23/03/2009 | communication | PDF | imprimer

Anticommunisme

Si l'anticommunisme est indissociable du communisme, le couple qu'ils forment suggère une fausse symétrie. Le Communisme renvoie à une vision du monde et à un programme assez clairement définis et s'incarne, surtout au XXe s., dans de nombreuses organisations politiques bien structurées. L'anticommunisme est plus vague, tant dans son idéologie que dans ses buts et il ne ressent pas toujours le besoin de s'organiser. Il veut se défendre contre le communisme et représente donc une réaction, qui n'est toutefois pas nécessairement proportionnelle à la force de son adversaire. Car il n'est pas seulement la manière de voir de la droite bourgeoise qui considère que des valeurs fondamentales comme la famille, l'Etat, la propriété privée, la religion et la patrie sont menacées. Il s'agit aussi, au-delà du camp bourgeois, jusque chez les socialistes et les syndicalistes, d'une attitude, d'une vision du monde qui surestime systématiquement le danger, car elle repose sur une image du complot communiste qui relève du mythe politique.

Les bourgeois étaient anticommunistes pour des raisons idéologiques alors que les socialistes et les syndicalistes critiquaient les communistes suisses et soviétiques pour leurs méthodes, mais tous réagirent par des mesures d'interdiction et d'exclusion contre un mouvement où ils voyaient un grand danger politique. Les militants anticommunistes de droite organisèrent en outre, surtout dans les années qui suivirent la Grève générale de 1918, des gardes bourgeoises armées.

Du côté bourgeois, on utilisa même consciemment la peur, largement irrationnelle, de la subversion communiste pour façonner une image forte de l'ennemi, qui favorisa la stabilité interne et qui servit d'appui dans d'autres luttes politiques, par exemple contre les socialistes. Pour discréditer l'adversaire, on le taxait de communiste. En pratiquant ainsi l'amalgame entre toutes les oppositions de gauche, on disposait d'un instrument d'intimidation et de marginalisation contre l'ensemble du Mouvement ouvrier. Néanmoins, quand cela semblait nécessaire, en particulier à l'époque de la Guerre froide, l'anticommunisme n'empêchait pas le sens des nuances et certains socialistes et syndicalistes considérés comme suffisamment intégrés échappaient à la stigmatisation. Mais l'Etat démocratique refusait toute légitimité aux idées communistes; considérées comme illégales, elles étaient criminalisées quasiment à titre préventif. Cette tactique à l'égard des socialistes suisses ne fut pas sans résultats ( Parti socialiste). Déjà dans les années 1920 et 1930, et surtout dans les années 1950, ceux-ci prirent clairement et parfois violemment position contre le communisme. La concurrence qui régnait entre les personnes et les théories rendit alors l'anticommunisme plus virulent et plus passionnel. Les Syndicats exclurent ainsi les communistes après la Première Guerre mondiale et, après 1945, ils interdirent aux membres du Parti du travail l'accès aux fonctions syndicales.

L'anticommunisme est donc une notion complexe, variable selon le contexte. Mais dès le début il eut des effets concrets sur le plan pénal et dans le cadre des mesures pour la protection de l'Etat. Sa première manifestation en Suisse date de 1843, alors que le mot "communisme" était encore tout neuf: Johann Caspar Bluntschli, conseiller d'Etat zurichois, fit emprisonner Wilhelm Weitling, socialiste messianiste, et condamna ses idées "communistes". Et des radicaux de gauche, comme Johann Rudolf Schneider, conseiller d'Etat bernois, ou le conseiller fédéral Henri Druey furent traités de communistes par des conservateurs. Une instance centrale de surveillance policière fut créée en 1889: le Ministère public de la Confédération.

Dans les décennies suivantes, l'image de l'ennemi évolua. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, l'ordre établi semblait menacé surtout par l'Anarchisme. Après la Révolution russe d'octobre 1917 et jusqu'aux années 1930 les craintes prirent l'aspect de l'antibolchévisme, puis de l'anticommunisme jusqu'à la chute du Mur de Berlin en 1989. L'angoisse périodiquement ravivée se cristallisait sur l'évocation d'un danger aigu ou sournois, venu de l'Est, sous la forme soit d'une invasion étrangère, soit d'une subversion ourdie à l'intérieur, mais pilotée de l'extérieur. La virulence de l'anticommunisme dépendait moins, en général, d'une menace réelle que d'événements politiques hautement symboliques propres à nourrir les craintes: elle fut à son comble après la grève générale de 1918, référence première et inlassablement évoquée même par les historiens, à la veille et au début de la Deuxième Guerre mondiale, après le coup d'Etat communiste de 1948 en Tchécoslovaquie, après la répression du soulèvement de 1956 en Hongrie, enfin (mais plus faiblement) en 1968, après l'intervention soviétique contre le Printemps de Prague et après les révoltes gauchistes, d'inspiration partiellement communiste.

