• <b>Charbon</b><br>Transbordement du charbon à la gare de Coire, photographie vers 1910 (Staatsarchiv Graubünden, Bestand Lienhard & Salzborn, FN IV 13/18 C 078).
  • <b>Charbon</b><br>Mines de charbon du Flonzel à Paudex en 1940, photographie  d'Emile Gos (Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne) © Musée de l'Elysée, Lausanne. Durant la guerre, l'entreprise Bellorini reprit l'exploitation des mines, propriété des Chocolats Perrier SA.
  • <b>Charbon</b><br>Mineurs au travail à Paudex en 1940, photographie  d'Emile Gos (Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne) © Musée de l'Elysée, Lausanne.

Charbon

Plus importante source d'énergie en Suisse de 1850 à 1955 le charbon de terre (ou de pierre) se substitue au charbon de bois et au bois au XIXe s. De provenance indigène jusqu'à l'arrivée du chemin de fer, il est ensuite importé.

1 - Exploitation

Selon le chroniqueur Johannes Stumpf, on extrait depuis 1540 en Valais une roche combustible qui chauffe des chambres ou calcine le calcaire. Stumpf mentionne aussi le gisement zurichois de Käpfnach, moins prisé. En 1613, Théodore de Coucault, seigneur d'Etoy, Comtois, obtient une concession pour le charbon de pierre dans le Pays de Vaud, sans résultat connu. La prospection se fait systématique à partir de 1708 à Zurich, de 1709 dans le Pays de Vaud, où l'élan est donné par Eirini d'Eirinis. Associé à deux notables vaudois, il obtient de Berne la première concession de charbon du bassin de la Paudèze. En 1710, les exploitants des mines de plomb argentifère du Lötschental s'assurent en plus le droit d'extraire le charbon fossile. Ici ou là, en particulier à Lutry et Belmont-sur-Lausanne aux XVIIIe et XIXe s., des paysans extraient sans concession le combustible qui affleure dans leurs champs, pour leur usage personnel ou pour quelques clients.

Jusqu'à 1950, plus de 350 exploitations ont été ouvertes dans quatorze cantons: Argovie (3), Bâle (3), Berne (23), Fribourg (9), Grisons (1), Lucerne (7), Neuchâtel (2), Saint-Gall (6), Tessin (1), Thurgovie (10), Valais (31), Vaud (128), Zoug (5), Zurich (130). Ces mines ont livré de l'anthracite (Valais, 26 concessions en 1859), de la houille grasse (Oberland bernois, Pays-d'Enhaut, Bas-Valais, rive gauche du Rhône), de la houille (lignite noir) sur le Plateau, du Léman au lac de Constance, du lignite brun ou feuilleté à Zoug, Zurich et Saint-Gall. Le relief mouvementé des Alpes et des Préalpes écrase les filons ou les disloque en lentilles rentables, mais rapidement épuisées. Sur le Plateau, les dépôts alluviaux de houille, très répandus dans les couches de molasse à charbon, n'ont le plus souvent que 10 à 15 cm d'épaisseur. Dans les meilleurs cas, à Käpfnach par exemple, ils atteignent 30 à 50 cm. Seuls les gisements les moins riches en calories et très impurs, ceux de lignite brun, atteignent des épaisseurs qui dépassent le mètre: 100-150 cm à Wetzikon (ZH), 200-400 cm à l'Oberberg près de Dürnten. La mine saint-galloise d'Uznach a produit jusqu'à 50 000 t par an. Du fait de la faiblesse des filons, l'extraction est coûteuse. Le soufre (2-6%) nuit aux chaudières métalliques ou aux forges et son odeur rebute les particuliers.

Dans la plupart des cas, les fosses ou les galeries ne sont exploitées que quelques années ou quelques décennies. Les trois galeries d'Elgg sont en activité de 1782 à 1838, 1811 à 1827 et 1827 à 1837, les mines lucernoises de la Probsteimatte de 1858 à 1867, celle du Sonnenberg de 1859 à 1881, celles de Herdern de 1855 à 1893. Dans les plus petites entreprises - un mineur indépendant et sa famille -, un outillage très simple suffit: brouette ou chien de mine, pioches, masses et pointerolles. La molasse du Plateau dispense du boisage des galeries. A plus grande échelle, le coût des explosifs et des wagonnets, la masse des déchets à évacuer affectent la rentabilité. Elle s'améliore si l'on tire parti de la craie lacustre et des marnes qui enserrent les filons pour des fours à chaux (Belmont), à plâtre (Paudex) ou des fabriques de ciment (Paudex, Käpfnach). L'exploitation de poches d'argile ou de sables siliceux suscitent des tuileries ou des verreries (Paudex, Semsales, Elgg). Le faible tonnage du combustible obtenu suffit à un marché local ou régional. L'entrepreneur ou la société par actions qui rêvent de grande industrie font faillite.

