainsi des bourgeois forains, soumis à l'impôt et au service militaire. C'est ainsi qu'elle se chargea, surtout au XVe s., de racheter collectivement les serfs de seigneuries ecclésiastiques ou laïques, comme l'abbaye de Frienisberg (1386), Büren an der Aare (1393), Aarwangen (1439), Brandis (1447), Cerlier (1491), le prieuré de Rüeggisberg (1501), Bipp et Münchenbuchsee (1508). Il put arriver que des serfs se rebiffent contre un rachat qui les soumettait davantage au pouvoir de la ville (par exemple à Sumiswald en 1513). Le servage disparut pratiquement, sur territoire bernois, au moment de la Réforme.

Auteur(e): Anne-Marie Dubler, Urs Martin Zahnd / PM

3.3.2 - Du XVIe au XVIIIe siècle

Le tissu social subit après 1450 le contrecoup de l'essor démographique. Villes et villages se mirent à exiger des immigrants, autrefois bienvenus, une taxe d'entrée, afin d'empêcher l'arrivée d'étrangers pauvres. Dans l'Oberland, dans les villages du Plateau pratiquant l'assolement triennal et près du lac de Bienne, on pratiquait le "partage réel" des successions entre les descendants directs, ce qui provoqua le morcellement des terres en lopins souvent insuffisants pour assurer l'existence d'un ménage. Dans les zones de fermes dispersées (Emmental, bailliage de Schwarzenburg), le "minorat", qui privilégiait parmi les héritiers le plus jeune fils (coutumier de l'Emmental de 1559), garantissait l'intégrité des domaines, mais risquait de condamner les frères et sœurs aînés à la situation économique et sociale précaire des journaliers. Les gens qui manquaient de terre ne trouvaient pas tous du travail comme ouvriers agricoles; ils se tournaient donc vers l'artisanat, qui devint dans le dernier quart du XVIe s. un secteur économique important, même à la campagne. La pression démographique accentuait partout les inégalités et grossit surtout les rangs des classes inférieures (Tauner, petits artisans et ouvriers à la journée actifs surtout dans le textile et le bâtiment). Aux XVIIe et XVIIIe s., l'industrie à domicile offrit de nouvelles sources de revenus (filage de la laine autour de Frutigen, filage et tissage du lin dans l'Emmental, du lin et du coton en Haute-Argovie). Mais elle resta une activité occasionnelle de Tauner et de petits artisans: il ne se forma pas, comme en Suisse orientale, une classe ouvrière de fileurs et de tisserands.

Les campagnards aspiraient à faire partie de la paysannerie aisée, disposant de terres propres (alleux paysans de l'Oberland) ou de tenures héréditaires considérées de plus en plus comme possessions de fait, même si la propriété en revenait au seigneur foncier (patriciens ou Etat de B., succédant aux nobles médiévaux et dès 1528 à l'Eglise). L'élite campagnarde comprenait en outre des représentants des métiers et du commerce (meuniers, aubergistes, tanneurs, blanchisseurs, marchands de chevaux et de bétail dans l'Oberland). Cette classe revêtait les principales charges communales, paroissiales et administratives: amman (représentant du seigneur foncier), receveur, lieutenant baillival, sautier (représentants de LL.EE.), trésorier, capitaine (administration, milice), juge au consistoire. Les maîtres des grands domaines de la zone de rotation culturale (Emmental) étaient particulièrement considérés; c'est parmi eux que les insurgés désignèrent leurs commandants lors de la guerre des Paysans (1653). Dans les villes, l'élite se réservait les charges municipales et les postes d'officier au service étranger; elle tirait ses revenus de la terre et du commerce (celui des toiles par exemple pour les Fankhauser de Berthoud). Aux XVIIe et XVIIIe s., elle s'ouvrit aux marchands de fromages et aux marchands-entrepreneurs du textile qui étaient apparus dans l'Emmental et en Haute-Argovie: ceux-ci se firent construire de belles maisons à Langenthal, Langnau ou Sumiswald; ils se retrouvaient dans des cercles de musique ou de lecture et adhérèrent en 1798 aux idées révolutionnaires.

Les étrangers voyageant dans l'Etat de B. ont évoqué l'aisance qui y régnait à la fin de l'Ancien Régime. Mais la situation variait selon les régions. Passé au XVIe s. de l'assolement à la rotation culturale, l'Emmental affichait les meilleurs rendements céréaliers. Un quart des ménages appartenait à la catégorie des paysans aisés (22% des habitants de Lützelflüh en 1783, par exemple). Dans cette région, l'économie alpestre (tournée vers l'exportation et majoritairement aux mains de patriciens bernois dès le XVIIe s.) avait fait naître un groupe de vachers fort à l'aise, qui nomadisaient avec leurs troupeaux entre les alpages qu'ils louaient durant l'été et les domaines où des paysans les accueillaient pour l'hiver. Sur le Plateau et dans l'Oberland occidental, le partage réel des successions gonflait l'effectif des classes inférieures, davantage que dans l'Oberland oriental. Dans la zone d'assolement triennal, les Tauner bloquèrent les réformes agricoles au XVIIIe s., bien que le partage des communaux fût officiellement encouragé (1765). Dans la zone de fermes dispersées, les grands domaines confortés par la coutume du minorat repoussaient les pauvres dans de véritables villages d'indigents, souvent bâtis sur les berges des rivières. Dans les petites villes, l'assistance (aumônes, hospices) et les droits d'usage dans les communaux n'amélioraient pas beaucoup la situation de nombreux artisans et journaliers pauvres.

Pour lutter contre la mendicité, B. appliqua dès 1551, comme les autres Confédérés, le principe du refoulement des vagabonds étrangers et du soutien des indigents par leur commune d'origine. L'assistance fut réorganisée au cours des années 1670 et 1690: les communes devaient s'occuper non seulement de leurs communiers (appelés bourgeois dès le XVIIIe s.), mais aussi de leurs "habitants" (résidents sans droits); dans les zones d'assolement triennal, les communaux étaient affectés à l'assistance; dans les régions où il n'y avait plus de communaux, les paroisses percevaient un impôt spécial; la bourse des pauvres était aussi alimentée par des legs. Néanmoins, ce nouveau système n'entra réellement en fonction que vers 1720. Au XVIIIe s., la Chambre des aumônes tenta de développer une aide sociale d'Etat, qui venait compléter l'assistance communale, en tenant compte des capacités de chaque bailliage, et qui visait de plus en plus à soulager aussi, pour des raisons de politique démographique, les victimes de crises économiques. La pauvreté augmenta fortement au cours du XVIIIe s., tant en chiffres absolus qu'en pourcentage, en raison des disettes (par exemple celle de 1770-1771) et de la croissance de la population. Les secours alloués devinrent donc de plus en plus faibles, l'Etat tenant à ménager ses finances, et des pratiques dégradantes, comme le placement tournant des indigents de ferme en ferme, furent partiellement maintenues. Souvent l'émigration restait la seule solution; à Trub dans l'Emmental, par exemple, on délivra 288 certificats d'origine, entre 1750 et 1764, à des personnes désireuses de quitter la commune.

Auteur(e): Anne-Marie Dubler, Urs Martin Zahnd / PM

3.4 - Eglise et religion, culture et formation

Dans le canton de B. comme ailleurs, la piété se manifeste au bas Moyen Age par les indulgences, le culte des reliques, les pèlerinages, les confréries et les fondations. Les premières indulgences furent émises en 1262 par les cisterciennes de Fraubrunnen et en 1265 par les chevaliers teutoniques de Köniz pour leur église en ville de B. Vers 1479, le Conseil recourut à la vente d'indulgences plénières pour financer la construction de la collégiale Saint-Vincent. B., Einigen, Berthoud et Saanen possédaient de belles collections de reliques. Les pèlerins honoraient Notre-Dame à Oberbüren et Reutigen, saint Michel à Einigen, saint Sulpice à Oberbalm, saint Etienne à Würzbrunnen, saint Béat dans sa grotte du lac de Thoune et faisaient parfois le voyage de Jérusalem ou de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il y avait des confréries à B., mais aussi, par exemple, à Oberbüren (1482) et Huttwil (1487). Parmi les fondations pieuses, citons celles en faveur du couvent de femmes d'Interlaken (florissant surtout aux XIVe-XVe s.). Peter von Thorberg fonda en 1393 une chartreuse dans son château. Plusieurs béguinages, rattachés à des couvents d'ordres mendiants, apparurent à B. et Berthoud. De nombreuses églises furent construites ou rénovées au XVe s. et au début du XVIe: par exemple à Oberburg, Kirchberg, Hindelbank, Utzenstorf, Jegenstorf, Gléresse, ainsi qu'à B., Bienne et Berthoud. La superstition transparaît dans le procès Engerling (1478-1479), dans l'affaire Jetzer (1507-1509) ou dans les premières chasses aux sorcières (en ville de B. au milieu du XVe s. et en 1523, à Schwarzenburg en 1473, à Wangen an der Aare et Aarwangen en 1491).

Avant la Réforme déjà, on critiquait l'inconduite de quelques clercs, la mauvaise gestion économique de certains couvents et le fait que ceux-ci incorporent des bénéfices paroissiaux. Les autorités laïques commencèrent à intervenir dans les affaires ecclésiastiques. Par exemple, le Conseil de B. s'arrogea en 1474 la tutelle du couvent double d'Interlaken. En 1484-1486, il supprima les maisons religieuses ou chapitres d'Amsoldingen, Münchenwiler, Ile-de-Saint-Pierre, Rüeggisberg, Därstetten, Frauenkappelen et Interlaken (nonnes), pour en transférer les biens au chapitre collégial de Saint-Vincent fondé en ville de B. en 1484.

Passé la Réforme, les dix thèses de la dispute de Berne de 1528 et les décisions synodales de 1532 servirent de base à la vie religieuse. Après s'être heurtée aux courants luthériens (Sebastian Meyer, Simon Sulzer) et distancée du calvinisme strict, l'Eglise bernoise affermit ses positions dans la seconde moitié du XVIe s. (seconde confession helvétique en 1566, ordonnance pour les pasteurs en 1587, synode de Dordrecht en 1618). Au XVIIe s., les assemblées de chapitres et le synode général cédèrent peu à peu leurs pouvoirs au Convent, commission ecclésiastique de la ville de B. L'orthodoxie protestante s'imposa, notamment à travers l'adoption de la Bible traduite par Johannes Piscator (1684, 1748), et repoussa jusqu'en 1701 l'introduction du calendrier grégorien, considéré comme catholique. Dans un grand élan de solidarité, on accueillit de nombreux huguenots après 1685. Les consistoires furent l'instrument le plus important pour faire respecter la morale protestante dans la vie quotidienne. Néanmoins, les superstitions restaient vives et la chasse aux sorcières atteignit son point culminant entre 1581 et 1620, avec 970 condamnations à mort. Les procès de sorcellerie ne disparurent que dans la seconde moitié du XVIIe s. Les anabaptistes, qui se fondaient sur la Bible pour refuser les ordonnances ecclésiastiques de l'Etat, furent particulièrement nombreux à deux reprises (fin du XVIe s., fin du XVIIe s.) dans l'Emmental, en Argovie bernoise et dans l'Oberland. Ils subirent l'hostilité de l'Eglise officielle et des autorités, qui promulguèrent de nombreux mandats contre eux, entre 1531 et le XVIIIe s., les mirent à l'amende, bannirent les récidivistes, internèrent leurs prédicateurs et prononcèrent même des condamnations aux galères après les troubles d'Eggiwil en 1671. Grâce à l'intervention de mennonites hollandais, des anabaptistes bernois reçurent en 1711 l'autorisation d'émigrer; la plupart se rendirent dans l'évêché de Bâle, aux Pays-Bas ou en Amérique du Nord. Sur le plan religieux, l'anabaptisme était un défi, contre lequel le Conseil, l'Eglise officielle et une chambre spéciale (1658-1743) réagirent surtout en augmentant le nombre des pasteurs, en encourageant l'instruction et en érigeant dans les zones particulièrement touchées de nouvelles paroisses et de nouvelles églises (une septantaine dans le canton entre 1660 et 1730). Les autorités laïques et ecclésiastiques combattirent vivement aussi le piétisme, diffusé par Samuel König (1671-1750) et Samuel Lutz (1674-1750), du moins à ses débuts: procès contre König en 1698-1699, serment d'association de 1699 exigé des pasteurs. La situation se calma dans la première moitié du XVIIIe s.