La lutte contre le communisme fut aussi bien le fait de l'Etat que de particuliers de la droite bourgeoise. Le premier prit des mesures légales et policières, les seconds ne se contentèrent pas d'activités de propagande et parfois paramilitaires (gardes bourgeoises), mais organisèrent parallèlement aux mesures officielles une surveillance privée, plus ou moins intense selon la conjoncture, et créèrent des services de renseignements politiques. Etat et particuliers se partageaient les tâches de facto, mais ils communiquaient régulièrement. Ainsi la Fédération patriotique suisse fondée en 1919 par Eugen Bircher échangea, jusqu'à sa dissolution en 1947, des informations avec la police politique, par des voies directes et indirectes. Il y eut aussi une étroite collaboration entre la Police fédérale et le Service suisse d'information, organisme neutre créé en 1948, successeur d'Armée et Foyer. Un scandale éclata en 1976 quand on apprit que le bureau d'information dirigé par le radical zurichois Ernst Cincera fournissait aux autorités et aux entreprises privées des renseignements sur les individus "subversifs", communistes ou gens "de gauche", c'est-à-dire tous ceux qui remettaient en question le statu quo politique. L'anticommunisme organisé eut parfois, surtout dans l'entre-deux-guerres, un prolongement international: la Fédération patriotique suisse, l'Entente internationale contre la IIIe Internationale, mieux connue sous le nom de Ligue Aubert (Théodore Aubert l'avait fondée en 1924), et l'Action nationale suisse contre le communisme dirigée par l'ancien conseiller fédéral Jean-Marie Musy eurent ainsi des liens avec le Troisième Reich.

Les nombreux groupes anticommunistes apparus après 1918 eurent des activités difficiles à saisir, car ils étaient peu stables et travaillaient souvent dans l'ombre, mais ils rencontrèrent un certain succès, qui apparaît au moins au niveau légal. L'interdiction des organisations communistes, qu'ils exigeaient depuis longtemps, fut prononcée dans certains cantons (Neuchâtel et Genève en 1937, Vaud en 1938) et dans la Confédération en 1940. Ils obtinrent ce résultat non seulement parce que leurs leaders jouissaient de bonnes positions sociales et politiques, mais aussi parce que les convictions anticommunistes étaient largement répandues jusqu'au sommet de l'Etat, comme en témoignent les tentatives réitérées d'introduire une loi sur l'ordre public. Autre exemple typique, celui du conseiller fédéral Jean-Marie Musy, très actif dans ce domaine, qui fit adopter l'interdiction d'engager des communistes dans l'administration fédérale (1932). Une directive émise en 1950 et abrogée en 1990 prévoyait de licencier les employés fédéraux membres d'une organisation communiste. L'affaire des fiches, en 1989, donna la mesure des craintes éprouvées devant la subversion communiste et en montra les conséquences dans le domaine de la protection de l'Etat, quand le public apprit grâce au rapport de la Commission d'enquête parlementaire (CEP) que non seulement le ministère public avait établi des centaines de milliers de dossiers, mais aussi qu'environ 10 000 citoyens "dangereux" auraient été internés en cas de crise ou de guerre.


Bibliographie
– J.C. Bluntschli, Les communistes en Suisse: d'après les papiers saisis chez Weitling, 1843
– M. Müller, Die Entwicklung der Bundespolizei und ihre heutige Organisation, 1949
– Gruner, Arbeiter
– I. Zellweger, Die strafrechtlichen Beschränkungen der politischen Meinungsäusserungsfreiheit, 1975
– J. Frischknecht et al., Die unheimlichen Patrioten, 1979
– H.B. Kunz, Weltrevolution und Völkerbund, 1981
– J. Haefelin, Wilhelm Weitling, 1986
– Gruner, Arbeiterschaft
– J.-D. Blanc et al., Schnüffelstaat Schweiz, 1990
– U.P. Engeler, Grosser Bruder Schweiz, 1990
– H.U. Jost et al., Cent ans de police politique en Suisse, 1992
– G. Kreis, Staatsschutz in der Schweiz, 1993
– B. Studer, Sous l'œil de Moscou, 1996

Auteur(e): Brigitte Studer / PM