02/08/2005 | communication | PDF | imprimer

Clunisiens

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Dès sa fondation en 909/910, l'abbaye bénédictine de Cluny (Bourgogne) jouit d'une grande indépendance juridictionnelle, ce qui favorisa le développement d'un ordre auquel elle donna son nom. Rapidement se constitua sous son autorité un groupement monastique qui s'étendit aux pays francophones et à toute l'Europe occidentale. Il se composait de prieurés, fondations nouvelles ou maisons ayant adhéré à sa réforme, dont les prieurs étaient nommés librement par l'abbé de Cluny. La réforme clunisienne se caractérisait par la place accordée à la liturgie. Il restait peu de temps aux moines pour l'étude et la lecture spirituelle; le travail manuel disparut complètement. La célébration d'offices du souvenir, notamment depuis l'introduction de la fête des morts au XIe s., fut le motif de riches donations nobles.

Vingt ans après sa fondation déjà, Cluny était assez illustre pour recevoir le prieuré de Romainmôtier de la comtesse Adélaïde, sœur de Rodolphe Ier de Bourgogne et mère du roi de France Raoul. Vers 965, l'impératrice Adélaïde, fille de Rodolphe II, offrit à Cluny l'abbaye de Payerne, qu'elle venait de fonder, et suscita, en 999, la donation de l'antique abbaye de Saint-Victor de Genève. Les rois Conrad et Rodolphe III de Bourgogne avalisèrent et concrétisèrent les volontés de leurs parentes. Durant le premier siècle de son existence, Cluny doit donc une part notable de son développement aux Rodolphiens; les abbés de Cluny portèrent ainsi le titre d'abbés de Romainmôtier et de Payerne jusqu'au milieu du XIe s., avant que ces deux maisons ne fussent réduites au rang de prieuré. Cette empreinte rodolphienne se retrouve dans la carte des implantations clunisiennes de Suisse, limitées à un triangle Genève-Berne-Bâle; certaines fondations pourtant, dont l'important prieuré de Sankt Alban à Bâle, sont postérieures à la disparition du royaume de Bourgogne.

Le territoire suisse actuel comprenait neuf prieurés placés sous la dépendance immédiate de Cluny; quatre d'entre eux, Saint-Alban, Saint-Victor, Payerne et Romainmôtier, formèrent de véritables réseaux de prieurés secondaires: ils en détenaient vingt-cinq, éparpillés d'Alsace en Savoie. Deux maisons, Rüeggisberg et Hettiswil, ont eu deux prieurés chacune. Rougemont, l'île Saint-Pierre et Münchenwiler, sont en revanche solitaires. Les nonnes de Feldbach (Alsace), Istein et Sölden (Bade) dépendirent temporairement de Saint-Alban, mais aucun prieuré féminin ne se créa en Suisse. L'ordre, placé sous l'autorité de la maison mère et de son abbé, fut organisé en provinces vers 1200 (après l'achèvement de son développement institutionnel): tous les établissements "suisses" appartenaient à la province d'Allemagne et Lorraine, sauf Saint-Victor et ses cinq dépendances, qui relevaient de la Provence. Les rapports des visiteurs, qui vérifiaient la bonne marche des prieurés, renseignent sur les effectifs et la situation matérielle des établissements depuis la seconde moitié du XIIIe s. Comme les moines et surtout les prieurs pouvaient être déplacés, des francophones se retrouvaient fréquemment dans des maisons germaniques. Par leur richesse foncière, leurs droits et leurs effectifs (20-30 moines d'ordinaire à Romainmôtier ou Payerne), ces prieurés ont beaucoup compté là où ils étaient implantés, que ce soit en formant presque un petit Etat, comme Romainmôtier, ou en influençant les villes qui les abritaient, comme Saint-Victor à Genève ou Saint-Alban à Bâle, sans parler de Payerne où la ville doit pratiquement son existence au monastère.

L'influence politique et sociale des prieurés semble considérable jusqu'au milieu du XIIe s.; elle est due sans doute à leur situation géographique, ainsi qu'au rôle joué par la maison mère dans la réforme de l'Eglise et lors de la querelle des Investitures (intermédiaire entre le pape et l'empereur); ainsi, certains des contacts qui permirent le concordat de Worms (1122) se déroulèrent à Genève et à Bâle. Malgré les pertes documentaires et monumentales, on peut entrevoir la grande importance des monastères clunisiens de la fin du Xe jusqu'au milieu du XIIe s., qu'elle soit artistique (abbatiales de Payerne et de Romainmôtier, fresques de Montcherand) ou culturelle (à en juger par la production de la chancellerie de Romainmôtier). Ce rayonnement correspond d'ailleurs à celui de Cluny en général. Le souci de ces monastères d'entretenir une légitimité historique les conduisit à rédiger des textes (ainsi les parties historiques du cartulaire de Romainmôtier au début du XIIe s.) et parfois à falsifier des documents (comme à Payerne à la même époque); par cet effort soutenu jusqu'au XVIe s., ils jouèrent un rôle certain dans l'imaginaire de la Suisse occidentale, le cas de la reine Berthe n'en étant que l'exemple le plus frappant. Leur localisation valut à tous ces établissements de disparaître à la Réforme, mais la plupart connurent jusqu'au XVIIIe s. une sorte de survie juridique pour permettre aux Etats qui les avaient sécularisés - Genève, Berne et Bâle - d'en percevoir plus sûrement les revenus; ces prieurés étaient en effet possesseurs d'importants droits fonciers situés souvent dans des régions qui connaissaient un autre destin politique et religieux, telle la Savoie par rapport à Genève.


Bibliographie
HS, III/2 (avec bibliogr.)
– J.-M. Mayeur et al., dir., Hist. du christianisme des origines à nos jours, 1993, 5, 160-168
– J. Wollasch, Cluny, "Licht der Welt", 1996

Auteur(e): Jean-Daniel Morerod