• <b>Allemagne</b><br>"... le Suisse lit l'hebdomadaire démocratique indépendant <I>ABC</I>", affiche réalisée en 1937 par  Carl Scherer (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).
  • <b>Allemagne</b><br>Sources: H. Ritzmann-Blickenstorfer, éd., <I>Statistique historique de la Suisse</I>, 1996, 698, 706; Administration fédérale des douanes © 2017 DHS et Marc Siegenthaler, Berne.

Allemagne

Le concept géographique et politique d'A. (all. Deutschland; av. 1500 généralement sous la forme die Deutschen Lande) désignait depuis le XIe s. l'entité étatique (Regnum teutonicum) issue du royaume de Francie orientale (Saint Empire romain germanique). Depuis 1871 il s'applique au IIe Reich et aux Etats qui lui ont succédé.

1 - De 1866 à 1918

1.1 - L'unification allemande (1866-1871)

La lutte pour la suprématie en A., scellée par la victoire prussienne sur l'Autriche à Königgrätz/Sadowa (juillet 1866), la dissolution de la Confédération germanique et la création (1866-1867) d'une Confédération de l'A. du Nord sous l'hégémonie de la Prusse, liée par des conventions militaires aux Etats de l'A. méridionale (grand-duché de Bade, royaumes de Bavière et du Wurtemberg), plaçait la Confédération devant une situation nouvelle. Le processus d'unification suscitait de nombreuses inquiétudes. Toutefois, la Suisse s'efforça d'entretenir de bonnes relations avec la Prusse, comme avec le Bade, le Wurtemberg et la Bavière. Un ministre de Suisse fut accrédité dans chacun de ces quatre Etats dont les ministres s'installèrent à Berne. La Confédération signa un traité de commerce avec la Confédération de l'A. du Nord (13 mars 1869). Parallèlement des négociations se déroulaient pour parvenir à un accord sur le percement du tunnel du Gothard, auxquelles participaient, à part la Suisse, l'Italie, le Bade, le Wurtemberg et la Confédération de l'A. du Nord. Ces pays établirent les bases d'un traité (15 octobre 1869). Les Chambres se réunirent en juillet 1870 pour le ratifier mais la guerre Franco-allemande en retarda la signature.

Le conflit allait placer la Confédération devant des tâches diplomatiques, militaires et humanitaires complexes. La Suisse réussit à gérer au mieux ses relations avec les belligérants. La menace militaire, vu les victoires allemandes, fut très vite écartée même si de nombreux incidents se produisirent sur la frontière du Jura dès novembre 1870, après que Belfort fut investi. Les mesures prises par le Conseil fédéral en faveur des sujets allemands expulsés en septembre 1870 par le nouveau gouvernement français suscita un revirement dans la presse germanique qui, jusque-là, avait accusé la Suisse de pratiquer une "neutralité malveillante". La Suisse prit sous sa protection les ressortissants bavarois et badois en France et le Conseil fédéral intervint en faveur des prisonniers allemands auprès de la Délégation de Tours. Ces "bons offices" ne valurent aucun avantage à la Suisse et Bismarck se montra hostile à toute cession territoriale en Alsace en faveur de la Confédération.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

1.2 - L'Empire

1.2.1 - Une ère de tensions

A la suite de la victoire allemande, la situation géostratégique de la Confédération se trouvait profondément modifiée. Un puissant Etat venait de se former sur sa frontière nord et la ceinture d'Etats indépendants qui l'isolaient de la Prusse avait disparu, tandis qu'à l'est l'Autriche était affaiblie et exclue du corps germanique et qu'à l'ouest l'avenir de la jeune république française apparaissait incertain. Diplomatiquement, la Suisse devait s'efforcer d'établir des relations correctes, sinon cordiales, avec le nouvel empire allemand, qu'elle reconnut le 30 janvier 1871; elle félicita Guillaume Ier le 20 février. Le 4 avril, le général Max von Roeder fut accrédité en Suisse comme ministre plénipotentiaire impérial. Les missions diplomatiques de Bade et du Wurtemberg furent supprimées, celle de Bavière maintenue.

Dans les vingt années qui suivirent la fondation de l'empire, les tensions entre ce dernier et la Suisse se situèrent surtout au niveau politique et diplomatique, quoiqu'on puisse aussi constater des sentiments anti-allemands en Suisse (émeutes de la Tonhalle). Elles furent liées d'abord au Kulturkampf dont le chancelier Bismarck s'était fait le champion dans son pays. La variante helvétique de cet affrontement entre Etat laïque et Eglise catholique romaine avait repris de plus belle dès 1870; cela ayant suscité en France une vague de protestations dans les milieux catholiques et gouvernementaux, Bismarck, en juin 1873, informa le ministre de Suisse à Berlin, Bernhard Hammer, qu'il ne tolérerait pas de pressions françaises sur la Suisse et qu'il répondrait par des pressions identiques sur la France. C'était là une immixtion dans les affaires intérieures helvétiques qui ne pouvait qu'encourager les jusqu'au-boutistes dans leur politique anticléricale, laquelle allait aboutir à la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican (décembre 1873).

Mais c'est surtout dans la question des Réfugiés politiques que les pressions du chancelier s'avérèrent les plus vives. Déjà bien avant la guerre de 1870-1871, la Suisse était devenue un refuge privilégié pour les socialistes allemands qui y avaient fondé de nombreuses associations (21 en 1871). Pour se débarrasser de ses principaux opposants, Bismarck fit voter en octobre 1878 une loi qui interdisait les organisations et la presse socialistes. Les militants furent contraints à l'émigration et nombre d'entre eux s'installèrent en Suisse où ils déployèrent une intense activité. Dès 1879, ils publièrent à Zurich le Sozialdemokrat qui s'en prenait violemment à l'empereur et au chancelier et qui parvenait clandestinement en A. En dépit des protestations du ministre d'A. auprès du Conseil fédéral, aucune mesure ne fut prise avant 1888. En avril de cette année, le Conseil fédéral expulsa les rédacteurs qui avaient refusé un appel à la modération après une affaire délicate: le chef de la police de Zurich avait découvert que la police impériale entretenait des agents provocateurs dans les milieux de gauche et en avait averti, sans informer ses supérieurs, deux députés socialistes allemands qui avaient divulgué le fait au Reichstag. La crise devait culminer une année plus tard avec l'affaire Wohlgemuth (avril 1889). Bismarck tenta d'en finir avec l'émigration sociale-démocrate, mais ses menaces contre la Suisse échouèrent. Changeant de tactique, il reprocha alors à la Confédération de ne pas appliquer l'article 2 du traité d'établissement du 27 avril 1876 qui stipulait que les ressortissants allemands désireux de s'installer en Suisse devaient produire, entre autres, un certificat de bonne vie et mœurs. Il allégua que l'établissement d'un tel document conférait un droit de regard à l'A. Le Conseil fédéral répliqua que faire dépendre d'un gouvernement tiers l'admission d'étrangers en Suisse constituait une atteinte à la souveraineté. Le 20 juillet 1889, Bismarck dénonça le traité. Enfin, durant l'hiver 1889-1890, Guillaume II décidait de convoquer à Berlin une conférence internationale sur la réglementation du travail; or Bismarck lui avait caché que le Conseil fédéral avait entrepris une démarche analogue. Cet incident, s'ajoutant à de nombreux autres relevant de la politique intérieure allemande, incita Guillaume II à demander à Bismarck sa démission (19 mars 1890). Dès lors les relations avec l'A. se normalisèrent. De nouvelles négociations aboutirent au traité du 31 mai 1890 qui reprenait celui de 1876 avec une modification de l'article 2. Il fut renégocié en 1909 et entra en vigueur le 1er octobre 1911; l'article 2 y était aboli. Un des traités les plus importants conclus entre l'A. et la Suisse -- et l'Italie -- fut le renouvellement en 1909 de la convention du Gothard.

