20/07/2015 | communication | PDF | imprimer

Lucerne (canton)

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Canton de la Confédération depuis 1332. Entité politique désignée comme "Rät und Hundert der Stadt Luzern" ("Conseils et Cent de la ville de L.") jusqu'en 1798, comme "Ville et République" de 1814 à 1831, comme "canton" de la proclamation de la République helvétique (1798) à 1814 et depuis 1831. En all. (langue officielle) Luzern, en ital. et romanche Lucerna. Le chef-lieu est la ville homonyme.

Au bas Moyen Age, la ville de L. devint un Etat-ville. Commencée en 1380 avec l'acquisition du bailliage de Weggis, l'expansion culmina entre 1386 et 1415; elle était pratiquement achevée vers 1480. Dans ses territoires, la ville disposait en général de la haute juridiction, mais souvent sans les droits de basse justice, dont les détenteurs pouvaient même ne pas être lucernois. En 1803, L. reçut le bailliage de Hitzkirch (attribué sous l'Helvétique au canton de Baden) et céda celui de Merenschwand à l'Argovie remodelée.

Le canton de L. comprend quatre ensembles géographiques: la région de L., l'Entlebuch préalpin, le haut-pays de Willisau et, au nord, les vallées parallèles du Plateau (Wigger et Rot, Suhr, Wyna, Seetal) qui s'écoulent vers l'Argovie au nord-ouest. Pour des raisons historiques, le chef-lieu n'occupe pas une position centrale; son expansion était en effet impossible au sud du fait de la présence de ses alliés les Waldstätten.

Superficie (2001)1493,5 km² 
Forêt/surface boisée449,0 km²30,1%
Surface agricole817,7 km²54,7%
Surface bâtie125,3 km²8,4%
Surface improductive101,5 km²6,8%

Population et économie
Année 18501880a1900195019702000
Habitants 132 843134 708146 519223 249289 641350 504
En % de la population suisse5,6%4,8%4,4%4,7%4,6%4,8%
Langue       
Allemand  134 155143 337216 647263 310311 543
Italien  2942 2043 58715 6356 801
Français  3027472 1502 0152 053
Romanche  564338525388
Autres  501675278 15629 719
Religion, Confession       
Catholiquesb 131 280129 172134 020189 917246 888248 545
Protestants 1 5635 41912 08530 39638 63942 926
Catholiques-chrétiens    1 129741471
Autres  2154141 8073 37358 562
dont communauté juive 152319497563399
dont communautés islamiques     37213 227
dont sans appartenancec     1 67220 681
Nationalité       
Suisses 132 252132 583140 176216 600259 498294 709
Etrangers 5912 2236 3436 64930 14355 795
Année  19051939196519952005
Personnes activesSecteur primaire 45 66336 52530 39918 128d16 542d
 Secteur secondaire 24 06823 38844 38053 62248 911
 Secteur tertiaire 15 27424 68948 973105 193119 868
Année  19651975198519952005
Part au revenu national 4,0%3,8%3,8%4,3%3,9%

a Habitants: population résidante; langue, religion et nationalité: population "présente"

b Y compris les catholiques-chrétiens en 1880 et 1900; depuis 1950 catholiques romains

c N'appartenant ni à une confession ni à un groupe religieux

d Chiffres des recensements des exploitations agricoles 1996 et 2000

Sources:Stat. hist.; recensements fédéraux; OFS

Auteur(e): Franz Kiener / PM

1 - De la préhistoire au haut Moyen Age

1.1 - Paléolithique et Mésolithique

Les glaces recouvrirent presque entièrement le territoire du canton lors de la dernière glaciation, qui culmina vers 20 000 av. J.-C. Les preuves d'une présence humaine antérieure sont rares. On a retrouvé des restes d'animaux (mammouth, renne, cerf mégacéros) et, dans la grotte de Steigelfadbalm sur le Rigi, à côté d'ossements d'ours des cavernes, quelques outils en pierre datant peut-être du Paléolithique moyen (av. 30 000 av. J.-C.). Libéré des glaces vers 17 000 av. J.-C., le Plateau put à nouveau être colonisé.

De nombreux sites paléolithiques et mésolithiques mis au jour depuis quelques années s'ajoutent à ceux, déjà connus, du Wauwilermoos. Ils se trouvent en général sur des terrains sablonneux et secs proches d'un plan d'eau. On y a trouvé surtout des objets en silex. Les fouilles de Schötz-Rorbelmoos ont révélé des outils en os et en bois de cerf; elles ont permis de montrer qu'au Mésolithique tardif, on chassait principalement le cerf, mais aussi l'aurochs, l'élan et le sanglier. Le silex était généralement importé de la région d'Olten et d'Otelfingen.

Auteur(e): Ebbe Nielsen, Hermann Fetz / PM

1.2 - Néolithique

L'analyse pollinique de carottes de forage indique que la céréaliculture était déjà pratiquée, très modestement, vers 6600 av. J.-C. (Mésolithique tardif), mais la sédentarisation, corollaire des véritables débuts du Néolithique, intervint au plus tôt vers 5500 av. J.-C. Les habitats de cultivateurs se situent pour la plupart au bord de lacs et de marais. La Suisse centrale semble avoir constitué pendant la plus grande partie du Néolithique un groupe autonome, distinct des civilisations d'Europe centrale, mais fortement influencé par elles.

L'occupation des rives lacustres commença avec la civilisation d' Egolzwil (env. 4400-4200 av. J.-C.). Grâce aux conditions de conservation assurées par ce milieu, la culture matérielle du Néolithique récent est particulièrement bien connue. On a mis au jour au Wauwilermoos des maisons avec plancher en bois posé directement sur le sol et foyer en argile. Le mobilier comprenait de la vaisselle en céramique, des outils en silex et autres pierres, des objets en bois, en os, en bois de cerf, des textiles. Des lames de hache et des poignards en cuivre sont les témoins de l'arrivée du métal à cette époque. Des coquillages importés attestent de relations avec le monde méditerranéen. A la Station 3 d'Egolzwil (vers 4300 av. J.-C.), deux tiers des ossements proviennent d'animaux domestiques (moutons, chèvres, porcs, rares bovins), un tiers de bêtes sauvages (cerfs, chevreuils, sangliers, élans). La proportion des bovins augmente à la fin du Néolithique. On cultivait le blé et l'orge, le lin, le pavot, les pois; on cueillait des noisettes, des pommes sauvages, des baies et des herbes.

Auteur(e): Ebbe Nielsen, Hermann Fetz / PM

1.3 - Age du Bronze

Des stations littorales (sur les rives des lacs de Sempach et de Baldegg) et de hauteur, des sépultures, des dépôts et des vestiges isolés montrent que toutes les parties du canton étaient habitées à l'âge du Bronze. On a mis au jour à Hochdorf-Baldegg un village avec palissade du Bronze ancien (2200-1500 av. J.-C.); les foyers en argile ou en pierre impliquent un plancher posé directement sur le sol. On élevait surtout du petit bétail (moutons, chèvres), mais aussi des chevaux, des bovins et des porcs. La part de la chasse (cerf et sanglier) restait importante dans l'alimentation. En sus des plantes cultivées (blé, millet, orge), on consommait des fruits sauvages (baies, pommes, poires, noix).

Le Bronze moyen (1550-1350 av. J.-C.) n'est connu à ce jour que par quelques tessons de céramique et objets de bronze (par exemple à Sempach-Allmend). Comme dans le reste de la Suisse, les habitats de cette période s'éloignent du littoral.

Dans le village de Sursee-Zellmoos (lac de Sempach, Bronze final, 1350-800 av. J.-C.), on a mis en évidence un plan d'alignement; les maisons, posées sur une assise d'argile ou un dallage en pierre, avaient des murs en bois colmatés avec de l'argile et sans doute des fours voûtés en argile. Le village de Schötz, situé dans une plaine inondable, était densément peuplé; des tessons carbonisés, dans des fosses, sont interprétés comme des ratés de cuisson.

Auteur(e): Ebbe Nielsen, Hermann Fetz / PM

1.4 - Age du Fer

Les habitats de l'âge du Fer restent pratiquement inconnus; le matériel, abondant, provient en effet surtout de tombes hallstattiennes (env. 800-env. 480 av. J.-C.): Champs d'Urnes à Sursee et Schötz, tumulus comme celui de Schenkon-Weiherholz. Ces derniers présentent parfois un riche mobilier, preuve sans doute d'une hiérarchie sociale. Pour la période de La Tène (env. 480-env. 30 av. J.-C.), les vestiges sont beaucoup plus rares: une couche de gravier, qui serait un chemin, une fosse avec des tessons et une monnaie ont révélé un habitat campagnard de La Tène finale à Aesch-Zielacker. Au Wauwilermoos, on a trouvé un dépôt votif d'outils en fer et aux alentours des monnaies d'or et des vases en céramique qui sont probablement aussi des offrandes. Mentionnons encore un trésor monétaire et un bracelet en verre (Sursee-Zellmoos), ainsi que la nécropole de Sursee-Moosgasse (au moins quatre tombes, avec une épée et des anneaux en bronze).

Auteur(e): Ebbe Nielsen, Hermann Fetz / PM

1.5 - Epoque romaine

L'époque romaine est bien documentée. Dès la première moitié du Ier s. apr. J.-C., des villae furent installées surtout dans la partie nord du canton (vallées de la Wigger, de la Suhr, de la Wyna et Seetal), pour approvisionner d'abord le camp de Vindonissa, puis aussi les agglomérations du Plateau.

Vers la fin du Ier s., un vicus apparut à Sursee. De longues maisons en bois bordant une route d'accès abritaient, à l'arrière, de petits ateliers artisanaux. Sur la rive ouest de la Suhr, une zone dallée servait peut-être de port, pour la batellerie ou le flottage. Des objets provenant d'Espagne, d'Italie méridionale, de l'île Lipari, du sud et de l'est de la Gaule, ainsi que des régions germaniques prouvent l'étendue des relations commerciales. Sursee pourrait avoir été un lieu de transbordement pour le commerce avec les Alpes et les Préalpes, aménagé au cours du IIe s., en même temps qu'un relais sur la route du Valais et de l'Italie, par les cols du Brünig et du Grimsel.

Auteur(e): Ebbe Nielsen, Hermann Fetz / PM

1.6 - Haut Moyen Age

La majorité des informations provient des cimetières, relativement nombreux. La colonisation alémane, dès le VIe s., marqua sans doute une rupture avec la tradition romaine. Néanmoins, il est établi que la villa de Büron continua d'être habitée. A Sursee, on a mis au jour dans le vicus une cabane excavée qui faisait vraisemblablement partie d'un ensemble plus important (début du VIIe s. d'après la céramique), ainsi qu'un véritable village à la limite du bourg, fouillé tout récemment. La nécropole d'Aesch contenait soixante et une tombes du VIIe s.; les défunts étaient enterrés dans des cercueils en bois, avec des colliers de verre et d'ambre pour les femmes, des épées pour les hommes, des boucles de ceinture et de petits couteaux en fer pour les deux sexes; certains objets viennent du sud des Alpes, d'autres attestent de contacts avec l'Allemagne du Sud et éventuellement avec le royaume de Bourgogne.

Dans l'église d'Altishofen, on a mis au jour deux caveaux maçonnés qui tous deux ont servi de sépulture à plusieurs reprises. Lors de la pose de conduites à Triengen-Wellnau, on a repéré et détruit des tombes en dalles, probablement du haut Moyen Age. Le trésor de Beromünster conserve un reliquaire couvert de plaques de cuivre doré et de pierres précieuses (VIIe s.), originaire, pense-t-on, d'Italie du Nord.

Auteur(e): Ebbe Nielsen, Hermann Fetz / PM

2 - Histoire politique et institutions, du Moyen Age à la fin du XVIIIe siècle

2.1 - De puissants dynastes

Au Moyen Age, le territoire du futur canton de L. faisait partie de ce que l'on appelait l'Aaregau, soit l'Argovie. Ce nom désignait, depuis que l'Aar servait de frontière entre les diocèses de Bâle, Lausanne et Constance, les terres relevant de Constance à l'ouest de la Thurgovie et du Zürichgau; mais bientôt l'on distingua entre une "Argovie supérieure" (à l'ouest) et l'Argovie proprement dite, région aux frontières en partie fluctuantes, située entre l'Aar, la Reuss et le Napf, relevant politiquement de l'Austrasie ou royaume franc oriental depuis le traité de Verdun (843), puis du Saint Empire romain germanique.

Signe du rôle croissant de l'Argovie pour la politique impériale, un comte (représentant de l'empereur) y est mentionné pour la première fois au XIe s. Le comte Ulrich tient un plaid à Rohr en 1036. Ses ancêtres étaient argoviens et rhétiques et les fondateurs du chapitre de Beromünster et de l'abbaye de Schänis. Ses successeurs, comtes d'Argovie et baillis impériaux de Zurich, prirent le nom de Lenzbourg. En récompense de leur fidélité envers l'Empire, ils reçurent lors de la querelle des Investitures des droits dans le Zürichgau voisin, confisqués aux comtes de Nellenburg, partisans du pape.

Les sources permettent de tracer une carte schématique des seigneuries foncières dès le XIe s. La famille la plus influente était celle des comtes de Lenzbourg, dont les possessions s'étendaient de la Limmat à l'Aar en passant par le Seetal et jusque dans la région de Willisau. Puis venaient les comtes de Habsbourg, avec des biens autour du château fort homonyme et dans les vallées de la Reuss et de la Bünz. Les comtes de Frobourg dominaient au nord-ouest. On trouvait en outre nombre de seigneuries nobles plus petites, ainsi que des terres appartenant à des paysans libres. En revanche, il n'y avait presque plus de domaines impériaux. Les possessions ecclésiastiques étaient déjà fort étendues, grâce aux donations. Les monastères les plus anciens restaient étroitement liés aux descendants de leurs fondateurs, qui s'y faisaient inhumer: Beromünster aux Lenzbourg, Muri aux Habsbourg, Zofingue aux Frobourg. Le prieuré de Saint-Léger en ville de L., richement doté par des seigneurs locaux au haut Moyen Age, était tombé sous la domination de l'abbaye de Murbach; les Habsbourg en détenaient l'avouerie. Des abbayes lointaines (Allerheiligen, Disentis, Engelberg, Einsiedeln, le Fraumünster de Zurich, Schänis, Saint-Blaise dans la Forêt-Noire et Saint-Gall) avaient des propriétés dispersées en Argovie. Les établissements plus récents, fondés par des nobles indigènes (Saint-Urbain et Hohenrain à la fin du XIIe s., une douzaine d'autres au XIIIe s.) étaient moins dépendants d'intérêts familiaux, mais aussi moins richement dotés.

L'Argovie faisait partie de la province de Bourgogne dans le diocèse de Constance. Des doyens apparaissent vers la fin du XIIe s. à la tête de vastes circonscriptions (Windisch, L.). Dans la première moitié du XIIIe s., la taille des décanats se réduit. Un archidiacre chargé des affaires temporelles est mentionné en 1223 (Waltherus archidiaconus Burgundie). Peu avant 1275, la province de Bourgogne fit place à trois archidiaconats: Zürichgau, Argovie et (Petite-)Bourgogne. Le deuxième, divisé en sept décanats, englobait les futures paroisses lucernoises, sauf trois, attribuées à celui de Bourgogne.

La très forte position des comtes de Lenzbourg sur le Plateau central et oriental s'effondra rapidement vers 1172, à la suite de l'extinction presque simultanée de leurs deux branches (la division remontait au début du XIIe s.). Les biens de la branche de Baden passèrent au comte Hartmann III de Kibourg, époux de l'héritière Richenza. Le dernier représentant de la branche de Lenzbourg, sans enfant, testa en faveur de l'empereur Frédéric Barberousse, lequel remit aux comtes de Habsbourg les droits comtaux sur l'Argovie et une partie du patrimoine concerné, attribuant à son fils Othon, comte palatin de Bourgogne, la partie la plus intéressante, le château fort de Lenzbourg et l'avouerie impériale sur le chapitre de Beromünster. Mais Othon mourut jeune, sans descendance masculine. Ses héritiers manifestèrent peu d'intérêt pour ces lointains biens argoviens; ils les cédèrent aux Kibourg, qui se virent léguer aussi les terres des Zähringen sur la rive gauche du Rhin. Désormais, l'Argovie fut le théâtre d'une rivalité entre Kibourg et Habsbourg. Les deux familles s'appuyaient sur un réseau de places fortes et sur leurs ministériaux; dans la première moitié du XIIIe s., elles cherchèrent à se renforcer en fondant des villes: cinq pour les Kibourg (Aarau, Lenzbourg et Mellingen dans l'actuel canton d'Argovie, Richensee et Sursee dans celui de L.) et quatre pour les Habsbourg (Bremgarten, Brugg et Meienberg dans le canton d'Argovie, Sempach dans celui de L.). Cette vague de fondations a divers motifs, mais la longue lutte entre les deux principaux seigneurs, dont l'issue était encore indécise au milieu du XIIIe s., n'a pu que la stimuler, puisque deux autres villes seulement ont une origine différente; celle de L. est liée aux seigneurs de Rothenburg, avoués de l'abbé de Murbach, et celle de Zofingue aux Frobourg.

Auteur(e): August Bickel / PM

2.2 - La formation du territoire au bas Moyen Age

A l'extinction des Kibourg (1264), les Habsbourg purent imposer leur prépondérance. Tout en poursuivant leur ascension dans l'Empire (élection de Rodolphe Ier au trône impérial en 1273, acquisition de l'Autriche), ils ne négligèrent pas la région: ils y augmentèrent leurs possessions, qui comprenaient déjà, dans la première moitié du XIIIe s., la forteresse de Neu-Habsburg, mais en remirent une grande partie en gage à des nobles qui reconnaissaient leur suzeraineté. Ils s'emparèrent notamment de l'héritage des Rothenburg (éteints en 1285) et achetèrent en 1291 les droits de l'abbaye de Murbach sur la ville de L. et sur les domaines des alentours. Ils découpèrent leur territoire en bailliages qui préfigurent en partie les futures circonscriptions administratives et dont les sièges étaient Sursee, Sempach, Willisau, Kasteln, Wolhusen, Beromünster, Richensee, Meienberg, Rothenburg, L. et Neu-Habsburg. Ils ne se montrèrent pas fondamentalement hostiles aux institutions communales et accordèrent des privilèges aux communautés urbaines d'une certaine taille (L., Sursee). L'autonomie croissante des communautés villageoises trouve son expression la plus tangible dans le rachat de droits seigneuriaux (par exemple à Weggis en 1378).