Avant la Réforme, seuls quelques couvents, chapitres (Interlaken, Amsoldingen) et communes possédaient une école permanente. Les écoles latines de B., Berthoud et Thoune étaient des institutions municipales dont le recteur exerçait aussi souvent les fonctions de secrétaire. Des maîtres et maîtresses ambulants dispensaient les connaissances élémentaires à la campagne et en ville. L'enseignement supérieur s'organisa à la Réforme: le Conseil fonda en 1528 une haute école (dite aussi école supérieure) de théologie protestante dans l'ancien couvent des cordeliers et créa une institution analogue à Lausanne en 1537. Aux chaires de théologie et de langues anciennes de la haute école de B. (appelée académie dès 1805), s'ajoutèrent celles de droit (1680 et 1718), de rhétorique (1684), d'histoire (1709) et de mathématiques (1736 et 1749), ainsi qu'une école d'anatomie à l'hôpital de l'Ile (1664). Les écoles latines de B., Bienne, Berthoud, Thoune, Aarau, Brugg et Zofingue préparaient à la haute école. Elles étaient surtout fréquentées par les fils des bourgeois de ces villes. Une fondation créée en 1529 (Mushafenstiftung, fondation du bol de bouillie) et divers legs offraient un soutien à des étudiants pauvres. Même après la Réforme, beaucoup de Bernois se formèrent dans des universités et académies étrangères, surtout en pays protestant (théologie), mais aussi, par exemple, à la Sorbonne, à Bologne, à Padoue, souvent grâce à des bourses du Conseil. A la Réforme, les autorités laïques et ecclésiastiques commencèrent à s'intéresser à l'école primaire: elles introduisirent dans tout le canton, en 1533-1536, une instruction pour les enfants de 6 à 14 ans. En 1596, le Conseil municipalisa l'école allemande (sans latin) de la ville de B. En 1606, 1616 et surtout par l'ordonnance de 1628, le gouvernement obligea chaque paroisse à ouvrir une école, dont la surveillance incombait au pasteur. Dès le XVIIIe s., l'alphabétisation était largement réalisée, même à la campagne.

La création littéraire est attestée dès le Moyen Age, même hors des villes: on connaît les Minnesänger Heinrich von Strättligen (milieu du XIIIe s.) et Johannes von Ringgenberg (première moitié du XIVe s.). Des Lamentations de Marie figurent dans un manuscrit de Spiez; Elogius Kiburger rédigea sa chronique de Strättligen à Einigen (milieu du XVe s.). Au XVe s., les chartreux de Thorberg, sous le prieur Marcellus Geist, cultivaient les sciences à l'instar des dominicains de la ville de B. L'école supérieure suscita surtout des recherches théologiques (Johann Heinrich Hummel), mais aussi, au XVIIIe s., des travaux historiques, juridiques et mathématiques (Johann Georg Tralles). Le théâtre (pièces de carnaval, jeux scolaires) est attesté hors de la capitale dès le XVe s., par exemple à Berthoud en 1540 et 1550, à Signau en 1549, à Herzogenbuchsee en 1552, à Langenthal en 1553, dans l'Obersimmental en 1554, à Nidau en 1568. Les pièces de Jakob Fünklin, de Bienne, connurent une large diffusion. Konrad Boll écrivit en 1560 un éloge de Büren an der Aare, sa patrie. Le paysan Jodocus Jost (1589-1657), de Brechershäusern, a noté ses observations sur l'actualité et Albrecht Herport a raconté en 1669 son voyage en Extrême-Orient. Le premier ouvrage imprimé en territoire bernois parut à Berthoud en 1475. L'imprimerie de Matthias Apiarius, ouverte en ville de B. en 1537, ayant cessé ses activités vers 1565, le Conseil pallia ce manque en créant en 1589 un établissement officiel, qui fonctionnera jusqu'en 1831. Des bibliothèques publiques apparurent au XVIIIe s. hors du chef-lieu: à Berthoud (1729), Bienne (1765), Thoune (1785).

L'Eglise bernoise introduisit au milieu du XVIe s. le chant d'assemblée (œuvres de Claude Goudimel en 1588, nouveau psautier en 1606), soutenu par des cornets et des trombones. L'ordonnance de 1663 sur l'organisation musicale de la ville de B. inspira la création de Collegia musica à Thoune (1668), Berthoud (1701), Langenthal (1765). Au XVIIIe s., des orgues furent construites dans les églises de villes comme Berthoud (1703), Thoune (1765) ou Bienne (1783).

Les idées des Lumières furent débattues surtout au sein des classes supérieures. Le Freytagsblättlein (dès 1721) et le Brachmann de Johann Georg Altmann (dès 1739) restèrent des feuilles éphémères; elles rencontrèrent moins d'écho que les propositions de réformes scolaire ou agricole présentées par des patriciens comme Albert de Haller, Béat Louis de Muralt, Johann Rudolf Sinner de Ballaigues, Niklaus Emanuel Tscharner ou Charles-Victor de Bonstetten. Parmi de nombreux clubs et sociétés, il faut citer la Société économique de B., fondée en 1759, et la Société helvétique, qui tint ses réunions, de 1761 à 1779, à Schinznach, alors sur territoire bernois.

Auteur(e): Urs Martin Zahnd / PM

4 - Le canton aux XIXe et XXe siècles

4.1 - Constitution, vie politique et administration

4.1.1 - La République helvétique (1798-1803)

L'invasion française de 1798 entraîna la chute de l'ancienne République de B. Les patriciens perdirent le pouvoir et le territoire cantonal fut amputé du Pays de Vaud, de l'Argovie et même de l'Oberland, érigé en canton de la République helvétique. En revanche, la seigneurie de Schwarzenburg, bailliage commun de B. et Fribourg, fut attribuée au nouveau canton de B., lequel fut divisé en quinze districts aux frontières souvent arbitraires.

Le général Guillaume Brune ayant rendu la plupart des patriciens bernois inéligibles, les membres des nouvelles autorités provenaient en majorité de la campagne, mais il s'agissait plutôt de notaires, de sautiers, d'aubergistes ou d'épiciers que de paysans. Sur le plan national, le canton était représenté surtout par des "républicains", comme Bernhard Friedrich Kuhn, Karl Koch ou David Ludwig Bay, partisans des réformes progressives, de la démocratie représentative et de la protection des droits individuels, de la propriété en particulier. Certes, plus d'un député campagnard penchait pour les "patriotes", adeptes de changements plus rapides et plus profonds, prêts à se venger des anciens maîtres, mais les Bernois proches de cette tendance n'ont joué qu'un rôle effacé.

La Chambre administrative cantonale devait sa faiblesse à ses compétences assez mal définies, à son étroitesse de vue et aux pressions qu'elle subissait de la part des autorités helvétiques et des troupes françaises d'occupation. En outre il s'avéra souvent difficile de trouver des candidats aux charges publiques des communes et des districts, si bien que les postes retombèrent aux mains des notables locaux d'avant 1798. Le pillage du trésor d'Etat par l'armée française obéra les finances cantonales. Environ 10,6 millions de livres prirent le chemin de Paris, mais Gottlieb Abraham von Jenner réussit à en récupérer une partie plus tard. En outre, le commissaire François-Philibert Le Carlier imposa au patriciat une contribution fixée à 6 millions; elle sera réduite par la suite. Les autorités helvétiques proclamèrent l'abolition des dîmes, mais différèrent l'application de cette mesure. B. se débattra avec ce problème pendant près d'un demi-siècle.

C'est sans doute dans la haute administration que des Bernois rendirent les meilleurs services à la République helvétique: Johann Rudolf Steck, premier secrétaire général du Directoire, Johann Rudolf Fischer, premier secrétaire au ministère de la Science et de la Culture dirigé par Philipp Albert Stapfer, Albrecht Friedrich May, premier secrétaire du Directoire, Gottlieb Abraham von Jenner, diplomate à Paris et secrétaire d'Etat aux Affaires extérieures.

En été 1799, comme les troupes de la deuxième coalition progressaient vers le lac des Quatre-Cantons, les Conseils helvétiques transférèrent leur siège de Lucerne à B., qui devint ainsi capitale de la République helvétique. C'est pourquoi la guerre des Bâtons, qui précéda en automne 1802 la chute de ce régime, se déroula en grande partie aux portes de B.

Auteur(e): Beat Junker / PM

4.1.2 - La Médiation (1803-1815)

L'acte de Médiation confirmait la perte du Pays de Vaud et de l'Argovie, mais ramenait l'Oberland au canton de B., qui devenait l'un des six cantons directeurs (Direktorialkanton). En 1808, la Diète attribua définitivement à B. les communes de Münchenwiler et Clavaleyres, que Fribourg avait aussi revendiquées. La Constitution cantonale ne comprenait que vingt-deux articles, réglant notamment les procédures électorales. Le Grand Conseil n'était plus obligatoirement issu du patriciat; mais le chef-lieu restait privilégié par le découpage compliqué des cercles électoraux et par une procédure mêlant élection et tirage au sort, si bien qu'il fournit 121 des 195 députés en 1803. L'époque était au suffrage censitaire: le droit de vote dépendait d'une fortune minimale en terre ou en lettres de rente, l'éligibilité d'une fortune encore plus élevée; en étaient privés les gens sous tutelle, les faillis, les indigents et les compagnons artisans.

Le pouvoir exécutif appartenait à un Petit Conseil de vingt-sept membres, qui siégeaient aussi au Grand Conseil. En 1803, vingt et un d'entre eux étaient des patriciens, qui presque tous avaient commencé leur carrière avant 1798. Deux avoyers alternaient à la tête de l'Etat selon un rythme annuel. L'avoyer en charge, le trésorier et quatre petits conseillers formaient le Conseil d'Etat, responsable de la sécurité. Petit Conseil et Conseil d'Etat détenaient l'essentiel du pouvoir.

Le canton et la ville de B. constituaient désormais deux entités séparées, entre lesquelles il fallut partager la fortune. La ville obtint en automne 1803 par l'"acte de dotation" un ensemble de vignes, forêts, terrains, bâtiments et fondations, mais devait assurer le fonctionnement d'institutions de bienfaisance dont les citoyens du canton pouvaient aussi profiter. Des décennies plus tard, les ambiguïtés du partage donnèrent matière à d'infinies disputes entre ville et canton.

Après les défaites de Napoléon en Russie (1812) et à Leipzig (novembre 1813), les réactionnaires bernois dits "ultras" ou "absolus" se mirent à espérer un retour à l'Ancien Régime. Mais la majorité des patriciens, plus modérés, pensaient plutôt, comme l'avoyer Niklaus Rudolf von Wattenwyl, qu'il fallait ouvrir la bourgeoisie de la ville aux campagnards les plus aisés et admettre la perte du Pays de Vaud. Dans la Confédération, en particulier dans les nouveaux cantons créés en 1803 (dont Vaud et Argovie), on soupçonnait les Bernois d'avoir provoqué l'invasion des Alliés en Suisse et de chercher à rétablir les liens de sujétion. Le 23 décembre 1813, à l'entrée des troupes autrichiennes, le Grand Conseil abrogea l'acte de Médiation pour le canton de B. et déclara que le pouvoir légitime revenait aux autorités antérieures à la République helvétique. Le 24 décembre, par ce qu'on appela bientôt la "proclamation malheureuse", le gouvernement réclama le retour de Vaud et de l'Argovie. L'arrogance et le dédain des patriciens suscita des résistances même dans le canton; une rébellion éclata dans l'Oberland, durement réprimée en 1814 dans la région d'Interlaken.

Auteur(e): Beat Junker / PM

4.1.3 - La Restauration (1815-1830)

Selon le Pacte fédéral de 1815, il n'y avait plus que trois cantons directeurs (Vorort), Zurich, B. et Lucerne, qui accueillaient la Diète à tour de rôle pour deux ans. L'Urkundliche Erklärung ("Déclaration" ou "Charte de la restauration") de septembre 1815 tenait lieu de constitution cantonale. Elle prévoyait un Grand Conseil de 299 membres, comme sous l'Ancien Régime, 200 pour la ville de B. et 99 pour la campagne, pourtant vingt fois plus peuplée. Les premiers étaient recrutés par cooptation, ce qui permit aux patriciens d'occuper tous les sièges et à certaines familles d'en accaparer jusqu'à dix. Les seconds étaient choisis par les autorités des villes municipales et des bailliages, l'éligibilité étant liée à des conditions d'âge et de fortune. Le Grand Conseil n'avait que deux réunions obligatoires par année. Faute de jetons de présence et de dédommagement pour les frais de voyage, les députés campagnards manquaient souvent les séances. Le Petit Conseil comptait vingt-sept membres, élus par le Grand Conseil, où ils continuaient de siéger. Ses décrets ayant force de loi, il cumulait pouvoirs exécutif et législatif.

En 1815, le canton de B. dut renoncer définitivement au Pays de Vaud et à l'Argovie. Le congrès de Vienne lui attribua la plus grande partie de l'ancien évêché de Bâle (Jura bernois), compensation acceptée à contrecœur. Les négociations menées sous l'égide de la Confédération aboutirent en novembre 1815 à l'Acte de réunion qui réglait la future cohabitation. Alors que l'Ancien Canton était entièrement protestant, une partie du nouveau territoire était catholique.