En mars 1893, le président de la Confédération reçut à Lucerne Guillaume II qui l'assura de ses sentiments amicaux envers la Suisse. Les frictions entre les deux pays s'avérèrent désormais minimes: il s'est agi pour l'essentiel de la "guerre des farines" (l'A. octroyant une prime à l'exportation pour ses farines, le Conseil fédéral menaça de prélever sur celles-ci une taxe à l'importation, 1908-1909). Dans l'affaire Silvestrelli, l'intervention allemande (1902) contribua à régler la crise italo-suisse. Du 3 au 6 septembre 1912, Guillaume II entreprit une visite officielle en Suisse qui lui permit d'assister aux manœuvres du IIIe corps d'armée et de s'assurer que le plan Schlieffen serait applicable. L'accueil de la population fut chaleureux mais le séjour impérial suscita un malaise dans les milieux romands et d'acerbes critiques de la part de la gauche. On voit ici s'esquisser le fossé entre Suisse romande et Suisse alémanique qui deviendra patent durant la Première Guerre mondiale.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

1.2.2 - Les relations économiques

La Constitution de 1874 ayant considérablement étendu les compétences de la Confédération, cette dernière fut contrainte de trouver des ressources supplémentaires. Elle éleva dès 1878 ses tarifs douaniers et adopta en cette matière, dans les années 1880 (plus tard donc que la plupart des autres pays) une politique qui amena l'A. à accuser le Conseil fédéral de pratiquer une forme de protectionnisme. Le traité de commerce de 1869, basé sur la clause de la nation la plus favorisée, fut renégocié et signé en 1881 et renouvelé en 1891. La même année 1891, la France s'engagea dans une stricte politique protectionniste qui poussa la Suisse dans les bras de l'A., d'autant plus que cette dernière, depuis le départ de Bismarck, pratiquait une politique commerciale plus libérale. Jusqu'au traité de 1891, les exportations suisses en A. avaient été faibles, mais à partir de 1896, importations et exportations ne cessèrent d'augmenter. En 1892, les exportations suisses se montaient à 162 millions de francs (horlogerie, machines, broderie, textiles, etc.) pour passer à 306 millions en 1913. L'A. devint le premier partenaire commercial de la Suisse. Entre 1911 et 1913, le tiers des importations suisses provenait du Reich. Un tel développement n'alla pas sans susciter la protestation des industriels helvétiques qui accusaient l'A. d'inonder le pays de produits bon marché. Grâce à une habile politique douanière et commerciale, la Suisse réussit néanmoins, après le tournant du siècle, à mieux défendre ses intérêts, dans l'ensemble. Un traité complémentaire (novembre 1904) garantit de meilleures conditions aux produits helvétiques exportés en A. C'est toutefois celui de 1910 qui marqua un tournant dans les relations économiques germano-suisses. Il introduisait une série de réductions de tarif et réglait les relations en ce qui concerne les trafics de perfectionnement (admission temporaire de biens -- textiles -- devant être réexportés après finissage) et frontaliers. Dans le domaine militaire enfin, de 1904 à 1912, la Confédération équipa son artillerie presque exclusivement de canons Krupp, ce que les Etats de l'Entente cordiale tendirent à interpréter comme un signe de rapprochement avec la Triplice .

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

1.2.3 - La colonie allemande

Avant 1914, les Allemands constituaient la colonie étrangère la plus importante de Suisse (Etrangers). En 1870, 57 000 d'entre eux séjournaient sur le territoire de la Confédération. En 1910, ce nombre atteignait quelque 220 000 unités, les concentrations les plus considérables se trouvant à Zurich, Bâle-Ville et Saint-Gall, alors que 15 000 Suisses environ étaient établis en A. La colonie allemande était très active dans les domaines industriels, commerciaux, techniques ou intellectuels. En 1905, 6% des propriétaires d'entreprises et de négoces étaient allemands et certains d'entre eux avaient développé de véritables empires industriels: Carl Franz Bally (chaussures), Henri Nestlé, Georg Wander (produits alimentaires), Christian Gröninger (produits métalliques), Gustav Henckell (conserves Hero), Walter Boveri (Brown-Boveri) sans oublier le médecin Alexander Spengler, le "créateur" de Davos, ou Wilhelm Girardet et Jakob Friedrich Walz, les fondateurs du Tages-Anzeiger (1893). La colonie s'était organisée dans de nombreuses associations (professionnelles, féminines, de vétérans, de sociétés chorales, de gymnastique, d'étudiants, de mutuelles ou de groupes nationalistes glorifiant le Reich et la germanitude). Les socialistes possédaient leurs propres organisations et leurs associations ouvrières qui, jusqu'à la chute de Bismarck, s'étaient efforcées de soutenir leurs camarades demeurés en A. (Associations ouvrières allemandes). Ils exercèrent également une influence non négligeable au sein de l'Union syndicale suisse et du parti socialiste. En règle générale, la colonie allemande se montra loyale à l'égard de la Suisse qu'elle appuya, entre autres, lors de l'affaire Wohlgemuth.

La colonie allemande en Suisse
AnnéeChiffres absolusEn % des étrangers
188095 26245,1%
1910219 53039,7%
1920149 83337,2%
1930134 56137,8%
1941a78 27435,0%
195055 43719,4%
196093 40615,9%
1970118 28910,9%
1980b87 9139,3%
199084 4857,4%
199591 9766,7%
2000109 7857,7%

a y compris Autrichiens

b 87 389 selon l'annu. stat. de 1997

Sources:Annu. stat.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

1.2.4 - Les relations culturelles

Après 1871, l'influence intellectuelle et culturelle allemande se fit fortement sentir en Suisse alémanique, plus modérément en Suisse romande. Nombreux furent les professeurs allemands enseignant dans les universités helvétiques ou les Suisses dans les allemandes. Fribourg, par exemple, comptait à sa fondation en 1889 douze Allemands sur vingt-sept professeurs, quatorze sur septante-trois en 1914. Dès 1902, Lausanne possédait sa chaire de droit allemand et Genève ne tarda pas à suivre son exemple. Les universités suisses qui s'étaient tôt ouvertes aux femmes (Zurich dès 1864) attirèrent de nombreuses Allemandes. A l'inverse, beaucoup de Suisses fréquentèrent les universités, les écoles des beaux-arts et les conservatoires germaniques, particulièrement à Berlin et Munich, les artistes choisissant de préférence cette ville. Bien que surtout tournés vers Paris, les Romands séjournèrent aussi en A. (Ernest Ansermet à Berlin, Jaques-Dalcroze à Hellerau, Charles Ferdinand Ramuz à Weimar). Des écrivains et des intellectuels allemands s'installèrent en Suisse pour des périodes plus ou moins longues (Hermann Hesse, Ricarda Huch, Carl et Gerhard Hauptmann, Erich Mühsam, Gustav Landauer, August Bebel) alors que les Suisses subirent fortement les influences philosophiques germaniques, notamment de Friedrich Nietzsche. Gottfried Keller, Conrad Ferdinand Meyer, Carl Spitteler, mais aussi Johanna Spyri et Ernst Zahn, connurent une grande vogue en A., au même titre que des peintres tels qu'Arnold Böcklin ou Ferdinand Hodler, chargé de décorer l'université d'Iéna alors que le Hambourgeois Gottfried Semper établissait les plans de l'EPF de Zurich. En règle générale, ces relations intellectuelles et artistiques s'avérèrent extrêmement vivantes et fructueuses. Il était également courant d'envoyer des officiers suisses faire des stages militaires en Prusse.