Les deux zones de production les mieux connues sont le secteur compris entre Paudex, Oron et Semsales et la région de Käpfnach. A Paudex, les associés d'Eirini d'Eirinis, Isaac de Loys, seigneur de Bochat, et le professeur Daniel Crespin montent des fours à chaux et une briquetterie. L'exploitation cesse entre 1725 et 1733. L'extraction reprend en 1768 à l'instigation de la Société économique de Berne dans les bailliages d'Oron, Lausanne et Vevey. Dès 1771, le Bernois Gottlieb Wagner ouvre sept galeries entre Paudex et Belmont, qui occupent une vingtaine de mineurs. Il construit une verrerie en 1774, une tuilerie en 1778, toutes deux utilisant le charbon qu'il extrait, mais fait faillite en 1796. Il a extrait en vingt-cinq ans environ 10 000 t de houille et produit 1 500 000 bouteilles. L'extraction du charbon continue à petite échelle à Belmont et à Rivaz, et se développe le long des mêmes filons pour la verrerie de Semsales. La navigation à vapeur sur le Léman à partir de 1823 fait naître de vains espoirs. La houille suisse ne convient qu'aux fours réfractaires (chaux, plâtre, ciment, tuiles, verre) et aux usines à gaz. Dans le seul canton de Vaud, 86 concessions sont cependant accordées entre 1851 et 1895. Deux entreprises prennent une certaine extension: celle de la famille Bron (1825-1887) extrait 500 t en 1839, 1400 t en 1869, occupe jusqu'à 200 ouvriers (La Conversion-sur-Lutry et Oron). Celle de l'ingénieur Louis-Auguste Bermont, créée en 1860 à Paudex, modernise l'extraction et rationnalise l'emploi des déchets. En 1869, elle extrait 1750 t (50% de la production vaudoise). Après 1871, la baisse des tarifs ferroviaires ouvre le marché à la houille de Saint-Etienne, de meilleure qualité. L'hoirie Bermont remet en 1894 sa concession à une société qui exploite le charbon (moins de 10% du volume exploité), la craie lacustre et la marne nécessaires à sa fabrique de ciment. Un procès avec les CFF conduit en 1912 à la fermeture des mines.

La mine de Käpfnach (90 km de galeries) est d'une exploitation plus aisée et les filons de lignite noir deux à trois fois plus épais qu'à Paudex. Ils ravitaillent dès 1663 une tuilerie; l'exploitation cesse au bout de quelques années, le bois de chauffage revenant meilleur marché. De 1708 à 1728, la commission du charbon du Conseil de Zurich amodie elle-même la mine, qui n'est pas rentable lorsque le prix du charbon de bois s'effondre. L'exploitation reprend de 1763 à 1776. Le gouvernement zurichois la relance en 1784, achète des terrains, construit des entrepôts et un village pour les mineurs. L'entreprise travaille de 1784 à 1911 sans interruption. Pendant les trente premières années, la production annuelle reste inférieure à 500 t. Elle s'élève dès 1817, dépasse 1000 t en 1841, 1300 t en 1850, 6000 t en 1860, 9000 t en 1870. L'année record (1871) atteint 11 700 t. Avec la fin de la guerre franco-allemande, la demande décroît. Une cimenterie, construite en 1875, ralentit la chute. L'Etat ferme la mine en 1911.

La pénurie de matières premières suscite en 1917 un nouvel effort. L'anthracite du Valais est exploité en particulier à Collonges. La Paudèze et Oron livrent 1500 t, Rufi à Saint-Gall 7200 t en trois ans. Käpfnach rouvre en août 1917 une galerie, active jusqu'en 1922. Les difficultés du ravitaillement de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale provoquent une reprise rapide et efficace, financée par les sociétés industrielles intéressées. Le Valais livre entre 1942 et 1945 380 000 t d'anthracite, les dix mines rouvertes entre Paudex et Oron, 95 000 t. A Käpfnach, une société creuse de nouvelles galeries, emploie jusqu'à 250 mineurs, extrait jusqu'à 80 t par jour. Toutes ensemble, les cinquante-deux mines de charbon en exploitation couvrent en 1943 28% des besoins. Toute rentabilité cesse dès la fin des hostilités et la normalisation des importations.

L'exploitation de minces filons de qualité médiocre s'est effondrée avant 1914 sous la concurrence étrangère pour ne renaître qu'en temps de guerre. Elle a pourtant fait vivre pendant deux siècles, momentanément ou durablement, une main-d'œuvre plus artisanale qu'industrielle et a diminué la pression sur la forêt.

Auteur(e): Paul-Louis Pelet

2 - Importation et consommation

Jusqu'au milieu du XIXe s., la consommation de charbon en Suisse resta très modeste. De terre ou de bois, le charbon servait ici ou là de substitut au bois de chauffe ou de combustible dans des entreprises (tuileries, salines, fonderies) pour la plupart directement liées à l'un des rares producteurs indigènes. Le manque de réserves exploitables rendait fort difficile la formation d'une industrie lourde en Suisse.