Comme sous la Médiation, la censure sévissait. Mais elle n'eut à surveiller que des feuilles vite disparues, telles les Gemeinnützige Schweizerische Nachrichten (1801-1817) et l'Europäische Zeitung (1817-1818) ou des publications comme le Schweizerfreund (1814-1829), si pâles qu'on préférait lire les journaux de cantons où régnait la liberté de la presse, comme celui d'Argovie.

Les patriciens restaient généralement bien vus dans les villages et, comme propriétaires fonciers, ils comprenaient les soucis des paysans. Mais devant la baisse de leurs revenus de fonction, ils se mirent à vendre leurs domaines et se coupèrent ainsi de la population campagnarde. Appauvris par le paiement de la contribution de 1798, privés des charges lucratives du Pays de Vaud, ils se portèrent candidats à des postes autrefois réservés aux simples bourgeois, ce qui suscita rivalités et mécontentement. L'opposition au régime naquit parmi les simples bourgeois de B., ceux des autres villes du canton et la classe moyenne des villageois. Ses partisans se rencontraient lors des séances et des fêtes de nombreuses sociétés nouvelles; ils critiquaient la Constitution et le système électoral; ils voulaient retrouver au moins l'influence qu'ils avaient eue sous la République helvétique et la Médiation; ils prenaient de l'assurance en se voyant souvent plus prospères que les patriciens.

Auteur(e): Beat Junker / PM

4.1.4 - La Régénération (1830-1845)

Comme dans d'autres cantons, le mouvement de la Régénération partit des petites villes, notamment de Berthoud, où les frères Karl et Johann Schnell combattaient l'aristocratie. Une assemblée populaire réunie le 10 janvier 1831 à l'église de Münsingen demanda une constituante. Le 13, le gouvernement patricien abdiqua, ce qui permit d'éviter des violences. Plus de six cents pétitions circulèrent dans tout le canton pour demander des changements, conformes pour la plupart aux idées des libéraux, qui remportèrent clairement les élections à la Constituante (111 membres).

La nouvelle constitution, préparée par une commission de dix-sept membres présidée par Karl Koch, fut acceptée par 93% des votants le 31 juillet 1831, lors de scrutins ouverts, organisés dans les communes; la participation fut toutefois faible, les citoyens n'ayant pas l'habitude de voter. Une série de droits individuels étaient garantis. Le pouvoir appartenait d'abord à un Grand Conseil de 240 membres, en partie cooptés, mais en majorité élus au suffrage indirect et censitaire; le cens était élevé ce qui fait que les députés et même les grands électeurs devaient être fortunés. Le Conseil d'Etat comptait dix-sept membres; ils formaient, avec le renfort de députés au Grand Conseil et de personnalités extérieures, des collèges d'environ sept membres, chacun à la tête d'un des sept départements. Le canton n'était pas encore une démocratie au sens actuel, mais le gouvernement des anciennes familles et les privilèges de la ville face à la campagne étaient définitivement abolis. Les élections au Grand Conseil de l'automne 1831 donnèrent la majorité aux libéraux. Des patriciens furent aussi élus, mais la plupart d'entre eux renoncèrent à leur mandat; certains se rabattirent sur les charges de la ville de B., ce qui promettait des tensions avec le canton. Trois tendances s'opposaient: les "blancs", partisans libéraux des frères Schnell, les "noirs", conservateurs issus notamment de la ville de B., et le "juste-milieu", groupe formé de patriciens modérés et de simples bourgeois de B., qui approuvaient les réformes, mais ne voulaient pas aller trop vite ni rompre avec le passé.

Les nouveaux dirigeants agirent avec succès dans le domaine de l'instruction publique: fondation d'une école normale cantonale en 1833, transformation de l'académie en Université de Berne en 1834. Ils furent moins heureux dans les affaires jurassiennes: l'application des articles de Baden (1834) et le débat sur la validité de lois spéciales pour le Jura provoquèrent des tensions qui encouragèrent le séparatisme, incarné par Xavier Stockmar. La liquidation des charges féodales s'avéra plus longue que prévu. Manquant d'expérience diplomatique, les frères Schnell se ridiculisèrent plusieurs fois face à l'étranger et se retirèrent en 1838. Après eux, Charles Neuhaus, issu d'une famille d'industriels biennois, devint l'homme fort du canton.

Auteur(e): Beat Junker / PM

4.1.5 - Domination radicale et interludes conservateurs (1845-1877)

Parmi les libéraux, ceux que l'on appela "radicaux" pensaient que les réformes de 1831 n'étaient pas allées assez loin. Ils demandaient davantage de droits populaires et souhaitaient que l'Etat assume aussi des tâches économiques et sociales. Parmi leurs premiers porte-parole se trouvaient les frères Ludwig et Wilhelm Snell, réfugiés allemands. Dans leurs journaux (Schweizerischer Republikaner, Berner Verfassungsfreund, Berner Zeitung), les radicaux se moquaient sans crainte de toutes les forces de la tradition. Sous la conduite de Jakob Stämpfli et d'Ulrich Ochsenbein, ils conquirent le Grand Conseil en 1845 et firent adopter en 1846 une nouvelle constitution qui, en introduisant l'élection du Grand Conseil au suffrage direct, allait assurer encore plus nettement leur prépondérance. Le Conseil d'Etat était ramené à neuf membres (alors tous radicaux), chacun à la tête d'une direction. Le titre traditionnel d'avoyer fit place à celui de président du Conseil d'Etat. Tous les cens, dîmes et taxes semblables devaient être abolis et remplacés par un impôt direct sur le revenu et la fortune (B. n'en avait jamais connu sauf sous la République helvétique). Pour rendre cet impôt acceptable en votation, le projet tenait compte des vœux des régions: l'Emmental profitait de ce que les indigents ne seraient plus renvoyés à leur commune d'origine, l'Oberland obtenait un traitement de faveur de la part de la nouvelle caisse hypothécaire cantonale et le Jura pouvait conserver ses règles particulières en matière d'impôt et d'assistance, ainsi que les lois héritées de l'époque française.

Le 6 août 1848, les Bernois acceptèrent la Constitution fédérale par 11 000 oui contre 3400 non, avec une participation de 19% (la plus basse de tous les cantons). C'était une défaite pour les radicaux bernois, qui avaient recommandé le rejet d'un texte à leurs yeux trop fédéraliste (ils ne voulaient pas de Conseil des Etats) et désavantageux pour les finances du canton.

Vu sa population, B. eut vingt conseillers nationaux sur 111, plus que tout autre canton, élus dans six cercles correspondant aux six régions naturelles. Les plus connus étaient des radicaux comme Jakob Stämpfli et Ulrich Ochsenbein. Mais le Seeland nomma aussi un représentant du centre, le conservateur genevois et ancien général Guillaume-Henri Dufour. B. étant en 1848 canton directeur, l'assemblée fédérale se réunit dans son chef-lieu, qu'elle désigna (avec l'appui des Romands) comme Ville fédérale, de préférence à Zurich, seul rival sérieux. Ce nouveau statut se traduisit dès 1852 par la présence imposante des bâtiments fédéraux, mais ne modifia pas, au début, la structure de la population. Journal fondé en 1850, Der Bund se fit le porte-parole des radicaux et l'écho de la politique fédérale.

Comme les libéraux en 1831, les radicaux éveillèrent en 1846 des espérances d'ordre matériel bientôt déçues. Le gouvernement amoindrit sa popularité par son ardeur législatrice et par son soutien aux réfugiés et professeurs étrangers, notamment au théologien Eduard Zeller. Il perdit de peu les élections au Grand Conseil de mai 1850 et fit place pour quatre ans à un gouvernement entièrement conservateur conduit par Eduard Blösch. En 1854, la majorité "noire" se réduisit à cinq sièges, ce qui conduisit à la "fusion", c'est-à-dire à une coalition gouvernementale entre conservateurs et radicaux, qui se maintint quand ceux-ci, peu après, reprirent l'avantage. Contrairement à d'autres cantons protestants, B. garda une opposition conservatrice qui contraignit les radicaux à la modération. Les divisions partisanes s'effacèrent peu à peu; lors de la construction des chemins de fer (dès 1854) et de la première correction des eaux du Jura (1868-1891), les conflits furent surtout liés aux intérêts économiques et régionaux.

Le mouvement démocrate toucha B. relativement tard. Il s'incarna dans les radicaux de la "jeune école", dirigés par l'avocat Rudolf Brunner, Bernois de la ville. Comme eux, mais pour d'autres raisons, les conservateurs demandaient le référendum obligatoire en matière législative et financière, qui sera introduit en 1869 par une simple loi (sans révision constitutionnelle).

Auteur(e): Beat Junker / PM

4.1.6 - Le Kulturkampf et la crise de 1877-1878

Le Kulturkampf creusa un profond fossé entre les autorités cantonales radicales et les catholiques de la partie nord du Jura bernois. La situation tourna à l'épreuve de force entre l'évêque de Bâle Eugène Lachat, d'origine jurassienne, et le gouvernement bernois, qui fit occuper militairement le Jura catholique et expulsa les prêtres fidèles à l'évêque. Mais la population soutint ses curés et l'Eglise catholique-chrétienne, appuyée par le canton, ne put s'implanter. Seuls la crise économique, la Constitution fédérale de 1874 et le succès des conservateurs aux législatives cantonales de 1878 calmèrent le jeu. B. dut abroger les mesures les plus dures, mais celles-ci avaient renforcé l'esprit de résistance et la solidarité des Jurassiens du nord et causé des blessures inguérissables.

Une grave crise ébranla le gouvernement en 1877-1878: le Conseil d'Etat avait garanti secrètement à une compagnie ferroviaire en difficulté, celle du Berne-Lucerne, un prêt dépassant de loin ses compétences. En votation, le peuple refusa cette "avance d'un million", qui mettait en lumière l'énorme endettement de l'Etat. En conséquence, le Conseil d'Etat démissionna en bloc. Comme plusieurs des radicaux élus en 1878 refusèrent leur mandat, une partie des sièges de l'exécutif resta vacante jusqu'en 1882.

Pour sauver les finances cantonales et sortir de la crise institutionnelle, des radicaux proposèrent une révision de la Constitution de 1846. Les premiers projets échouèrent, sans doute parce qu'ils prévoyaient l'abolition des communes bourgeoises et de leurs biens. Ce sujet controversé disparut du texte adopté en 1893, qui introduisit l'initiative législative et l'élection des fonctionnaires de district par le peuple, diminua l'effectif du Grand Conseil (un député pour 2500 habitants au lieu de 2000, élu au système majoritaire; la proportionnelle date de 1922; le Conseil d'Etat sera élu par le peuple dès 1906 et les deux conseillers aux Etats depuis 1977 seulement). L'Ancien Canton approuva la Constitution de 1893; tout aussi nettement, les Jurassiens la rejetèrent, parce qu'elle n'exauçait pas leurs vœux en matières confessionnelle et scolaire et abolissait leur législation particulière.

Auteur(e): Beat Junker / PM

4.1.7 - Evolution des partis depuis les années 1880

Chez les radicaux de la fin du XIXe s., les idéologues cédèrent le pas aux pragmatiques, tel Alfred Scheurer, conseiller d'Etat qui sut rétablir l'équilibre financier. Un nouveau bastion conservateur se développa en Haute-Argovie, autour d'Ulrich Dürrenmatt, rédacteur et éditeur de la Berner Volkszeitung, qui acquit une large influence par le style populaire de ses articles et mobilisait les masses, lors de votations, à la manière d'un tribun. Il prenait la défense des traditions paysannes et chrétiennes; fédéraliste, il souhaitait que l'Etat de B. se distancie davantage de la Confédération. En 1882, les partisans de Dürrenmatt et les conservateurs de la ville de B., patriciens pour la plupart, se réunirent dans le parti populaire bernois, mais l'opposition aux radicaux était presque leur seul point commun.

A gauche, les associations ouvrières, comme le Grutli, avaient d'abord soutenu les radicaux. Albert Steck, avocat issu d'une famille bourgeoise de la ville de B. et cofondateur du Parti socialiste suisse en 1888, venait du radicalisme de gauche. Comme la plupart des socialistes bernois, il ne prêchait ni la lutte des classes ni la dictature du prolétariat, mais revendiquait une étatisation des moyens de production et luttait pour le droit au travail. Son parti profita du système proportionnel, introduit dès 1894 en ville de B. et sur le plan cantonal dès 1922, mais il comptait déjà quatre conseillers nationaux et dix-huit députés au Grand Conseil en 1914.