Jusqu'à la Première Guerre mondiale, des germanophiles alémaniques, à vrai dire peu nombreux et marginaux, souhaitèrent le rattachement de la Suisse à l'A. Du côté allemand, la "Ligue pangermaniste" (Alldeutscher Verband, fondée en 1891) considérait les Alémaniques comme des Allemands. Mais cette organisation n'exerça d'influence en Suisse qu'au sein de la colonie allemande. Parallèlement, mais dans un esprit différent, l'"Association pour la germanité à l'étranger" (Verein für das Deutschtum im Ausland, fondé en 1880) plaidait pour une unité exclusivement culturelle. N'exerçant elle aussi qu'une influence réduite, elle soutint entre autres financièrement les germanophones du Jura.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

1.3 - La Première Guerre mondiale

Lorsque la guerre éclata, l'A. assura le Conseil fédéral qu'elle respecterait la neutralité helvétique, déclaration renouvelée en mai 1915 et au printemps 1917 (Première Guerre mondiale). Le fossé qui s'était creusé entre Alémaniques et Romandss'élargit dès le début des hostilités, notamment à cause du choix d'Ulrich Wille comme général et de Theophil von Sprecher comme chef d'état-major général (Röstigraben). L'orientation divergente des sympathies collectives allait mettre en question la cohésion nationale et exercer une influence directe sur la politique de Neutralité, dans la mesure où les attaques virulentes de la presse romande -- qui reprochait entre autres au Conseil fédéral de n'avoir pas protesté contre la violation de la neutralité belge par l'A. --, soutenue par une opinion publique hostile, pouvaient indisposer le Reich. Dès septembre 1914, le général Wille rendit le Conseil fédéral attentif aux conséquences que pourrait entraîner une telle attitude pour la Suisse et, le 1er octobre, le gouvernement demanda à la population d'adopter un comportement conforme à l'esprit de la neutralité. L'affaire des Colonels (fin 1915-1916) provoqua une vive émotion en Suisse romande et dans les milieux de gauche qui accusaient l'armée d'être inféodée à l'A. Le 27 janvier 1916, à Lausanne, la foule arracha le drapeau du consulat allemand, ce qui entraîna une très vive protestation de la part de l'A. L'écart ne commença à se réduire que vers 1917: à la suite de l'affaire Grimm-Hoffmann, une large part des Alémaniques prit ses distances envers les puissances centrales, tandis que l'élection de Gustave Ador comme successeur d'Arthur Hoffmann au Conseil fédéral et la démission de Ludwig Forrer, soupçonné à tort de sympathies pour l'A., signalaient, pour l'étranger également, une attitude plus critique des autorités exécutives à l'égard de l'Empire.

Le règlement des questions économiques fut difficile. Pour survivre, la Suisse, entièrement entourée dès 1915 par les belligérants, dut souvent se soumettre aux conditions de ses voisins et nombreuses furent les entorses infligées à son indépendance. L'A., qui souffrait du blocus maritime allié, s'employa à obtenir de la Suisse la plus grande quantité de vivres et de marchandises possible. Les puissances de l'Entente quant à elles, riches en matières premières, pouvaient abondamment fournir la Suisse. Celle-ci ne pouvait toutefois se passer de certains produits allemands (chimie, médicaments, charbon) mais le Reich craignait qu'ils ne soient réexportés vers les pays de l'Entente, ces derniers manifestant les mêmes craintes pour leurs produits. L'interdiction générale d'exporter imposée par l'A. le 31 juillet 1914 ne tarda pas à être considérablement adoucie. Les traités de commerce germano-suisses restèrent en vigueur et, jusqu'au printemps 1915, les échanges entre les deux pays furent intenses. De nouvelles interdictions d'importer et d'exporter toujours plus nombreuses obligèrent les deux pays à établir des traités de compensation qui fixaient exactement la quantité de marchandises à échanger et définissaient la nature des diverses marchandises compensatoires. En mai 1915, un Office fiduciaire suisse pour le contrôle du trafic des marchandises fut créé à Zurich pour régler ces problèmes. Divers accords économiques furent signés avec l'A. entre 1916 et 1918 et le Reich, dans la mesure où la Suisse avait un besoin pressant des marchandises qu'il exportait, put émettre ses propres exigences. La situation se compliqua pour la Suisse dès le printemps 1915, l'Entente ayant exigé que les matières premières livrées ne parviennent pas sous forme de produits manufacturés aux puissances centrales. Finalement, le Conseil fédéral approuva, en septembre 1915, la création d'une Société suisse de surveillance économique (SSS). A la veille de la guerre, les importations en Suisse provenant des futurs Alliés et des empires centraux étaient équilibrées; en 1917, les Alliés contrôlaient la majorité des exportations vers la Suisse (903 millions de francs contre 504 pour les puissances centrales).

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

2 - De 1918 à 1945

2.1 - La République de Weimar

L'A., au moment où elle signa l'armistice le 11 novembre 1918, était secouée par une agitation révolutionnaire qui inquiéta la Suisse, elle-même en proie à des convulsions sociales (Grève générale). Non seulement l'anarchie menaçait de s'installer dans l'ex-empire mais encore son effondrement économique compromettait les intérêts vitaux de la Confédération. Les autorités fédérales s'inquiétaient aussi de la rigidité des Alliés envers l'A. et de leur incompréhension à l'égard de ses problèmes (traité de Versailles). Le 15 avril 1919, le Conseil fédéral reconnut le gouvernement républicain allemand, rompant ainsi avec l'usage helvétique de ne reconnaître que les Etats. Mais il n'y eut pas immédiatement réciprocité et le ministre de Suisse à Berlin ne présenta ses lettres de créance qu'en juin. En décembre 1921, le Conseil fédéral concluait avec le gouvernement allemand un traité de conciliation et d'arbitrage. L'entrée de la Suisse dans la Société des Nations (SdN), en mai 1920, et la neutralité différentielle ne manquèrent pas d'inquiéter l'A. Pourtant les sanctions édictées contre elle par les puissances de l'Entente suscitèrent en Suisse réserves et préoccupations. Et, lors de l'occupation franco-belge de la Ruhr (janvier 1923), le Conseil fédéral se cantonna dans une neutralité prudente. Dans le cadre de la Commission centrale du Rhin, la Suisse milita pour la liberté de navigation et, en mai 1923, elle conclut un accord en ce sens avec la France et l'A. La Confédération se félicita de la conclusion du pacte de Locarno (octobre 1925) qui permettait l'entrée de l'A. dans la SdN, lui restituait l'égalité diplomatique, paraissait inaugurer une ère de paix et détendait les relations franco-allemandes, ce qui ne pouvait être que profitable à la Suisse. De plus, il était conforme aux vues de Giuseppe Motta qui avait depuis toujours plaidé pour l'admission de l'A. dans la SdN. Les accords de La Haye (août 1929), qui donnaient satisfaction à l'A. sur l'évacuation de la Rhénanie, furent également bien accueillis en Suisse dans la mesure où ils libéraient de la pression française des territoires proches de la frontière nord de la Confédération. Enfin, en juin-juillet 1932, la conférence de Lausanne supprimait les réparations.

Dès la fin des hostilités, de nombreux problèmes économiques compliquèrent les relations entre les deux pays. Au centre se trouvait la question de la livraison de charbon; la Suisse se plaignait que l'A. n'honorait pas ses engagements, celle-ci invoquait les difficultés qu'elle rencontrait dans la production et l'acheminement, d'autant plus que l'Entente s'opposait aux livraisons de charbon de la Ruhr à la Suisse. Après la conclusion d'un accord (juillet 1920), la situation se stabilisa. Le blocus économique du Reich par les Alliés, qui devait être levé à la signature du traité de paix, embarrassa la Suisse, l'Entente s'opposant à ce qu'elle exportât des vivres. De même, les réparations imposées à l'A. par les Alliés l'empêchaient de payer les dettes qu'elle avait contractées en Suisse.

Au niveau commercial, l'inflation du début des années 1920 provoqua un effet de change qui freina les exportations helvétiques en A. et favorisa les exportations allemandes en Suisse. Cette situation poussa la Confédération, d'ailleurs en proie à une crise économique, à pratiquer une politique commerciale de plus en plus protectionniste. L'A., qui était la plus touchée, avait intérêt à ce que ces mesures soient rapportées, alors que du côté helvétique, on considérait leur levée comme un objet de compensation en faveur de l'exportation de produits suisses vers l'A.

Le traité de juillet 1926 -- l'A. avait retrouvé son autonomie politique et sa monnaie s'était stabilisée -- marqua un tournant dans les relations économiques entre les deux pays. Il reposait sur la clause de la nation la plus favorisée et concédait des avantages douaniers à l'A., le trafic de perfectionnement subissant une libéralisation. Pourtant, dès le début des années 1930, la Suisse pratiqua de nouveau une politique protectionniste, introduisant un système de contingentements sur les produits importés. Les Allemands firent valoir que cette politique n'était pas conciliable avec la clause de la nation la plus favorisée. Le solde de la balance commerciale de la Suisse avec l'A. avait toujours été passif mais son niveau marqua un recul alarmant en 1932 (92 millions de reichsmarks contre 301 millions en 1928-1930). Dans l'optique du Conseil fédéral, cette situation rendait nécessaire la révision du traité de commerce avec l'A. De laborieuses négociations s'engagèrent, la presse germanique s'en prenant vivement à la Suisse en raison de sa politique commerciale restrictive. Finalement, deux traités furent signés qui, dans une certaine mesure, détendirent la situation en renforçant la clause de la nation la plus favorisée (juin et novembre 1932).