Il n'est pas sûr que l'alliance de 1332 signée par la ville de L. avec les trois Waldstätten, si déterminante pour la suite, ait été spécifiquement dirigée contre les Habsbourg. Sans doute fut-elle d'abord conçue comme une simple mesure défensive, alors qu'un conflit risquait de surgir dans la région du lac des Quatre-Cantons, en répercussion de la guerre (1314-1325) entre le Habsbourg Frédéric le Beau et Louis de Bavière, tous deux prétendants au trône impérial. L. réserva expressément les droits de l'Autriche; cette clause ne tomba que dans les années 1450 et les pactes furent alors refaits et antidatés. La commune de Weggis fit confirmer séparément son appartenance à la Confédération, en 1359. Au XVe s. encore, elle revendiquait son statut de membre autonome.

L'alliance conclue, L. renonça à souscrire à la paix nationale autrichienne de 1333. La ville mena avec les Waldstätten et Zurich plusieurs guerres contre les ducs, par exemple en 1334-1336 et 1351-1352; à la différence de Sursee, Sempach, Rothenburg, Richensee et Wolhusen, elle refusa en 1367 de se féliciter de la reconduction du pacte successoral de 1366 entre les maisons de Habsbourg et de Luxembourg. Mais, comme Sursee, elle fit confirmer ses privilèges au début des années 1360 par Rodolphe IV d'Autriche et coopéra avec le duc Léopold III pendant la guerre des Gugler (1375-1376). Les relations avec les Habsbourg ne se détériorèrent de façon irrémédiable qu'au moment de la guerre de Sempach (1386-1389).

La ville commença à étendre son influence sur la campagne dans les années 1330 en admettant des bourgeois forains, pratique qui atteignit son point culminant juste avant la guerre de Sempach, puis diminua sans totalement disparaître. En 1380, elle acquit pour la première fois des droits seigneuriaux (achat de la basse juridiction de Weggis); d'autres vinrent rapidement s'y ajouter, après les succès militaires de la guerre de Sempach, tantôt achetés, tantôt reçus en gage ou en fief. Dans certains cas, de véritables traités de suzeraineté furent conclus avec les gens de la campagne, notamment avec les représentants du bailliage de Merenschwand en 1394, avec l'Entlebuch en 1395 et 1405.

L'Autriche perdit définitivement tout pouvoir dans la région au moment où le duc Frédéric IV de Habsbourg fut mis au ban de l'Empire par l'empereur Sigismond (1415). Les villes de L. et Sursee obtinrent l'immédiateté impériale. Les droits de la maison de Habsbourg passèrent à L., y compris l'avouerie sur le chapitre de Beromünster et sur le couvent (et futur chapitre) de Saint-Léger (im Hof).

Après la conquête et le partage de l'Argovie (1415), le territoire lucernois se trouva entièrement borné par celui de cantons confédérés; il n'était donc plus possible de l'étendre. En revanche, la ville pouvait encore y renforcer son pouvoir en acquérant des droits détenus par des tiers. Les villes de Sursee et Sempach restèrent largement autonomes et le Michelsamt relevant du chapitre de Beromünster constitua une seigneurie à part. Le reste du territoire, découpé en bailliages correspondant aux anciennes seigneuries (les plus petites étant parfois regroupées par deux), était soumis à des baillis, dont les compétences, à vrai dire, n'excédaient guère celles des précédents détenteurs de droits: ils rendaient la justice, encaissaient les redevances, taxes et amendes, organisaient l'entretien des chemins. En outre, la campagne devait contribuer aux efforts militaires de la ville ou, plus occasionnellement, lui verser des impôts, du reste levés aussi sur les citadins. Dès la fin du XIVe s., il n'est pas rare qu'elle soit expressément soumise à telles ou telles dispositions légales urbaines. Des statuts locaux émanant des autorités sont attestés précocement, mais il n'y eut pas de politique systématique visant à imposer le droit urbain dans les bailliages. Le Conseil essayait d'éviter que les campagnards ne surchargent les instances de la ville en y portant des affaires en appel.

Quand, au XVe s., la Diète fédérale se mit à siéger régulièrement, elle se réunit le plus souvent à L., centre géographique de la Confédération après les conquêtes du XIVe s. et du début du XVe. Cette situation centrale ne laissait guère d'autre choix aux Lucernois que de s'aligner sur les Confédérés en matière de politique extérieure et de coopérer avec eux dans les entreprises de grande envergure. Après le milieu du XVe s., le partenaire privilégié fut certainement Berne, qui pourrait avoir influencé l'attitude de L. déjà lors de la guerre de Zurich. Les deux villes se trouvèrent dans le même camp lors du conflit de 1478-1481 lié à l'admission, préconisée par Berne mais combattue par les cantons campagnards, de Fribourg et Soleure dans la Confédération (convenant de Stans). Se fondant sur le traité de 1332, les Waldstätten estimaient que L. n'avait pas le droit d'adhérer sans leur accord à cette nouvelle alliance. Par la suite, il semble que L. ait mieux tenu compte de l'avis des cantons primitifs, formant ainsi un groupe de la Suisse centrale. La participation à des campagnes militaires aux côtés des Confédérés et de leurs alliés entraîna dès les années 1460 des querelles internes qui se cristallisèrent (vers 1485, en 1489 et au long du XVIe s.) en antagonisme entre partisans du libre mercenariat et autorités soutenant le service étranger capitulé qui leur valait des pensions.

Auteur(e): Konrad Wanner / PM

2.3 - Gouvernement et administration sous l'Ancien Régime

2.3.1 - Relations extérieures et alliances

Après la Réforme et les guerres de Kappel, L. assuma dans la Confédération le rôle de canton directeur de la partie catholique qui comprenait, outre le groupe dit des "V cantons" (L., Zoug et les Waldstätten), ceux de Fribourg et Soleure (Confessionnalisme). Profitant de ce que les catholiques disposaient de la majorité à la Diète, L. jouit d'un poids politique prépondérant jusqu'à leur défaite lors de la seconde guerre de Villmergen en 1712. L. participait à l'administration de tous les bailliages communs catholiques et mixtes, ce qui lui assurait un contrôle politique et économique sur ses voies d'accès à l'Allemagne du Sud, à l'Autriche et à l'Italie. La ville servit de cadre à des négociations avec les représentants de puissances européennes, à la conclusion d'alliances et de traités internationaux. Les missions diplomatiques des cantons catholiques étaient souvent conduites par des Lucernois, dont quelques-uns, tel le "roi des Suisses" Louis Pfyffer dans les années 1570 et 1580, eurent un rôle dans la grande politique. Le canton entretenait avec la France des relations particulièrement étroites; fondées sur la Paix perpétuelle de 1516 et l'alliance de 1521, elles se traduisaient par d'énormes flux financiers en faveur du trésor public et des conseillers lucernois. Elles se refroidirent temporairement après 1576 (les cantons catholiques se tournant alors davantage vers la Savoie, avec laquelle ils s'étaient alliés en 1560 et 1577), mais restèrent assez vives pour que L. participe au renouvellement de l'alliance française en 1663 et 1777. Quand Milan tomba aux mains de l'Espagne (1556), les cantons catholiques cherchèrent un rapprochement avec cette nouvelle grande puissance: les V cantons et Fribourg conclurent une alliance en 1587 et les liens se développèrent surtout dans la première moitié du XVIIe s. Malgré un refus initial de la part de la Ville, qui avait réglé ses relations politiques avec le pape par un traité avec Pie IV en 1565, le Saint-Siège établit en 1586 une nonciature permanente. Dans tous ces traités figuraient en bonne place des promesses d'aide militaire et financière en cas de guerre confessionnelle dans la Confédération. En échange, L. fournit jusqu'à la fin du XVIIIe s. des Gardes suisses pour le pape, le roi de France, les ducs de Savoie ou de Lorraine et d'autres princes, ainsi que des troupes capitulées qui servirent en France, en Italie, en Savoie et en Espagne. L'effectif total est d'environ 50 000 hommes (jusqu'en 1800), en majorité des campagnards.

Sous la pression des guerres de religion en France, les cantons catholiques conclurent en 1586 la Ligue d'Or défensive, après s'être alliés avec le Valais (1578) et le prince-évêque de Bâle (1579). Les divergences confessionnelles marquèrent aussi les relations avec Berne, le voisin protestant. Néanmoins, les deux cantons purent régler à l'amiable en 1579 une querelle de compétences dans le bailliage de Knutwil; un regain de tension se produisit peu après 1600, mais la situation resta calme pendant la guerre de Trente Ans. Lors de la guerre des Paysans de 1653, l'aspect confessionnel ne joua aucun rôle et les autorités des cantons touchés s'entendirent pour écraser la révolte. Des conflits religieux armés se produisirent encore en 1656 et 1712 (guerres de Villmergen).

Auteur(e): Stefan Jäggi / PM

2.3.2 - Pouvoir paternaliste et conflits sociaux

Parallèlement à la formation du patriciat, on constate dès le milieu du XVIe s. une tendance du pouvoir central à intensifier son contrôle dans une perspective "paternaliste". Cette évolution a pour causes les progrès du confessionnalisme et de l'Eglise d'Etat, l'influence de la politique internationale, l'élargissement des tâches sur le plan interne et l'idée du pouvoir de droit divin. L'administration, de plus en plus bureaucratique, fut rationalisée, notamment sous l'influence du chancelier Renward Cysat; elle s'intéressa aux affaires politiques et militaires, aux questions économiques (réglementation des métiers et du commerce), ainsi qu'à tous les aspects de la vie publique et privée des sujets, soumis à d'innombrables mandats et décrets (sur les repas, la boisson, les vêtements, les divertissements, la danse, les objets de luxe, la fréquentation des auberges, le jeu, la sanctification du dimanche, etc.). Cette tendance se renforça encore à la fin du XVIIe s., mais montra aussi ses limites: la grande réforme de l'assistance, en 1590, échoua face à la résistance passive de la population campagnarde. Les sujets avaient des moyens de se faire entendre, même s'il n'en reste guère de traces écrites. En outre, il y eut régulièrement des révoltes ouvertes. Les troubles (guerre des Oignons) qui éclatèrent presque partout après la bataille de Novare (6 juillet 1513) n'étaient pas seulement dus aux vicissitudes de la politique étrangère, mais aussi aux premiers effets des dispositions prises par le pouvoir pour intensifier son contrôle; les autorités donnèrent alors largement satisfaction aux requêtes paysannes. Le soulèvement de Rothenburg (1569-1570) visait aussi les conséquences de mesures autoritaires. Des troubles se produisirent dans l'Entlebuch entre 1629 et 1636. La guerre des Paysans de 1653 fut la manifestation de résistance populaire la plus grave de l'Ancien Régime. En 1712, une rébellion des sujets, soutenue par les cantons campagnards et par le clergé, força les autorités à prendre part à la seconde guerre de Villmergen.

Les divergences d'intérêts au sein du patriciat et de la bourgeoisie étaient source de conflits, non moins que les relations entre sujets et autorités. Dans l'affaire Pfyffer-Amlehn de 1569, les familles Pfyffer, Bircher, Amlehn, Dulliker et Feer s'étaient entendues pour exclure du pouvoir la vieille noblesse au profit des nouvelles élites. Leur conjuration fut découverte; malgré cette crise, les Pfyffer, grâce à des appuis français, furent confirmés dans leur position dominante. Un premier conflit entre la bourgeoisie et le patriciat éclata en 1609-1610 (affaire Knab): les patriciens du Grand Conseil furent accusés de fraude électorale au détriment des vieilles familles bourgeoises. Dans l'affaire dite des bourgeois (1651-1653), 107 d'entre eux remirent une pétition où ils se plaignaient d'entraves politiques et économiques; ils arrachèrent quelques concessions, qui seront annulées après la guerre des Paysans. La vie politique du XVIIIe s. fut marquée par les luttes de parti (opposant les adeptes des Lumières à la tendance conservatrice et cléricale), par les rivalités entre familles patriciennes, par des affaires de corruption et des scandales financiers. Un sourd mécontentement était perceptible dans les campagnes, si bien que les autorités redoutaient sans cesse une révolte. Cet état d'esprit provoqua le bannissement de Joseph Rudolf Valentin Meyer von Schauensee, partisan de réformes éclairées, pour avoir proposé la suppression de couvents en 1769. En ville de L., la condamnation à mort de Lorenz Plazid Schumacher, accusé de complot contre l'Etat, marqua les esprits en 1764.

Ces événements nuisirent à la diffusion des Lumières. A la campagne, les idées révolutionnaires ne semblent pas avoir pénétré. En ville, un mouvement d'opposition se développa au sein du patriciat (Société du vendredi, fondée en 1795). Un groupe de conseillers préconisait des réformes approfondies (Vinzenz Rüttimann, Bernhard Meyer, Franz Xaver Keller, Alphons Pfyffer von Heidegg), mais il ne put accéder à des postes clés et faire valoir ses opinions qu'à partir de 1797.

Auteur(e): Stefan Jäggi / PM

2.3.3 - Gouvernement et administration

Le Grand Conseil comptait soixante-quatre membres depuis 1492 (100 auparavant), le Petit Conseil trente-six, les uns et les autres élus à vie. Réunis, ils formaient un collège dit Conseils et Cent (Räte und Hundert). Le Petit Conseil (divisé en deux groupes de dix-huit siégeant chacun six mois, l'un à partir du 27 décembre, l'autre du 24 juin) gérait les affaires courantes; il élisait en son sein l'avoyer qui, au terme de son mandat d'un an, fonctionnait au titre d'"ancien avoyer" comme suppléant de son successeur; il pouvait ensuite être réélu. Ayant perdu ses compétences politiques à la fin du Moyen Age, l'assemblée des bourgeois ne se réunissait plus que pour prêter serment aux autorités. Les finances relevaient du trésorier, lui aussi membre du Petit Conseil. Le secrétaire de la ville, chef de la chancellerie d'Etat, avait un grand rôle dans l'administration, qui subit des réformes importantes dans la seconde moitié du XVIe et du XVIIIe s.

La première instance judiciaire était le tribunal villageois, présidé par le sous-bailli ou le sautier. On pouvait faire appel devant le tribunal du bailli et de là devant le Petit Conseil ou les Petit et Grand Conseils. Une ordonnance criminelle (Malefizordnung) réglait la procédure pour les cas passibles de la peine de mort; elle ne pouvait être prononcée, depuis la seconde moitié du XVIe s. que par les Petit et Grand Conseils réunis, après enquête menée par le juge du Conseil.

A l'exception du chef-lieu, des villes de Sursee et Sempach, qui conservèrent sous l'Ancien Régime une large autonomie politique et juridique, et de la bourgade de Beromünster, qui relevait du prévôt du chapitre, le territoire lucernois était réparti entre cinq grands bailliages, dont la gestion était réservée aux membres du Petit Conseil (Willisau, Rothenburg, Entlebuch, Ruswil et Michelsamt), et neuf petits, où pouvaient officier aussi de grands conseillers (Habsburg, Merenschwand, Büron et Triengen, Malters et Littau, Kriens et Horw, Ebikon, Weggis, Knutwil et Wikon). Les baillis étaient normalement nommés pour deux ans; seuls ceux de Willisau et de Wikon résidaient dans leur ressort. Ils déléguaient leurs compétences, localement, à des sous-baillis, sautiers, ammans et jurés; ils n'avaient guère de contacts directs avec les sujets, en dehors de la cérémonie annuelle de prestation de serment. L'organisation communale reposait sur la paroisse ou sur la communauté villageoise issue de la seigneurie foncière (Twinggemeinde). Apparu au XVIIe s., le Steuerbrief ("circonscription fiscale" pour la perception de la taxe des pauvres) était à l'origine une commune d'assistance incluant aussi les domaines isolés qui ne faisaient pas partie d'une Twinggemeinde.

Auteur(e): Stefan Jäggi / PM

2.3.4 - Rejet de la Réforme et Eglise d'Etat

Quelques Lucernois, laïcs de formation humaniste comme Oswald Myconius ou ecclésiastiques comme Rudolf Ambühl, Sebastian Hofmeister, Johannes Xylotectus et Jodocus Kilchmeyer, cherchèrent à propager la Réforme. Mais un sermon prononcé en allemand par Konrad Schmid, commandeur des chevaliers de Saint-Jean, lors de la procession de Musegg de 1522 donna l'occasion aux autorités civiles et religieuses de réagir vigoureusement. Myconius et Hofmeister durent quitter la ville et toute activité réformatrice fut aussi réprimée à la campagne. Plusieurs facteurs expliquent l'échec de la Réforme dans le canton. Les partisans de la nouvelle foi manquaient de personnalités charismatiques et de cohérence dogmatique; les catholiques profitèrent de l'attachement au service étranger et au système des pensions, de la pression des cantons de Suisse centrale et de la crainte d'une prépondérance zurichoise. Les anabaptistes, considérés comme proches des protestants, furent combattus avec la plus extrême rigueur.

Les tendances favorables à une Eglise d'Etat, déjà visibles au bas Moyen Age, se renforcèrent après les troubles de la Réforme. Mettant en vigueur sur son territoire les décrets du concile de Trente, en particulier ceux relatifs à la réforme du clergé (Réforme catholique), L. accueillit sous l'influence de Charles Borromée la nonciature permanente en Suisse, se dota en 1577 d'un collège dirigé par les jésuites et, après avoir demandé en vain l'érection d'un diocèse, obtint en 1605 un commissariat épiscopal. Au XVIIIe s., l'influence des Lumières sur le patriciat et les événements de la seconde guerre de Villmergen poussèrent les autorités à intervenir encore plus dans les questions ecclésiastiques, ainsi lors de l'affaire d' Udligenswil (1725) qui conduisit à un grave conflit entre le Conseil de L. et le nonce.