Depuis la Première Guerre mondiale au moins, les paysans cessèrent de se reconnaître dans les radicaux, qu'ils avaient majoritairement soutenus au XIXe s., les considérant de plus en plus comme les défenseurs du commerce, de l'industrie, des employés et des consommateurs. C'est pourquoi de jeunes paysans désireux d'agir, tel Rudolf Minger, fondèrent en 1918 un parti qui fusionna bientôt avec des représentants des arts et métiers et avec les derniers conservateurs de Berne-Ville et de Haute-Argovie dans le Parti des paysans, artisans et bourgeois (PAB, devenu en 1971 Union démocratique du centre). Ce dernier gagna en 1919 (lors des premières élections fédérales à la proportionnelle) quinze des trente-deux sièges bernois au Conseil national, surtout aux dépens des radicaux, et un siège au Conseil des Etats. Au Grand Conseil, il emporta presque la moitié des mandats et eut constamment cinq conseillers d'Etat sur neuf de 1920 à 1938. Deux socialistes entrèrent au gouvernement cantonal en 1938, un troisième en 1946. La formule quatre PAB, trois PS et deux PRD se maintint jusqu'en 1986.

Conduit par Hans Müller (1891-1988), un groupe de Jeunes Paysans se forma au sein du PAB, dont il se sépara en 1935. Il s'intéressait surtout à la politique sociale, mais afficha aussi des sympathies croissantes pour la "démocratie autoritaire", qui le rapprochèrent du frontisme. Il connut son apogée aux élections de 1935, puis déclina et disparut comme organisation indépendante peu après la Deuxième Guerre mondiale. Fritz Schwarz, député de l'Emmental, donna une certaine notoriété à la Freiwirtschaftliche Bewegung der Schweiz (mouvement suisse en faveur de la libre économie), peu implanté dans le canton de B. Les conservateurs populaires progressèrent surtout dans la partie nord du Jura.

Le canton de B. ne figure pas parmi les pionniers du suffrage féminin. Le patricien libéral Beat Rudolf von Lerber fit vers 1830 des propositions en ce sens, mais elles ne rencontrèrent aucun écho. L'éligibilité des femmes dans les commissions scolaires, refusée par le peuple en novembre 1900, fut introduite cependant, sous une forme élargie, par la loi sur les communes de 1917. Le suffrage féminin en matière communale, encore rejeté par le peuple en 1956, fut adopté en 1968, grâce aux districts urbains (B., Bienne, Nidau) et jurassiens, contre l'avis de tous les districts campagnards de l'Ancien Canton. Le suffrage féminin en matière fédérale fut repoussé en 1959, mais accepté en 1971, chaque fois par deux tiers des votants. Il fut étendu aux affaires cantonales à la fin de 1971. De manière générale, au XXe s., le vote conjoint des agglomérations et du Jura a souvent permis de battre les conservateurs.

Le bilinguisme du canton explique en partie la forte croissance de son appareil administratif aux XIXe et XXe s., puisqu'il fallait maintenir dans bien des domaines (instruction, justice) des doubles structures. En outre, l'Etat s'engagea fortement dans l'économie, par exemple dans les transports et l'énergie, même si les Forces motrices bernoises et la compagnie de chemin de fer Berne-Lötschberg-Simplon (BLS), entreprises d'économie mixte, ne relevaient pas directement de son administration (mais offraient souvent des postes directoriaux aux politiciens en fin de carrière). De plus, l'Etat s'appuya longtemps sur des districts de petite taille auxquels pourtant la population n'était plus très attachée. Car il n'aimait pas les changements, conservant les plus gros législatifs (200 députés) et exécutifs (neuf conseillers d'Etat jusqu'en 1990) de tous les cantons suisses.

Dans l'après-guerre, la question jurassienne prit une tournure de plus en plus grave (Jura bernois). Le Nord se sépara de B. après de longues disputes et constitua en 1978 le canton du Jura. Le Sud resta bernois, mais l'idée d'une réunification avec le Nord y progressa, tout comme celle d'un statut spécial pour la partie francophone du canton de B. La Constitution cantonale n'a connu depuis 1846 que deux révisions totales (1893, 1993). A l'époque de la domination radicale, beaucoup de citoyens, notamment à la campagne, rechignaient aux nouveautés. Même la sécession du Jura n'entraîna pas de révision. La nouvelle constitution de 1993 offre surtout une formulation plus claire et plus actuelle des anciennes dispositions, tout en introduisant par exemple des droits sociaux et le référendum constructif. Sur le plan suisse, le canton a moins de poids en 1999 (27 conseillers nationaux sur 200, soit 13,5%) qu'en 1848 (18%).

Auteur(e): Beat Junker / PM

4.1.8 - Les années 1980 et 1990

L'affaire des caisses noires (1984-1988) jeta le trouble dans la vie politique d'un canton déjà ébranlé par la perte du nouveau canton du Jura. En été 1985, un rapport d'enquête parlementaire montra que les autorités n'avaient pas toujours respecté les règles relatives aux subventions versées aux groupes politiques. En 1986, radicaux et UDC présentèrent pour la première fois des listes séparées pour l'élection du Conseil d'Etat. Une "Liste libre", groupe d'opposition d'origine bourgeoise et d'esprit écologiste, s'empara des deux sièges radicaux. Depuis les élections de 1990, le Conseil d'Etat ne compte plus que sept sièges (réduction proposée par la voie d'une initiative populaire) qui revinrent aux grands partis traditionnels (trois UDC, deux PS, deux PRD). En revanche, les formations récentes, qu'elles soient de gauche, vertes ou de droite, progressèrent au Grand Conseil.

Le district de Laufon avait décidé en 1983 son maintien dans le canton de B. Mais il apparut que le gouvernement avait influencé le vote par des versements secrets. Le Tribunal fédéral ordonna de répéter le scrutin, qui donna une légère majorité en faveur du rattachement à Bâle-Campagne (fin 1989). Ainsi fut fait le 1er janvier 1994.

Elections au Conseil national, 1919-1999 (quelques exemples)
Parti1919192719391951196319751987a1999b
UDCc16151011111098
PS9111012121178
PRD56566655
PDCd12222111
Grutli1       
Jeunes Paysans  3     
AdI  12211 
PEV     111
DSe     111
Liste libre      31
Parti des automobilistesf     1 
UDF       1
Alliance verte       1
Total3234313333312927

a Sans la partie nord du Jura après 1978 (création du canton du Jura)

b Après 1994 sans le district de Laufon, après 1996 sans la commune de Vellerat

c Avant 1971 PAB

d Avant 1970 conservateurs catholiques

e Avant 1990 Action nationale

f Parti de la liberté dès 1994

Sources:Auteur

Elections au Grand Conseil, 1926-2002 (quelques exemples)
Parti19261938195019621974198619982002
UDCa10464797979696667
PS6355686859495858
PRD4328323937403836
PDCb1311101010622
Jeunes Paysans 22      
AdI 14124  
Freiwirtschaft 11     
Jeune Berne   211  
PEV    36811
DSc    5533
POCH/Alliance verted    1255
Liste libre/Verts-Liste libree    11910
UDF      44
Parti de la libertéf      4 
Autres 1 13734
Sans parti11      
Total224184194200200200200200

a Avant 1971 PAB

b Avant 1970 conservateurs catholiques

c Avant 1990 Action nationale

d Alliance verte dès 1987

e Verts-Liste libre dès 1997

f Avant 1994 parti des automobilistes

Sources:Auteur

Auteur(e): Beat Junker / PM

4.2 - L'armée cantonale jusqu'en 1874

La République helvétique mit sur pied une troupe permanente et commença à édifier une garde nationale dans laquelle tout citoyen âgé de 20 ans devait accomplir deux ans de service militaire; il n'était pas prévu d'organes ni d'unités cantonaux. Pendant la Médiation, les affaires militaires revinrent sous la responsabilité des cantons. La période 1803-1874 se caractérise par la coexistence d'institutions cantonales et fédérales, ces dernières prépondérantes depuis la création de l'Etat fédéral (1848). Le canton devait mettre deux contingents (élite et réserve) à la disposition de la Confédération et se réservait l'usage d'un troisième (landwehr). L'instruction, l'équipement, l'armement et le recrutement des contingents fédéraux furent d'abord laissés aux cantons.

L'armée bernoise de la Médiation relève de la loi de 1804 et de l'organisation militaire cantonale de 1812, qui ne prévoyaient pas le service obligatoire. Les contingents fédéraux, 5500 hommes au total, se composaient de volontaires et de soldats désignés par tirage au sort. Le règlement militaire édicté par la Diète fédérale en 1817 (en vigueur pour l'essentiel jusqu'en 1850) impliqua des changements pour le canton, qui devait fournir des contingents fédéraux égaux à 2% de sa population, soit 11 648 hommes. Le rôle des troupes spéciales (carabiniers, cavalerie, artillerie, train, sapeurs et plus tard pontonniers) fut mieux défini. B. introduisit le service obligatoire en 1818. L'ordonnance de 1826 réglait l'instruction de l'élite à l'école militaire cantonale, installée au chef-lieu: après une école de recrues de six semaines, les hommes étaient versés dans la garnison de la ville et suivaient quelques cours de répétition. L'instruction (drill) de la landwehr continuait de se faire sur les places d'exercice. B. devait fournir à l'armée fédérale 4 canons de douze (livres, le poids du boulet), 22 de six et 6 obusiers de douze, soit 32 pièces, et s'efforça de devancer exemplairement les autres cantons dans la mise en pratique de l'ordonnance fédérale de 1819 sur l'artillerie, en se procurant de nouveaux canons de campagne de six et une batterie de canons de douze de type anglais, les premiers dans la Confédération. Déjà sous la Restauration, beaucoup de sous-officiers et d'officiers jusqu'au grade de capitaine étaient issus des élites campagnardes, mais les bourgeois de la ville de B. dominaient à l'état-major. A l'époque troublée de la Régénération, le niveau d'instruction baissa, la discipline se relâcha et le goût pour le service diminua. La constitution militaire de 1835 marqua un recul, en ce sens qu'elle réduisit de douze à huit ans le service dans l'élite, supprima le drill et suspendit les services d'instruction prévus par la loi. En 1840, on comptait 12 666 hommes dans l'élite fédérale, 6100 dans la réserve fédérale, 19 357 dans la landwehr, outre une garde urbaine de 92 hommes et un corps d'étudiants de 113 hommes. L'essor démographique gonfla les effectifs et il y eut un manque sensible d'officiers et de sous-officiers. L'organisation militaire de 1847, œuvre du futur conseiller fédéral Ulrich Ochsenbein, alors chef du Département militaire cantonal, permit de surmonter la crise. L'introduction du fusil d'infanterie à percussion avait déjà commencé en 1842, sur ordonnance de la Confédération. L'organisation militaire de l'Etat fédéral fut réglée par la loi de 1850, qui maintenait le principe des contingents. Les adaptations nécessaires figurent dans la loi bernoise de 1852 sur l'organisation militaire cantonale, qui sera la dernière puisque la Constitution fédérale de 1874 attribua toutes les compétences en ce domaine à la Confédération.

De 1803 à 1846, les affaires militaires bernoises relevèrent d'autorités collégiales: commission militaire dépendant du Conseil d'Etat (1803-1815), Conseil de guerre comme sous l'Ancien Régime (1815-1831), Département militaire (1831-1846). Puis la Constitution de 1846 en donna la direction à l'un des conseillers d'Etat.

Auteur(e): Georges Grosjean / PM

5 - Société, économie et culture aux XIXe et XXe siècles

5.1 - Démographie, habitat et occupation du sol

5.1.1 - Evolution démographique

Après avoir été dans la première moitié du XIXe s. l'un des cantons à la croissance démographique la plus forte, B. tomba ensuite en dessous de la moyenne suisse et souffrit beaucoup des crises des années 1850, 1880, 1970 et 1990, qui furent même responsables en 1850-1856 et 1970-1980 d'un recul de la population. Jusqu'en 1930, B. fut le canton le plus peuplé (calcul basé sur le territoire bernois tel qu'il est depuis 1997), avant d'être dépassé par Zurich. Sa part à la population suisse baissa continuellement de 1850 à 1990, passant de 17% à 13,7%, et son bilan migratoire fut négatif, sauf entre 1930 et 1970. Cette tendance est à mettre en relation avec des performances économiques inférieures à la moyenne et avec le poids élevé, en comparaison nationale, des régions périphériques.