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

2.2 - Le IIIe Reich

2.2.1 - Les relations politiques de 1933 à 1939

La montée, puis l'avènement du National-socialisme, suscitèrent bien des inquiétudes et des interrogations en Suisse même si, initialement, certains milieux conservateurs voulurent voir en lui un barrage efficace contre le bolchevisme et si des frontistes de tendance extrémiste partageaient ses idées(Frontisme). Mais la majorité des Suisses se convainquit dès 1934/1935 au plus tard que le IIIe Reich se situait aux antipodes des valeurs traditionnelles helvétiques, comme la démocratie, le fédéralisme ou le libéralisme. Il en découla qu'entre 1933 et 1945 les relations germano-suisses furent presque constamment tendues, avec d'innombrables points de litige, quand bien même l'A. était le plus important partenaire commercial de la Suisse. Jusqu'à la fin de la guerre par exemple, les critiques de la presse helvétique déplurent au gouvernement du Reich, qui l'accusait de bafouer la neutralité en adoptant une attitude hostile à l'A. Le gouvernement du Reich interdit de nombreux journaux suisses en A. et exerça de multiples pressions sur le Conseil fédéral pour que la presse soit mise au pas; des mesures furent prises dès 1934 (Censure). Bien que, dès septembre 1933, des assurances aient été données par de hauts responsables nazis en ce qui concernait le respect de la neutralité, les Suisses n'étaient pas rassurés, même si Hitler, en mai 1935, avait souligné dans un discours que l'indépendance de la Confédération était "véritable et effective". Le responsable du Département politique, Giuseppe Motta, informa le ministre de Suisse à Berlin qu'il souhaitait que Hitler prît officiellement position. Il faudra toutefois attendre février 1937 pour que ce dernier donne des assurances à l'ancien conseiller fédéral Edmund Schulthess en visite à Berlin. Le chancelier souligna qu'il considérait la Suisse comme une couverture sûre du flanc sud de l'A. Il est vrai que ces garanties, purement verbales, furent constamment démenties par l'attitude anti-helvétique de la presse allemande et par les initiatives de certains organismes. L'A. s'intéressa aussi de près à l'attitude de la Suisse dans le cadre de la SdN et elle salua son retour à la neutralité intégrale (1938), se montrant très préoccupée par le danger que constituait à ses yeux l'action de la SdN sur le territoire helvétique.

<b>Allemagne</b><br>"... le Suisse lit l'hebdomadaire démocratique indépendant <I>ABC</I>", affiche réalisée en 1937 par  Carl Scherer (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).<BR/>
"... le Suisse lit l'hebdomadaire démocratique indépendant ABC", affiche réalisée en 1937 par Carl Scherer (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).
(...)

A plusieurs reprises, la situation fut très tendue. Le 9 mars 1935, la Gestapo enlevait à Bâle un journaliste juif allemand résidant en France, Bertold Jacob-Salomon, qui avait publié des articles hostiles au Reich (affaire Jacob). Le Conseil fédéral, soutenu par l'opinion publique, réclama avec énergie la restitution du prisonnier et la punition des auteurs de l'enlèvement. Les Allemands finirent par libérer le journaliste. A l'occasion de cette affaire, la Suisse fut l'objet de violentes manifestations d'hostilité en A., tandis qu'en Suisse nombreux étaient ceux qui réclamaient l'interdiction des organisations nazies sur territoire helvétique. Il fallut l'assassinat à Davos de leur chef Wilhelm Gustloff le 4 février 1936 par un étudiant juif, pour que le Conseil fédéral se décide à franchir le pas et interdise la direction de l'organisation étrangère de la NSDAP en Suisse (affaire Gustloff). En août 1936 toutefois, des groupes nazis allemands étaient à nouveau actifs. On trouvait aussi des groupes sportifs paramilitaires qui pouvaient constituer une menace pour la Suisse en cas d'attaque allemande.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

2.2.2 - La Deuxième Guerre mondiale

Lors du déclenchement des hostilités, le Conseil fédéral publia une déclaration de neutralité que le Reich s'engagea à respecter (31 août 1939). Le même jour, dans sa directive no 1 sur la conduite de la guerre, Hitler confirmait cet engagement. Toutefois, durant toute la durée du conflit, des déclarations officielles et officieuses émanant des responsables du Reich entretinrent l'incertitude et obligèrent le Conseil fédéral à réaffirmer sans cesse sa volonté d'indépendance (Deuxième Guerre mondiale).

Lors de l'attaque allemande contre la France (mai-juin 1940), la Suisse ne fut pas effectivement menacée. S'il y eut danger, il se situa plutôt entre fin juin et octobre, les Allemands pouvant être tentés de fermer le "trou" qui, entre Genève et Saint-Gingolph, permettait à la Suisse de communiquer avec la France non occupée et, au-delà, avec les puissances hostiles au Reich. L'état-major allemand élabora divers plans allant dans ce sens. On nota seulement de graves incidents aériens, la chasse helvétique affrontant à plusieurs reprises et souvent victorieusement, entre le 8 mai et le 10 juin, les appareils de la Luftwaffe. Le 17 juin, les Allemands s'emparaient à La Charité-sur-Loire de documents confidentiels de l'état-major français. Parmi eux figuraient des pièces faisant état des contacts pris entre militaires français et suisses chargés d'établir la base d'une coopération en cas d'une attaque allemande du territoire helvétique. Dès juillet, Hitler eut connaissance de ces documents, mais il ne les utilisera pas. Cette attitude est d'autant plus étonnante que le discours tenu au Grütli (25 juillet 1940, rapport du Grütli) par le général Guisan fut ressenti par l'A. comme un acte d'hostilité qui conduisit à une protestation officielle (13 août) et que tous les moyens auraient été bons pour discréditer Guisan, considéré comme fondamentalement hostile par les Allemands. En revanche, le discours radiodiffusé du président de la Confédération Marcel Pilet-Golaz (25 juin 1940), qui appelait les Suisses à se ressaisir moralement, dans une Europe profondément modifiée, fut bien accueilli par les autorités du Reich. A l'écoute de ce discours, de nombreux frontistes se sentirent confortés dans leurs vues, mais aussi des Suisses, notamment des officiers, qui, sans être nazis, étaient favorables au Reich. Un groupe d'officiers y perçut un signe de relâchement de la volonté de résistance et envisagea, au cas où le Conseil fédéral semblerait se préparer à une capitulation, de prendre la direction politique et d'organiser la résistance contre le régime nazi. Le Conseil fédéral, dont la marge de manœuvre était étroite, vu la dépendance économique envers l'A., mena une politique habile, mais aussi ambivalente. Il essaya de ne pas brusquer l'A.; dans ce but, il reçut par exemple, en septembre 1940 encore, des représentants du Mouvement national suisse, avant d'interdire cette organisation à la fin de l'année. Des interdictions frappèrent avant 1943 d'autres organisations suisses pilotées par l'A.; mais la section suisse du NSDAP ne fut dissoute qu'en mai 1945.

Si, de 1933 à 1938, le ministre de Suisse à Berlin Paul Dinichert avait défendu avec dignité les intérêts de son pays, il n'en alla pas de même de son successeur Hans Frölicher, en fonction de 1938 à 1945, par trop complaisant à l'égard du Reich. Pour leur part, les ministres d'A. en Suisse, Ernst von Weizsäcker (1933-1936) et Otto Köcher (1938-1945) ne furent que les porte-parole plus ou moins arrogants et parfois brutaux de leur gouvernement. Durant toute la guerre, divers services d'espionnage allemands déployèrent une intense activité sur le territoire de la Confédération dans les domaines militaires, politiques, économiques ou dans la préparation d'actes de sabotage; quelques Suisses, agissant par conviction idéologique, ou par appât du gain, les assistèrent dans leurs entreprises, certains allant jusqu'à s'engager dans l'armée allemande. Mais à côté de cette "Suisse de la collaboration", il y eut une "Suisse de la résistance" qui se recruta dans l'armée, dans les Eglises, les partis politiques, les syndicats, la presse et qui, refusant toute idée de collaboration avec l'A., plaida pour la résistance à outrance en cas d'invasion.