Auteur(e): Stefan Jäggi / PM

2.3.5 - Organisation militaire

La milice lucernoise se composait de contingents que chaque bailliage devait mettre à disposition et qui marchaient sous la bannière de la ville. Au fil des restructurations successives, les troupes issues de la campagne furent réparties en 1643 en cinq brigades, recrutées dans cinq arrondissements dit "majorats", en 1682 en vingt-cinq compagnies de huit pelotons chacune (on estimait alors à 10 000 l'effectif des hommes en âge de servir, soit de 16 à 60 ans) et en 1782 en vingt-cinq bataillons de 400 hommes, le surplus formant la réserve. Dans le cadre fédéral, l'organisation, fondée sur le défensional de 1668, était différente: le contingent lucernois comprenait trois régiments de 1200 hommes. La ville de L. était divisée, pour le recrutement, en sept quartiers ou Gaumeten; elle entretenait depuis 1764 une garnison permanente de 150 hommes.

Auteur(e): Stefan Jäggi / PM

3 - Vie sociale, économique et culturelle du Moyen Age au XVIIIe siècle

3.1 - Démographie et peuplement

La colonisation avait gagné dès le haut Moyen Age des régions reculées de l'Entlebuch et du massif du Napf. Le climat favorable du milieu du Moyen Age autorisa la céréaliculture jusque vers 700 m d'altitude. On entreprit des défrichements dans le haut des vallées et la population augmenta, atteignant peut-être 25 000 personnes vers 1300 pour le territoire du canton actuel.

La croissance s'interrompit brusquement au début du XIVe s. De mauvaises récoltes dues à une détérioration climatique et la peste de 1349 entraînèrent des pertes massives. On abandonna des domaines et même des villages entiers (par exemple Ebnet près de Reiden). La production de céréales chuta, si bien que le Conseil défendit en 1438 de transformer des terres labourées en prés ou prairies. Le bailliage de Littau, aux portes de la ville, comptait environ 450 âmes en 1323, 250 en 1470. Le fond semble atteint vers 1450, avec une population totale estimée à 15 500-19 000 personnes.

L'essor démographique reprit dès 1470 et se poursuivit durant plus de deux siècles, en particulier dans les années 1530-1570 (phase climatique favorable), 1618-1648 (répercussions économiques de la guerre de Trente Ans dans la Confédération) et 1660-1680 (période de haute conjoncture qui suivit la guerre des Paysans). Il connut des interruptions assez brèves et sans grandes conséquences dues au retournement conjoncturel après la guerre de Trente Ans ou aux mauvaises récoltes du "petit âge glaciaire" des années 1690. Les conflits à l'intérieur de la Confédération (guerre des Paysans en 1653, première guerre de Villmergen en 1656) firent peu de victimes et même les décès dus à la peste de 1629 (plus d'un quart de la population de Schüpfheim, par exemple) furent rapidement compensés. On peut estimer, à partir des dénombrements de feux, des rôles militaires ou fiscaux et des listes de communiants, le nombre des habitants à 20 000 vers 1500, 27 000 vers 1580, 35 000 vers 1620, près de 60 000 vers 1700. Comme sur l'ensemble du Plateau, la population tripla presque aux XVIe et XVIIe s.

Cette évolution résultait surtout de l'excédent des naissances. Elle entraîna un fort accroissement numérique des campagnards pauvres, à peine entamé par quelques mouvements migratoires. Sauf après la défaite des paysans en 1653, les départs eurent des raisons non pas religieuses ou politiques, mais économiques. Mises sous pression, les autorités ne purent qu'approuver, vers 1700, divers projets de colonisation qui aboutirent à la création, dans les forêts de l'Entlebuch ou sur des terrains communaux, de hameaux de Tauner, comme Reidermoos (comm. Reiden) ou Sankt Erhard (comm. Knutwil).

Les mauvaises récoltes des années 1690 et la crise économique concomitante provoquèrent un retournement de tendance, qui ne dura que jusque vers 1730. La disette de 1770-1771 toucha surtout les régions écartées (508 morts sur env. 9500 hab. dans le bailliage d'Entlebuch); en ville de L., les provisions de grains permirent de survivre. Les pertes furent rapidement surmontées, même dans les zones gravement touchées. La population connut ainsi une croissance ralentie dans la première moitié du XVIIIe s. (env. 76 000 hab. en 1745), mais elle atteignit 89 000 âmes en 1782, dix ans après la disette de 1770-1771, et 90 871 en 1798 lors du recensement de la République helvétique.

Auteur(e): Franz Kiener / PM

3.2 - Economie

3.2.1 - Finances et approvisionnement

Les finances lucernoises reposaient depuis le XVe s. sur deux piliers: l'accumulation de réserves métalliques (or et argent) et l'expansion des prêts. En 1570, l'Etat détenait dans la Wasserturm ("tour de l'eau") plus de 150 kg d'or et près de 1200 kg d'argent, ce qui correspondait à huit fois ses dépenses annuelles moyennes. Réserve monétaire, le trésor public devint aussi une sorte de banque. Il se mit à consentir des prêts isolés au XVe s. et cette activité se développa au XVIe s. Jusqu'en 1550, la clientèle était surtout formée de nobles suisses et de princes étrangers (plus de 80% des prêts); puis la part des Confédérés et des Lucernois augmenta, notamment celle d'officiers au service étranger qui avaient besoin d'une avance pour acheter leur charge, alors que celui des débiteurs étrangers diminuait.

Les revenus peuvent se répartir, si l'on applique des critères modernes, en cinq groupes: impôts sur la consommation et le revenu (douanes, ohmgeld, dîmes), taxes versées par les usagers (d'une souste, d'un moulin, de biens communaux), amendes, pensions étrangères, rendements des prêts, des domaines et régies. La part du premier groupe se maintint à 30% du XVIe au XVIIIe s., celle des taxes, marginale, se situait entre 5 et 10%, celle des amendes passa de 15% vers 1550 à 27% entre 1650 et 1660 pour tomber à 6% au début du XVIIIe s. Celle des pensions étrangères, soumises à de fortes variations, dépendait du nombre des capitulations, de leur durée et de la manière dont les puissances (France, Espagne, Savoie, Saint-Siège) respectaient leurs engagements; elle tomba de 45% en 1510 à 4-6% au milieu du XVIIe s. Celle des revenus bancaires suivit une évolution inverse, passant de 1-2% dans le dernier quart du XVe s. à 25-30% dans la seconde moitié du XVIIe.

De 1450 à 1798, l'Etat de L. ne connut que trois années déficitaires: 1653 (guerre des Paysans), 1655 et 1712 (première et seconde guerres de Villmergen). Grâce à sa politique financière prudente, il ne dut lever un impôt direct - sur le revenu de la fortune - que de 1691 à 1702, pour couvrir des dépenses militaires dans un contexte tendu.

La politique économique visait d'abord à assurer le ravitaillement de la ville en denrées alimentaires de base. Les citadins se procuraient le nécessaire soit dans des entreprises soumises à concession (boulangeries, boucheries), soit au marché quotidien. Le marché hebdomadaire servait surtout à l'approvisionnement des cantons voisins de Suisse centrale notamment en grains, vin et sel.

Pour que la ville ne manque pas de pain, le Conseil mettait en vente sur le marché, notamment en période de disette, des céréales engrangées à titre de dîme ou de cens. Vers 1500, il commença à constituer des provisions et fit construire dans ce but des greniers à côté de la souste. Les réserves couvraient 12% des besoins de la ville vers 1650; elles équivalaient à 80% dans les années 1780. Entre ces dates, la durée d'entreposage des grains passa de deux ans et demi à sept ans.

La sollicitude des autorités ne s'étendait pas à la campagne. A Sursee, Willisau et Beromünster se tenaient certes, à côté des foires annuelles, des marchés hebdomadaires, mais peu actifs, car dépourvus des monopoles légaux. Sempach, Wolhusen et quelques villages faisant office de centres régionaux avaient uniquement des foires annuelles, le plus souvent liées au commerce du bétail. Dans les années 1640, Sursee se vit enfin reconnaître un rôle de centre d'approvisionnement pour la campagne; mais les villages restèrent largement autarciques.

Le comportement des marchands qui, en cas de crise, relevaient les prix des denrées, encourageait la création de monopoles étatiques. Les autorités reprirent ainsi en 1604 le commerce du sel en gros; mais elles durent tolérer les petits distributeurs privés jusqu'en 1769. Elles tentèrent sans succès d'imposer un monopole du vin et de régenter le commerce des grains de manière à mettre hors jeu les intermédiaires accapareurs (les Hodler), responsables aux yeux du Conseil des hausses de prix.

Auteur(e): Anton Gössi / PM

3.2.2 - Artisanat et commerce

Les plus anciennes sociétés d'artisans de la ville de L. remontent aux années 1360. Au milieu du XVe s., on comptait douze associations professionnelles et deux sociétés de "messieurs" (Marchands et Arbalétriers). Avec le recul démographique du bas Moyen Age, le nombre des corporations baissa; elles étaient neuf vers 1600. En vertu d'une réforme réalisée entre 1560 et 1590, chacune réunissait plusieurs maîtrises (correspondant à divers métiers), une confrérie et des membres individuels libres. Elles connurent leur âge d'or entre 1620 et 1670. A la fin du XVIe s., les autorités encouragèrent la fondation de corporations rurales. Le Conseil qui, de manière générale, souhaitait renforcer son autorité, put ainsi exercer une surveillance régulière sur les artisans de la campagne. D'abord présentes dans trois centres (Willisau, Beromünster et Ruswil), puis aussi dans d'autres localités dès le XVIIe s., ces institutions comprenaient une corporation au sens strict, rassemblant les maîtres d'un métier, et une confrérie religieuse ouverte à tous, y compris aux femmes et aux enfants.

Les mesures prises dans le domaine commercial visaient uniquement à protéger les intérêts des consommateurs citadins et touchaient principalement les denrées comestibles. Une véritable politique en la matière ne se constitua qu'à partir des années 1560; elle était fondée sur les principes suivants: séparation du commerce et de l'artisanat, hégémonie de la petite entreprise, exclusion de la concurrence étrangère et réglementation des prix et des salaires. Le système corporatif freina le développement des métiers au XVIIIe s. La liberté d'entreprise était limitée, la formation de capital contrecarrée. Tandis que les artisans s'appauvrissaient, la stabilité des prix ne profitait qu'aux paysans et à la bourgeoisie commerçante.

Auteur(e): Anton Gössi / PM

3.2.3 - Agriculture

Le territoire cantonal se partageait jusqu'au XIXe s. en trois zones agricoles aux limites changeantes: celle de l'assolement triennal dans les vallées du nord, celle de l'économie alpestre au sud (Entlebuch, région du Napf, zones du Pilate et du Rigi) et, entre les deux, celle de l'alternance culture/herbages. Jusqu'à la fin du XVIIIe s., L. couvrait ses besoins en céréales, sauf dans les années de mauvaises récoltes.

Les règles imposées par la communauté villageoise et par les bénéficiaires de dîmes (en général des institutions ecclésiastiques) laissaient peu de marge de manœuvre aux paysans, surtout dans les zones d'assolement obligatoire. Néanmoins, la production de céréales s'améliora aux XVIe et XVIIe s., s'adaptant à l'essor démographique. On gagna de nouvelles surfaces sur les biens communaux ou par défrichage. Des enclosures permirent de cultiver des fourrages sur les soles. Pour augmenter la fertilité, on aménagea, surtout dans les fonds de vallée, des parcelles irriguées où l'on pratiquait l'alternance culture/herbages avec de hauts rendements.

Les alpages lucernois avaient tous été gagnés sur la forêt. Les autorisations de défricher ayant été délivrées à des individus et non à des collectivités, on ne trouvait pas de communautés d'alpage dans l'Entlebuch. Les paysans propriétaires payaient un cens au Conseil de L., mais, au XVe s. déjà, ils pouvaient exploiter, louer et vendre librement leurs alpages. Ceux-ci n'étaient soumis ni à l'assolement obligatoire ni à la dîme; ils se prêtaient donc à des formes d'exploitation innovatrices, comme la production, introduite dans l'Entlebuch vers 1600, de fromage à pâte dure, plus facile à transporter et donc à exporter.

Auteur(e): Anton Gössi / PM

3.2.4 - Routes et douanes

Le réseau routier n'a guère connu de changements entre le bas Moyen Age et le XVIIIe s. L'axe principal en était le tronçon lucernois de la route du Gothard, dit route de Bâle ou Hochstrasse: L.-Rothenburg-Sempach-Sursee-Dagmersellen-Reiden. De L. en direction d'Uri, on empruntait la voie lacustre.

Trois voies avaient une importance suprarégionale: la grand route de Zurich (L.-Gisikon-Zoug-Zurich), la route de la Reuss qui se séparait de la précédente à Gisikon et conduisait par la rive gauche à Merenschwand, puis à Baden et dans la Forêt-Noire, et la grand-route de Willisau, relation la plus directe de L. vers Soleure, Berne, Fribourg et la Suisse romande. L'Entlebuch, de loin le plus mal loti, resta difficilement accessible aux véhicules jusqu'au XIXe s., malgré la route carrossable de Werthenstein à Entlebuch par Schwandenhof construite par les autorités lucernoises au XVIe s. pour remplacer le chemin muletier de Schachen par la Bramegg.

La Reuss et le lac des Quatre-Cantons étaient aussi d'importantes voies de communication. Des bateliers, groupés en corporations (Niederwässerer), descendaient la Reuss, puis naviguaient jusqu'à Bâle où ils amenaient les marchandises pondéreuses (riz italien, beurre, fromage et bois indigènes). Les rives du lac n'offraient pas d'alternative terrestre à la batellerie: tout le transit du Gothard et toutes les marchandises destinées aux cantons primitifs passaient par voie d'eau. Les chantiers navals officiels de L. eurent pendant des siècles le monopole de la construction des bateaux nécessaires au transport des voyageurs et des marchandises sur le lac et la Reuss.

La première régale des douanes conservée date de 1415; elle fut octroyée à L. par l'empereur Sigismond. Jusqu'à la fin du XVIe s., il exista quatre postes de douane (à L., ainsi que sur les ponts d'Emmen, Rothenburg et Gisikon). Le pouvoir tendit ensuite à les multiplier, comme signes de sa présence (onze postes en 1650, trente-six en 1780, plus ou moins lucratifs). La part des douanes dans l'ensemble des revenus tirés des impôts sur la consommation (4-6% entre 1550 et 1650) augmenta continuellement pour atteindre environ 30% à la fin de l'Ancien Régime.

Auteur(e): Anton Gössi / PM

3.3 - Société

3.3.1 - Processus de fermeture sociale en ville et à la campagne

Aux XIVe et XVe s. déjà, il y avait au chef-lieu un cercle de familles dirigeantes, mais il n'était pas encore fermé sur lui-même. Ce milieu devait constamment se renouveler, à cause des pertes dues aux guerres et aux épidémies. Il n'en fut plus de même quand, au XVIe s., la population se mit à augmenter durablement. A tous les niveaux, on constate alors une tendance au cloisonnement social. Les admissions de nouveaux bourgeois se firent de plus en plus rares, tant en ville de L. (où elles sont vingt fois moins nombreuses au XVIIIe  qu'au XVIes.) qu'à la campagne, et de plus en plus coûteuses pour les intéressés. Vers la fin de l'Ancien Régime, la majorité des citadins et une forte proportion des campagnards avaient un statut d'"habitant" aux droits restreints. Le patriciat s'isola du reste de la bourgeoisie, se ferma et se réserva toutes les charges importantes et lucratives. Dès les années 1670, les sièges de conseillers étaient pratiquement héréditaires dans un système de cooptation. Au XVIIIe s., ils étaient répartis entre les membres d'une vingtaine de familles seulement, chiffre le plus faible de tous les cantons à régime politique comparable. Dès la fin du XVe s., les patriciens plaçaient les revenus qu'ils tiraient du service étranger (soldes et pensions) dans des prêts et des participations à des entreprises commerciales; depuis la fin du XVIe s., ils acquirent de plus en plus de lettres de rente, des domaines agricoles, des alpages, des seigneuries. Propriétaires de maisons de campagne dans les territoires assujettis à la ville, ils les transformèrent en résidences de prestige, où ils vivaient noblement.

La fermeture sociale se produisit aussi dans les villes municipales. Dans les villages, les communiers s'assurèrent de même une position privilégiée. Ils étaient les principaux bénéficiaires des droits d'exploitation dans les forêts et les biens communaux, en tant que paysans propriétaires et titulaires de charges dans l'administration communale. Le statut de communier devint héréditaire et son acquisition toujours plus difficile dès le XVIe s. Beaucoup de villages limitèrent le nombre des chesaux jouissant de droits d'usage et lièrent l'autorisation de tenir du bétail et de couper du bois à la possession de terres ou d'animaux de trait. On distinguait entre paysans (ayant plein accès aux droits d'usage) et Tauner (avec accès limité).

Le statut de communier s'opposait à celui d'habitant. Les "habitants" avaient souvent accès à quelques droits économiques, mais ils n'avaient pratiquement aucun droit politique au niveau communal. Les étrangers admis comme habitants payaient un impôt annuel d'établissement; ils pouvaient en tout temps se voir expulsés. Il existait en outre le statut de zugeteilt ("attribué"). Sans patrie, souvent descendants de reconvertis au catholicisme après la Réforme, ces Zugeteilte résidaient, au XVIIIe s., dans une commune désignée par la commission d'attribution; ils ne pouvaient pas se marier sans autorisation. De nombreuses communes s'efforçaient d'exporter leurs pauvres vers des villages plus grands ou vers la ville de L. Mais celle-ci adopta des mesures défensives, si bien qu'habitants et Tauner ayant pris le chemin de l'exode s'installaient souvent dans des localités proches; ils devenaient maraîchers pour le marché urbain, petits artisans exerçant au mépris des règles corporatives, ouvriers à domicile ou domestiques.