Les écarts régionaux, sans importance jusqu'en 1850, se creusèrent avec l'arrivée du chemin de fer (1857), dans un cadre fortement dépendant de la conjoncture régnant dans les branches économiques dominantes. Ainsi la population de la partie méridionale du Jura bernois s'accrut de 25% dans les années 1850, grâce à l'horlogerie, celle de Bienne connut jusqu'en 1910 le plus fort taux d'expansion parmi les villes suisses; toutes deux baissèrent à cause de la crise de 1974, tandis que la région environnant la ville fédérale, économiquement plus diversifiée, résistait mieux et maintenait la croissance la plus forte. Les régions élevées du Plateau (Emmental, Schwarzenburgerland), à dominante agricole, furent victimes de l'exode rural. Le Seeland sortit de sa léthargie après 1945, à cause de l'extension des agglomérations bernoise et biennoise. En Haute-Argovie, l'essor démographique fut plus lent que dans le reste du canton jusqu'en 1980, puis nettement plus rapide. Dans l'Oberland, les districts d'Interlaken et Saanen bénéficièrent du boom touristique de la Belle Epoque tandis que l'Oberhasli fut une terre d'émigration, sauf à l'époque des constructions électriques (1920-1940). Après 1860, les grands centres, B., Bienne et Thoune prirent un poids disproportionné; ils grandirent jusque dans les années 1960, puis commença l'essor des banlieues et dès 1980 l'emprise des agglomérations a fait naître sur le Plateau de nouvelles villes (au sens statistique du terme, 10 000 habitants), comme Münsingen ou Lyss.

Sur le plan confessionnel, B. est le canton où la part des protestants reste la plus forte. La proportion des étrangers a toujours été nettement inférieure à la moyenne suisse.

Evolution démographique 1850-1990a
PériodeHabitantsbAccroissementcSolde migratoirecEtrangersbProtestantsbPart de la population âgée de 60 ans et plusb
1850-1859413 468  -97,7%-
1860-1869419 5187o/oo-2o/oo2,2%96,7%10,0%
1870-1879450 537d6o/oo-4o/oo3,1%96,8%9,5%
1880-1887478 364d1o/oo-10o/oo3,0%96,8%9,3%
1888-1999482 9768o/oo-4o/oo3,1%96,6%9,1%
1900-1909531 97310o/oo-3o/oo4,6%95,2%9,6%
1910-1919587 1005o/oo-3o/oo6,0%93,3%9,7%
1920-1929615 9163o/oo-6o/oo4,1%93,9%10,5%
1930-1940633 1616o/oo1o/oo3,1%93,5%10,9%
1941-1949672 56311o/oo2o/oo1,7%92,9%12,0%
1950-1959742 51311o/oo3o/oo2,8%90,4%11,3%
1960-1969826 02710o/oo2o/oo6,3%86,0%12,0%
1970-1979916 0350o/oo-2o/oo10,8%80,7%14,4%
1980-1989912 0225o/oo4o/oo7,7%78,2%16,5%
1990958 192  10,2%73,3%16,0%

a Territoire cantonal de 1990

b Au début de la période

c Taux moyen annuel

d Population présente ou de fait

Sources:Pfister, Bern, 430-431; Stat. hist.; OFS

Auteur(e): Christian Lüthi / PM

5.1.2 - Habitat et occupation du sol

Le développement de l'industrie et du secteur tertiaire aux XIXe-XXe s. renforça les relations entre communautés humaines et fit évoluer les systèmes régionaux d'occupation du sol selon des modalités très différentes, tant en raison des diverses situations de départ (au début du XIXe s.) qu'à cause du cours particulier des événements locaux. Dans l'Oberland, à l'habitat dispersé traditionnel adapté aux migrations verticales de l'agriculture alpestre, se superposèrent, avant la Première Guerre mondiale déjà, les constructions hôtelières destinées aux touristes et curistes accourus grâce aux nouvelles routes carrossables et voies ferrées. Après la Deuxième Guerre mondiale, le tourisme de masse fit surgir de nombreuses résidences secondaires et quelques villages de vacances. En revanche, dans les régions élevées du Plateau (Emmental, Schwarzenburgerland), les hameaux et fermes isolées ont gardé leur vocation agricole. Seules d'anciennes localités artisanales raccordées au réseau ferroviaire, comme Langnau, Konolfingen et Schwarzenburg, sont devenues des centres d'importance régionale. L'extension des agglomérations, qui commença vers 1900 et s'accéléra dans l'après-guerre, transforma les villages agricoles de la région de la ville de B. et de la vallée de l'Aar entre B. et Thoune en quartiers résidentiels ("communes dortoirs"), fortement dépendants des centres urbains. Un phénomène analogue toucha Bienne (installation en banlieue de personnes venues soit du centre-ville, soit de la campagne environnante). Pratiquant autrefois l'assolement triennal, les villages compacts du Seeland réalisèrent, après la correction des eaux du Jura, des améliorations foncières et se lancèrent dans les cultures maraîchères intensives. La rive nord du lac de Bienne reste le royaume des villages vignerons. Dans le Jura bernois, l'industrie horlogère marqua de sa forte présence, dès le XIXe s., les villages des fonds de vallée, tandis que les terrasses et les hauteurs continuaient de n'accueillir que des fermes isolées et des activités agricoles.

On comptait en 1850 vingt-six villes et bourgs dans le canton, le chef-lieu seul dépassant 10 000 habitants. En 2000, les treize communes ayant statut de ville regroupaient 39% de la population. De 1850 à 1910, la croissance toucha les quartiers centraux, après 1950 surtout les communes de banlieue des agglomérations. Les autorités cantonales et communales tentent depuis les années 1990 de contrôler l'essor urbanistique et économique en créant des pôles de développement à l'intérieur comme à l'extérieur des agglomérations.

Auteur(e): Hans-Rudolf Egli / PM

5.2 - Economie

5.2.1 - Agriculture, industrie, services

On peut distinguer trois grandes périodes dans l'histoire économique des XIXe-XXe s., en fonction des principales sources d'énergie servant de support à la croissance: terre et soleil, producteurs de biomasse (bois, nourriture, fourrage) jusque vers 1850, charbon et électricité hydraulique de 1850 à 1950, pétrole, gaz naturel et atome depuis 1950. A ces trois périodes se superposent des cycles plus courts d'expansion et de récession, liés à certaines innovations et à la politique économique, laquelle dépend de valeurs culturelles qui évoluent avec le temps.

La Société économique de B. préconisa dès 1760 des nouveautés propres à augmenter la productivité agricole, en particulier dans les cultures fourragères (légumineuses qui enrichissent le sol en azote, meilleure fumure grâce à la stabulation permanente et aux fosses à purin, pomme de terre). Ces changements tardèrent pourtant à se généraliser, en raison d'obstacles institutionnels (assolement obligatoire, redevances en nature), démographiques (manque de main-d'œuvre) et économiques (pas de produit-clé d'exportation). Seul le libéralisme de la Régénération créa des conditions propices (liberté du commerce, abolition des droits féodaux, libre disposition du sol). En même temps, la forte natalité des années 1820-1835 accrut la main-d'œuvre et la demande, tandis que les fromageries de plaine (la première fut fondée à Kiesen en 1813) permirent de transformer d'abondants excédents de lait en emmenthal, produit d'exportation par excellence, à tel point que les régions de montagne passèrent au second rang dans ce secteur important.

L'activité du bâtiment, ainsi qu'une forte augmentation du cheptel et la création de nombreuses fromageries de plaine, surtout dans l'est du canton, témoignent de la croissance économique générale des années 1835-1847. B. exportait du fromage, du bétail, du bois, des céréales (en temps normal), de la fonte jurassienne, et importait des textiles, du sucre, du café, du vin, des céréales en cas de mauvaise récolte. Malgré l'augmentation de la population, la situation alimentaire ne se détériora pas. Même en 1847, année de disette, le canton aurait pu assurer son autosubsistance, si les aliments disponibles avaient été également répartis. Les causes du paupérisme qui sévissait alors n'étaient pas économiques, mais sociales et politiques.

La révolution agricole dynamisa les relations du secteur primaire, prépondérant, avec les métiers et les industries légères tournées vers l'exportation. Vers 1800 déjà, un Bernois sur trois exerçait un artisanat, fabriquant et vendant par exemple toutes sortes d'objets en bois. Malgré l'essor économique et démographique de la première moitié du XIXe s., le poids relatif des différents secteurs resta stable jusque vers 1856. Quelques branches progressèrent: métiers du bâtiment, ainsi que boulangerie, boucherie, commerce qui profitèrent du recul des produits maison. Tandis que le tissage à domicile des toiles s'effondrait dans l'Emmental face à la concurrence des manufactures étrangères, l'industrie du coton s'imposait passagèrement à Bienne, à côté de la métallurgie. Au XVIIIe s. déjà, l'horlogerie s'était répandue dans le vallon de Saint-Imier, à partir du canton de Neuchâtel, d'abord à domicile (ateliers), puis en fabrique dès les années 1850.

Durant la deuxième période (1850-1950), le canton se raccorda au réseau ferroviaire et prit part ainsi à la division régionale et internationale du travail. Le bâtiment connut trois moments de forte activité avant 1914 (1853-1866, 1872-1878, 1890-1914); les deux premiers s'appuyaient sur la construction des voies ferrées (âge d'or de la sidérurgie jurassienne jusqu'en 1864), le troisième sur le développement de l'industrie des machines (favorisée par le bas prix de l'acier) et sur l'électrification. Lors de la grande dépression (1878-1889 dans le canton de B.), un intérêt accru pour la politique fédérale, l'introduction de la scolarité obligatoire et le passage au "capitalisme organisé" créèrent le cadre favorable à une future reprise.

Le réseau ferroviaire, tel qu'il s'élabora jusque vers 1870, fixa pour une longue période l'emplacement des pôles de croissance: B., Bienne, Thoune, Berthoud, Langenthal. Après une phase où s'installèrent surtout des entreprises rattachées aux industries légères traditionnelles (l'horlogerie offrait 20% des emplois dans le canton en 1889, le textile 15%), la haute conjoncture des années 1890-1914 vit le développement de branches nouvelles. Le charbon, livré par train, fournissait l'énergie nécessaire; les usines transformaient des matières premières, importées dans le cas de la métallurgie (Selve à Thoune) et de la porcelaine (Langenthal), indigènes ailleurs: cimenteries de La Reuchenette, Laufon et Därligen, tuileries, céramiques de Laufon, papeteries de Grellingen, Zwingen, Utzenstorf et Deisswil (comm. Bolligen et Stettlen), produits alimentaires (chocolat, Ovomaltine, lait condensé, sucre, fromage fondu). Le canton figura parmi les pionniers de l'électricité hydraulique (usines de Felsenau, Hagneck, Spiez, Bannwil, Kandergrund, Kallnach, fondation en 1909 des Forces motrices bernoises). L'horlogerie s'étendit au pied du Jura et fut suivie de la mécanique de précision. En ville de B., les impulsions vinrent notamment des arts graphiques (presses mécaniques), à Thoune des ateliers militaires fédéraux (métallurgie, emballages). La fabrique de machines Ammann s'établit à Langenthal. La plupart des fondateurs d'usines étaient des Alémaniques venus d'autres cantons ou des étrangers. A la différence des chemins de fer touristiques de l'Oberland et du Berne-Lötschberg-Simplon, les liaisons ferrées secondaires construites sur le Plateau après 1890 ne parvinrent pas à renforcer l'attrait des régions périphériques.

La structure de l'emploi se modifia profondément entre 1870 et 1910: la part de l'agriculture passa de 49 à 33%, celle de l'industrie de 38 à 44% et celle des services de 13 à 23%, surtout à cause de la croissance des administrations cantonale et fédérale (162% entre 1888 et 1910).

Avec un peu moins de bras en 1915 qu'en 1850, l'agriculture produisait beaucoup plus de pommes de terre (+56%), de fourrages (+90%), de lait (+145%) et de viande (+170%), mais, à la différence d'autres cantons, la même quantité de céréales. Vers 1890 commença la deuxième phase de la révolution agricole, qui reposait sur l'emploi de machines hippomobiles (comme celles de la fabrique Aebi) et d'engrais chimiques, sur les progrès rapides des coopératives agricoles (qui diffusaient les innovations) et, en politique, sur la fondation en 1897 de l'Union suisse des paysans.

Pendant les deux guerres mondiales on augmenta fortement les capacités hydroélectriques (Mühleberg, Grimsel) pour faire face à la pénurie d'énergie et l'on agrandit les ateliers militaires de Thoune. En 1935, en pleine crise économique, General Motors ouvrit à Bienne une usine qui symbolisera à la fois une nouvelle ère industrielle (taylorisme américain) et la croissance d'après 1945, fondée sur le moteur et l'automobile et, pour la première fois dans l'histoire, sur une énergie dont le coût tendait à baisser (pétrole).