Après l'entrée des Allemands dans la zone libre de la France (novembre 1942), la Suisse se trouva totalement encerclée par les puissances de l'Axe et la question de la crédibilité de la neutralité ne se posa plus pour le Reich. Au début de mars 1943, Guisan rencontra secrètement en Suisse le général SS Walter Schellenberg et lui remit une lettre destinée à Hitler, dans laquelle il donnait sa parole d'officier que la Suisse demeurerait neutre, qu'elle n'était pas en relation avec les Alliés et qu'elle se défendrait contre toute agression. Mais dès l'invasion de l'Italie par les Alliés (juillet 1943), la méfiance réapparut, ce qui incita la Confédération à réaffirmer une fois encore sa volonté de défendre sa neutralité. Alors que la guerre en Haute-Italie menaçait directement la Confédération, l'officier de renseignement Max Waibel et son entourage organisèrent à Ascona (19 mars 1945) une rencontre entre le général SS Karl Wolff et deux généraux alliés, ce qui permit aux parlementaires allemands de gagner la France via la Suisse pour être ensuite conduits au quartier-général allié en Italie où ils signèrent la capitulation (29 avril 1945). Durant les derniers jours de la guerre, la légation de Suisse à Berlin fut évacuée en Bavière. Le 8 mai 1945, le Conseil fédéral annonça qu'à ses yeux le gouvernement du Reich avait cessé d'exister. Il ordonna la fermeture de la légation de Berlin, mais maintint les représentations consulaires, dont il augmenta même le nombre. Par contre, la légation et les consulats allemands en Suisse furent fermés; le ministre allemand Otto Köcher fut expulsé.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

2.2.3 - Les relations économiques

De 1933 au printemps 1940, de nombreuses difficultés marquèrent les relations économiques germano-suisses. Le commerce extérieur de l'A., entièrement contrôlé par l'Etat, était réglé par des accords de compensations. Mais comme la Suisse exportait plus de marchandises vers l'A. qu'elle n'en importait, un déséquilibre dans le Clearing ne tarda pas à s'instaurer. En juin 1939, la dette allemande à l'égard de la Suisse atteignait 64 millions de francs. Toutefois, en dépit de ces difficultés, les échanges demeuraient très actifs. Dès l'automne 1938, le Conseil fédéral sonda Berlin afin de savoir si, en cas de guerre, le gouvernement du Reich serait disposé à continuer de lui livrer les produits indispensables et à autoriser le transit de marchandises provenant de pays tiers sur son territoire. Les Allemands refusèrent de s'engager. Jusqu'à sa victoire sur la France, le Reich se montra relativement libéral dans sa politique d'exportation vers la Suisse. Cette attitude se modifia radicalement à partir de mai 1940, au moment où s'engageaient des négociations économiques entre les deux pays. Celles-ci s'avérèrent difficiles pour la Suisse, les Allemands allant jusqu'à mettre l'embargo sur le charbon (11 juin 1940) afin de donner plus de poids à leurs exigences. Le 9 août, un accord, valable jusqu'au 30 juin 1941, fut signé. La Suisse continuait d'ouvrir aux puissances de l'Axe les voies de transit alpin et s'engageait à exporter en grande quantité des marchandises stratégiques vers l'A. A cette fin, elle ouvrait un crédit de clearing de 124 millions de francs au Reich. Celui-ci, qui était intéressé à ce que la Suisse pût se fournir de marchandises dont lui-même ne disposait pas, admit la poursuite d'échanges limités entre la Suisse et la Grande-Bretagne (ou ses territoires d'outre-mer), échanges que d'ailleurs il contrôlait partiellement. En outre, il leva l'embargo sur le charbon et autorisa le transit des marchandises destinées à la Suisse provenant des pays scandinaves. Avec le nouvel accord économique du 18 juillet 1941, la Suisse dut payer le prix fort afin d'obtenir les produits nécessaires à sa survie et la levée partielle du contre-blocus contre l'Angleterre imposé par l'Axe. Elle accepta, entre autres, de concéder au Reich une avance de 850 millions de francs jusqu'à fin 1942. Dès l'été 1942, et durant toute l'année 1943, l'A. présenta à nouveau des exigences draconiennes, recourant à la menace et au chantage, mais acceptant toutefois de relâcher le contre-blocus. Cependant les parties ne parvinrent pas à s'entendre et les négociations furent reprises fin 1943, aboutissant le 24 mars 1944 à un nouvel accord, valable jusqu'au 30 juin. Les Allemands ayant assoupli leur position, les exportations suisses vers l'A. purent être réduites tandis que le Reich continuait à livrer autant de charbon qu'auparavant (150 000 t par mois) et augmentait ses livraisons de fer. Quant au contre-blocus, il était encore adouci. La situation de la Suisse se modifia en 1944. Les Alliés ayant atteint sa frontière occidentale, les négociateurs helvétiques purent poser leurs conditions. Le transit de marchandises allemandes avec l'Italie fut réduit et, le 16 février 1945, le Conseil fédéral décida de bloquer les avoirs allemands en Suisse, d'interrompre le transit de charbon avec l'Italie et de ne plus fournir d'énergie au Reich jusqu'à ce que ce dernier ait livré les 120 000 t de charbon en retard. Le protocole du 28 février 1945 fut le dernier conclu entre le Reich et la Suisse; il posait les bases pour des échanges économiques très réduits. Dans les derniers mois de la guerre, les livraisons à l'A. cessèrent presque complètement. De 1940 à 1945, la Suisse livra à l'A. pour environ 2,5 milliards de francs en produits divers, dont ceux nécessaires à l'effort de guerre, représentant 1,4 milliard de francs.

Parallèlement, du 1er décembre 1939 au 30 juin 1945, des achats et des ventes d'or entre la Reichsbank et la Banque nationale suisse (BNS) furent effectués pour un total d'env. 1,211 millard de francs. Sur ces transactions, la BNS ne réalisa qu'un bénéfice modeste de 18,41 millions. Par ailleurs, elle reçut dans ses dépôts à Berne, pour le compte de la Banque des règlements internationaux (Bâle) et d'autres banques centrales des envois d'or pour un montant de 428,4 millions de francs. Ces services financiers internationaux contribuèrent sans doute à convaincre l'A. de renoncer à envahir la Suisse. S'ils s'avérèrent problématiques, c'est parce que la Banque nationale suisse ne se souciait pas de l'origine de l'or allemand. Or celui-ci provenait pour une part des réserves des banques centrales des pays occupés (Hollande, Belgique), pour une autre part, vraisemblablement bien moindre, de la fortune privée confisquée à des victimes du régime nazi. La question de savoir combien de cet "or des morts" est arrivé en Suisse n'est pas encore résolue au début du XXIe s.