Auteur(e): Gregor Egloff / PM

3.3.2 - Inégalités sociales

Les écarts entre les diverses classes sociales se creusèrent aux XVIIe et XVIIIe s. L'essor démographique déploya pleinement ses effets dans les couches inférieures de la paysannerie et le nombre des Tauner s'accrut fortement. Ceux-ci disposaient de petites parcelles où ils pratiquaient la culture intensive (jardins et vergers); ils travaillaient en outre comme journaliers, ouvriers à domicile ou artisans. Là où le droit local interdisait la construction de nouveaux foyers, on subdivisait les maisons existantes en gardant des locaux d'usage commun. Face aux propriétaires de petits domaines et aux paysans sans terre qui formaient la grande majorité, on trouvait une petite élite villageoise, qui s'appuyait sur des avantages économiques (meuniers, aubergistes, gros paysans) ou sociaux (amman, sautier, sous-bailli, intendant) et qui avait un rôle déterminant dans le cours des révoltes rurales, selon qu'elles les soutenaient ou non.

La réorganisation de l'assistance publique intervint plus tardivement que dans d'autres cantons-villes. Les autorités laissèrent longtemps ce domaine à l'Eglise et à la charité privée. Elles commencèrent à le réformer dans les dernières décennies du XVIe s., mais en maintenant strictement le principe de la responsabilité de la commune d'origine. L'ordonnance de 1590 prescrivit à chaque paroisse de dresser une liste de ses pauvres et de centraliser la distribution des secours, adaptés aux besoins des ayants droit; la mendicité de porte à porte fut interdite. Cette réforme échoua à la campagne face à la résistance des sujets. Même les mesures visant à éloigner les mendiants "étrangers" (rondes aux frontières, chasse aux gueux) ne furent pas appliquées, faute de soutien financier de l'Etat. Celui-ci s'avéra incapable d'imposer ses mandats et ordonnances en matière d'assistance et, à plus forte raison, de trouver une solution au problème de la pauvreté.

Il n'y avait pas d'opposition tranchée entre ville et campagne quant à la répartition des fortunes. Les historiens ne pensent plus aujourd'hui que les guerres de Bourgogne (1474-1477) et l'essor du service étranger contribuèrent à un bien-être général, même si un enrichissement est aussi perceptible à la campagne aux XIVe et XVe s. En fait, le service étranger profita surtout au patriciat. Les premières données statistiques sur la propriété remontent à la taxation fiscale de 1691-1702. Malgré des structures sociales semblables, elles font constater entre régions économiques, des différences considérables quant à la répartition de la fortune et des revenus, dues notamment aux pratiques successorales. Dans la zone de l'assolement triennal, les partages égaux avaient conduit à un appauvrissement du fait du morcellement des domaines, tandis que dans les régions d'alternance culture/herbages, où l'on favorisait un héritier, les riches devenaient toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres. Au chef-lieu, la classe intermédiaire était particulièrement faible; c'était déjà le cas au bas Moyen Age, selon les rôles fiscaux de 1352 et 1487. Au XVIIIe s., la classe supérieure des gens riches ou aisés ne représentait plus qu'un cinquième de la population cantonale, dont presque la moitié se rangeait parmi la classe inférieure sans grands moyens. Cette évolution est due en particulier à l'endettement hypothécaire, répandu dans tout le canton. Dans de nombreuses exploitations, les intérêts de la dette surpassaient les droits féodaux et les dîmes. La situation devenait critique dans les périodes de baisse des revenus agricoles (par exemple celle qui suivit la guerre des Paysans de 1653), car les charges restaient constantes. Parmi les créanciers, on trouvait des patriciens et des institutions ecclésiastiques, mais aussi des gens de la campagne (souvent dans des cas de rachat de parts d'héritage). Une toute petite minorité de campagnards réussit à bâtir de belles fortunes au XVIIIe s., dans un contexte de hausse des prix agricoles, en accumulant les créances. L'achat de lettres de rente échappait aux réglementations restrictives sur les ventes d'immeubles (droit de préemption des communiers). La lettre de rente devint de plus en plus un instrument utilisés par les campagnards aisés dans une ascension économique et sociale que les patriciens ressentirent comme une concurrence et une menace politique.

Auteur(e): Gregor Egloff / PM

3.3.3 - Alimentation

Comme dans d'autres cantons, chaque zone agraire devait avoir ses habitudes alimentaires. Le pain et les bouillies à base de céréales dominaient dans la région de l'assolement triennal, les mets au lait et les fromages dans les Préalpes. La zone intermédiaire était la plus propice à une alimentation équilibrée, puisque l'on y pratiquait à parts égales la céréaliculture et l'élevage. Les gens des couches inférieures de la population consommaient aussi du pain, mais ils devaient l'acheter sur le marché; la majorité des personnes dépendant du marché restait toujours soumise au risque de tomber dans l'indigence et de connaître la faim, même si l'action des autorités (constitution de réserves, politique des prix) permit de contrer efficacement les grandes crises au XVIIIe s., sauf lors de la disette de 1770-1771. L'introduction de la pomme de terre (dès 1720 dans l'Entlebuch, dans les années 1760 au plus tard sur les jachères des terroirs assolés) rendit enfin les pauvres moins dépendants des variations du prix des grains. Dans la seconde moitié du XVIIIe s., la consommation de viande et de produits laitiers augmenta, particulièrement en ville, si bien que les prix du bétail haussèrent davantage que ceux des céréales.

On buvait du cidre indigène et du vin, surtout alsacien; au XVIIIe s. s'y ajoutèrent de plus en plus des eaux-de-vie diverses, ainsi que du café au petit-déjeuner. En 1770, le gouvernement voulut interdire le café dans les campagnes, mais il échoua, comme pour le tabac un siècle auparavant. Les comportements dans ce domaine opposaient moins ville et campagne que riches et pauvres. Il en allait de même pour les vêtements même si les modes nouvelles s'imposaient d'abord au chef-lieu et si les beaux habits étaient réservés aux patriciens.

Auteur(e): Gregor Egloff / PM

3.4 - Religion, formation et culture

3.4.1 - Paroisses, chapitres, abbayes et couvents

La géographie ecclésiastique, assez stable, n'enregistra que six nouvelles paroisses avant 1798: Udligenswil en 1551, Meierskappel dans les années 1570 ou 1580, Hergiswil en 1605, Wolhusen en 1657, Ballwil en 1678 et Flühli en 1782. L'histoire des communautés religieuses fut plus mouvementée. En ville, le prieuré bénédictin de Saint-Léger (im Hof) se transforma en chapitre collégial en 1456. Le couvent des cordeliers (Notre-Dame "in der Au", fondé avant 1260) devint dès 1344 le centre religieux de la bourgeoisie du Petit-Lucerne; une communauté de béguines (Sainte-Anne "im Bruch", fondée en 1498) lui était liée. A la campagne, deux importantes institutions tombèrent au début du XVe s. sous la souveraineté de L.: le chapitre de Saint-Michel à Beromünster (fondé vers 920) et l'abbaye cistercienne de Saint-Urbain (1194). Il y avait des couvents féminins à Rathausen, Ebersecken (cisterciennes), Eschenbach (augustines) et Neuenkirch (dominicaines), des hospitaliers de Saint-Jean à Hohenrain et Reiden, une commanderie de l'ordre teutonique à Hitzkirch (dans le bailliage commun des Freie Ämter jusqu'en 1798). De nombreuses communautés de béguines et de bégards se formèrent aux XIVe et XVe s., mais disparurent avant 1500.

Le Conseil fit appel aux jésuites en 1574 pour soutenir la Réforme catholique; il leur confia la formation supérieure. Les capucins s'établirent à L. en 1583, à Sursee en 1606 et à Schüpfheim en 1655, les franciscains à côté de l'église de pèlerinage de Werthenstein en 1636. Les ursulines vinrent s'occuper de l'éducation des jeunes filles en 1659. Les quatre couvents féminins furent réduits à deux par les autorités, qui supprimèrent Ebersecken et Neuenkirch en 1588 et répartirent leurs biens entre Rathausen et Eschenbach, tout en faisant passer ce dernier sous la règle cistercienne, qui était déjà celle du premier. Sous la pression du Conseil, les béguines de Sainte-Anne durent adopter en 1597 la réforme du couvent de capucines de Pfanneregg près de Wattwil. Jusqu'au milieu du XVIe s., le clergé régulier était peu nombreux et le niveau d'instruction des prêtres comparable à celui du peuple. La Réforme catholique améliora la formation des ecclésiastiques qui, dès le XVIIe s., purent fréquenter le collège jésuite de L. et des séminaires à l'étranger, comme le Collegium helveticum de Milan. Au XVIIIe s., on comptait une personne ayant charge d'âmes pour 600 habitants. Deux tiers des ecclésiastiques étaient issus de la bourgeoisie et du patriciat. Ce dernier tendait à accaparer les places disponibles dans les couvents et chapitres, qui assuraient un état convenable aux filles et fils cadets de bonne famille. Il en résultait une étroite imbrication entre les pouvoirs politique et ecclésiastique.

Auteur(e): Peter Kamber / PM

3.4.2 - Manifestations de piété et tendances déviantes

La piété populaire s'exprimait au bas Moyen Age dans des pèlerinages proches ou lointains, qui avaient pour but de nombreux petits sanctuaires mariaux, les chapelles du Saint-Sacrement à Ettiswil (dès 1447-1452) et du Saint-Sang à Willisau (1450), Einsiedeln, voire Saint-Jacques-de-Compostelle (apogée au milieu du XVe s.) ou le Saint-Sépulcre à Jérusalem. La piété se manifestait aussi dans un ensemble de pratiques particulièrement marquées à Saint-Léger, à Beromünster et au couvent des cordeliers (fréquentation de lieux sacrés, participation à une confrérie, fondation de messes anniversaires et de chapellenies, achat d'indulgences). Elle était visible aussi dans les processions et chevauchées, telle la procession de Musegg qui, dès 1512, équivalait à un pèlerinage à Rome, avec indulgence plénière. Après le concile de Trente, les pratiques pieuses se multiplièrent et s'intensifièrent. Le nombre des lieux de pèlerinage augmenta à plus de trente. Partout se fondèrent des confréries (du Rosaire, du Scapulaire, de tel ou tel saint) et après 1578, sous l'influence des jésuites, des congrégations mariales. A la campagne, la piété baroque de la Contre-Réforme se maintint jusqu'à la fin du XVIIIe s. Le curé du village conduisait et surveillait les pratiques religieuses de ses ouailles. En ville, une partie du patriciat était favorable aux Lumières et à l'Eglise d'Etat. Ce courant défendait les droits des autorités laïques contre l'Eglise, s'opposant ainsi au clergé et au peuple des campagnes; il gagna après 1712 une influence qu'il perdit en 1769. Mais une nouvelle génération de réformateurs éclairés se rassembla bientôt autour de Thaddäus Müller, curé de la ville et commissaire épiscopal; elle se radicalisa et finalement soutint la politique religieuse de la République helvétique.

Avant la Réforme déjà, le gouvernement intervenait dans la vie religieuse. En 1456 par exemple, il ordonna une prière quotidienne à midi pour conjurer le danger turc. Puis il soumit la population à un contrôle toujours plus étroit, en émettant des interdictions et des obligations, en ordonnant prières, processions et pèlerinages contre les malheurs du temps. Les atteintes aux normes religieuses ou morales étaient souvent punies de mort. On dénombre, dans l'état actuel des connaissances, 288 exécutions pour sorcellerie jusqu'en 1675. Animateur d'un mouvement proche du piétisme, Jakob Schmidlin fut mis à mort pour hérésie en 1747 et plus de quatre-vingts de ses disciples furent condamnés, généralement au bannissement perpétuel.

Auteur(e): Peter Kamber / PM

3.4.3 - Ecoles

Il exista des écoles dès le début du XIIIe s. au prieuré du Hof et au chapitre de Beromünster. La première assura en ville de L. la formation supérieure jusqu'à l'arrivée des jésuites, tandis que l'enseignement élémentaire dépendait de l'école municipale apparue au XVe s. Les maîtres changeaient fréquemment; ils fonctionnaient aussi souvent, comme notaires ou secrétaires. Les Lucernois qui voulaient étudier se rendaient surtout à Augsbourg, Bologne, Dillingen, Dole, Fribourg-en-Brisgau, Ingolstadt, Milan, Parme, Rome, Turin et Vienne. Le collège jésuite de L. dispensait une formation humaniste de quatre ans, complétée par étapes dès 1600 et depuis 1640-1649 avec des cours supérieurs de trois ans, cours de philosophie et de théologie. L'établissement connut son apogée au XVIIe s., avec plus de 600 élèves. A la suppression de l'ordre en 1773, l'Etat reprit ses activités scolaires. Les ursulines ouvrirent en 1678 l'école de jeunes filles de Maria-Hilf à Musegg. Sous l'Ancien Régime, les familles patriciennes faisaient fréquemment appel à des précepteurs privés.

Au début de l'époque moderne, hors de la ville de L. et outre l'abbaye de Saint-Urbain et le chapitre de Beromünster, seules les villes de Sursee et de Willisau avaient des écoles régulières. A la fin du XVIIIe s., les enfants recevaient une instruction élémentaire dans cinquante-huit des soixante-huit paroisses (ou grandes chapellenies). Généralement dispensée par des maîtres engagés de façon occasionnelle, elle durait en moyenne un ou deux hivers et se limitait au catéchisme, à la lecture, à l'écriture et au calcul. Les insuffisances didactiques des régents, les travaux agricoles, le manque d'infrastructures et l'animosité très répandue envers l'instruction faisaient que l'école restait facultative et saisonnière. On estime qu'à la fin du XVIIIe s., sur le Plateau, 50-70% des gens savaient lire et 10% écrire; dans l'Entlebuch et les montagnes du Napf, ces chiffres tombent à 30-50% et moins de 5%. Les ursulines entreprirent une réforme scolaire dans les années 1780, à l'initiative de Josef Ignaz Zimmermann. Nivard Krauer fit de même entre 1778 et 1785 à Saint-Urbain, où s'ouvrit en 1780 la première école normale de Suisse.

Auteur(e): Peter Kamber / PM

3.4.4 - Pénétration de l'écrit et historiographie

Au bas Moyen Age, la production de documents écrits est le fait des institutions ecclésiastiques et de la chancellerie urbaine. Saint-Urbain possédait un scriptorium depuis le milieu du XIIIe s. La prospérité du chapitre de Beromünster au XIVe s., sous le prévôt Jakob von Reinach, se reflète dans l'abondance des pièces administratives. Les secrétaires de la chancellerie urbaine étaient souvent aussi actifs dans le notariat. Le premier livre imprimé sur le territoire lucernois, sorti des presses du chanoine Elias Elye à Beromünster en 1470, est aussi le premier livre suisse portant une date d'impression. Mais ensuite, et jusqu'en 1798, tous les imprimeurs s'établirent en ville de L.; le premier fut le théologien et humaniste Thomas Murner, actif au couvent des cordeliers entre 1526 et 1529, les plus connus sont les Hautt (1636-1772). L'érudition humaniste se développa à l'école de Saint-Léger (Oswald Myconius, Johannes Xylotectus), parmi les chanoines de Beromünster (Ludwig Carinus, Wilhelm Tryphaeus), à l'école de Saint-Urbain (Rudolf Ambühl) et dans quelques familles patriciennes (Ludwig zur Gilgen). Myconius et d'autres adhérèrent à la Réforme, mais durent de ce fait quitter le canton.

Autour de 1500, une série de chroniqueurs écrivirent pour la chancellerie de L., parmi lesquels Hans Fründ, le Bernois Diebold Schilling (1436/1439 env.-1486), Melchior Russ le Jeune et Petermann Etterlin. Diebold Schilling (av. 1460-1515) est l'auteur d'une chronique illustrée de L. (1513) qui est l'un des sommets du genre. Renward Cysat réunit une très riche collection de documents en vue d'une histoire de L., restée à l'état de projet. Il faut attendre Joseph Anton Felix Balthasar pour disposer d'une telle histoire; cet auteur de l'époque des Lumières, qui se fonde sur les sources, mais manque souvent d'esprit critique, a publié une description historique, topographique et économique du canton (3 parties, 1785-1789).

Auteur(e): Peter Kamber / PM

3.4.5 - Les sciences et les Lumières

Le collège des jésuites était au XVIIe s. un lieu de rencontres pour les esprits savants. La haute mobilité du corps enseignant favorisait les échanges d'idées. Johann Baptist Cysat par exemple étudia les mathématiques et l'astronomie à Ingolstadt. Il décrivit la comète de 1618-1619, découvrit la nébuleuse d'Orion et fut recteur des collèges de L., Innsbruck et Eichstätt. Son père, Renward Cysat, avait des intérêts très étendus et fit notamment des recherches dans le domaine des médicaments, des coutumes populaires et de la langue. Parmi les élèves du collège, citons les naturalistes Karl Niklaus Lang et Moritz Anton Kappeler, médecins de la ville au XVIIIe s. Le topographe Franz Ludwig Pfyffer von Wyher réalisa dans la seconde moitié du XVIIIe s. les premiers reliefs de montagnes suisses.

Les partisans lucernois des Lumières prirent part aux activités de la Société helvétique dès ses débuts, mais à L. même la fondation d'associations fut relativement tardive: Société de lecture en 1787, Société du vendredi (club de débats) en 1795. L'imprimeur Joseph Aloys Salzmann ouvrit en 1780 la première bibliothèque publique. Les collections du patricien Joseph Anton Felix Balthasar et de son fils Josef Anton Xaver Balthasar sont à l'origine de la Bibliothèque des bourgeois (1812) et de la Bibliothèque cantonale (1832).

Auteur(e): Peter Kamber / PM

3.4.6 - Musique et littérature

Le chapitre de Saint-Léger et les cordeliers de L. cultivaient la musique sacrée. Des orgues sont attestées au XVe s. La ville avait à son service deux fifres en 1405 (plus tard quatre). La vie musicale se développa à Saint-Urbain dès 1740, notamment avec le père Johann Evangelist Schreiber; ces œuvres étaient exécutées, selon la conception baroque, lors des fêtes, durant les services divins, les banquets et les représentations théâtrales. Franz Joseph Leonti Meyer von Schauensee, Josef Franz Xaver Dominik Stalder et Constantin Reindl travaillèrent au XVIIIe s. comme musiciens et compositeurs pour les chapitres de Saint-Léger et de Beromünster, ainsi que pour le collège des jésuites.

