• <b>Antifascisme</b><br>Le 1<SUP>er</SUP> mai 1931, des ouvriers suisses et italiens manifestent à Zurich contre le régime mussolinien. Photographie de  Hans Staub (Fotostiftung Schweiz, Winterthour) © Fotostiftung Schweiz.

Antifascisme

Le concept est pris ici dans sa définition étroite de lutte contre le Fascisme; il n'englobe pas la lutte contre le National-socialisme, ni l'antifascisme élargi qui se développe dans les Etats communistes à partir de 1945, ni celui défini comme une lutte contre le capitalisme, l'impérialisme et le colonialisme qui émerge au sein de la nouvelle gauche à partir des années 1960. Il ne se réfère pas non plus à l'antifascisme suisse qui en Suisse italienne s'opposa surtout à l'Irrédentisme. La question de l'antifascisme en Suisse doit être rattachée à celle des relations avec l'Italie fasciste, mais aussi à la présence d'une importante colonie italienne (env. 135 000 personnes en 1920), que Rome cherche à encadrer dans les fasci à l'étranger: le premier est celui fondé à Lugano en mai 1921. Une partie des immigrés italiens s'opposent au nouveau régime et s'appuient sur des organisations déjà existantes, comme celle des socialistes qui publient à Zurich depuis le début du siècle L'Avvenire del Lavoratore. Avec la marche sur Rome d'octobre 1922 et après les "lois fascistissimes" de novembre 1926, de nombreux opposants politiques, les fuorusciti, cherchent refuge en Suisse. Peu d'entre eux y restent, à cause de l'attraction exercée par Paris où est fondée en 1927 la Concentration antifasciste, cartel regroupant les partis et syndicats antifascistes, à l'exception des communistes. La politique d'asile de la Confédération, d'autre part, n'est pas très généreuse envers les fuorusciti. En décembre 1926, le chef du Département politique, Giuseppe Motta, précise que les réfugiés doivent s'abstenir de toute activité politique et qu'il est souhaitable qu'ils ne s'établissent pas dans un canton limitrophe de l'Italie, voire qu'ils quittent notre pays. La police italienne surveille les réfugiés en Suisse et utilise des informateurs infiltrés parfois dans les organisations antifascistes. Les autorités fédérales refusent de coopérer avec la police italienne mais soumettent les fuorusciti à une étroite surveillance pour qu'ils ne nuisent pas aux relations avec l'Italie qui tiennent très à cœur à Motta.

Les réfugiés italiens et la cause de l'antifascisme peuvent compter sur des soutiens en vue au sein de la gauche helvétique, à commencer par le socialiste Guglielmo Canevascini, membre du gouvernement tessinois dès 1922. Libera Stampa, le journal qu'il a fondé en 1913, est le premier quotidien antifasciste en langue italienne paraissant en Europe: il est interdit en Italie dès 1923. En 1925, le Conseil fédéral adresse un sévère avertissement au réfugié Angelo Tonello, ex-député socialiste, car il l'estime responsable des articles antifascistes du journal: il est alors remplacé par un autre fuoruscito, le républicain Randolfo Pacciardi. Celui-ci ne se borne pas à collaborer à Libera Stampa, mais déploie une intense action antifasciste, en relation notamment avec le groupe Justice et Liberté, fondé en France en 1929. Le célèbre vol de propagande de Giovanni Bassanesi sur Milan en juillet 1930, organisé par Alberto Tarchiani et Carlo Rosselli, responsables de Justice et Liberté, est réalisé depuis le Tessin avec l'appui discret de Canevascini; leur expulsion provoque un débat au Conseil national, demandé par le socialiste Robert Grimm. Défenseur d'une stricte neutralité, Heinrich Häberlin, chef du Département de justice et police, déclare: "nous ne sommes ni fascistes ni antifascistes, nous sommes suisses". Les socialistes tessinois aident aussi les fuorusciti en mettant à leur disposition des passeports suisses, ce qui suscitera la vive réaction de Rome lorsque ces papiers seront retrouvés sur des militants arrêtés en Italie, comme le futur président italien Sandro Pertini.

<b>Antifascisme</b><br>Le 1<SUP>er</SUP> mai 1931, des ouvriers suisses et italiens manifestent à Zurich contre le régime mussolinien. Photographie de  Hans Staub (Fotostiftung Schweiz, Winterthour) © Fotostiftung Schweiz.<BR/>
Le 1er mai 1931, des ouvriers suisses et italiens manifestent à Zurich contre le régime mussolinien. Photographie de Hans Staub (Fotostiftung Schweiz, Winterthour) © Fotostiftung Schweiz.
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Les écoles italiennes en Suisse constituent un enjeu significatif dans le conflit entre les antifascistes et les représentants de l'Italie officielle: à Genève, elles échappent à la mainmise fasciste grâce en particulier au républicain Giuseppe Chiostergi. A Zurich, une école libre italienne voit le jour en 1931, sous la direction du républicain Fernando Schiavetti et avec l'appui de la vieille émigration économique. Les antifascistes genevois inaugurent en 1933 le bâtiment des Colonie estive italiane à Saint-Cergues les Voirons en territoire français, grâce au travail volontaire de centaines d'ouvriers genevois et italiens: une réalisation sans équivalent au sein de l'antifascisme italien à l'étranger.