Commerce extérieur de la Suisse avec l'Allemagnea
 ImportationsbExportationsb
AnnéeRFARDATotalEn % des valeurs importéesRFARDATotalEn % des valeurs exportées
1938  373,123,2%  206,115,7%
1939  440,423,3%  191,514,8%
1942  660,332,2%  655,641,7%
1943  532,230,8%  598,436,7%
1944  433,436,5%  293,625,9%
1945  54,34,4%  11,20,8%
1946  45,41,3%  7,90,3%
1947  133,42,8%  15,50,5%
1948  322,76,4%  68,92,0%
1949c  331,98,7%  313,49,1%
1950c  497,211,0%  362,29,3%
1955c1 507,331,21 538,524,0%755,034,3789,314,0%
19602 840,725,82 866,529,7%1 492,624,61 517,218,7%
19654 795,433,04 828,430,3%2 203,436,12 239,517,4%
19708 349,258,58 407,730,2%3 288,6110,83 399,415,4%
19759 552,959,89 612,728,1%4 944,2185,45 129,615,3%
198016 766,368,516 834,827,7%9 749,8220,39 970,120,1%
198522 912,7133,323 046,030,8%13 103,2189,813 293,020,0%
1990  32 634,233,8%  19 512,522,1%
1995  31 855,133,7%  22 912,523,8%

a avec l'Autriche de 1939 à 1944

b en millions de francs

c sans la Sarre

Sources:Annu. stat.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

2.2.4 - Les réfugiés

Dès l'avènement du national-socialisme des opposants et des victimes du régime trouvèrent refuge en Suisse qui, au début de la guerre, en abritait entre 7000 et 8000, dont environ 5000 juifs. L'introduction, le 5 septembre 1939, du visa d'entrée ou de transit pour tous les étrangers, complété le 17 octobre d'un arrêté spécifiant les conditions de séjour (assujettissement à une taxe, internement) et d'expulsion en cas d'entrée illégale, rendit l'accès en Suisse difficile. En ce qui concerne les réfugiés juifs en provenance du Reich, dont le nombre n'avait cessé d'augmenter à la suite de l'Anschluss, une mesure spécifique, particulièrement discriminatoire, avait été négociée avec le gouvernement allemand en 1938, instaurant l'imposition de la lettre "J" (Tampon "J") dans les passeports des juifs allemands et autrichiens. Cette mesure laissait à l'appréciation des autorités suisses l'octroi d'un visa d'entrée ou de transit; elle en réduisit fortement le nombre, d'autant plus efficacement que les autres Etats refusaient d'accueillir les juifs qui n'avaient pas obtenu une autorisation de transit, selon les dispositions prises en 1938 lors de la conférence d' Evian. A mesure que les conquêtes du Reich s'étendaient, le nombre des réfugiés augmentait: juifs belges et hollandais, Polonais contraints au travail forcé en A., etc. Dès 1942, la politique d'accueil se fit encore plus restrictive. Le 4 août 1942, le Conseil fédéral décida le refoulement des réfugiés civils (les juifs étaient aussi inclus dans cette catégorie), même si ceux-ci étaient physiquement menacés. Cette décision suscita de multiples protestations. Dès 1943, alors que la victoire des Alliés se précisait, la politique d'accueil se fit plus libérale. En 1944, sur plus de 70 000 réfugiés, la Suisse abritait 22 000 juifs. En été 1944, 2000 juifs hongrois furent admis, puis 1200 et 1400 juifs provenant des camps de concentration de Bergen-Belsen et de Theresienstadt (décembre 1944, février 1945). En avril et mai 1944, 50 000 réfugiés de nationalités diverses, venant d'A., passèrent en Suisse. Selon les travaux de la commission indépendante d'experts Suisse - Seconde Guerre mondiale (1999), il est prouvé qu'au moins 24 000 juifs ont été refoulés durant la guerre; ces chiffres font toutefoisl'objet de controverses. Si le CICR parvint à poursuivre dans le Reich ses tâches traditionnelles (prisonniers, échanges, informations), il se trouva en revanche totalement impuissant -- tant pour des raisons juridiques que matérielles -- devant la persécution des juifs et se cantonna dans un prudent attentisme. En 1945, le Conseil fédéral décida de ne pas accueillir les nazis notoires et les SS.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

2.2.5 - Les relations culturelles

Durant l'entre-deux-guerres l'influence culturelle allemande en Suisse était demeurée très forte (Oswald Spengler, Martin Heidegger, Karl Jaspers, Rainer-Maria Rilke, Bauhaus, théâtre, cinéma, musique) mais, dès 1933, les Suisses alémaniques prirent leurs distances par rapport à l'art du IIIe Reich, de plus en plus instrumentalisé par la propagande nazie, et tentèrent de forger des valeurs culturelles spécifiquement helvétiques (Défense spirituelle). Toutefois, les intellectuels et artistes allemands réfugiés dans notre pays, contribuèrent, dans la mesure où ils purent s'exprimer, à l'enrichissement de la vie culturelle (cabaret, théâtre, musique). Pour les milieux opposés au national-socialisme en A., les informations diffusées par la presse et la radio suisses et l'attitude critique à l'égard du Reich de quelques intellectuels helvétiques (Karl Barth) jouèrent un rôle important.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf

3 - De 1945 à la fin du XXe siècle

3.1 - De 1945 à 1990

3.1.1 - La liquidation du passé

Après son écroulement, les droits de souveraineté du IIIe Reich furent assumés par les puissances alliées, qui partagèrent le pays en quatre zones d'occupation, française, britannique, russe et américaine. Cela signifiait que les pays intéressés ne pouvaient plus entretenir de relations diplomatiques avec l'A. et qu'ils devaient se contenter de représentations consulaires dans les différentes zones. Le 8 mai 1945, après la capitulation de l'armée allemande, le Conseil fédéral déclara qu'il ne reconnaissait pas les Alliés, quand bien même ils reprendraient toutes les prérogatives de la puissance publique, comme successeurs en droit de l'A., indivisible à ses yeux en tant qu'Etat, même sans gouvernement. Il voulait éviter que les vainqueurs ne formulent des exigences au nom de l'A. sans reprendre, en contrepartie, les dettes du Reich à l'égard de la Suisse. La Suisse s'occupa aussi d'instituer des agents officieux chargés de veiller fiduciairement sur les intérêts allemands en Suisse (fonds de la Reichsbank, liquidation des organisations nazies, gérance de la colonie allemande en Suisse). A la suite des menaces américaines et après de longues et difficiles négociations, la Confédération fut contrainte (accord de Washington du 26 mai 1946) de remettre aux Alliés la moitié des biens allemands se trouvant en Suisse. Elle put conserver l'autre moitié comme créance pour les dettes allemandes, un droit de dédommagement étant concédé aux Allemands concernés. D'autres clauses concernaient l'or que la BNS avait acquis durant la guerre de la Reichsbank. En janvier 1943, les Alliés avaient rendu les neutres attentifs au fait qu'ils considéraient que ce commerce était illégal. Sur la base de l'accord de Washington, la Suisse paya aux Alliés un dédommagement de 250 millions de francs. En échange, les avoirs suisses gelés aux Etats-Unis (5,3 milliards) furent débloqués et l'on effaça des "listes noires" anglaise et américaine les noms des entreprises suisses qui y avaient été inscrits.

Le Conseil fédéral profita de l'écroulement du Reich pour tirer un trait définitif sur les activités nazies en Suisse. Les membres du NSDAP et de ses diverses sections durent quitter la Suisse. De nombreux Allemands, convaincus de haute trahison, furent emprisonnés en Suisse. Et les Suisses qui avaient servi dans l'armée allemande passèrent en jugement après leur retour en Suisse. Les autorités fédérales se servirent du visa (aboli fin 1953) pour empêcher des criminels de guerre d'entrer en Suisse et aussi pour se prémunir d'une A. dont, au début des années 1950, on doutait encore de l'évolution vers la démocratie.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf, Alfred Cattani