Le théâtre fut sans conteste le genre majeur au bas Moyen Age et à l'époque moderne. La tradition lucernoise des jeux liturgiques (de Pâques, du Jugement dernier) et des pièces de carnaval remonte à 1453; parmi les auteurs qui l'illustreront, citons Zacharias Bletz, Johannes Salat et Renward Cysat. Ce dernier dirigea en 1571, 1583 et 1597 les représentations les plus mémorables du jeu de Pâques qui, depuis 1480, se donnait en deux journées au Weinmarkt. La dimension didactique et morale de toute cette production se retrouve, avec encore davantage de force, dans le théâtre scolaire latin des jésuites, qui jusqu'à la suppression de l'ordre influencèrent fortement les différentes scènes locales, où furent montées au total plus de 250 pièces. Entre 1773 et 1798, le répertoire en langue allemande se renforça et l'on accueillit des spectacles plus légers (comédies, singspiel et opérettes). Les deux anciens jésuites Franz Regis Krauer et Josef Ignaz Zimmermann se signalèrent dans la seconde moitié du XVIIIe s. comme metteurs en scène, adaptateurs et auteurs de drames héroïques patriotiques.

Auteur(e): Peter Kamber / PM

3.4.7 - Encadrement de la vie quotidienne

L'histoire de la vie quotidienne est aussi celle de sa réglementation par les autorités. En ville de L., les occasions de fêter ne manquaient pas: carnaval, entrées de princes et d'ambassadeurs (l'empereur Sigismond en 1417, Charles Borromée en 1570), renouvellements d'alliances et de combourgeoisies, commémoration de la bataille de Sempach, procession de Musegg, chevauchées de l'Ascension. A la campagne, les fêtes étaient fixées en fonction des travaux agricoles et du calendrier liturgique. Le gouvernement prit des mesures contre les excès. Il interdit par exemple, en 1581, les banquets et beuveries du mercredi des Cendres, les déguisements, les comportements importuns et les vêtements inconvenants. Pour modérer la consommation d'alcool, on comptait avant tout sur le contrôle de certains groupes sociaux (étudiants, compagnons artisans) et de certains endroits comme les auberges. Ces dernières éveillaient la méfiance des autorités, car elles servaient souvent de lieux de réunion lors des révoltes paysannes. L'élévation du niveau de vie des couches supérieures se traduisit dès la fin du XVIe s. dans la construction de demeures de prestige, dans de généreuses donations (au collège des jésuites, aux ursulines, aux capucins, aux hôpitaux) et plus visiblement dans les vêtements. Si le gouvernement s'élevait encore au XVIIe s., pour des motifs religieux, contre l'adoption des modes étrangères, il autorisa dans son ordonnance de 1696 un certain luxe dans le vêtement, mais selon une proportion strictement définie en fonction de la hiérarchie sociale. Au cours du XVIIIe s., la bonne société lucernoise se laissa gagner par l'idéal de la vie mondaine: de plus en plus de familles recevaient à leur table ou tenaient salon, sous l'égide de la maîtresse de maison, qui déléguait les tâches ménagères à des servantes et bonnes d'enfant.

Auteur(e): Peter Kamber / PM

4 - Le canton de 1800 à nos jours

4.1 - Histoire politique et constitutionnelle

4.1.1 - La République helvétique

Le désir de réformes qui devint perceptible à la fin de l'Ancien Régime et amena les bouleversement de la République helvétique ne venait pas de la campagne, mais de quelques patriciens et conseillers adeptes des Lumières, jeunes pour la plupart et ouverts aux idées de la Révolution française. Sous leur influence, le patriciat abdiqua le 31 janvier 1798 et les Conseils déclarèrent aboli le régime aristocratique. Le canton entreprit de se donner une nouvelle Constitution, mais les représentants français interrompirent brusquement ses efforts en le sommant à la fin de mars d'adopter la Constitution helvétique. Les citoyens acceptèrent ce texte le 29 mars 1798. La ville de L. ayant été attaquée par des Schwytzois et Nidwaldiens, des troupes françaises y prirent position le 29 avril 1798. En octobre 1798, elle devint capitale de la République helvétique, jusqu'à ce que les autorités centrales la quittent, à la fin de mai 1799, à cause de la guerre.

Le territoire du canton fut divisé en neuf districts: L., Hochdorf, Sempach, Münster, Sursee, Altishofen, Willisau, Ruswil et Schüpfheim. Un acte de séparation fut conclu en 1800 entre la ville et le canton. Les Lucernois qui firent partie des autorités helvétiques étaient issus de la classe supérieure; nombre d'entre eux avaient une expérience administrative et judiciaire. Heinrich Krauer était le principal représentant du courant patriote (révolutionnaire), Vinzenz Rüttimann et quelques autres patriciens incarnaient le camp républicain (modéré) et unitaire.

De larges pans de la population étaient critiques envers le nouveau régime et heurtés en particulier par sa politique religieuse qui attaquait non seulement les institutions ecclésiastiques, mais aussi les manifestations de la piété populaire (interdiction des pèlerinages). La question des dîmes et cens restait pendante et alimentait la mauvaise humeur. A cela s'ajouta le fardeau de l'occupation française et des réquisitions de guerre. Néanmoins, le canton dans son ensemble resta fidèle au gouvernement. Des révoltes éclatèrent en août 1798 dans le district d'Altishofen ("Röthlerkrieg") et en avril 1799 à Ruswil, mais elles restèrent circonscrites. Le soulèvement fédéraliste de septembre 1802 (guerre des Bâtons) ne gagna L. qu'après que le gouvernement central eut retiré ses troupes. A la Consulta, tous les délégués lucernois défendirent le point de vue unitaire.

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

4.1.2 - De la Médiation au Sonderbund (1803-1847)

Sous l'acte de Médiation, L. fut l'un des six cantons directeurs. Dans le cadre d'une correction de frontières déjà prévue par la Constitution helvétique de 1802, L. céda le bailliage de Merenschwand à l'Argovie en échange de celui de Hitzkirch. La Constitution cantonale créa cinq districts (Bezirk) et vingt quartiers servant de circonscriptions électorales pour le Grand Conseil, tandis qu'une loi instituait les cinq districts (Amt) administratifs et judiciaires de L., Entlebuch, Willisau, Sursee et Hochdorf, qui ont subsisté avec de minimes changements jusqu'à nos jours. Le Grand Conseil comptait soixante membres, les uns élus, les autres tirés au sort sur une liste d'élus; ils étaient nommés à vie, mais certains pouvaient être révoqués par les quartiers. Le droit de vote fut soumis à des conditions d'âge et de fortune qui réduisirent à peu près de moitié, par rapport à 1802, le nombre des électeurs. Le pouvoir exécutif appartenait au Petit Conseil, dont les quinze membres, de même que les treize juges de la cour d'appel, étaient élus au sein du Grand Conseil.

Bien que le suffrage censitaire ait favorisé les citadins, les représentants de la campagne dominaient dans les Conseils (contrairement à ce que l'on observe dans d'autres cantons-villes) qui, de ce fait, manquèrent parfois de finesse diplomatique. Dans les affaires matérielles, les gros paysans qui formaient la majorité firent prévaloir leur point de vue dans la loi sur le rachat des dîmes et cens. Dans les affaires ecclésiastiques, le gouvernement poursuivit la tradition éclairée de l'Eglise d'Etat. Le concordat de 1806, conclu avec Ignaz Heinrich von Wessenberg, vicaire général du diocèse de Constance, garantit aux instances cantonales des droits étendus en fait de contrôle et de participation. L'opposition du pape et de la majorité du clergé cantonal ne put en empêcher l'application.

A l'ère napoléonienne succéda la Restauration. Des patriciens et des bourgeois de la ville renversèrent le gouvernement le 16 février 1814; ils instituèrent un Grand Conseil ("Conseil et Cent") comprenant cinquante représentants de la ville et cinquante de la campagne, répartition avalisée par la Constitution du 29 mars 1814. La plupart des sièges, en cas de vacance, devaient être repourvus par cooptation et non par élection. L'essentiel du pouvoir appartenait au Conseil quotidien (Täglicher Rat), qui gérait les affaires gouvernementales; ses trente-six membres, en majorité patriciens, faisaient aussi partie du Grand Conseil. Tous les conseillers étaient nommés à vie. Un mouvement d'opposition campagnard exigea en mai 1814 la réélection du Grand Conseil, mais il fut réprimé par la police. Le Pacte fédéral de 1815 fit de L. l'un des trois cantons directeurs, avec Zurich et Berne.

La Restauration se caractérisa par une propension à rationaliser l'administration et le droit. Sur le plan ecclésiastique, le gouvernement s'en tint à la politique antérieure et veilla au maintien de ses droits en la matière lors des négociations sur la réorganisation du diocèse de Bâle (1828). Des tensions se manifestèrent très tôt entre les réactionnaires et une tendance libérale, qui prévalut dès la fin des années 1820. En 1829, on introduisit la liberté de la presse et l'on adopta une nouvelle Constitution qui favorisait la séparation des pouvoirs (législatif renforcé; cour d'appel distincte de l'exécutif) et qui garantissait à la campagne, de même qu'à la ville, huit sièges dans le gouvernement, appelé dès lors Petit Conseil et ramené à dix-neuf membres.

La Régénération commença en novembre 1830 dans la vallée de la Suhr. Comme la récolte de signatures pour la pétition rédigée par Ignaz Paul Vital Troxler en faveur du droit inaliénable du peuple lucernois à la souveraineté se transformait en mouvement populaire, le Grand Conseil décida de faire élire une Constituante. Entrée en vigueur sans possibilité de révision durant dix ans, la Constitution libérale de 1831 réalisa la souveraineté populaire sous forme représentative. Quatre-vingts des cent membres du Grand Conseil étaient élus dans vingt-cinq arrondissements, les autres étant cooptés. La ville restait toutefois surreprésentée avec vingt-cinq sièges. Les quinze membres du Petit Conseil faisaient toujours partie du Grand Conseil, lequel était renouvelé par tiers tous les deux ans.

Le libéralisme domina la politique lucernoise durant les années 1830. Ses partisans fondèrent des "associations de protection" (Schutzvereine) locales, aux activités épisodiques. Le canton adhéra au concordat des Sept (1832), soutint l'idée d'une révision du Pacte fédéral et souscrivit aux articles de Baden en matière ecclésiastique (1834). Cependant, la population ne partageait pas le zèle réformateur des politiciens. Les citoyens refusèrent en 1833 la révision du Pacte fédéral et la politique ecclésiastique libérale se heurta à de vives critiques. Pour défendre leurs idées et revendiquer davantage de droits démocratiques, les conservateurs catholiques formèrent un mouvement populaire qui, après avoir lancé en février 1840 une pétition pour une révision de la Constitution cantonale, se donna un programme le 5 novembre 1840 (réunion de Ruswil) et fonda en 1842 l'Association de Ruswil qui agira comme un parti. Les élections à la Constituante de mars 1841 donnèrent une claire majorité aux démocrates conservateurs.

La Constitution de 1841 souligna le rôle du catholicisme dans le canton. Elle introduisit des éléments de démocratie directe (initiative constitutionnelle, droit de veto du peuple à l'égard des projets de loi) et garantit l'autonomie communale. Les onze conseillers d'Etat pouvaient être choisis en dehors du Grand Conseil; les députés étaient élus directement, tous aux mêmes dates (renouvellement intégral) et répartis selon le chiffre de la population. La tendance nettement antilibérale du nouveau gouvernement se refléta notamment dans les lois sur la presse de 1842 et 1843. Sur le plan fédéral, L. s'allia aux cantons primitifs pour protester contre la suppression des couvents d'Argovie. Le rappel des jésuites suscita l'opposition des radicaux, qui culmina dans les expéditions des Corps francs en 1844-1845. Entre tentatives de révolte et répression, les passions politiques s'avivèrent et le canton se divisa en deux camps irréconciliables, à l'instar de la Confédération elle-même. Face à l'alliance séparée (Sonderbund) appelée à L. Schutzbündnis ("alliance de protection") conclue à la fin de 1845 par les cantons conservateurs catholiques de L., Uri, Schwytz, Obwald, Nidwald, Zoug, Fribourg et Valais, la majorité de la Diète décida d'intervenir; la guerre du Sonderbund (1847) entraîna la chute du gouvernement conservateur lucernois.

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

4.1.3 - Lucerne dans l'Etat fédéral de 1848

Un nouveau Grand Conseil fut élu en décembre 1847, sous la protection des troupes fédérales; presque tous les députés étaient radicaux. La révision constitutionnelle de 1848 rétablit les droits de l'Etat en matière ecclésiastique et, par souci de stabilité, le système du renouvellement partiel. La Constitution fédérale fut acceptée par 15 890 voix (dont 10 406 abstentions, comptées comme des oui) contre 11 121. Dans l'Etat fédéral, L. occupait une position ambiguë, puisqu'il appartenait à la fois au camp des vaincus et, par son gouvernement radical, à la majorité victorieuse. Sa participation au Sonderbund eut des conséquences matérielles pénibles, surtout sous forme d'une dette de guerre dont le financement exigea la suppression des couvents de Saint-Urbain et Rathausen et la sécularisation de leurs biens.

En monopolisant le pouvoir, les radicaux tenaient l'opposition en échec. En outre, les conséquences psychologiques de la défaite contribuaient à marginaliser les conservateurs, qui échouèrent par deux fois à imposer une révision constitutionnelle (1854 et 1862). En revanche, le Grand Conseil fit passer en 1863 une révision partielle (renouvellement intégral des autorités, exécutif de sept membres séparé du législatif). Les derniers vestiges de suffrage censitaire disparurent sur demande de la Confédération. Une autre révision, consécutive au mouvement démocratique, apporta en 1869 le référendum et le droit de révocation du gouvernement. Elle réorganisa le système électoral (cinquante-cinq cercles, un député pour 1000 habitants), dans le but d'assurer une représentation plus correcte des partis, même minoritaires; profitant de cela, ainsi que de la polémique radicale contre les arrêts du concile du Vatican, les conservateurs regagnèrent la majorité en 1871. Le canton se retrouva donc dans le camp catholique-conservateur à la veille du Kulturkampf. Le peuple refusa la révision de la Constitution fédérale tant en 1872 qu'en 1874 et le Conseil d'Etat adopta le point de vue de l'Eglise dans le conflit suscité par l'évêque de Bâle Eugène Lachat.

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

4.1.4 - Histoire constitutionnelle et vie politique après 1875

La Constitution cantonale de 1875, adaptée à celle fédérale de l'année précédente, est restée en vigueur jusqu'au début du XXIe s. Elle a néanmoins subi quarante-cinq révisions partielles: droit d'initiative facilité (1891), élection des conseillers d'Etat et aux Etats par le peuple (1904), initiative législative (1906), scrutin proportionnel pour le Grand Conseil (1909), suffrage féminin (1970). Une révision complète, sans convocation d'une Constituante, a été entamée en 2001. La nouvelle Constitution a été approuvée par le peuple en 2007 et est entrée en vigueur au début de 2008. Les innovations concernent notamment la dénomination des institutions politiques (législatif: Kantonsrat à la place de Grosser Rat; exécutif: Regierungspräsident à la place de Schultheiss) et les droits populaires (abolition du droit de révocation, introduction du référendum des communes, élections des juges par le Grand Conseil). Des questions de détail telles la réforme de l'organisation du canton (réorganisation des arrondissements électoraux, judiciaires et administratifs et du plan directeur cantonal) devront être réglées par voie législative.

L'opposition entre majorité conservatrice et minorité radicale continua de dominer la vie politique lucernoise après 1871. Un troisième pôle apparut dans les années 1890, quand les socialistes se détachèrent de l'aile gauche du radicalisme (parti démocratique et des travailleurs, 1897); toutefois, concentré dans la région du chef-lieu, ce mouvement obtint rarement plus de 10% des voix dans l'ensemble du canton. Le parti chrétien-social fondé en 1920 dans le cadre du parti conservateur populaire formait avec lui un seul groupe parlementaire, même après leur séparation en 1956. Des groupes frontistes se manifestèrent dès 1933; les deux partis bourgeois s'en distancèrent. Certains conservateurs se sentaient proches des idées corporatistes et soutinrent en 1935 l'initiative pour une révision de la Constitution fédérale. Les données changèrent dans la seconde moitié du XXe s. En 1955 eut lieu la dernière bataille électorale traditionnelle entre conservateurs et radicaux, ces derniers gagnant un siège au Conseil des Etats. L'Alliance des Indépendants fut représentée au Grand Conseil de 1943 à 1987, les POCH (nouvelle gauche) de 1975 à 1987, l'Alliance verte (Grünes Bündnis, Grüne Luzern depuis 2006) leur succédant en 1987. L'UDC fit son entrée dans les années 1990; elle était en 2003 le troisième parti (20% des voix). Le parti conservateur populaire, d'obédience catholique, prit le nom de démocrate-chrétien en 1970, après le concile Vatican II. Il perdit la majorité absolue au Grand Conseil en 1987, tandis que les radicaux (appelés libéraux dans le canton jusqu'en 2000) restèrent la deuxième force politique. Au Conseil d'Etat, le PDC maintint ses quatre sièges (sur sept), aux côtés de deux radicaux et d'un socialiste (dès 1959). Une initiative de l'UDC, acceptée en 2002, réduisit à cinq les sièges au gouvernement, qui allèrent en 2003 à trois démocrates-chrétiens, un radical et un socialiste. En 2005, un des PDC se retira; son parti renonça au siège, qui passa à l'UDC puis, en 2007, à un sans-parti. La répartition des autres sièges resta inchangée. Au Conseil national, la délégation lucernoise comprit généralement, de 1922 à 1991, cinq conservateurs, trois radicaux et un socialiste. En 1991, un siège bourgeois passa à l'Alliance verte. En 1995, le canton se vit attribuer un dixième siège, conquis par l'UDC.