Les communistes ne comptent que peu de sympathisants au sein de la vieille émigration; plus d'une centaine de jeunes militants entrés clandestinement après 1926 sont actifs principalement dans les régions industrialisées de Suisse allemande. Le journal Falce & Martello (1925-1936), organe des communistes tessinois, est rédigé en fait par des Italiens, comme Romano Cocchi, découvert et expulsé en 1933. Entre 1927 et 1929, la direction du parti communiste italien avait été installée clandestinement en Suisse, près de Lugano puis à Bâle; en 1929, ses responsables, dont Palmiro Togliatti, sont expulsés par la police. En 1930, le militant communiste Ignazio Silone entre clandestinement en Suisse; il séjournera à Zurich jusqu'à la fin de la guerre et publiera ses romans chez Europa Verlag du socialiste Emil Oprecht.

Après 1933, tandis que le régime mussolinien bénéficie d'un prestige accru à l'étranger, l'antifascisme italien est en perte de vitesse, et en 1934 la Concentration antifasciste de Paris est dissoute. En 1935, la guerre menée par l'Italie contre l'Ethiopie relance en Suisse, particulièrement à Genève où est en place le gouvernement à majorité socialiste de Léon Nicole, la campagne contre le fascisme. C'est à cause de ses articles contre l'Italie fasciste que le socialiste Carlo Emanuele A Prato, principal rédacteur du Journal des Nations, publié à Genève, est expulsé par Berne en 1937. Les sanctions votées par la SdN contre l'Italie sont exploitées par le régime qui se présente comme victime d'un complot international, ce qui touche le patriotisme de nombreux émigrés et gagne de nouvelles adhésions au fascisme. La stricte politique de neutralité décidée par Berne après l'éclatement de la guerre civile espagnole en juillet 1936, où l'Italie soutient le général Franco, n'empêche pas de nombreux Suisses (env. 800) de s'engager dans les Brigades internationales. Randolfo Pacciardi, que Berne avait éloigné en 1933 déjà, commande en Espagne le "bataillon Garibaldi", où se battent aussi quelques dizaines de volontaires tessinois.

Après la chute de Mussolini et l'armistice du 8 septembre 1943 entre Badoglio et les Alliés, environ 20 000 jeunes soldats italiens trouvent refuge en Suisse. Ils sont suivis par des milliers de civils qui fuient l'occupation allemande pour des raisons politiques ou pour échapper aux persécutions raciales. Au total, jusqu'à la fin de la guerre, la Suisse héberge environ 45 000 réfugiés italiens. Des camps universitaires pour les jeunes militaires sont organisés auprès des universités romandes avec l'appui des autorités suisses. La Résistance ne débute en Italie qu'après le 8 septembre 1943. En novembre déjà des contacts sont noués à Lugano entre des responsables de la Résistance et les représentants alliés en Suisse. En septembre 1944, les partisans italiens libèrent le val d'Ossola où est proclamée une république autonome. En octobre, les troupes allemandes et les fascistes de Salò réoccupent la vallée, ce qui oblige des milliers de partisans et de civils à s'enfuir au Tessin et en Valais. En novembre 1943, à Olten, les représentants de toutes les tendances politiques de l'émigration antifasciste avaient fondé les Colonies libres italiennes, qui existent toujours. Cette initiative traduisait la volonté d'organiser dorénavant sur des principes démocratiques et apolitiques les immigrés italiens dans la Confédération.


Sources imprimées
DDS, 8-15
Bibliographie
– M. Morach, Pietro Bianchi...Maurer und organisiert, 1979
– E. Signori, La Svizzera e i fuorusciti italiani, 1983
– G. Canevascini, Autobiografia, éd. D. Baratti et al., 1986
– M. Cerutti, Fra Roma e Berna, 1986
– M. Cerutti, Le Tessin, la Suisse et l'Italie de Mussolini, 1988
– M. Cerutti, «Les communistes italiens en Suisse dans l'entre-deux-guerres», in Centenaire Jules Humbert-Droz, 1992, 213-240
– R. Broggini, Terra d'asilo, 1993
– R. Carazzetti, R. Huber, éd., Svizzera e Italia negli anni Trenta, 1993
– M. Cerutti, «Les Italiens à Genève à l'époque du fascisme et de la Soc. des Nations», in Genève et l'Italie, 1994, 101-116
– S. Prezioso, «L'exil dans l'exil d'un fuoruscito: Fernando Schiavetti», in Les Annuelles, 6, 1995, 85-126

Auteur(e): Mauro Cerutti