3.1.2 - Le rétablissement des relations diplomatiques

Même après la création des deux gouvernements de la République fédérale d'A. (RFA) et de la République démocratique allemande (RDA) en 1949, Berne poursuivit la ligne adoptée à l'issue de la guerre qui consistait à considérer que l'A. ne formait qu'une unité juridique. Le 16 mars 1951, la Suisse noua des relations diplomatiques avec la RFA, reconnaissant ainsi la souveraineté de la RFA sur sa partie de territoire mais récusant la prétention de Bonn à représenter toute l'A. avec l'appui des puissances occidentales. Le fait que la RFA ait accepté comme successeur du Reich de reprendre à son compte les accords entre les deux pays et une grande partie de ses dettes et obligations fut déterminant. Les intérêts importants de la Suisse furent ainsi conservés. En raison de sa politique de neutralité et à cause du rôle déterminant de l'A. dans le conflit Est-Ouest (Guerre froide), le Conseil fédéral était prêt en 1951 à nouer des relations avec la RDA. Cependant, il abandonnera assez vite ces considérations de politique de neutralité dès la formulation officielle de la doctrine Hallstein (représentation exclusive par Bonn de la nation allemande) en 1955 et la normalisation des relations en matière économique et politique. La RFA ne s'était-elle pas déclarée en 1952 prête à verser 650 millions de francs à la Confédération comme créance sur le clearing dû par le Reich tandis que la Suisse avait accepté de réinvestir 200 millions en A. et levait le blocus des avoirs allemands en Suisse? Cet accord entrait en vigueur en mars 1953. La même année, la représentation des intérêts allemands en Suisse active depuis 1945, dans l'attente d'un futur gouvernement allemand, fut supprimée et remplacée par la représentation diplomatique et consulaire de la RFA. La mission diplomatique suisse auprès de la Haute Commission interalliée en A. fut remplacée en 1951 par la légation de Suisse à Cologne (ambassade en 1957, transférée à Bonn en 1977 seulement). Le premier ministre plénipotentiaire de Suisse en A. fut Albert Huber, celui de la RFA en Suisse Friedrich Holzapfel. Celui-ci, en fonction de 1952 à 1958, qui n'appartenait pas au corps diplomatique traditionnel, fut mal vu pour le soutien qu'il apporta aux nazis jugés en Suisse. Son successeur, Ernst Günther Mohr, fut soupçonné d'avoir participé à la déportation de juifs hollandais. On reprocha au baron Wolfgang von Welck, en poste dès 1963, d'avoir appartenu au parti nazi. Malgré des campagnes de presse très vives, le Conseil fédéral accepta dans les trois cas l'accréditation. Ce ne fut qu'à la fin des années 1960 que les attaques contre les diplomates allemands cessèrent et que les ombres du nazisme s'estompèrent.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf, Alfred Cattani

3.1.3 - Accords bilatéraux et problèmes frontaliers

En novembre 1949, la RFA retrouva une souveraineté partielle, lui permettant de négocier en son propre nom des traités internationaux, qui cependant ne pouvaient entrer en vigueur qu'après ratification par la Haute Commission interalliée. Dès lors, des représentants des gouvernements allemand et suisse se rencontrèrent régulièrement pour préparer de futurs accords. Un traité de commerce fut conclu en 1950. D'autres accords concernèrent le droit de séjour et d'établissement, la prévoyance, la collaboration économique et technique, la douane, le trafic frontalier, le droit successoral, les patentes et droits d'auteur, la navigation sur le Rhin et le Bodan (avec l'Autriche), le statut douanier de l'enclave de Büsingen, la double imposition, l'aide en cas de catastrophe. Un traité, conclu après des années de négociations (juin 1961), fixa le dédommagement des Suisses victimes du national-socialisme, la RFA s'engageant à payer 10 millions de DM à la Confédération.

Un des sujets de discussion fut la pollution et la protection de l'environnement. Dans les années 1950 déjà, les Badois s'inquiétaient des émissions des usines d'aluminium de l'Argovie. La création de la Regio Basiliensis (1963) mit ces thèmes en évidence. Les centrales nucléaires, les rejets toxiques des mines de potasse alsaciennes, un projet de dépôts d'hydrocarbures dans la chaîne du Calanda, l'activité de l'aéroport de Kloten, furent des thèmes abordés au fil des ans. L'incendie des entrepôts Sandoz à Schweizerhalle (1986) amena les Etats riverains du Rhin à lancer en 1987 à Strasbourgun plan à long terme d'assainissement du fleuve.

Le seul conflit de quelque importance qui divisa la RFA et la Suisse eut pour origine l'introduction d'une redevance sur les poids lourds (perçue en Suisse dès 1984) et d'une vignette autoroutière (dès 1985). La Suisse s'était engagée, à l'époque de la République de Weimar et sur la base de la réciprocité, à ne lever aucun péage. La RFA riposta en 1986 avec une taxe sur les poids lourds helvétiques, supprimée en 1993. La politique menée par la Confédération pour tenter de maîtriser la croissance continue du traficde transit a été parfois, à la fin du XXe s., une source d'irritation pour le gouvernement de Bonn.

Dans la seconde moitié du XXe s., les relations bilatérales se sont faites plus rares au profit de discussions multilatérales, dans le cadre des organisations européennes ou mondiales (Union européenne de paiement, OCDE, Gatt, AELE, OSCE, UE et ses prédécesseurs). C'est ainsi que les pays alpins se sont mis d'accord sur une convention des Alpes en 1989. Si la contestation à propos des camions (28 ou 40 t) n'est pas terminée, l'A. a considéré la votation fédérale de septembre 1992 sur les nouvelles lignes ferroviaires alpines (NLFA) comme un signe positif de l'ouverture de la Suisse à l'Europe. En revanche, elle a regretté le refus de l'Espace économique européen lors de la votation de décembre 1992. L'approbation par le peuple suisse des accords bilatéraux Suisse-Union européenne, le 21 mai 2000, a été accueillie avec intérêt en A..

C'est seulement après l'acquisition par la RFA de sa pleine souveraineté en 1955 que des visites officielles purent avoir lieu. Le premier président de la RFA à venir en Suisse pour une visite d'Etat fut Theodor Heuss en 1957; la visite précédente avait été celle de Guillaume II en 1912. Depuis Heuss, tous les présidents ont suivi son exemple: Heinrich Lübke en 1961, Gustav Heinemann en 1972, Walter Scheel en 1977, Karl Carstens en 1982, Richard von Weizsäcker en 1987, Roman Herzog en 1995 et Johannes Rau en 2000. Au niveau ministériel, les contacts se sont aussi multipliés. Tant Konrad Adenauer qu'Helmut Kohl se sont rendus plusieurs fois en Suisse.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf, Alfred Cattani

3.1.4 - Les relations économiques

Après 1945 et l'arrêt brutal des relations commerciales, il fallut rétablir le contact. Dès 1946, la Suisse signait des accords réglant les questions commerciales, financières et de trafic avec les puissances d'occupation pour leur zone respective. Le plan Marshall (juin 1947), auquel la Suisse participa, donna quelque élan au processus, mais la percée fut surtout liée à la réforme monétaire réalisée en juin 1948 dans les trois zones occidentales, qui créa avec le nouveau mark (DM) une unité de paiement stable. La claire adhésion du gouvernement de la RFA, et en particulier de Ludwig Erhard, à une politique économique libérale fut la prémisse d'une politique prospère en matière de commerce extérieur.. Un traité de commerce fut signé en 1954 et resta en vigueur jusqu'en 1977. Depuis lors, une commission germano-suisse gère les relations commerciales.

<b>Allemagne</b><br>Sources: H. Ritzmann-Blickenstorfer, éd., <I>Statistique historique de la Suisse</I>, 1996, 698, 706; Administration fédérale des douanes © 2017 DHS et Marc Siegenthaler, Berne.<BR/><BR/>
Commerce extérieur de la Suisse avec l'Allemagne (1890-2015)

Au début des années 1950, la RFA était déjà redevenue, comme avant la guerre, le principal partenaire économique de la Suisse avec, pour cette dernière, un bilan commercial largement passif. La Suisse figura longtemps aux premières places dans la balance commerciale allemande (rangs sept à neuf) et fut pendant des années un partenaire commercial plus important que le Japon ou l'Union soviétique. En 1957, elle importait de la RFA pour plus de deux milliards de francs contre 960 millions d'exportations. Entre 1948 et 1990, la part de l'A. dans le total des importations passait de 6% environ à 34%. En 2002, la Suisse importait pour plus de 40 milliards de produits allemands et exportait pour plus de 27 milliards. La coopération entre entreprises et groupes des deux pays est à l'ordre du jour, dans toutes les branches et sous toutes les formes: investissements transfrontaliers, achats de sociétés et même fusions (entre les assureurs suisses Elvia et Bernoise et l'allemand Allianz par exemple). La Chambre de commerce germano-suisse à Zurich (fondée en 1912 à Genève sous le nom de Chambre de commerce allemande en Suisse) joue un grand rôle sur ce plan, tout comme l'Association des entrepreneurs suisses en A., créée après la Deuxième Guerre mondiale.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf, Alfred Cattani