Elections au Conseil national, 1919-2007 (quelques exemples)
 191919391959196719711979198319911995199920032007
PDC555555554433
PRD334333323222
PS 1 111111111
Verts       11111
UDC        1233
Total8999999910101010

Sources:Stat. hist.; OFS

Elections au Grand Conseil, 1911-2007 (quelques exemples)
 191119231935194719591971198319911995199920032007
PDC889382827285878276484446
PRD625856636255565751312829
PCS    183211   
PS71413151311121618121613
AdI   53132     
Org. progressistes (POCH)      10     
Verts       1311769
UDC        11222623
Autres 3a 2b 3c1d1e2f   
Total157168151167168170170170170120120120

a Grutléens

b Parti du travail

c Action nationale

d Bunte Liste

e Liste indépendante des femmes

f 1 Jeunes PDC; 1 Liste indépendante des femmes

Sources:Stat. hist.; OFS; chancellerie d'Etat

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

4.1.5 - La presse

La polarisation partisane marqua la presse lucernoise jusque dans les années 1990. Parmi les nombreux organes fondés au XIXe s., les plus durables furent Der Eidgenosse (1830-1844, 1847-1849, 1854-1917) et le Luzerner Tagblatt (1852-1991) du côté radical, la Luzerner Zeitung (1833-1841, 1848-1871; intitulée Staatszeitung de 1842 à 1846 et Zeitung der katholischen Schweiz en 1847) et le Vaterland (1871-1991) du côté conservateur. Le quotidien indépendant Luzerner Tages-Anzeiger (1897) devint en 1918 les Luzerner Neuste Nachrichten . Les socialistes publièrent une feuille de 1893 à 1972 (Centralschweizerischer Demokrat, Arbeiterblatt dès 1921, Freie Innerschweiz dès 1934). Le Luzerner Tagblatt, affaibli, fusionna en 1991 avec le Vaterland dans la Luzerner Zeitung qui, à son tour se fondit en 1995 avec les Luzerner Neusten Nachrichten dans la Neue Luzerner Zeitung , politiquement neutre et seul (grand) quotidien du canton. Le journal alternatif Luzern heute (1996-1999) tenta en vain de briser ce monopole.

La campagne joua aussi un rôle dans l'histoire de la presse lucernoise, dès le XIXe s. C'est à Sursee que fut publié Der Eidgenosse, mentionné plus haut, de 1830 à 1841, ainsi que le conservateur Luzerner Landbote (1856-1857, 1868-1901, 1912-1995), tandis que paraissait à Willisau, dès 1851, un journal radical (Willisauer Volksblatt de 1924 à 1983). Des feuilles locales durables furent fondées à Schüpfheim (1878), Escholzmatt (1891), Kriens (1895), Triengen (1897), Hochdorf (1899), Reiden (1902), Ruswil (1905), Beromünster (1908), Sempach (1910), Vitznau (1911), Emmenbrücke (1921) et Wolhusen (1925).

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

4.2 - Les activités de l'Etat

4.2.1 - Divisions territoriales, autorités et administration

Inchangé depuis 1803, le territoire cantonal se divise en cinq districts. Il compte 107 communes dès 1897, nombre réduit à 96 par les fusions intervenues entre 2004 et 2007; d'autres vont suivre. Par un processus achevé en 2005, les communes bourgeoises (créées en 1803) se sont toutes fondues dans les communes d'habitants (créées en 1831), tandis que subsistent les "corporations" qui administrent les biens communaux.

Le pouvoir législatif appartient au Grand Conseil (six arrondissements électoraux depuis 1935). Son effectif, qui dépendait depuis 1869 du nombre d'habitants, fut fixé à 170 en 1962, à 120 en 1998. Il se donne un président depuis 1831. Le pouvoir exécutif revient au Conseil d'Etat (Petit Conseil jusqu'en 1841), élu par le Parlement jusqu'en 1903, puis par le peuple au scrutin majoritaire; son président a porté le titre d'avoyer jusqu'en 2007.

La plus haute instance judiciaire est la cour suprême (cour d'appel av. 1841). Un tribunal administratif fut créé en 1973. Au premier échelon, on institua un tribunal criminel en 1836 et un tribunal de prud'hommes en 1893; les trente-trois tribunaux communaux (pour les affaires civiles et de simple police, 1803-1814) firent place à la justice de paix au niveau communal et à des tribunaux de districts (dix-huit ou dix-neuf de 1814 à 1913, puis six). Le registre foncier fédéral a entièrement remplacé en 2004 son équivalent cantonal commencé en 1924.

Le gouvernement se fait représenter dans les districts par un préfet, dont le titre a varié au cours du temps: Amtmann, Oberamtmann dès 1814, Amtsstatthalter dès 1831. Laissant dès 1849 la surveillance des communes à un vice-préfet ou Amtsgehilfe (Regierungsstatthalter depuis 1963), l'Amtsstatthalter se réserva les compétences judiciaires; il a actuellement un rôle de juge d'instruction. Vers 1900, le canton occupait 344 employés dans quelque trente-cinq bureaux. Une partie des tâches administratives était assumée par des commissionnaires et mandataires à temps partiel, payés par les taxes qu'ils prélevaient. Dans le domaine social, on profitait du travail presque gratuit des religieuses. L'effectif du personnel cantonal est passé de 1280 collaborateurs en 1950 à 8428 en 2002 (postes à 50% et plus, répartis entre une centaine de services): de 732 à 3168 dans l'administration et les tribunaux, de 427 à 4382 dans les hôpitaux et de 121 à 878 dans les écoles cantonales.

Auteur(e): Max Huber / PM

4.2.2 - Finances

L'acte de séparation de 1800 attribua au chef-lieu la majeure partie de la fortune de l'ancien Etat-ville. Jusqu'en 1827, le canton perçut à plusieurs reprises un impôt direct (surtout sur les immeubles), puis il y renonça jusqu'en 1872. Les principales sources de revenus étaient alors l'ohmgeld, remplacé en 1887 par les versements de la régie fédérale des alcools, les régales (monnaies, postes, poudres et douanes jusqu'en 1848; sel), le rendement des immeubles et placements de l'Etat, les taxes (droits de timbre, "impôt de mariage", etc.). Les plus grosses dépenses allaient à l'instruction publique et à la milice. Pour les investissements ferroviaires et routiers, l'Etat recourut à l'emprunt. Au XXe s., les impôts et les subventions fédérales devinrent les premières ressources. En 1993 (année record), soixante-cinq communes reçurent un soutien en vertu de la péréquation financière créée en 1945.

L'assurance incendie (1810, assurance des bâtiments en 1977), la Caisse cantonale d'épargne et de crédit (1850, Banque cantonale en 1892) et la Caisse de secours (1919, Caisse de pension de L. en 2000) sont des établissements publics autonomes. La Banque cantonale s'est transformée en 2001 en société anonyme, dont l'Etat est le principal actionnaire.

Auteur(e): Max Huber / PM

4.2.3 - Justice et sécurité

Le canton réglementa son droit civil en 1831 et 1851 (code rédigé par Kasimir Pfyffer) et son droit pénal en 1827, 1836, 1861 et 1906. Les poursuites pénales dépendent du procureur cantonal. Les enquêtes sont principalement menées par les préfets(Amtsstatthalter), compétents pour punir les infractions simples (procédure à juge unique). Un tribunal des mineurs fut créé en 1942. La prison de la Sentitor fonctionna de 1835 à 1951 et celle du Löwengraben de 1861 à 1998 (toutes deux en ville de L.), le pénitencier du Sedel à Ebikon de 1887 à 1971, celui du Wauwilermoos dès 1947 (reconstruit en 1983), celui du Grosshof à Kriens dès 1998.

La dernière capitulation militaire fut conclue en 1822 avec Naples. Le mercenariat fut interdit en 1831. Selon l'organisation militaire de 1817, chaque commune devait nommer un instructeur chargé de diriger les exercices préparatoires, chaque propriétaire de maison devait fournir son arme personnelle. Jusqu'en 1854, il était permis de se faire remplacer dans l'accomplissement des devoirs militaires. Les tâches de contrôle revinrent dès 1855 aux sections. Le canton fit construire au chef-lieu la caserne de la Baslertor en 1863 (démolie en 1971) et celle de l'Allmend en 1935, devenue centre de formation de l'armée en 2000.

Les rapports entre la police cantonale (issue du corps des gendarmes) et celle de la ville (fondée en 1868) ont suscité maints débats; on a même songé à une fusion. A la campagne, le réseau des postes de police n'a guère connu de changements. Fruit de la coopération intercantonale, l'école de police de Suisse centrale ouvrit à Hitzkirch en 1965 (école intercantonale dès 2005).

Auteur(e): Max Huber / PM

4.2.4 - Formation et culture

L'école obligatoire, décrétée par la République helvétique, s'imposa peu à peu sous la Médiation et la Restauration. Le canton obligea les communes à mettre des locaux à disposition. D'abord à la charge des communes, la rémunération des maîtres fut assumée par l'Etat (1813-1848), puis conjointement par l'Etat et les communes. Un réseau d'écoles secondaires couvrant l'ensemble du territoire fut créé en 1830. Le canton dispose d'écoles spéciales (auj. centres de pédagogie curative) depuis 1847 à Hohenrain et depuis 1963 à Schüpfheim. Aux cours de formations pour instituteurs succédèrent les écoles normales cantonales de Saint-Urbain (1841-1847), Rathausen (1849-1867), Hitzkirch (1868-2002/2007) et L. (1967-2002/2007), puis en 2003 la haute école pédagogique de Suisse centrale, section de L.

La formation supérieure se limita longtemps à l'école cantonale. La faculté de théologie remontait au XVIIe s. En 2000, en lui ajoutant les facultés de lettres et de droit, on créa l'université de Lucerne. Après 1960, on agrandit les établissements secondaires supérieurs de Beromünster, Willisau et Sursee, et l'on en ouvrit de nouveaux à Schüpfheim, Reussbühl et Hochdorf. Le canton gère l'école des arts appliqués (1877), le technicum de Suisse centrale (1958, de concert avec les cantons de Suisse centrale et le Valais), ainsi que l'école supérieure de commerce et d'administration (1971); ces institutions se sont regroupées en 1998 dans la haute école spécialisée de Suisse centrale, devenue haute école de L. en 2007. Dans le domaine de la formation professionnelle, le canton offre son soutien (bourses et offices d'orientation) depuis les années 1920. Responsable des écoles d'agriculture de Sursee (1885-1998), Willisau (1921-1999), Hohenrain (dès 1969) et Schüpfheim (dès 1976), il a repris en 2003 les écoles professionnelles précédemment gérées par les grandes communes.

Les archives cantonales se sont séparées au XIXe s. de la chancellerie d'Etat. La Bibliothèque cantonale et celle des bourgeois fusionnèrent en 1951 dans la Bibliothèque centrale (et universitaire depuis 1999). Les éditions scolaires officielles (1892) ont été privatisées en 2007. Le canton possède un service archéologique (1954), un office des monuments historiques (1956) et deux musées à L. (histoire naturelle et histoire), constitués en 1978 et 1986 à partir d'anciennes collections. Dans les années 1990, l'Etat a étoffé et diversifié son soutien aux activités culturelles (notamment commandes d'œuvres, bourses, distinctions, participation à des frais de stage à l'étranger).

Auteur(e): Max Huber / PM

4.2.5 - Travaux publics, transports et environnement

Les infrastructures routières dépendirent dès 1805 d'une inspection générale, puis d'un office cantonal. L'aménagement du réseau remonte aux années 1830. Le canton se vit attribuer la plupart des compétences dans la construction et l'entretien des voies principales par la loi de 1865, qui abolit le recours au travail collectif obligatoire dans ce domaine. A cela s'ajoutèrent, après la Deuxième Guerre mondiale, des responsabilités autoroutières (planification, acquisition de terrains, construction et entretien). Le canton participa aux chantiers ferroviaires comme actionnaire et en accordant des concessions (surtout jusqu'en 1872). Poussé par la Confédération, il prit des mesures en matière de protection de l'environnement et d'aménagement du territoire. En particulier, il dut édicter dès 1961 des ordonnances pour lutter contre l'eutrophisation (due avant tout aux grands élevages de porcs) des lacs du Plateau, tels ceux de Baldegg et de Sempach, oxygénés artificiellement dès 1982 et 1984.

Auteur(e): Max Huber / PM

4.2.6 - Santé publique, assistance sociale

La police sanitaire et la surveillance des professions médicales incomba au conseil de santé jusqu'à l'institution d'un vétérinaire (1921), d'un médecin (1923) et d'un pharmacien (1974) cantonaux. La fonction de chimiste cantonal, actuellement chef de l'office chargé du contrôle des denrées alimentaires et de la protection des consommateurs, remonte à 1876. L'asile d'aliénés installé en 1873 dans l'ancienne abbaye de Saint-Urbain, premier établissement de soins géré par l'Etat, a fusionné en 2006 avec la clinique psychiatrique de L., fondée en 1977. Vint ensuite l'hôpital cantonal à L., qui remplaça en 1902 l'hôpital des bourgeois; il regroupa de nombreuses annexes (comme la clinique de pédiatrie en 1971) et fut agrandi en 1982. A la campagne, l'hôpital de Wolhusen (1971) et celui de Sursee (repris par le canton en 1976) ont une administration commune depuis 1999 (hôpital cantonal de Sursee-Wolhusen); ils ont fusionné en 2008 avec celui de L. et avec l'ancien sanatorium lucernois à Montana, devenu clinique de réhabilitation en 1952, pour former sous le nom d'hôpital cantonal lucernois un établissement autonome de droit public.

L'assistance sociale est traditionnellement du ressort des communes. L'Etat apporte depuis 1924 un soutien financier et facilite les relations avec des institutions situées hors du canton. Il a confié à Caritas l'accueil des requérants d'asile (1984) et l'assistance aux réfugiés établis (1987). Au XIXe s. déjà, il poussait les communes à construire des foyers pour indigents, vieillards et orphelins. Les vice-préfets devaient surveiller ces foyers, le placement des enfants et les tutelles. Le canton fonda en 1883 la maison d'éducation de Rathausen, reprise par la fondation du Kinderdörfli ("village d'enfants") de 1951 à 1989. Les alcooliques étaient envoyés dès 1887 à l'établissement de travail forcé du Sedel (comm. Ebikon) ou, dès 1910, dans des institutions hors du canton; en 1952, le canton créa un bureau d'assistance, élargi en 1971 en un service médico-social, en collaboration avec les communes. Face au problème de la toxicomanie, l'Etat se contenta d'abord de mesures répressives, puis il misa aussi sur la prévention (service spécialisé d'information en 1981), les traitements médicamenteux (drop-in en 1993) et la réduction des risques ou aide à la survie.

Auteur(e): Max Huber / PM

4.2.7 - Politique économique

Des récompenses vinrent encourager les élevages chevalin et bovin dès 1811. Après 1880, le canton augmenta fortement les subventions aux agriculteurs et se préoccupa de leur formation en ouvrant à leur intention, à Sursee, une école d'hiver (1885) qui, comme sa section féminine (1907), fut la première de ce genre en Suisse. Il soutint les améliorations foncières et le développement des infrastructures (routes d'accès); en 1905, il chargea un ingénieur de diriger ces travaux. Au début du XIXe s., de nombreuses communes partagèrent leurs forêts entre les ayants droit, ce qui aggrava la surexploitation. Les inspecteurs forestiers institués en 1856-1857 rétablirent peu à peu la situation. Dans le domaine de l'énergie, le canton accorda des concessions pour l'exploitation de la force hydraulique; il participa dès 1946 aux Forces motrices de Suisse centrale et, de 1960 à 1994, à la société Leag, qui fit des sondages à Finsterwald à la recherche de pétrole; elle n'en trouva guère, mais découvrit du gaz naturel, extrait de 1985 à 1994.

La surveillance du commerce, de l'industrie et des métiers incomba dès 1801 à une chambre du commerce semi-privée, remplacée en 1883 par l'office du registre du commerce. Pour le contrôle des fabriques, un secrétariat cantonal seconda dès 1909 les inspecteurs fédéraux actifs dès 1877. Les règles strictes traditionnellement imposées au débit et à la vente de boissons alcooliques furent assouplies dans les années 1990. Lors de la crise qui suivit la Première Guerre mondiale, on créa un office cantonal du travail et des caisses publiques d'assurance chômage (fusionnées en 1978). Les bureaux de placement furent régionalisés en 1996.

Auteur(e): Max Huber / PM

5 - Vie sociale, économique et culturelle de 1800 à nos jours

5.1 - Démographie et peuplement

Grâce à une agriculture plus intensive, capable de produire davantage de nourriture, le canton de L. entra à la fin du XVIIIe s. dans une phase d'essor démographique accéléré qui culmina dans les trois premières décennies du XIXe s. On observe un ralentissement après 1830, une stagnation lors de la crise économique de la fin des années 1840 (essor nettement inférieur à la moyenne suisse) et même un recul de 1850 à 1860, dû à l'émigration et à un faible excédent de naissances. L'industrialisation, en offrant de nouvelles sources de revenus, renversa la tendance dès 1888. Les effets de la crise dans les années 1930 et de la haute conjoncture après 1945 furent moins marqués à L. que dans l'ensemble de la Suisse. La diminution des naissances entraînée par la pilule contraceptive ne se fit sentir qu'après 1970, de telle sorte que la croissance se prolongea, alimentée aussi par l'immigration.