<b>Charbon</b><br>Transbordement du charbon à la gare de Coire, photographie vers 1910 (Staatsarchiv Graubünden, Bestand Lienhard & Salzborn, FN IV 13/18 C 078).<BR/>
Transbordement du charbon à la gare de Coire, photographie vers 1910 (Staatsarchiv Graubünden, Bestand Lienhard & Salzborn, FN IV 13/18 C 078).
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La situation changea grâce au chemin de fer. Le développement rapide des réseaux ferroviaires, dès 1850, permit d'importer et de transporter des marchandises en quantités jusqu'alors inconnues; de ce fait, la consommation de charbon augmenta très fortement. L'industrie des machines, qui avait vécu la première moitié du siècle dans l'ombre de l'industrie textile, releva la tête (Industrialisation). Le charbon devint vite la première source d'énergie, apparemment inépuisable (il fournit 3% de l'énergie primaire en 1850, 78% en 1910). La consommation passa de 50 000 t par an en 1851 à près de 300 000 en 1865 et à plus de 2,8 millions en 1910 (multiplication par soixante en six décennies).

Durant cette période, les importations provenaient surtout de la Sarre (40-50%) et du bassin de la Loire (Saint-Etienne), puis aussi de Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de Belgique. Elles alimentaient, dans une proportion estimée à 70%, les locomotives, les bateaux, les usines à gaz et les machines à vapeur de l'industrie. En revanche, avant 1900, le charbon n'était guère apprécié dans les ménages et l'artisanat, à cause des odeurs et des poussières: avant la diffusion du chauffage central, le bois restait le combustible privilégié pour le chauffage et la cuisine. Les livraisons étaient assurées par des maisons spécialisées et par des associations d'achat. De gros utilisateurs (compagnies ferroviaires, industries) se fournissaient directement auprès des producteurs. Dès 1870 apparurent des détaillants, souvent par ailleurs vendeurs de denrées coloniales.

<b>Charbon</b><br>Mines de charbon du Flonzel à Paudex en 1940, photographie  d'Emile Gos (Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne) © Musée de l'Elysée, Lausanne.<BR/>Durant la guerre, l'entreprise Bellorini reprit l'exploitation des mines, propriété des Chocolats Perrier SA.<BR/>
Mines de charbon du Flonzel à Paudex en 1940, photographie d'Emile Gos (Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne) © Musée de l'Elysée, Lausanne.
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<b>Charbon</b><br>Mineurs au travail à Paudex en 1940, photographie  d'Emile Gos (Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne) © Musée de l'Elysée, Lausanne.<BR/>
Mineurs au travail à Paudex en 1940, photographie d'Emile Gos (Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne) © Musée de l'Elysée, Lausanne.
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L'approvisionnement de la Suisse en énergie dépendait des importations. Au XIXe s. déjà, des guerres comme celle de 1870-1871 entre la France et l'Allemagne ou des conflits sociaux dans les pays producteurs (grève des mineurs de la Ruhr et de la Sarre en 1889-1890) provoquèrent un début de crise énergétique en Suisse. Cette dépendance fut particulièrement sensible pendant les deux guerres mondiales, quand les livraisons de charbon devinrent un moyen de pression contre la Suisse. Bien que sa part ait commencé à diminuer dès 1918, le charbon resta la première source d'énergie primaire jusqu'en 1955, avant de chuter rapidement. Il fut alors évincé non seulement de la production de force (où le moteur électrique avait déjà remplacé depuis longtemps la machine à vapeur), mais aussi de celle de chaleur. L'électricité (Sociétés électriques) et le pétrole s'avérèrent plus propres et plus faciles à utiliser. Les usines à gaz cessèrent après 1960 de fabriquer du gaz de houille et passèrent à la distribution de gaz naturel. En 2000 le charbon ne fournissait plus que 0,7% de la consommation totale d'énergie.

Auteur(e): Daniel Marek / PM

Références bibliographiques

Bibliographie
  • Exploitation

    Dict. géogr. de la Suisse, 5, 1907-1908, 454-458
    – I. Schneiderfranken, Ricchezze del suolo ticinese, 1943, 98-117
    – A. Claude, Un artisanat minier, 1974
    Minaria helvetica, 7, 1987; 8a, 1988; 11b, 1991; 15a, 1995; 17a, 1997; 21a, 2001
    – M. Weidmann, «Hist. de la prospection et de l'exploitation des hydrocarbures», in Bull. de la Société vaudoise des sciences naturelles, 80, 1991, 365-402
  • Importation et consommation

    – H. Jenny Der schweizerische Kohlenhandel, 1941
    Statistique suisse de l'énergie, 1910-1985, 1987
    – D. Marek, Kohle: die Industrialisierung der Schweiz aus der Energieperspektive 1850-1900, 1992
    – D. Marek, Der Weg zum fossilen Energiesystem, 1994