L'agriculture, investissant massivement dans sa motorisation, connut une troisième révolution (1955-1965) qui fit augmenter la productivité du travail et les rendements à l'hectare. La main-d'œuvre ainsi libérée se tourna vers le secteur industriel, qui en 1960 occupait 49,1% de la population active (50,4% en Suisse), tandis que le secteur primaire n'offrait plus que 6,5% des emplois à plein temps d'un canton pourtant agricole (11,2% en Suisse).

Ces années de croissance virent une nouvelle localisation de l'industrie. L'assèchement du marché du travail dans les villes et autour des grands sites industriels, joint à la raréfaction et au renchérissement des terrains, poussa des entreprises à s'installer dans l'Oberland, dans les Préalpes ou à la campagne. Les critères d'implantation varièrent encore après 1960, à cause de la construction des autoroutes et sous l'effet d'une conception nouvelle de l'aménagement du territoire, séparant lieux de travail et habitat. Le long des routes nationales, surtout à proximité des échangeurs (Schönbühl, Wankdorf, par exemple), de nombreux remaniements parcellaires créèrent de vastes zones industrielles qui certes déchargèrent les anciens sites, mais induisirent de nouveaux flux de navetteurs. L'aménagement des infrastructures, la décentralisation programmée et la croissance générale aboutirent à l'extension des banlieues.

Le canton sortit du grand essor de l'après-guerre avec certaines faiblesses structurelles. L'héritage agricole, les coûts d'infrastructure élevés dus à un habitat décentralisé et le poids excessif de branches peu rentables se traduisaient en 1975 par un revenu par tête inférieur de 8,7% à la moyenne suisse. La promotion économique, renforcée dès 1975 par la loi fédérale sur l'aide aux investissements des régions de montagne (LIM), chercha à combler les retards pris dans le domaine des infrastructures, à pallier les disparités régionales et les faiblesses structurelles de l'industrie.

Au début des années 1970, la crise succéda brusquement à la surchauffe et à une forte inflation. L'horlogerie suisse, particulièrement touchée, licencia 45 000 personnes (50% des effectifs) entre 1970 et 1976, notamment pour avoir manqué le passage à la production de masse de la montre à quartz, technique qu'elle avait pourtant mise au point en 1967 déjà. A Bienne et dans le Jura bernois, 40% des emplois disparurent. De plus, General Motors ferma en 1975 son usine de Bienne, ce qui marqua symboliquement la fin de l'essor du secteur secondaire; la délocalisation des fabriques dans des pays à faibles salaires provoqua en Suisse une désindustrialisation qui fit perdre 300 000 emplois entre 1975 et 1985. Dans le canton de B. aussi, le secteur des services devint prédominant vers 1985.

Structure de l'emploia
AnnéeSecteur primaireSecteur secondaireSecteur tertiairebPersonnes actives
186088 52842,7%68 75933,2%49 80524,0%207 092
1870c97 95148,8%77 66038,7%25 05312,5%200 664
1880c105 31147,2%86 04838,5%31 95214,3%223 311
188891 80642,7%81 55837,9%41 66219,4%215 026
190089 72835,7%105 54442,0%55 99422,3%251 266
191089 11231,7%119 70242,6%72 28125,7%281 095
192092 08330,2%127 69441,8%85 52628,0%305 303
193078 47225,0%135 47143,2%99 36431,7%313 307
194180 17223,7%143 28742,4%114 70833,9%338 167
195031 1168,7%163 81145,6%163 95945,7%358 886
196025 6876,5%193 59749,1%174 95644,4%394 240
197045 59010,6%198 99846,2%185 69343,2%430 281
198039 9739,2%164 17037,9%228 67652,8%432 819
199029 1256,0%143 54629,4%314 88164,6%487 552

a Sans la population occupée à temps partiel jusqu'en 1960; y compris la partie jurassienne du canton jusqu'en 1960

b Total de la dernière colonne moins les secteurs primaire et secondaire

c Population présente ou de fait

Sources:Recensements fédéraux, Stat. hist.

A la fin du XXe s., les meilleurs emplois industriels se concentraient dans les agglomérations de B., Bienne et Thoune, tandis que la croissance du secteur tertiaire, en particulier celle du tourisme, avait profité aussi aux centres de plus petite taille. Mais les faiblesses structurelles de l'économie bernoise subsistaient. En 1991-1993, la récession a fait disparaître 9,5% des emplois (34 000) soit plus que la moyenne suisse (8,9%). Dans les branches traditionnelles des secteurs primaire et secondaire, les adaptations se heurtent à une certaine inertie. La reprise de grandes firmes bernoises par des multinationales (Tobler par Philip Morris, Losinger par Bouygues) ou la collaboration renforcée (d'Ascom avec Ericsson par exemple) a d'abord assuré des emplois. L'"Espace Mittelland" (1,7 million d'habitants et 800 000 emplois à la fin des années 1990) est un cadre dans lequel les cantons de B., Neuchâtel, Fribourg et Soleure travaillent ensemble à la promotion économique de la région sur le plan national et international. Le plus récent programme de politique économique du canton de B. (1993) met l'accent sur les concentrations de branches à fort potentiel de croissance et d'innovation (télématique, génie médical, conseils). Mais l'Etat, à la fiscalité relativement élevée en Suisse, et lourdement endetté (environ 10 milliards de francs en 1999), notamment à cause de la quasi-faillite de la Banque cantonale bernoise en 1992, n'a qu'une capacité d'action limitée dans ce domaine.

Auteur(e): Christian Pfister, Paul Messerli / PM

5.2.2 - Transports

A la fin du XVIIIe s., le canton de B. possédait un réseau de routes modernes qui allaient du Rhin (nord-est) au Léman (sud-ouest) en passant par le chef-lieu. Après 1815, il continua de privilégier cette voie du Plateau, raccourcie; l'axe le plus long était désormais orienté du nord-ouest au sud-est (Jura-Oberland). B. laissa aux cantons du Valais, d'Uri, du Tessin et des Grisons le soin de construire des passages alpins. Il compléta néanmoins avant 1900 son réseau de routes postales dans les vallées des Alpes (d'abord partie inférieure de la vallée de la Simme et vallée de la Kander) et aménagea une voie, carrossable en été, au col du Grimsel (1891-1894).

Par rapport aux diligences, le chemin de fer raccourcit de cinq fois au moins la durée des trajets, ce qui rapprocha les centres économiques. Des compagnies comme celle de l'Est-Ouest (Chemins de fer de l'Etat dès 1861) ou du Central-Suisse construisirent entre 1857 et 1870 les lignes principales sur le Plateau. Dans le Jura bernois, on ouvrit en 1872 la liaison Porrentruy-Delle, entreprise après que la France eut perdu l'Alsace dans la guerre de 1870-1871. La première ligne de l'Oberland vint relier en 1872 les lacs de Thoune et de Brienz (Bödelibahn, de Därligen à Interlaken-Ost). Suivirent en 1888 le chemin de fer du Brünig (Brienz-Lucerne) et en 1913 le Berne-Lötschberg-Simplon, qui permettait enfin d'aller même en hiver d'Ajoie en Valais et de rejoindre le Simplon (ouvert en 1906). Mais la carte économique de la Suisse était déjà dessinée et les principaux centres se trouvaient en dehors du canton de B.

La navigation à vapeur avait commencé sur le lac de Bienne en 1826 déjà. Sur les lacs de l'Oberland, elle servit surtout au trafic touristique: en 1835, les frères Knechtenhofer lancèrent le Bellevue entre Thoune et Neuhaus (comm. Unterseen) et un premier vapeur navigua sur le lac de Brienz en 1839. Par train et bateau on atteignait Interlaken, point de départ dès 1890 des lignes remontant les vallées des Lütschines. Grâce à la crémaillère, le chemin de fer put bientôt affronter de fortes pentes (Rothorn de Brienz en 1892, Schynige Platte en 1893, Jungfraujoch en 1912). Le funiculaire était réservé aux tronçons courts (celui du Giessbach fut le premier en 1879). L'effondrement du tourisme en 1914 mit en difficulté les chemins de fer de montagne. C'est seulement après 1950 qu'on se remit à construire en grand nombre des installations de transport: télécabines, télésièges et remonte-pentes destinés surtout au tourisme hivernal.

L'essor du trafic automobile après la Deuxième Guerre mondiale aboutit à la construction des autoroutes. Le programme adopté en 1960 privilégiait les itinéraires du Plateau, donc l'axe est-ouest du canton, que l'A1 traverse entièrement, de Niederbipp à Morat en passant par B., depuis 1981. L'A12 était déjà achevée, entre B. et Fribourg, en 1977. L'A5 (1973-1989) longe le lac de Bienne; elle relie Bienne à Soleure et à l'A1 depuis 2001. L'A6 (1966-1973) va de B. à Spiez et se prolonge jusqu'au Brünig par l'A8 (1957-1994), qui est plutôt une semi-autoroute à deux voies. L'A16 relie Bienne à Tavannes depuis 1997 et rejoindra le canton du Jura vers 2010. Devant les atteintes croissantes à l'environnement, dues en grande partie au trafic motorisé, les pouvoirs publics ont décidé, dans les années 1990, de favoriser le transfert de la route au rail dans le domaine du transit alpin; le tunnel de base qui se construit au Lötschberg dans le cadre des nouvelles lignes ferroviaires alpines (NLFA) doit entrer en fonction en 2007.

Auteur(e): Klaus Aerni / PM

5.2.3 - Tourisme

LL.EE. autorisèrent après 1650 l'exploitation (avec droit d'auberge) de bains publics, bientôt très appréciés de toutes les couches de la société. Un tourisme thermal se développa dès le XVIIIe s., surtout en Haute-Argovie, dans l'Emmental et l'Oberland. On comptait en 1862, outre cinquante petits bains locaux, simplement équipés, vingt établissements thermaux importants qui devinrent à la fin du XIXe s. des hôtels de luxe offrant des divertissements raffinés à une clientèle mondaine; citons Weissenburg, Heustrich (comm. Aeschi bei Spiez), Faulensee et La Lenk dans l'Oberland, ainsi que le Gurnigelbad dans la région du Gantrisch. La Première Guerre mondiale mit fin abruptement à la mode des bains. Au début du XXIe s., seuls les thermes de La Lenk et de Schwefelbergbad gardaient une certaine importance.

On possède des témoignages littéraires de touristes qui traversèrent le Jura aux XVIIIe-XIXe s., avant la construction du chemin de fer. Dans l'Oberland, le tourisme résulta dès le XVIIIe s. de l'enthousiasme suscité par les évocations alpestres de Rousseau, Albert de Haller et Goethe, entre autres. Les étrangers vinrent voir les glaciers souvent lithographiés de Grindelwald et les cascades de Lauterbrunnen. Leur point de départ était Interlaken qui, facilement accessible (par route, bateau ou train), devint au XIXe s. une station internationale, renommée pour ses hôtels (le Jungfrau, le Victoria dès 1860), ses parcs, ses promenades et son casino (1859). Les transports modernes favorisèrent l'essor rapide de l'hôtellerie aux bords des lacs (Thoune, Giessbach), près de Meiringen (Rosenlaui, Reichenbach), de Grindelwald et de Lauterbrunnen (Mürren, Wengen), et après 1900 dans les vallées de la Simme, de la Sarine et de la Kander (La Lenk, Saanen, Gstaad, Adelboden, Kandersteg).

Le tourisme est une branche économique importante pour le canton depuis le milieu du XIXe s.; il est cependant soumis aux aléas de modes comme celle des cures de petit-lait au XIXe s. L'alpinisme (première ascension de la Jungfrau en 1811, du Finsteraarhorn en 1812) connut son âge d'or entre 1855 et 1865; on lui doit le réseau des cabanes du Club alpin suisse. Les chemins de fer de montagne permirent dès 1890 les excursions d'altitude. La vogue des sports d'hiver dure depuis la fin du XIXe s. (ski dès 1891). Grindelwald fut en 1888 la première station du canton à organiser une saison hivernale.

Dès 1950, les stations se sont adaptées à une clientèle plus friande de sports populaires (ski, marche, etc.) et d'activités culturelles. Elles ont dû s'équiper de télécabines, de remonte-pentes, de salles de sports et de pistes pour la descente et le fond. Depuis les années 1980 et 1990, elles ont cherché à séduire un public plus jeune, surtout en été, en offrant des sports plus ludiques et aventureux. L'origine sociale des touristes a beaucoup changé: alors que la haute société britannique dominait jusqu'à la Première Guerre mondiale, le monde de la montagne est ouvert à tous depuis les années 1950, grâce à la parahôtellerie (appartements de vacances, dortoirs, campings) aux voyages de groupes et aux excursions organisées.