Evolution démographique 1810-2000
AnnéeHabitantsEtrangersCatholiquesProtestantsStructure par âge (60 ans et plus)PériodeAccroisse-mentaExcédent naturelaSolde migratoirea
1810101 904    1810-181610,9o/oo10,2o/oo0,7o/oo
1816108 978   7,4%1816-18376,3o/oo8,5o/oo-2,2o/oo
1837124 5410,5%   1837-18505,0o/oo5,7o/oo-0,7o/oo
1850132 8430,4%98,8%1,2% 1850-1860-1,7o/oo1,0o/oo-2,7o/oo
1860130 5040,8%98,0%2,0%8,1%1860-18701,3o/oo3,7o/oo-2,4o/oo
1870132 338b1,3%97,0%2,9%9,8%1870-18801,9o/oo5,5o/oo-3,6o/oo
1880134 806b1,7%95,8%4,0%10,4%1880-18880,6o/oo2,8o/oo-2,2o/oo
1888135 3602,2%94,1%5,7%10,5%1888-19006,6o/oo6,3o/oo0,3o/oo
1900146 5194,3%91,5%8,2%10,4%1900-191013,3o/oo10,7o/oo2,6o/oo
1910167 2237,1%89,1%10,2%9,6%1910-19205,7o/oo7,8o/oo-2,1o/oo
1920177 0735,2%87,1%12,0%8,6%1920-19306,8o/oo9,5o/oo-2,7o/oo
1930189 3914,7%85,8%12,6%9,2%1930-19417,9o/oo9,1o/oo-1,2o/oo
1941206 6082,7%85,6%13,1%11,4%1941-19508,6o/oo11,3o/oo-2,7o/oo
1950223 2493,0%85,1%13,6%11,9%1950-196012,8o/oo11,7o/oo1,1o/oo
1960253 4466,3%85,1%13,7%13,0%1960-197013,4o/oo12,9o/oo0,5o/oo
1970289 64110,4%85,2%13,4%15,2%1970-19802,0o/oo6,0o/oo-4,0o/oo
1980296 1598,8%82,4%13,3%17,4%1980-19908,3o/oo4,3o/oo4,0o/oo
1990326 26812,7%78,2%13,5%17,9%1990-20007,1o/oo4,6o/oo2,5o/oo
2000350 50415,9%70,9%12,3%19,1%    

a Taux moyen annuel

b Population "présente"

Sources:Stat. hist.; recensements fédéraux; OFS

Dans la première moitié du XIXe s., l'essor démographique est partout sensible, même s'il est plus marqué en ville de L., qui attire de nombreux immigrants dès 1798. En 1850, presque 90% de la population vivaient encore à la campagne. Après 1850, seuls le chef-lieu et quelques communes industrialisées des alentours ou de la partie nord du canton continuèrent de croître. Ailleurs, la population diminua; une reprise intervint dans les régions rurales au XXe s., mais l'Entlebuch resta jusqu'en 1990 en dessous du niveau atteint en 1850. La concentration dans la région de L. s'est poursuivie. Depuis 1960, plus d'un habitant sur deux réside dans la ville ou dans les quatorze communes lucernoises de son agglomération, qui comprend aussi, hors canton, Hergiswil (NW) et Küssnacht (SZ). Elle s'est toutefois ralentie après 1970: la ville est en recul, l'agglomération croît moins vite que l'ensemble du canton et sa force d'attraction se reporte sur les régions voisines, en particulier le long des autoroutes pour Bâle et Zurich et, depuis 1980, autour du lac de Sempach, à Root et au pied du Rigi. Les communes de plus de 10 000 habitants se trouvent néanmoins toutes dans l'agglomération; dans le reste du territoire, la plus grande commune est Sursee (8059 hab. en 2000).

Comme ailleurs en Suisse, l'allongement de l'espérance de vie et le recul des naissances ont entraîné à la fin du XXe s. un vieillissement de la population, moins marqué cependant que sur le plan national. En 2000, la part des plus de 64 ans était de 14,7% (15,4% en Suisse).

La proportion des étrangers, originaires surtout d'Italie, puis d'ex-Yougoslavie après 1980, a fortement augmenté depuis 1950, pour atteindre 14,8% à la fin de 2000. Ce chiffre qui, depuis 1850, a toujours été nettement inférieur à la moyenne suisse, varie beaucoup selon les régions: il va de 5,2% dans le district d'Entlebuch à 19% dans l'agglomération de L., avec un maximum de 33,1% à Littau.

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

5.2 - Economie

5.2.1 - Evolution générale

L'industrie à domicile et le travail en fabrique, présents dès le début du XIXe s. dans le nord et l'est de la Suisse, restèrent longtemps presque ignorés dans le canton. L'effritement du secteur primaire sous l'effet de l'industrialisation, puis de la tertiarisation, fut relativement tardif et lent: le secteur primaire occupait environ 70% des Lucernois en 1850, 58% en 1870 (48% en Suisse) et 32,6% en 1930 (23,8%). Il resta supérieur au secondaire, en termes d'emplois, jusqu'en 1920 (étape franchie dans l'ensemble de la Suisse en 1888 déjà). En revanche, la croissance du secteur des services publics et privés, poussée par le tourisme, suivit le même rythme que dans le reste de la Suisse. Au cours du XXe s., la part du secondaire se rapprocha de la moyenne suisse; de 1970 à 2000, elle passa de 45,1% à 24,5%, celle du primaire de 14,3% à 5%, le tertiaire progressant parallèlement.

Structure de l'emploia
AnnéeSecteur primaireSecteur secondaireSecteur tertiairebTotal
186024 88539,2%19 33030,5%19 23530,3%63 450
1870c35 73256,9%20 70033,0%6 35810,1%62 790
1880c33 89256,3%17 77929,6%8 46914,1%60 140
188829 14948,9%16 43327,6%14 01423,5%59 596
190028 37242,3%21 55032,1%17 13825,6%67 060
191027 25736,8%25 85834,9%21 00428,3%74 119
192027 90334,7%27 83934,7%24 58030,6%80 322
193025 97129,9%31 27936,1%29 44234,0%86 692
194127 01629,8%32 62136,0%31 03534,2%90 672
195024 21025,1%38 42039,8%33 86235,1%96 492
196020 14618,4%49 27545,0%40 01036,6%109 431
197018 32214,3%56 27843,9%53 66141,8%128 261
198015 19611,1%53 48339,2%67 96649,7%136 645
199014 4068,6%56 59433,7%96 75757,7%167 757
2000d9 1785,0%44 62724,5%128 38270,5%182 187

a Sans la population occupée à temps partiel jusqu'en 1960

b Total de la dernière colonne moins les secteurs primaire et secondaire, y compris "inconnu"

c Population "présente"

d L'importance des "sans indication" (25 074) en 2000 rend difficile la comparaison avec les recensements précédents.

Sources:Stat. hist.; recensements fédéraux

Auteur(e): Peter Schnider / PM

5.2.2 - Commerce et banques

L'abolition des privilèges commerciaux de la ville, en 1798, permit l'essor des boutiques de village. L'offre s'élargit (produits industriels en sus des articles d'importation). Les premiers grands magasins de la ville de L. ouvrirent en 1895 (Knopf) et 1902 (Nordmann). De vastes centres commerciaux apparurent dès le milieu des années 1960 dans l'agglomération lucernoise et à Sursee, le stationnement facile et gratuit attirant la clientèle.

Quelques maisons d'import-export donnèrent naissance aux premières banques privées, comme Crivelli & Co., seule banque d'émission, ou l'établissement de Kasimir Friedrich Knörr, qui finança la navigation à vapeur sur le lac des Quatre-Cantons (1836) et le transport de colis express par le col du Gothard (1838). Un véritable secteur bancaire ne se développa que dans la seconde moitié du XIXe s.; centré sur l'économie régionale, il ne donna naissance à aucune grande banque. La Caisse cantonale d'épargne et de crédit, fondée en 1850, devint en 1892 la Banque cantonale. La crise immobilière et le coût des équipements électroniques entraînèrent dans les années 1990 un mouvement de concentration des banques régionales et locales.

Auteur(e): Peter Schnider / PM

5.2.3 - Arts et métiers

Les corporations disparurent toutes après 1850, sauf celle du Safran, qui a maintenu jusqu'à nos jours ses activités sociales. La qualité de la production artisanale baissa au XIXe s., car la formation n'était plus réglementée depuis l'abolition du cadre corporatif. En même temps, les artisans devaient lutter contre la concurrence des produits industriels, proposés à prix avantageux dans les commerces de la ville et de la campagne. Si de nombreux métiers n'y survécurent pas, d'autres profitèrent de l'essor des chantiers liés aux transports et au tourisme. Une grande mutation structurelle se produisit entre 1905 et 1929, le nombre des entreprises artisanales diminuant de 40%: certaines, trop petites, fermèrent faute de rentabilité; d'autres, plus grandes, se mécanisèrent et passèrent dans la catégorie des établissements industriels.

Auteur(e): Peter Schnider / PM

5.2.4 - Industrialisation

Une des premières filatures suisses de laine fut construite au début des années 1820 à Altishofen. Puis vinrent les usines métallurgiques de Kriens, Littau et Werthenstein. La première statistique cantonale des fabriques (1856) dénombra quelque 500 ouvriers; on trouvait des usines dans dix communes seulement (sur 107) et dans deux régions: l'agglomération lucernoise, où se développeront plus tard de grandes entreprises comme les usines sidérurgiques von Moos, la fabrique d'ascenseurs Schindler ou Viscosuisse, et la vallée de la Wigger, où l'autoroute amènera vers la fin du XXe s. une seconde vague industrielle, débordant sur quelques villages de la vallée de la Suhr. Dans l'ensemble, l'industrie manufacturière ne joua jamais un rôle dominant et la plupart des entreprises restèrent de taille modeste, même à la fin du XXe s.: en 1998, septante et une seulement comptaient plus de cent employés.

Auteur(e): Peter Schnider / PM

5.2.5 - Agriculture

Lors de la longue phase de haute conjoncture qui débuta en 1830 et plus encore après la crise agraire du milieu des années 1870, le Plateau lucernois se tourna vers l'élevage et la production laitière, limités avant 1800 à la région de L. et aux Préalpes. L'ancien grenier à blé de la Suisse centrale se convertit presque entièrement aux pâturages et aux cultures fourragères, tout en augmentant les rendements grâce aux engrais minéraux. L'exploitation intensive et l'abondance du cheptel eurent des conséquences négatives pour l'environnement dans la seconde moitié du XXe s. (eutrophisation des lacs du Plateau). Les éleveurs durent adapter la taille de leur troupeau, afin de ne pas produire plus d'engrais que leurs terres n'en pouvaient absorber. L'agriculture biologique progressa lentement; sa part était de 5,3% en 2003 (9,3% en moyenne suisse).

Auteur(e): Peter Schnider / PM

5.2.6 - Tourisme

La ville de L. est un site touristique depuis la fin des années 1830, mais l'hôtellerie y prit véritablement son essor entre l'ouverture de la liaison ferroviaire avec Bâle par la Compagnie du Central-Suisse (1859) et la crise économique du milieu des années 1870. Ce phénomène toucha aussi les communes lacustres de Weggis et Vitznau, mais ne s'étendit guère au-delà. Un chemin de fer à crémaillère, le premier construit en Europe (1871), relia Vitznau au Rigi, un autre gravit depuis 1889 le versant obwaldien du Pilate, concurrencé depuis les années 1950 par un téléphérique sur le versant lucernois. La station climatique de Sörenberg dans l'Entlebuch est devenue après la Deuxième Guerre mondiale le principal site lucernois dévolu aux sports d'hiver.

On créa diverses attractions pour la clientèle internationale: casino (1882, titulaire dès 2002 d'une concession de type A), régates sur le lac des Quatre-Cantons (1884), fêtes nocturnes du lac (1885), concours hippiques (1898), courts de tennis et terrains de golf (1901/1902), plage (1929), courses d'aviron sur le Rotsee (1933), semaines internationales de musique (1938, appelées Festival de L. depuis 2002). Le tourisme de masse et les voyages organisés ont entraîné après la Deuxième Guerre mondiale une diminution de la durée moyenne du séjour (1,7 jour au chef-lieu, 2,6 jours à Weggis, deuxième station du canton, en 2003). Avec le Centre de la culture et des congrès (KKL) conçu par Jean Nouvel (1998), la ville a tenté de mettre l'accent sur un tourisme de qualité.

Auteur(e): Peter Schnider / PM

5.2.7 - Transports

Au début du XIXe s., le réseau routier se déployait en éventail à partir du chef-lieu. La route de Bâle, tronçon lucernois de la route du Gothard, en était l'axe principal et le mieux entretenu. Les voies carrossables admettaient des voitures à timon. La charge autorisée était de 4 à 4,5 t pour des jantes de cinq pouces (12 cm de large). Les voitures postales avaient en général deux places assises. L'ère du chemin de fer s'ouvrit en 1856 avec le tronçon Olten-Emmenbrücke, suivi des lignes L.-Zoug-Zurich (1864), de l'Entlebuch en direction de Berne (1875) et du Seetal (1883); le tronçon Wolhusen-Huttwil et le raccordement à la ligne du Gothard datent de 1897, la ligne de Triengen de 1912. Dans le cadre du projet Rail 2000, on put raccourcir notablement la durée du trajet L.-Berne en passant non plus par l'Entlebuch, mais par Sursee et Zofingue. La première station suisse de dirigeables ouvrit en 1910 à L., mais dut fermer en 1913 déjà. Liées au tourisme, les automobiles firent leur apparition dans les années 1890; le Conseil d'Etat promulgua en 1901 une première ordonnance qui limitait leur vitesse sur les routes cantonales à 30 km/h. L'asphaltage commença en 1907. Le nombre des véhicules explosa entre 1923 et 1931. La première autoroute suisse fut inaugurée en 1955 entre L. et Ennethorw; les tronçons L.-Sursee-Oftringen et L.-Gisikon-Zoug suivirent en 1980-1981 et 1986.

Auteur(e): Peter Schnider / PM

5.3 - Société

5.3.1 - L'opposition ville-campagne et les désaccords idéologiques

La République helvétique mit fin aux privilèges du patriciat et des élites locales, ainsi qu'au système corporatif. En droit, tout citoyen avait désormais accès à n'importe quelle charge ou métier et pouvait acquérir le droit de cité de n'importe quelle commune. Les nouvelles libertés entraînèrent une mobilité accrue à l'intérieur du canton. En 1850, la population comptait certes 96,4% de citoyens lucernois, mais 59% seulement de bourgeois résidaient encore dans leur commune d'origine. L'opposition traditionnelle entre la ville de L. et la campagne autrefois sujette survécut à la révolution et s'exacerba sous la Restauration quand on tenta de pérenniser les privilèges du chef-lieu en les inscrivant dans la Constitution. Même après 1830, les descendants des anciennes familles patriciennes restèrent présents dans l'élite urbaine et sur la scène politique; jusqu'au XXe s., ils fournirent régulièrement des conseillers d'Etat et des juges cantonaux.

A partir de 1830, de nouvelles oppositions apparurent: tradition contre modernité, catholicisme conservateur et attachement à l'Eglise contre libéralisme porteur d'un modèle social et politique sécularisé, majorité formée par les campagnards et la vieille bourgeoisie contre une minorité plus ouverte et intellectuelle, composée en ville comme à la campagne d'une élite de juristes, médecins, fonctionnaires, instituteurs et commerçants. Une série d'associations fondées au début du XIXe s., dans certains cas comme sections de sociétés suisses, favorisèrent le rapprochement entre groupes dirigeants urbains et campagnards. La Société d'utilité publique (1810), la Société du mercredi (1821), la Société d'étudiants de Zofingue (1820) et la Société économique et agricole (1819) devenue en 1837 Société de culture patriotique réunissaient des partisans du libéralisme, tandis que la Confrérie pour la préservation de la foi, société de prière à l'origine, rallia dès les années 1830 les conservateurs qui disposèrent en outre de l'Association de Ruswil (1842-1847), aux buts plus politiques. Les premières sociétés cantonales neutres furent celles de chant (1849) et de tir (1852), postérieures à la guerre du Sonderbund.

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

5.3.2 - La lutte contre le paupérisme

Jusque vers la fin du XIXe s., plus de la moitié des habitants du canton vivait de l'agriculture. En 1914, les petites exploitations étaient encore nombreuses, et même majoritaires dans l'Entlebuch, le Napf et diverses communes du nord du canton, en dépit du processus de concentration observable au XIXe s. De même que les gens sans terre, les petits paysans devaient se procurer des revenus accessoires comme salariés agricoles ou ouvriers à domicile. Lors d'une crise, les uns et les autres tombaient en dessous de la limite de la pauvreté et devaient recourir à l'assistance publique. Ce fut le cas de 15,4% de la population cantonale en 1850, 12% en 1860; dans plusieurs communes, le taux dépassait 20%. La situation ne s'améliora qu'à partir des années 1890, grâce aux nouveaux emplois offerts par l'industrie et les services. Elle se dégrada dans les années 1930 (env. 10% d'assistés), en raison du chômage qui culmina en 1936 à 4,7%. Les années 1990 connurent à nouveau une forte hausse de celui-ci (4,3% en 1997).

La responsabilité de l'assistance passa de la commune d'origine à celle de domicile en deux étapes (1924 et 1935). Les indigents recevaient des secours en nature ou en argent, à moins qu'ils ne fussent placés dans un asile (838 enfants et 1776 adultes en 1890) ou dans une famille qui les entretenait tout en les faisant travailler (1928 enfants et 778 adultes à la même date). Jusqu'en 1934, les bénéficiaires de l'assistance étaient privés du droit de vote; de 1934 à 1971, cette décision n'était prise que si le comportement de l'assisté avait entraîné sa pauvreté. La loi de 1935 sur les indigents fit place en 1989 à une loi sur l'aide sociale.

Des organisations d'entraide fonctionnant à la manière d'une assurance se créèrent dans la première moitié du XIXe s., afin de combattre les causes de la pauvreté: fondation en faveur des veuves et orphelins de fonctionnaires de la ville de L. (1816), Société d'entraide des instituteurs, veuves et orphelins du canton de L. (1835), caisses maladie locales pour ouvriers et compagnons. De la même époque datent les premières caisses d'épargne, celle de L. "pour toutes les classes" (1818) et celle de Sursee (1828).

Au XIXe s., on tenta d'éviter la perpétuation du paupérisme par le biais des empêchements au mariage. Attestée par un taux de nuptialité assez bas, cette pratique aboutissait, avant que la Constitution fédérale de 1874 ne l'interdise, à une forte proportion de naissances illégitimes (env. 15% entre 1857 et 1866; 5% après 1874). Les enfants nés hors mariage recevaient le nom de leur père jusqu'en 1865 ("principe de paternité"), puis celui de leur mère. On renonça en 1861 à demander aux mères célibataires de dénoncer le responsable de leur état lors de l'accouchement.

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

5.3.3 - Paysans, ouvriers, groupements d'intérêts

Au cours du XIXe s., les agriculteurs produisirent de moins en moins pour leur propre consommation et de plus en plus pour le marché. L'économie monétaire fit ainsi son entrée dans le quotidien des paysans qui, même pour les denrées courantes, se fournirent dorénavant dans les commerces. Par l'évolution de leur mode de consommation, ils acquirent de nouvelles habitudes, proches de celles des ménages bourgeois. En outre, après 1875, la crise agricole et le déclin de l'industrie à domicile poussèrent un nombre croissant de campagnards à chercher un emploi en fabrique et à émigrer dans les quartiers industriels de l'agglomération lucernoise et du nord du canton.

