• <b>Construction (industrie)</b><br>Charpentiers occupés sur le chantier d'une maison en bois dans l'Emmental, au cours des années 1930, photographie  d'Ernst Hiltbrunner (Bibliothèque nationale suisse, Archives fédérales des monuments historiques, Collection Hiltbrunner)

Construction (industrie)

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L'industrie de la construction regroupe l'industrie du bâtiment - où l'on distingue entre gros œuvre (fondations, murs, toitures) et second œuvre (travaux de finition, surtout à l'intérieur) - et le génie civil (travaux publics: routes, voies ferrées, canalisations); elle forme un secteur économique qui comprend en outre les bureaux de conception des architectes et des ingénieurs (Architecture), et les fournisseurs de matériaux (verreries, industrie du bois, métallurgie, chaux et ciments, industrie de la pierre, tuileries et briqueteries).

L'histoire de ce secteur en Suisse n'est connue que dans ses grandes lignes. Au Moyen Age, les formes seigneuriales d'organisation sociale se retrouvent dans la construction des châteaux forts, monastères et églises: travaux accomplis sous forme de corvée, pour le compte de nobles ou d'ecclésiastiques, sous la direction de maîtres itinérants. La corvée céda peu à peu la place au travail salarié. Les grands travaux firent apparaître un artisanat hautement qualifié et itinérant (maçons, tailleurs de pierre, charpentiers, tuiliers). En particulier, les habitants de maintes régions alpines (Tessin, Grisons, Vorarlberg, Tyrol, Savoie, Allemagne du Sud) se spécialisèrent, faute d'alternative, dans ces activités qui les firent émigrer, saisonnièrement, pour quelques années ou définitivement, dans l'Europe entière (Travailleurs itinérants, Maestranze).

La vague de fondations de villes neuves médiévales créa une forte demande: maisons, murailles, ponts, routes (pavage) et canaux. Les artisans, surtout les maçons, charpentiers et tailleurs de pierre, mais aussi les couvreurs, verriers, peintres, fabricants de poêles et fabricants de tables, s'organisèrent en corporations ou, s'ils étaient itinérants, en confréries suprarégionales. Certains chantiers de longue durée (grandes églises, par exemple la collégiale de Berne dès 1420) avaient une organisation particulière; ils étaient confiés à un maître d'œuvre qui, en collaboration avec les maîtres tailleurs, charpentiers et autres, engageait et surveillait les ouvriers. A la campagne, les maisons paysannes en bois ou à colombages étaient généralement bâties par les villageois eux-mêmes, avec l'aide de leurs voisins et d'artisans locaux.

A la fin du Moyen Age apparurent, à côté des corporations, des entrepreneurs tournés vers le profit qui exécutaient des travaux de construction avec des salariés payés à la tâche, par exemple à Saint-Oswald de Zoug dès 1478. Ce système précapitaliste se répandit à l'époque moderne, surtout à la campagne, où aucun règlement corporatif ne venait l'entraver. Il n'était pas rare qu'un entrepreneur, comme l'Appenzellois Hans Ulrich Grubenmann ou les maîtres venus du Vorarlberg à la fin du XVIIe et au XVIIIe s., ait plusieurs douzaines d'ouvriers ou de compagnons. Dès le XVIIIe s., des entrepreneurs bâtirent pour leur propre compte, louant des appartements et des locaux commerciaux, créèrent des sociétés capitalistes, construisant des groupes d'immeubles voire des quartiers entiers: à Bâle, par exemple, le quartier de Gundelfingen est dû à la Compagnie immobilière d'Allemagne du Sud; à Berne, le Kirchenfeld a été loti par la Berne Land Company. Dans la seconde moitié du XIXe s., les constructeurs de ponts métalliques et de chemins de fer (le plus souvent entrepreneurs et fournisseurs étrangers) introduisirent dans la branche la mécanisation et la rationalisation. Le phénomène se renforça au XXe s. avec les éléments préfabriqués en béton et les machines de chantier.

Le bâtiment joua un rôle considérable dans l'économie générale dès le bas Moyen Age: à cette époque et sous l'Ancien Régime, il occupait environ 10% des artisans en ville. Pour donner un exemple à la campagne, la branche employait un quart des artisans dans l'Unterland zurichois en 1790. Il faut y ajouter les manœuvres engagés à la journée, au gré de la saison et de la demande. A toutes les époques, les travailleurs du bâtiment sont surtout des hommes. L'essor économique et démographique du XIXe s. fit croître la demande de bâtiments privés et publics. Citons les usines, le réseau des chemins de fer (dès 1850), les bâtiments administratifs fédéraux et cantonaux (comme le Palais fédéral, 1852-1857), les équipements communaux (écoles, gazomètres, abattoirs, etc.), la construction de logements dans les grandes villes dès la seconde moitié du XIXe s. Mais c'est au XXe s. que la construction connut sa plus forte expansion, avec des pointes dans les années 1945-1973 et 1980; elle fut un des piliers de la croissance économique, notamment avec la construction des autoroutes.