Le tourisme a été pour les montagnards une source de gains accessoires. Mais à la fièvre hôtelière de 1890-1914 (107 établissements en 1880, 665 en 1912) succéda une période difficile (guerres mondiales, grande crise), que l'on essaya de surmonter grâce au travail à domicile et à l'engagement dans les ateliers fédéraux de construction de Thoune. C'est pourquoi les responsables s'efforcent aujourd'hui d'intégrer le tourisme aux autres activités (agriculture, bois, bâtiment) et de maintenir un équilibre entre saisons d'hiver et d'été. Interlaken s'est reconverti dans l'accueil de congrès. Depuis les années 1950 et 1960, le tourisme s'est développé aussi dans d'autres régions: excursions sur les lacs de Bienne, Neuchâtel et Morat, vacances à la ferme dans l'Emmental et le Jura, par exemple.

Auteur(e): Quirinus Reichen / PM

5.3 - Société

5.3.1 - Couches sociales et politique sociale

Les recherches sur la société bernoise du XIXe s. sont en général bien avancées, la situation dans l'Oberland, la Haute-Argovie et le Jura bernois étant la moins bien connue. Pour le XXe s. au contraire, il n'existe que des études isolées.

Vers 1800, les campagnards se répartissaient en quatre catégories en fonction de leur richesse en terre, en bétail et en réserves alimentaires. Sur le Plateau et dans le Jura, on distinguait les paysans qui produisaient des excédents pour le marché, ceux qui assuraient simplement leur subsistance, ceux qui en couvraient une partie seulement (occupés à temps partiel sur leur parcelle) et ceux qui n'avaient pas de terre. Dans les Alpes on trouvait les producteurs de fromage aux gros troupeaux, ceux qui ne possédaient que quelques vaches, ceux qui élevaient des chèvres et les ménages sans bétail. Le droit successoral, variable selon les régions, influait sur le profil social: le partage égalitaire favorisait dans le Seeland, la Haute-Argovie et le sud du Jura les petits domaines, les activités artisanales, l'industrie à domicile, tandis que dans l'Emmental et certaines parties du Plateau, la préférence donnée à l'un des fils maintenait une forte proportion de grands domaines. Dans l'est de l'Oberland, où terres, bêtes et provisions étaient divisées en parts presque égales, il n'y avait pas de riches, alors que l'ouest connaissait des inégalités plus accentuées. Partout le pouvoir et le prestige dépendaient de la fortune en terre et en bétail, même en ville, car les élites urbaines investissaient dans la terre et non dans des manufactures.

Au cours du XIXe s., la société évolua différemment selon les régions. Dans le district de Büren par exemple, la plupart des ménages avaient part aux droits d'usage (bois, pâtures, parcelles pour cultures temporaires) et reçurent du terrain lors du partage des communaux, ce qui assura la survie des Tauner et des petits artisans; alors que dans le district de Konolfingen, les communaux qui n'avaient pas encore été partagés en 1800 furent annexés aux grands domaines et les esprits entreprenants n'eurent plus qu'à émigrer.

Au XXe s., la position sociale cessa de dépendre de la propriété foncière. Comme le revenu agricole se mit à stagner, ce furent désormais l'industrie et les services qui offrirent de quoi bâtir une fortune et s'élever dans la société. Ainsi apparurent, entre les régions industrielles (Jura, Bienne, Haute-Argovie) ou vouées aux services (ville de B.) et les périphéries agricoles, des inégalités atténuées seulement par les échanges pendulaires aux alentours des agglomérations. Vers 1960, le canton se situait dans la moyenne suisse quant à la répartition des rentrées de l'impôt de défense nationale, mais avec de grandes disparités régionales. Parmi les personnes physiques, les basses classes de revenus dominaient largement. Selon une étude de 1987, un Bernois sur six vivait dans la pauvreté, définie par un niveau de revenu égal ou inférieur à celui qui donnerait droit aux prestations complémentaires de l'AVS/AI et par l'incapacité de satisfaire pleinement certains besoins essentiels (logement, nourriture, santé par exemple).

Depuis la fin du XVIIe s., les indigents devaient être assistés par leur commune ou paroisse d'origine. Les charges qui en résultaient, supportables dans le Seeland et la Haute-Argovie, obérèrent au milieu du XIXe s. le budget social des communes de l'Emmental, du Schwarzenburgerland, voire du Plateau, qui avaient à soutenir leur population résidente et aussi leurs très nombreux émigrés lorsqu'ils tombaient dans l'indigence. Une loi de 1847 préconisa le transfert de l'assistance aux communes de domicile et à des institutions privées, mais elle déchira le filet social traditionnel et ne fit qu'ouvrir une période de chaos, dont la loi de 1857 tira les conséquences: elle confirma le rôle des communes de domicile, mais prescrivit des aides complémentaires de la part des familles et de l'Etat. La crise économique des années 1880 fit apparaître les faiblesses du nouveau règlement: désengagement des communes bourgeoises, insuffisance des contributions de l'Etat, répression illégale des immigrants pauvres dans les communes. Une réforme était nécessaire. La loi de 1897 sur l'assistance et sur l'établissement répartit les charges équitablement entre les communes, grâce à un impôt cantonal. La révision de 1960 tint mieux compte des droits des personnes assistées.

Auteur(e): Christian Pfister / PM

5.3.2 - Vie quotidienne

Les mentalités, les genres de vie, les formes de sociabilité n'ont pas fait l'objet de nombreuses études; citons néanmoins celles consacrées aux bourgeois de la ville de B., aux ouvriers du XIXe s. et du début du XXe, à la vie d'un village qui s'intègre à une agglomération, aux relations entre les idéaux de la culture paysanne et la réalité quotidienne.

De manière générale, de grandes différences opposaient, après la Deuxième Guerre mondiale encore, la ville et la campagne. Mais au sein de la population campagnarde elle-même, comme le montrent bien par exemple les romans de Jeremias Gotthelf, il y avait des contrastes parfois vifs entre gros paysans employant des domestiques, petits cultivateurs et indigents sans terre. Cependant, même dans les grands domaines, il était rare que l'on se conforme au modèle familial bourgeois, dans lequel le chef de famille exerce une profession lucrative pendant que sa femme se consacre exclusivement aux tâches ménagères. Jusqu'à l'arrivée des premières machines (vers 1890), toute la famille devait participer aux travaux des champs; pour les récoltes il fallait en outre engager des travailleurs migrants et des journaliers.

Les villageois se rencontraient à l'auberge, mais aussi à la fromagerie. Après 1860, le chemin de fer permit d'importer des céréales à bon marché; il en résulta une crise, génératrice de chômage agricole. Au même moment l'industrie créait des emplois en ville. Nombre de campagnards vinrent donc grossir les rangs de la classe ouvrière urbaine. La création de coopératives agricoles (en 1887 à Uettligen) et de sociétés de consommation, forme d'entraide ouvrière (en 1890 à B.), fut une conséquence de ces changements. Ce type d'organisations s'étendit dans les décennies suivantes à l'ensemble du canton, pour jouer un rôle important en ville comme à la campagne.

Au XIXe s., les sociétés urbaines étaient particulièrement inégalitaires; les limites entre les "états" de l'Ancien Régime s'effaçaient fort lentement. Ainsi à B. les patriciens et membres de la commune bourgeoise (près de 20% de la population en 1809, 5% en 1910) dominaient la vie politique et sociale. Pourtant l'essor de la ville était dû à d'autres familles, immigrées au cours du XIXe s.: les entrepreneurs ne faisaient pas partie de la bourgeoisie traditionnelle.

Les villes offraient un éventail des métiers et des conditions plus ouvert. Vers 1850, le groupe professionnel le plus nombreux était celui des servantes, jeunes campagnardes pour la plupart, qui généralement travaillaient quelques années dans un ménage bourgeois, avant de se marier. Ce métier tendit à disparaître après la Première Guerre mondiale, car d'autres occupations s'ouvrirent aux femmes dans l'industrie, le commerce de détail, l'hôtellerie, les bureaux.

Les ouvriers commencèrent à s'organiser vers 1890. La Société du Grutli (des compagnons avaient fondé la première section en 1844) atteignit son apogée dans le canton de B. entre 1890 et 1910 (40 à 60 sections, 2700 membres au maximum), mais dut céder le pas au parti socialiste, quant aux effectifs, vers 1900. Souvent logés dans des quartiers proches des usines, les ouvriers forgèrent une culture particulière. Leurs associations et syndicats se rassemblèrent dans des unions ouvrières (à Bienne en 1888, à B. en 1878 et 1890), centres névralgiques de leur vie politique et sociale. En 1918 à B. et en 1921 à Bienne, la gauche emporta pour la première fois la majorité dans les parlements et gouvernements municipaux.

La vie associative prit son essor après 1848, en évitant souvent de mélanger les classes et les sexes. Des sociétés bourgeoises se consacraient au chant (premiers chœurs d'hommes à Thoune en 1829, à B. en 1833 et à Langenthal en 1841; Liedertafel de Bienne en 1832), à la gymnastique (la Vaterländische Turngemeinde de B., fondée en 1816, fut la première société de gymnastique en Suisse; Bürgerturnverein de B. en 1832) et au tir. Aux sociétés d'artisans et de métiers (B. en 1839, Langenthal en 1852, Worb en 1865) succédèrent les associations professionnelles de la classe moyenne. La Société du commerce et de l'industrie (1860) et l'Union bernoise des arts et métiers (1865 et 1882) prirent la défense des intérêts économiques sur le plan cantonal.

Le nombre des sociétés féminines, qui se vouaient pour la plupart aux œuvres sociales, augmenta fortement entre 1890 et 1910 (environ 600 fondations). Dès les années 1920 apparurent des sociétés de paysannes, qui s'efforçaient de promouvoir l'autosubsistance et d'améliorer les pratiques ménagères; elles attirèrent aussi les femmes qui vivaient à la campagne sans être paysannes et créèrent en 1930 une association faîtière cantonale.

La haute conjoncture de 1945-1974 apporta une aisance encore inconnue et modifia profondément la vie quotidienne. De plus en plus de gens se livrèrent aux plaisirs de la consommation. Des centres commerciaux, tel "Shoppyland" à Schönbühl (1975), furent construits près de grands axes routiers. L'extension des banlieues, dès les années 1960, brouilla les limites entre styles de vie citadin et rural, tout en contribuant particulièrement à la forte augmentation des besoins en énergie (la consommation par personne s'est multipliée par 5,5 en Suisse, mais par 13 à Münchenbuchsee, par exemple, entre 1950 et 1990), en terrains et en mobilité (pour le travail comme pour les loisirs).

Les valeurs de la bourgeoisie, reconnues comme normes par toutes les couches de la société dans les années 1950 et 1960, se virent contestées par la jeunesse, surtout urbaine, lors des troubles qui éclatèrent en 1968 et dès 1980, et qui ouvrirent la voie à une contre-culture.

La part des étrangers se montait à 6% dans le canton en 1910 (11% en ville de B., 12% à Bienne); il s'agissait en majorité d'Italiens, attachés à leurs traditions. Elle recula entre 1914 et 1945, puis augmenta de nouveau (11% en 1970), du fait d'une immigration provenant surtout du sud de l'Europe jusqu'en 1980, puis des Balkans et de pays extra-européens. En même temps, les styles de vie se diversifièrent, ce qui se manifesta en particulier dans les pratiques de loisirs et dans les choix de consommation (musique, alimentation, voyages). La réapparition en 1982 d'un carnaval en ville de B. est un autre exemple de l'affaiblissement des frontières culturelles.

Le Jura bernois a une position particulière à bien des égards. Francophone, il parle une langue qui a toujours été minoritaire dans le canton (7,9% en 1990). En outre, il est peu urbanisé et marqué par une industrie horlogère aux structures décentralisées. C'est pourquoi sa classe ouvrière, nombreuse, se reconnaît dans des modèles petit-bourgeois. Bienne, où la part de la population francophone est stable depuis 1900 (environ 30%), sert de pont entre les deux zones linguistico-culturelles.

Auteur(e): Christian Lüthi / PM

5.4 - Vie religieuse, formation et culture

5.4.1 - Les Eglises et les mouvements religieux

Après l'intermède de la République helvétique, l'Eglise protestante bernoise retrouva sous la Médiation et la Restauration ses dogmes et son organisation traditionnels. Certes, depuis le rattachement du Jura (1815), le canton de B. était mixte sur le plan confessionnel, mais un protestant qui, comme Karl Ludwig von Haller en 1820, se convertissait au catholicisme devait renoncer à toute carrière politique.

Le mouvement du Réveil, venu de Suisse romande, mettait l'accent sur une piété plus sentimentale qu'intellectuelle. Il fit des adeptes aussi bien parmi les domestiques et les artisans que dans le patriciat distingué. Karl von Rodt, son principal représentant à B., renonça en 1829 à la politique, pour raisons religieuses; il fut banni du territoire cantonal. Revenu en 1831, il fonda en 1833 la Communauté évangélique libre, indépendante de l'Eglise nationale, à laquelle, en revanche, restèrent fidèles les membres de la Société évangélique, fondée en 1831, davantage enracinée à la campagne.