Le mouvement ouvrier est préfiguré à L. par la Jeune Allemagne (1835-1836), par l'Association ouvrière allemande (1840), par la Société du Grutli (1844) et par la Fédération des typographes (premier syndicat, 1859). Puis vinrent, sur le plan cantonal, la Fédération lucernoise des sociétés ouvrières et des sections du Grutli (1877), la Fédération ouvrière (1888), l'Union syndicale (1893), l'Union ouvrière (1901) et la Fédération des syndicats chrétiens (1904). Vers 1900, les conflits se multiplièrent, impliquant aussi des travailleurs étrangers. Les autorités cantonales recoururent à la force armée contre une grève de maçons italiens en ville de L. en 1897 et contre une grève générale à Hochdorf en 1907. La grève générale de 1918, largement suivie dans la région de L., suscita la création de gardes civiques et une alliance entre paysans et bourgeois contre les ouvriers, qui se manifesta encore lors de l'approbation de la loi Häberlin en 1934 et du net refus de l'initiative de crise en 1935.

Créé en 1859, le Bauernverein, organisation paysanne indépendante des partis et regroupant surtout de gros propriétaires ayant une culture bourgeoise, publia dès 1870 un hebdomadaire, Der Landwirt, qui se consacra d'abord essentiellement à la diffusion de nouvelles méthodes de culture, avant de se faire dès les années 1880 le défenseur des paysans en politique. Dans le domaine de l'artisanat, quelques associations locales éphémères (dès 1832) précédèrent l'Union des arts et métiers de la ville de L. (1875) et celle du canton (1894). La Chambre de commerce de Suisse centrale (1889) se chargea de défendre les intérêts de l'économie privée. La Société des employés de commerce (1867) se voua dès 1918 à la défense des employés, groupe social qui commençait à s'affirmer, surtout en ville. La plus ancienne organisation professionnelle encore existante est la Société de médecine, fondée en 1811.

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

5.3.4 - Emancipation féminine

Les discriminations que les femmes subissaient en droit et en fait tardèrent à disparaître après 1798. En matière d'héritage, le Code civil de 1831-1839 atténua les dispositions qui favorisaient les fils au détriment des filles, mais il ne les supprima pas: elles subsistèrent jusqu'à l'introduction du Code civil suisse en 1912. La tutelle pour les femmes célibataires ou veuves disparut en 1871, mais les épouses restèrent sous la tutelle de leur mari jusqu'en 1912. Les femmes étaient aussi désavantagées quant à la formation. Elles n'avaient pas accès au gymnase cantonal et l'on admit seulement en 1924 qu'elles se présentent à l'examen de maturité. Il n'est donc pas étonnant de les voir cantonnées dans des activités subalternes, même dans le secteur nouveau des services. L'enseignement resta un domaine largement masculin bien après 1900. L'Etat se désintéressa jusqu'en 1966 de la formation des institutrices, laissée à des institutions privées ou municipales (institut de Baldegg, 1885-2005; école normale de la ville de L., 1905-1997). Les premières titulaires de diplômes universitaires furent quelques médecins, installées à partir de 1905. Les Lucernois rejetèrent nettement le suffrage féminin en 1959 (l'initiative fédérale recueillit 75% de non dans le canton) et en 1960 (refus d'un projet cantonal qui aurait permis son introduction sur le plan communal). Les esprits ayant évolué, ils l'acceptèrent aux niveaux cantonal en 1970 et fédéral en 1971 et élurent aussitôt, en la personne de Josi Meier, la première conseillère nationale de l'histoire suisse. Une femme siège au Conseil d'Etat depuis 1987. L. est le premier canton à s'être donné une loi sur l'égalité (1995).

Auteur(e): Heidi Bossard-Borner / PM

5.4 - Eglises, vie religieuse, culture

5.4.1 - Eglise catholique

Dans la première moitié du XIXe s., les affaires ecclésiastiques occupèrent une place prépondérante dans la politique lucernoise. Seule bénéficiait d'une protection de l'Etat l'Eglise catholique, dont relevaient encore 98% de la population vers 1860. Le concordat de 1806 entre le canton de L. et l'évêque de Constance redéfinit les relations entre l'Etat et l'Eglise, celui-là relâchant quelque peu son contrôle sur celle-ci. Séparé du diocèse de Constance en 1814, comme les autres territoires helvétiques qui en relevaient, le canton de L. fut attribué en 1828 au nouveau diocèse de Bâle. La géographie ecclésiastique changea beaucoup au début du XIXe s. (érection de nouvelles paroisses, rectification générale des frontières paroissiales de 1807 à 1812). Le canton réglementa en 1820 la gestion des biens d'Eglise et obligea chaque paroisse à désigner un conseil de surveillance et un administrateur. Il reconnut en 1842 les communes ecclésiastiques catholiques comme corporations territoriales ayant statut légal. S'étant dotée d'une constitution en vertu de la loi ecclésiastique de 1964, l'Eglise catholique du canton de L. se présente comme une Eglise nationale depuis 1970.

Les questions religieuses virent s'affronter les partisans éclairés de l'Eglise d'Etat et les milieux conservateurs qui craignaient pour la pureté de la foi. Les interventions de l'Etat rencontrèrent une résistance particulièrement vive quand elles visaient la piété populaire et les pratiques traditionnelles. Les mouvements religieux laïques ne manquèrent pas d'adhérents; ainsi apparut au début des années 1830 autour de Niklaus Wolf, de Rippertschwand, la Confrérie pour la préservation de la foi. Cette société de prière prit bientôt une dimension politique. Les associations religieuses gagnèrent en influence sous le gouvernement conservateur des années 1840. C'est alors que l'on rappela les jésuites, que l'on fit venir des sœurs de Landshut (Bavière) pour redonner vie au couvent des ursulines, et de Portieux (Lorraine) pour s'occuper de l'orphelinat du chef-lieu.

Le mouvement d'affirmation identitaire du catholicisme suisse, dans la seconde moitié du XIXe s. et surtout au début du XXe, trouva d'importants relais à L., qui accueillit le siège central des principales associations faîtières confessionnelles: ceux de l'Association populaire catholique suisse (1904) et de la Ligue suisse de femmes catholiques (1912) dès leur fondation, en 1937, celui de l'Association suisse de la jeunesse catholique, future Jungwacht (précédemment à Zoug), en 1974, celui du Blauring. La faculté de théologie catholique fondée au XVIIe s. fait partie depuis 2000 de l'université de L. L'évêque Eugène Lachat, banni de Soleure lors du Kulturkampf et réfugié à L., fonda en 1878 le grand séminaire Saint-Béat.

Auteur(e): Marlis Betschart / PM

5.4.2 - Communautés monastiques

Au cours du XIXe s., plusieurs institutions furent supprimées: les commanderies de Hitzkirch (ordre teutonique), Hohenrain et Reiden (chevaliers de Saint-Jean) en 1806, les couvents franciscains de L. et Werthenstein en 1838, les abbayes cisterciennes de Rathausen et Saint-Urbain, ainsi que le couvent des ursulines en 1847-1848, après la défaite du Sonderbund. Seuls subsistèrent les chapitres de Saint-Léger à L. et de Saint-Michel à Beromünster, les capucins du Wesemlin à L., de Schüpfheim et de Sursee, les capucines de Sainte-Anne à L. et les cisterciennes d'Eschenbach.

Mais on enregistra aussi de nouvelles créations, comme la congrégation de Baldegg (1830), plusieurs fois contrainte par les vicissitudes politiques de lutter pour sa survie, et le couvent de bénédictines de Wikon (1891). Le sœurs hospitalières de Besançon dirigèrent dès 1830 l'hôpital des bourgeois de L.; elles poursuivirent leurs activités dès 1902 à l'hôpital cantonal. Les sœurs de Baldegg, comme celles de Menzingen et surtout d'Ingenbohl (maisons mères hors du canton), se chargèrent de tâches liées à l'enseignement et à l'assistance publique (dans plus d'une commune sur deux au XIXe s.). Des centaines de sœurs d'Ingenbohl ont travaillé dans les établissements cantonaux de Saint-Urbain (1873-1982), Hohenrain (1873-1999) et Rathausen (1882-1972). Parmi les institutions religieuses fondées ou refondées au XXe s., mentionnons la communauté des sœurs de Sainte-Anne (1909), qui ouvrit une clinique à L. en 1911, tandis que dans le domaine scolaire, les pallottins créèrent en 1932 le gymnase privé Saint-Clément à Ebikon et les salésiens de Don Bosco, en 1959, un internat pour les élèves de l'école cantonale de Beromünster.

Auteur(e): Marlis Betschart / PM

5.4.3 - Autres confessions et religions

Les protestants restèrent tout au long du XIXe s. une petite minorité. Ils représentaient 10% de la population en 1910; leur part progressa jusqu'en 1960 (près de 14%), puis retomba à 12% en 2000. Les catholiques passèrent de 85% en 1970 à 71% en 2000. On comptait à la fin du XXe s. un nombre croissant de musulmans (3,8%) et d'orthodoxes (2,2%), en raison des migrations, mais aussi de personnes sans affiliation religieuse (5,9%). La part des juifs n'a jamais dépassé 0,3%.

Des cultes réformés eurent lieu à L. sous la République helvétique, puis pendant les sessions de la Diète lorsque L. était canton directeur. En 1826, le canton autorisa les protestants de la ville de L. à fonder une paroisse, qui obtiendra en 1856 un statut de droit public lui permettant de percevoir un impôt ecclésiastique, droit dont elle fit usage pour la première fois en 1862. Pour leurs coreligionnaires vivant hors de la ville (41% en 1920), des paroisses apparurent dans des communes de la campagne dès la fin des années 1880, avec le soutien des sociétés d'entraide ecclésiastique protestante des cantons de Berne, Bâle, Argovie et Thurgovie (aide aux protestants disséminés); elles recevront un statut de droit public en 1927. L'Eglise protestante cantonale fut fondée en 1970; elle comprenait vers 2000 huit paroisses: Dagmersellen, Escholzmatt, Hochdorf, Reiden, Sursee, Willisau-Hüswil, Wolhusen et L. (cette dernière divisée en douze quartiers).

Le refus des arrêts du premier concile du Vatican (1869-1870) est à l'origine du mouvement catholique-chrétien. Une Association lucernoise de catholiques radicaux se créa en 1871. La paroisse catholique-chrétienne de L., fondée en 1883, reconnue de droit public en 1931, comprend tout le territoire cantonal (1466 membres en 1960, 471 en 2000). La communauté musulmane, hétérogène, s'est organisée sur le plan cantonal en 2002 au sein de l'Association des organisations islamiques du canton de L., qui regroupe quatre associations de mosquée (bosniaque, albanaise, turque et arabe).

Auteur(e): Marlis Betschart / PM

5.4.4 - La vie culturelle à la campagne

Au XIXe s., la vie culturelle villageoise passait par les sociétés de musique et de théâtre. Une statistique recense dans le canton, en 1859, seize chœurs d'hommes, dix-sept sociétés de musique (chœurs d'église, chœurs mixtes, orchestres), treize théâtrales et vingt-cinq fanfares. En maints endroits, ces sociétés se dédoublèrent (une pour les radicaux, une pour les conservateurs). La concurrence qui en résulta contribua à élever le niveau des fanfares lucernoises. Celles-ci sont regroupées depuis 1892 dans une société cantonale neutre; fondée à l'initiative de la fanfare municipale de L. et de diverses musiques campagnardes, elle comptait 122 sections en 2006, dont cinquante-huit remontent au XIXe s.

Quelques-unes des sociétés théâtrales du XIXe s. se sont maintenues jusqu'au début du XXIe s.; celles de Sursee et d'Entlebuch sont réputées. Les nouveaux groupes d'amateurs apparus dans la seconde moitié du XXe s. défendent parfois un répertoire moins traditionnel.

Les années 1920 virent se former diverses sociétés vouées aux coutumes populaires. L'Association lucernoise des yodleurs, lanceurs de drapeaux et joueurs de cor des Alpes (1922) accueillit des membres résidant en Suisse primitive et devint en 1931 la Fédération des yodleurs de Suisse centrale. Elle comptait en 1972 cinquante et un groupes de yodleurs lucernois, dans trente-huit communes. La Fédération nationale des costumes suisses fut fondée en 1926 à L., où une section cantonale se créa en 1927.

En sus des productions de sociétés locales, la campagne lucernoise offre des manifestations culturelles de rayonnement plus vaste, comme les semaines musicales d'Ettiswil (dès 1974), qui se consacrent depuis 2004 à la musique vocale a cappella sous le nom de Festival des voix, ou le fameux Festival de jazz de Willisau, organisé depuis 1975 par Niklaus Troxler.

Auteur(e): Marlis Betschart / PM

5.4.5 - Beaux-arts et littérature

Le genre du paysage, illustré au XIXe s. par Robert Zünd, Jakob Josef Zelger, Jakob et Xaver Schwegler, n'est pas sans lien avec l'essor du tourisme. La famille Amlehn à Sursee offre l'exemple d'une dynastie locale de sculpteurs. Les grands artistes lucernois du XXe s. se nomment Max von Moos et Hans Erni. La Société lucernoise des beaux-arts (1819) et plus tard l'école des arts appliqués (auj. haute école de design et art) furent les principaux animateurs de la vie artistique cantonale.

Dans le domaine des lettres, la production en dialecte occupa le premier rang entre 1880 et 1920, avec toute une série d'œuvres signées notamment par Josef Roos, Peter Halter et Theodor Bucher dit Zyböri. C'est en allemand standard que s'exprimèrent ensuite les auteurs lucernois les plus renommés, tels Cécile Lauber, Josef Vital Kopp, Kuno Raeber, Toni Schaller, Otto Marchi ou Franziska Greising. Carl Spitteler, Prix Nobel de littérature en 1919 (premier Suisse ainsi distingué), s'installa en 1892 à L. et y écrivit ses œuvres principales.

Auteur(e): Marlis Betschart / PM

5.4.6 - Musées

La ville de L. abrite plusieurs musées importants: le Jardin des glaciers (1873), le panorama Bourbaki (1889), le Musée suisse des transports (1959), le Musée des beaux-arts (1873), le Musée Picasso (1978) et la collection Rosengart (2002). Attirant 400 000 visiteurs par an (au début des années 2000), le Musée des transports reste de loin le plus fréquenté du canton. Le Musée du Wiggertal à Schötz expose depuis 1937 les vestiges préhistoriques du Wauwilermoos et de sa région. Le Musée suisse de l'agriculture, ouvert en 1974 à Burgrain près d'Alberswil, retrace l'évolution accélérée des techniques agricoles. Depuis 1950, des musées locaux ou privés se sont ouverts dans plusieurs communes de l'agglomération lucernoise ou dans des centres régionaux. Le Musée du Klösterli à Ettiswil (château de Wyher), héritier de la collection de Josef Zihlmann, se voue depuis 1997 aux traditions populaires religieuses. Le couvent de Sursee abrite le Musée de la province suisse des capucins, fondé en 1962.

Auteur(e): Marlis Betschart / PM

5.4.7 - Sports

La pratique de la gymnastique, connue à L. depuis 1820, se répandit à la campagne dans les années 1860. Une première société cantonale (1873) se fondit en 1880 dans la Fédération de Suisse centrale. Les diverses sociétés apparues ensuite dans le canton se regroupèrent en 1921 dans la Fédération de L., Obwald et Nidwald. Parallèlement, on vit se développer des sociétés catholiques et des sociétés ouvrières; les premières constituèrent les fédérations sportives catholiques de Suisse centrale en 1931 et fondèrent celle de L. en 1941 (Sport Union Luzern dès 2000). De l'Entlebuch où elle était particulièrement appréciée, la lutte suisse gagna peu à peu d'autres régions, si bien que l'on put fonder en 1884 une Fédération pour la Suisse centrale (section lucernoise autonome dès 1919).

Les clubs de football se dotèrent aussi d'une organisation commune à toute la Suisse centrale, en 1918. Aux XXe et XXIe s., les sociétés sportives se multiplièrent dans l'ensemble du canton et dans toutes sortes de disciplines: on en dénombrait environ 700 en 2006. Une organisation faîtière, la Fédération sportive du canton de L., défend leurs intérêts depuis les années 1950.

Auteur(e): Marlis Betschart / PM

Références bibliographiques

Fonds d'archives
– AChap Beromünster
– AV Lucerne
– AV Sursee
– StALU (y compris AChap Lucerne)
– ZHBL
Sources imprimées
Luzernisches/Luzerner Kantonsblatt, 1804-
Amtliche Übersicht der Verhandlungen des Grossen und Kleinen Rathes [...], 1837- (sous divers titres)
SDS LU, 1994-
Statistisches Jahrbuch des Kantons Luzern, 2002-
Bibliographie
– La critique des sources, telle qu'elle s'imposa au XIXe s. dans les sciences historiques, eut un représentant précoce dans le canton de L. en la personne de Joseph Eutych Kopp. Philipp Anton von Segesser écrivit vers 1850 sa fameuse Rechtsgeschichte der Stadt und Republik Lucern (4 vol.). Une histoire cantonale entreprise avec le soutien de l'Etat aboutit en 1932 et 1945 à la publication de deux volumes allant jusqu'au XVIIe s.; il fallut attendre les années 1960 pour qu'elle soit poursuivie, par Hans Wicki d'abord, puis, dès 1988, par Heidi Bossard-Borner. La collecte des documents à éditer dans la section lucernoise des Sources du droit suisse commença en 1986. Les archives cantonales ont contribué depuis le XIXe s. à l'avancement des recherches historiques, grâce aux archivistes Theodor von Liebenau, Peter Xaver Weber, Josef Schmid et Fritz Glauser; elles ont hébergé de 1973 à 1983 l'institut lucernois de recherches en histoire économique et sociale. Elles éditent depuis 1974 les Luzerner Historische Veröffentlichungen, où paraissent, outre des monographies, les volumes préparés par cet institut et ceux de l'histoire cantonale mentionnée ci-dessus. Des études et des éditions de sources relatives au canton figurent au sommaire de la revue annuelle de la Société d'histoire des cinq cantons (Société d'histoire de la Suisse centrale en 2006), Der Geschichtsfreund (dès 1844). Le séminaire d'histoire de l'université existe depuis 1989.