Le bâtiment fut toujours très sensible à la conjoncture, particulièrement en ce qui concerne les commandes privées. Il connut des périodes de forte activité aux XIVe-XVe s. dans la plupart des villes suisses, à cause de leur situation politique, économique et démographique; au XVIe s. dans certains centres, par exemple à Berne où les deux tiers des édifices furent reconstruits ou modifiés; à l'"âge d'or" du baroque, qui vit de nombreuses cités se renouveler jusqu'aux trois quarts, tandis que les familles dirigeantes des cantons campagnards s'offraient de véritables palais ou des maisons paysannes richement ornées et que beaucoup de couvents bâtissaient avec magnificence. En outre les autorités créèrent au XVIIIe s. un réseau routier bien meilleur que celui du Moyen Age. Les commanditaires, publics et privés, payaient en général les travaux au fur et à mesure des rentrées courantes, de sorte que les chantiers duraient souvent plusieurs décennies. Les périodes fastes pour le secteur du bâtiment se situent ensuite entre la fin des années 1850 et la dépression des années 1870 et 1880, puis dans les deux décennies précédant la Première Guerre mondiale. Ce conflit et la grande crise des années 1930 provoquèrent une chute que les mesures anticycliques des pouvoirs publics ne purent compenser. A la fin des années 1920 et pendant les années de haute conjoncture qui suivirent la Deuxième Guerre mondiale, le secteur connut une forte expansion. La branche offrit en moyenne 9,5% des emplois entre 1960 et 1973. L'activité et les investissements atteignirent des sommets en 1973 et en 1988-1989, chacun suivi d'un recul (le nombre des emplois baissa d'environ 40% après 1973, d'environ 25% entre 1988 et 1995, pour passer sous la barre des 100 000 en 1997). Toutes les crises économiques des dernières décennies ont touché le secteur du bâtiment. Celle des années 1990, qui est aussi structurelle, a mis en difficulté de nombreuses petites et moyennes entreprises, et même quelques grandes (Losinger, Marti, Preiswerk, Stuag, Zschokke).

<b>Construction (industrie)</b><br>Charpentiers occupés sur le chantier d'une maison en bois dans l'Emmental, au cours des années 1930, photographie  d'Ernst Hiltbrunner (Bibliothèque nationale suisse, Archives fédérales des monuments historiques, Collection Hiltbrunner)<BR/>
Charpentiers occupés sur le chantier d'une maison en bois dans l'Emmental, au cours des années 1930, photographie d'Ernst Hiltbrunner (Bibliothèque nationale suisse, Archives fédérales des monuments historiques, Collection Hiltbrunner)
(...)

Personnes actives dans l'industrie de la construction
Annéechiffres absolusen %a
188862 2164,8%
190099 8636,4%
1910127 2837,1%
1920107 0055,7%
1930147 1737,6%
1941143 7367,2%
1950167 6417,8%
1960239 4549,5%
1970b285 1519,5%
1980b221 6237,2%
1990b314 7908,8%
2000b239 7566,3%

a Pourcentage de toutes les personnes actives

b Y compris, dès 1970, les employés à temps partiel

Sources:Recensements fédéraux

De tout temps, l'activité du secteur a varié fortement, non seulement selon la conjoncture, mais aussi selon les conditions atmosphériques et la saison, les journées de travail étant plus longues en été qu'en hiver. Les principales victimes des creux conjoncturels ou saisonniers étaient les ouvriers. En particulier, les terrassiers et manœuvres peu qualifiés étaient déjà au Moyen Age engagés et licenciés sans délai, au gré des besoins. La tradition du travail saisonnier, qui voyait au bas Moyen Age et à l'époque moderne des ouvriers du bâtiment se rendre du Tessin et des Grisons à l'étranger, ou du Vorarlberg, du Tyrol et d'Allemagne du Sud en Suisse, s'est prolongée aux XIXe et XXe s. avec les ouvriers étrangers du sud de l'Europe. Après l'ouverture du chemin de fer du Gothard (1882), des milliers de manœuvres et de maçons vinrent d'Italie du Nord en Suisse, où ils trouvèrent du travail dans le secteur du bâtiment, en pleine expansion jusqu'en 1914. En 1910 déjà, 40% des travailleurs de la construction (voire 50% dans les plus grandes villes) étaient étrangers; ce chiffre passa à environ 60% dès 1960, la vague d'immigration ayant repris après 1945. Les entrepreneurs pouvaient ainsi mieux faire face aux baisses conjoncturelles ou saisonnières de la demande, car il était aisé de renvoyer chez eux des travailleurs munis d'une autorisation de séjour temporaire. La proportion élevée de travailleurs étrangers indique en outre que la branche offrait beaucoup d'emplois mal payés et peu qualifiés.


Bibliographie
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LexMA, 1, 1553-1561, 1623-1626, 1629-1630
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Schweizerische Bauwirtschaft in Zahlen, 1984-
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Auteur(e): Christian Lüthi / PM