La Constitution cantonale libérale de 1831 garantissait la liberté de croyance, mais les radicaux, arrivés au pouvoir en 1846, s'en prirent à l'Eglise et à la religion, surtout par voie de presse. Cette attitude provoqua une réaction: protestations contre le professeur Eduard Zeller, théologien libéral appelé à enseigner à l'université de B. (affaire Zeller, 1847), puis fondation en ville de B. d'écoles secondaires supérieures d'inspiration évangélique: école de jeunes filles en 1851, dite école nouvelle, école normale du Muristalden en 1854 et gymnase libre en 1859. Au XIXe s., les protestants bernois se divisaient en libéraux (dits Reformer) et conservateurs (Positive). Les premiers, emmenés par Albert Bitzius (1835-1882) et par les frères Eduard et Ernst Friedrich Langhans, insistaient sur la raison, le progrès et l'amour du prochain, les autres sur la foi en Jésus, l'attachement à la Bible, la mission intérieure et extérieure. Entre ces deux courants, les modérés, peu nombreux, suivaient le pasteur Edmund von Steiger, futur conseiller d'Etat, et le pasteur-poète Gottfried Strasser.

Le principal représentant bernois du mouvement religieux social apparu au début du XXe s. fut le pasteur Karl von Greyerz. A la fin du XIXe s. et au XXe, l'Eglise nationale parvint à échapper à la menace du morcellement, mais elle perdit beaucoup de son autorité publique. La loi ecclésiastique de 1945 introduisit notamment le suffrage féminin dans les paroisses protestantes; mais elle faillit être refusée par le peuple en raison de nombreuses divergences de chapelles. C'est dans la partie nord du Jura, en majorité catholique, qu'elle fut le mieux acceptée, car elle renonçait à soumettre les décrets des autorités ecclésiastiques à l'approbation de l'Etat. Retombée de la guerre froide, la querelle ecclésiastique de 1949-1951 vit le conseiller d'Etat Markus Feldmann (futur conseiller fédéral) accuser Karl Barth et ses partisans d'intolérance envers les autres courants religieux et de servilité à l'égard de Moscou.

L'Ancien Canton était unitairement protestant. Mais quand la ville de B. devint capitale de la République helvétique (1799), les délégués des cantons catholiques exigèrent de pouvoir suivre la messe. Le père Girard, célèbre pédagogue de Fribourg, devint alors le premier curé de B. depuis la Réforme. De manière analogue, des messes furent célébrées à l'église de Scherzligen, dès 1819, pour les élèves catholiques de l'école militaire fédérale de Thoune. Par la réunion du Jura (1815), le canton acquit une population catholique à laquelle il garantit la liberté de croyance. En ville de B., les catholiques firent construire en 1864 l'église Saints-Pierre-et-Paul, attribuée en 1874 aux catholiques-chrétiens par le Conseil d'Etat, puis celle de la Trinité en 1899. Les paroisses catholiques romaines du Jura reçurent un statut de droit public en 1893, celles de l'Ancien Canton en 1939.

Lors du Kulturkampf, le gouvernement cantonal, en particulier le directeur des Cultes Wilhelm Teuscher, voulut anéantir l'influence de l'évêque de Bâle dans le nord du Jura bernois en encourageant la création d'une Eglise catholique-chrétienne, indépendante de Rome. Mais quatre paroisses seulement virent le jour, à Laufon, Saint-Imier, Bienne et B. La faculté de théologie catholique-chrétienne de l'université de B., fondée en 1874 et réunie en 2001 à la faculté protestante, resta petite, mais apporta une importante contribution au mouvement œcuménique.

Canton essentiellement campagnard, B. a toujours eu une population où la part des juifs et des musulmans, établis surtout dans les agglomérations, était inférieure à la moyenne suisse. En ville de B., une première synagogue (1855) a fait place en 1906 au bâtiment plus grand de la communauté israélite qui, comme celle de Bienne (synagogue en 1882), fut reconnue de droit public en 1997. Quant aux musulmans, dont le nombre s'est fortement accru à la fin du XXe s., ils célèbrent leur culte dans de petits locaux de prière et dans les centres islamiques récemment ouverts de B. et Bienne.

Auteur(e): Beat Junker / PM

5.4.2 - Formation et culture

Au début du XIXe s. déjà, des écoles privées comme celle de Hofwil appliquaient des méthodes pédagogiques modernes. Requis pour divers travaux, beaucoup d'enfants manquaient fréquemment l'école. Cet absentéisme était particulièrement marqué dans le canton de B. Les libéraux voulurent introduire l'école primaire obligatoire, mais la fréquentation ne devint régulière, malgré les lois de 1835, 1860 et 1870, qu'après 1900. Les villes et marchés disposaient d'écoles secondaires (dès les années 1830) et de progymnases (Bienne en 1817, Thoune en 1838, Berthoud en 1855), qui devinrent des gymnases dès 1872, dans le cadre de la décentralisation de l'enseignement secondaire supérieur (quinze établissements cantonaux en 2000, outre les écoles privées). Des écoles normales (aujourd'hui hautes écoles pédagogiques) officielles ou privées fonctionnèrent dès 1833, 1838 pour les institutrices (à Niederbipp, l'une des premières de Suisse); la mixité n'y fut introduite que dans les années 1970. Elles permirent d'améliorer la qualité de l'enseignement, tout comme le relèvement du traitement des instituteurs dès 1850, l'ouverture de la Schulwarte (collection de livres scolaires) en 1879 et les cours de formation continue au XXe s. Les ateliers d'apprentissage de la ville de B. s'ouvrirent en 1888, suivis d'écoles professionnelles et des technicums (aujourd'hui hautes écoles spécialisées) de Bienne (1890) et Berthoud (1892). L'école supérieure devint en 1805 l'académie et en 1834 l'Université de Berne.

Attribuée à la commune bourgeoise en 1852, la bibliothèque de la ville de B. se transforma en 1903 en Bibliothèque de la ville et de l'université; elle dépend depuis 1951 d'une fondation soutenue par le canton, la ville et la bourgeoisie. Le chef-lieu abrite aussi la Bibliothèque centrale fédérale (celle du Parlement, 1849), la Bibliothèque nationale suisse (1895) et la Bibliothèque de la bourgeoisie, riche en manuscrits et en Bernensia. Dans le canton, la commission des bibliothèques scolaires et communales a développé tout un réseau de prêt public depuis 1963.

Le rassemblement de diverses collections a permis d'ouvrir à B. les musées des beaux-arts (1879), d'histoire (1896) et d'histoire naturelle (1933). Après 1945, de nombreux musées locaux gérés par des associations se sont mis à évoquer la vie et les métiers de jadis. Parmi les institutions d'envergure, citons le Musée en plein air de l'habitat rural suisse, au Ballenberg (1968), la Fondation Abegg à Riggisberg (1967, arts textiles surtout, à l'origine collection privée de Werner Abegg) et le Musée de l'Art nouveau du château de Hünegg à Hilterfingen (1966). La construction d'un centre Paul Klee en ville de B. a débuté en 2002 (ouverture en 2005). La Société de musique organise des concerts à B. depuis 1819. Elle a créé en 1858 l'école de musique, devenue haute école de musique et d'art dramatique, et soutient l'Orchestre symphonique de B., fondé en 1877, un des plus grands orchestres de Suisse. Bienne a un orchestre professionnel depuis 1969, tandis que Thoune, Berthoud, Langnau, entre autres, possèdent des formations d'amateurs soutenus par quelques professionnels. Le festival Menuhin de Gstaad et son académie pour jeunes solistes ont une réputation internationale. Le XIXe s. privilégiait l'harmonica et l'accordéon dans les réunions familiales, le cor des Alpes et les sociétés de yodel (Oberland, Emmental); toutes ces pratiques ont reculé devant la vogue des chansons en dialecte et des productions internationales.

Les traits distinctifs de la littérature suisse, tels que la sobriété et la tendance au conformisme social, se manifestaient avec netteté chez les écrivains bernois du XIXe s. Mais dès 1900 environ, certains auteurs se dressèrent contre cette tradition, comme Friedrich Glauser, Robert Walser, Carl Albert Loosli et Walter Vogt. Quelques-uns émigrèrent (Paul Nizon), d'autres recoururent à l'imaginaire pour sortir des limites étroites du quotidien (Gertrud Wilker, Kurt Marti, Jörg Steiner). A la même époque, la littérature dialectale cultivait le sentiment patriotique et le sens de l'identité bernoise (Rudolf von Tavel, Otto von Greyerz, Simon Gfeller). Le dialecte a envahi la chanson (Mani Matter) dès les années 1960, le rock (Polo Hofer) dès les années 1980. Le Robinson suisse (1812-1813) de Johann David Wyss a été plus souvent traduit que toute autre œuvre d'auteur suisse; les récits de Gotthelf et les pièces de Dürrenmatt ont aussi gagné une renommée mondiale.

Dans le domaine des beaux-arts, les petits maîtres bernois (Franz Niklaus König, Gabriel Lory père et fils), indifférents aux bouleversements politiques, travaillaient vers 1800 pour une clientèle de touristes. Sous la Régénération, les artistes n'eurent plus à subir l'influence de l'Eglise et du patriciat, mais ils ne bénéficiaient d'aucun soutien officiel. La montagne, les paysans et les héros de l'histoire suisse furent jusqu'au XXe s. des motifs privilégiés (Albert Anker, Ferdinand Hodler). Les créateurs les plus importants (Hodler, Klee, Meret Oppenheim) trouvèrent à l'étranger leurs premiers admirateurs et une part de leur inspiration, tandis que Cuno Amiet, Max Buri et Viktor Surbeck restaient plus proches du public bernois. La Kunsthalle (dirigée notamment par Arnold Rüdlinger et Harald Szeemann) a exposé de l'art moderne à B. dès sa fondation en 1918, imitée plus tard par le Musée des beaux-arts. Les arts appliqués de haute qualité sont illustrés par la céramique paysanne de Langnau et de Heimberg et par l'école de sculpture sur bois de Brienz (fondée en 1884).

Le théâtre municipal de B., construit en 1903 au Kornhausplatz, s'est voué au répertoire classique et à l'opéra. Avec le théâtre de poche de l'Atelier (Das Theater dès 1996) a commencé en 1959 la riche histoire des petites scènes et des caveaux bernois. A Bienne, le théâtre des Régions (1927) s'est hissé à un excellent niveau. Depuis 1945, on joue aussi à Berthoud, à Langenthal et même dans de petites localités comme Spiez ou Jegenstorf. Le théâtre populaire s'est développé depuis 1900 environ, grâce aux spectacles historiques (Jeux de Tell à Interlaken dès 1912) et aux sociétés d'amateurs (Berner Heimatschutztheater dès 1915, Emmentaler Liebhaberbühne dès 1960). Les spectacles d'été en plein air sont à la mode depuis peu à la campagne. L'institut d'études théâtrales de l'université de B., la Collection suisse du théâtre et les activités théâtrales dans le cadre des écoles et des groupes de jeunesse bénéficient d'un soutien public.

Parmi les "sports nationaux" suisses, que les étrangers découvrirent grâce aux fêtes des bergers d'Unspunnen (1805, 1808), le hornuss et la lutte étaient communément pratiqués dans le canton de B. - lequel par ailleurs accueillit plusieurs fêtes fédérales de tir et de gymnastique, disciplines encouragées par l'Etat à titre d'entraînement militaire. Les pédagogues bernois Phokion Heinrich Clias, Adolf Spiess et Johannes Niggeler modernisèrent l'éducation physique. Parmi les activités sportives, de plus en plus diverses dès les années 1880, les Bernois privilégiaient le ski (première course suisse au Gurten en 1902, course du Lauberhorn dès 1930), le football (club des Young Boys dès 1898; B. accueillit la finale de la coupe du monde en 1954), le hockey sur glace (club SC Bern fondé en 1931; championnats du monde en 1970 et 1990) et le curling (championnats du monde en 1974, 1979 et 1997). En sport automobile, le Grand Prix de Suisse eut lieu à Bremgarten de 1934 à 1954. De nombreuses installations permettent de pratiquer en diverses occasions les sports populaires, qui se sont développés après 1945.

Auteur(e): Franz Georg Maier / PM

Références bibliographiques

Fonds d'archives
– AEB
– AV Berne
– BBB
– StUB
– BHM
Sources imprimées
FRB, 1883-1956
SDS BE, 1912-
– R. Steck, G. Tobler éd., Aktensammlung zur Geschichte der Berner-Reformation 1521-1532, 2 vol., 1918-1923
Bibliographie

Auteur(e): Beat Junker, Anne-Marie Dubler / PM