3.1.5 - Les mouvements migratoires

Les deux guerres mondiales puis la division de l'A. influencèrent fortement les mouvements migratoires germano-suisses. 219 530 Allemands résidaient sur le territoire de la Confédération en 1910; en 1930, ils n'étaient plus que 134 561 et 55 437 en 1950. En 2000, on recensait 110 789 Allemands en Suisse, dont les deux tiers relevaient du consulat général de Zurich. Ils n'ont pas d'association faîtière. Ils se regroupent par région (Saxe, Hambourg, etc.) ou par profession (il existe par exemple un cercle des artistes allemands et à Neuchâtel un Deutsch Club)

Un recul analogue se manifesta dans l'entre-deux-guerres chez les Suisses établis en A. Dès 1938, ils s'étaient sentis abandonnés par leur représentation diplomatique et avaient dû affronter un climat souvent hostile. De 55 800 en 1928, leur nombre avait passé à 20 000 en 1945, à 18 000 en 1956 (sans la zone soviétique). Beaucoup d'entre eux revinrent en Suisse, surtout depuis l'Est. En 1948, des délégués représentant quarante associations suisses fondèrent une "conférence des présidents", qui se réunissait annuellement et se penchait sur les principaux sujets de préoccupation des émigrés suisses (AVS et autres assurances sociales, difficultés initiales lors de la prise de contact avec la mère-patrie, double imposition par exemple). Les Suisses lésés par le régime nazi pendant la Deuxième Guerre mondiale se battirent pour un dédommagement sur la base de l'accord de Washington; finalement, en 1957, comme les négociations avec la RFA n'avaient pas encore abouti, la Suisse mit à disposition par un arrêté fédéral un crédit de 15 millions de francs pour des paiements anticipés. Le vieillissement des expatriés, dû au manque de jeunes arrivants, fut un problème dans l'après-guerre. L'émigration ne recommença à croître que dans le dernier tiers du XXe s. La colonie suisse comptait 48 000 personnes en 1986 (près de la moitié était des doubles-nationaux) et 67 728 en 2000 (après la réunification); près de 60% était à cette date doubles-nationaux.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf, Alfred Cattani

3.1.6 - Les relations culturelles

Dans le domaine culturel, la dictature nazie eut des conséquences à long terme. Les relations, quasiment rompues sous le régime nazi, ne retrouvèrent pas après 1945 leur ancien niveau. Le phénomène toucha surtout la Suisse alémanique, malgré la langue commune qui, en l'occurrence, fut un frein plutôt qu'un lien. on soulignait les différences avec l'A. et non les points communs.

Il n'en reste pas moins que des associations privées suisses et quelques intellectuels tentèrent dans l'immédiat après-guerre de soutenir le développement d'une société libre et démocratique en A. De son côté, une partie des artistes et intellectuels allemands exilés en Suisse influença la littérature et le théâtre du pays. Depuis les années 1950, un nombre important d'artistes, d'écrivains, de journalistes ou d'universitaires allemands ou suisses résidèrent ou travaillèrent dans les deux pays. Mais le mouvement de 1968 marqua un tournant; tandis que commençait l'analyse critique des relations avec le IIIe Reich (travail qui n'est pas encore achevé au début du XXIe s.), les préventions envers l'A. s'estompèrent peu à peu, comme le montre par exemple le nombre croissant d'Allemands appelés à enseigner dans les universités suisses.Ainsi, en 1995, dans les universités de Bâle, de Zurich et de Berne, la proportion des professeurs allemands était d'environ un sur quatre ou un sur cinq; par rapport aux professeurs étrangers, elle était de près de trois sur quatre. Cette présence massive, dont on ne trouve pas l'équivalent pour les Français en Suisse romande, s'inscrit dans une longue tradition. Quant aux étudiants, 1031 Suisses étaient inscrits en A. en 1975, 1203 en 1985 et 1626 en 1995. En 1984-1985, un peu plus de 2000 Allemands étudiaient dans les universités suisses, tout particulièrement à Bâle où ils formaient plus de la moitié des jeunes étrangers. Depuis plusieurs décennies aussi, des échanges linguistiques sont organisés entre élèves romands et allemands.

L'édition et la presse suisses sont bien diffusées en A. et nombreux sont les auteurs suisses à y être édités. Quant à la presse allemande, surtout hebdomadaire (Der Spiegel, Focus), elle connaît une large diffusion en Suisse alémanique. Des auteurs comme Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt ou Peter Bichsel sont très lus en A. et leur succès équivaut à celui d'un Gottfried Keller ou d'un Conrad Ferdinand Meyer au XIXe s. En revanche, les auteurs suisses romands ne sont jamais parvenus à s'y imposer. Des musiciens (Arthur Honegger, Frank Martin), des artistes (Alberto Giacometti, Max Bill, Jean Tinguely), des penseurs (Carl Gustav Jung) y jouissent également d'une large audience. Des chefs allemands ont dirigé des orchestres suisses, souvent pendant plusieurs années (Wolfgang Sawallisch et Horst Stein à l'Orchestre de la Suisse romande par exemple). Au niveau officiel, Pro Helvetia, en organisant des manifestations, maintient vivante la présence culturelle suisse en A. Enfin, dans les deux pays, plusieurs associations regroupent leurs nationaux ou s'emploient à favoriser les échanges culturels.

Il convient de signaler une certaine ambivalence dans les relations entre Allemands et Suisses alémaniques, ces derniers, en raison de leur particularisme linguistique (dialecte, qui colore aussi le "bon allemand suisse" écrit), se sentant rejetés. La conscience d'appartenir à une grande communauté fait défaut, hormis dans les milieux culturels et intellectuels. Les réticences envers l'Union européenne relèvent également de la crainte de se faire assimiler par l'A.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf, Alfred Cattani

3.2 - Après 1990: l'Allemagne réunifiée

La chute du mur de Berlin en novembre 1989 marqua un tournant dans l'histoire de l'A. et amena la réunification en octobre 1990. Le Conseil fédéral considéra celle-ci comme un signe d'espoir valable pour la réconciliation des deux Europes. Le Bundestag ayant voté en juin 1991 le déplacement du gouvernement et du parlement à Berlin, la Suisse a transformé son consulat général berlinois en antenne de l'ambassade, restée à Bonn, et spécialisée dans les relations culturelles. Pour décharger Berlin, elle a ouvert en 1991 un nouveau consulat général à Dresde. En 2000, l'ambassade s'est installée à Berlin dans le bâtiment restauré de l'ancienne légation.

Si, du point de vue politique, la réunification n'a guère modifié les relations germano-suisses, on a enregistré quelques changements dans les domaines culturel et économique. Berlin a retrouvé un attrait certain (littérature, musique, beaux-arts, théâtre) et les Suisses participent à ce renouveau de la vie culturelle. L'A. réunifiée attire plus d'étudiants qu'auparavant la RFA et la RDA et, lorsqu'il s'est agi de remplacer les professeurs d'université de l'ex-RDA, de nombreux Suisses ont été nommés. La Suisse s'est aussi intéressée au nouveau marché que représente l'A. de l'Est et y a largement investi. Elle a par exemple acheté cent quarante entreprises au moment de la privatisation gérée par la Treuhandstelle, devenant ainsi l'un des pays les plus engagés dans l'économie de l'ancienne RDA.

Au sortir de la guerre, la Suisse représentait un modèle pour la RFA. Les décennies suivantes ont renforcé dans la partie occidentale du pays diviséla démocratie, l'Etat de droit et la confiance dans les institutions. La réunification n'a pas modifié la politique clairement proeuropéenne et proatlantique de la RFA. L'A. agrandie a maintenu, malgré les immenses difficultés dues à l'intégration extrêmement rapide des nouveaux Länder, son ancrage à l'ouest. Elle a poursuivi les bonnes relations nouées après 1945 avec la Suisse, laquelle trouve en particulier chez ses voisins une oreille attentive à ses problèmes d'intégration européenne. Au début du XXIe s. toutefois, quelques points de désaccord (nuisances dues à l'aéroport de Zurich, transit routier non entièrement réglé à satisfaction de l'A., évasion fiscale allemande et secret bancaire suisse) n'étaient pas résolus.

Auteur(e): Jean-Jacques Langendorf, Alfred Cattani

Références bibliographiques

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