• <b>Mercantilisme</b><br>Ordonnance sur l'encouragement des manufactures, 10 juillet 1695, page de titre (Archives de l’Etat de Berne, Mandats imprimés, vol. 18, n<SUP>o</SUP> 9). Dès la fin du XVI<SUP>e</SUP> siècle, les autorités bernoises favorisèrent l'exploitation de manufactures, afin de lutter contre "la pauvreté et l'oisiveté, en ville comme à la campagne". Depuis le milieu du XVII<SUP>e</SUP> siècle, cette pratique visa également l'amélioration de la balance commerciale.

Mercantilisme

Le mercantilisme est le nom donné à la politique économique (ainsi qu'à la doctrine qui la sous-tendait) menée par les Etats, surtout monarchiques, entre 1600 et 1750 environ. Depuis les années 1920, on qualifie de "mercantilistes" ou de "néomercantilistes" les politiques protectionnistes.

Le terme fut inventé après l'âge d'or du mercantilisme, le XVIIe s.; il remonte à Adam Smith qui, à l'époque des Lumières, reprocha à ce qu'il appelait "système mercantile" de voir dans la production et l'accumulation de métaux précieux un but en soi; au lieu de servir les intérêts de la société et de toute l'humanité, le mercantilisme n'aurait été utile que pour l'Etat. Dans les faits, le mercantilisme n'a rien d'une théorie cohérente; il est plutôt un ensemble hétéroclite de procédés et de recommandations pratiques. Ses principaux représentants sont en France Colbert (on parle aussi de colbertisme), en Angleterre Thomas Mun et en Allemagne Johann Joachim Becher. On le rapproche du "caméralisme allemand"; mais celui-ci, au-delà de nombreux points communs, avait des visées plus vastes, puisqu'il n'embrassait pas seulement l'économie, mais aussi l'administration étatique et la jurisprudence.

Le mercantilisme, qui est étroitement lié à l'absolutisme, se caractérise notamment par l'idée que la quantité de richesses contenues dans le monde est constante. Le but de la politique commerciale d'une nation est donc de s'en assurer la plus grande part. Le commerce est, selon une métaphore empruntée à la littérature économique de l'époque, la grande roue qui meut toute la machine sociale. On partait du principe que l'économie pouvait et devait être développée, mais que les matières premières à utiliser au profit du pays étaient limitées. Il fallait par conséquent encourager les exportations de produits finis, source de rentrées d'argent, mais restreindre le plus possible les importations et les limiter aux matières premières indispensables, par le moyen d'interdictions et de taxes douanières. L'impératif premier était une balance commerciale positive, car on mettait sur le même plan la bonne santé des finances publiques et la puissance de l'Etat. Comparable à une sorte de nationalisme économique, le mercantilisme prit dans chaque pays des couleurs particulières. Dans la seconde moitié du XVIIIe s., il fit place aux modèles de la physiocratie, aux concepts de libre-échange et de libéralisme, contemporains de l'industrialisation. Cependant, les théories des mercantilistes frayèrent la voie de ceux qui le contestèrent, tels François Quesnay, Richard Cantillon, David Hume, Turgot et même Adam Smith, fondateur de l'économie politique classique.

Il n'y a pas, à proprement parler, de mercantilisme suisse. En effet, le territoire de la Confédération n'a commencé à connaître une intégration économique nationale, sous forme de coopération entre entrepreneurs genevois et zurichois, qu'au cours du XVIIIe s.; néanmoins, l'interdiction d'importer et de consommer du tabac, décrétée par la Diète au milieu du XVIIe s., est un exemple typique de mesure mercantiliste. On peut par contre en repérer des manifestations dans les politiques économiques cantonales: réflexes protectionnistes, extension du cadre économique du chef-lieu à l'ensemble du territoire, efforts en vue de s'assurer une balance commerciale et une balance des paiements excédentaires, se traduisant fréquemment par un soutien étatique aux exportations, souci de limiter les importations, notamment au moyen des ordonnances somptuaires des XVIIe et XVIIIe s. Dans certains cantons, l'économie très liée aux marchés étrangers souffrit au XVIIe s. des mesures protectionnistes prises par la France (le meilleur client de la Confédération) et par l'Autriche. L'absence de coopération économique et l'attitude des villes corporatives, qui freinaient les initiatives des entrepreneurs, empêchèrent une réaction appropriée de la Confédération face aux politiques mercantilistes des Etats voisins.

Le mercantilisme put s'imposer jusqu'à un certain point dans quelques cantons patriciens. C'est la ville de Berne, où les corporations ne jouaient aucun rôle politique, qui alla le plus loin dans cette voie. Le gouvernement bernois tenta de prohiber sur son territoire toute espèce d'oisiveté et décida dès les années 1680 de soutenir le commerce et l'industrie. Il institua en 1687, d'après un modèle français, un Conseil de commerce, qui se montra actif notamment en Haute-Argovie, en y faisant pratiquer un commerce encouragé et surveillé par l'Etat, pour le profit de la République. Comme les corporations de Berne, contrairement à celles de Genève, Zurich ou Bâle, n'interdisaient pas l'artisanat rural, le canton réussit à élargir peu à peu le cadre de son économie, d'abord étroitement urbaine. En outre, les autorités fondèrent des maisons de travail pour indigents et orphelins, attribuèrent des monopoles de fabrication, promulguèrent en 1719 un mandat sur les manufactures, créèrent un tribunal du commerce et mirent sur pied un vaste programme de constructions routières. A ses débuts, la Société économique de Berne souscrivit aussi aux thèses mercantilistes. Des mesures semblables furent prises à Lucerne, où les autorités créèrent une Chambre de commerce, attribuèrent des monopoles, introduisirent l'industrie de la schappe et multiplièrent les postes de douane. A Neuchâtel et dans l'évêché de Bâle, le mercantilisme inspira également des ébauches d'action.

Il eut moins de succès dans les cantons à régime corporatif. A Zurich, Schaffhouse, Bâle et Saint-Gall, les corporations urbaines veillaient à empêcher le développement de l'artisanat à la campagne. Néanmoins, les mesures de Zurich pour l'encouragement et la protection des fabriques (dernier tiers du XVIIe s.) rappellent la politique de Colbert (Protoindustrialisation); les maîtrises genevoises essayèrent aussi d'élever des barrières douanières. Dans les cantons campagnards enfin, l'Etat ne jouait guère de rôle régulateur et la liberté de commerce (ou plutôt l'indépendance de celui-ci vu l'absence d'une politique économique étatique) qui régnait dans la plupart des cantons de la Confédération, y était encore plus marquée qu'ailleurs.

<b>Mercantilisme</b><br>Ordonnance sur l'encouragement des manufactures, 10 juillet 1695, page de titre (Archives de l’Etat de Berne, Mandats imprimés, vol. 18, n<SUP>o</SUP> 9).<BR/>Dès la fin du XVI<SUP>e</SUP> siècle, les autorités bernoises favorisèrent l'exploitation de manufactures, afin de lutter contre "la pauvreté et l'oisiveté, en ville comme à la campagne". Depuis le milieu du XVII<SUP>e</SUP> siècle, cette pratique visa également l'amélioration de la balance commerciale.<BR/>
Ordonnance sur l'encouragement des manufactures, 10 juillet 1695, page de titre (Archives de l’Etat de Berne, Mandats imprimés, vol. 18, no 9).
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Les succès relativement limités du mercantilisme dans la Confédération furent l'une des causes du développement industriel du pays; la Suisse devint la nation la plus fortement industrialisée du continent, capable même, à la fin du XVIIIe s., de concurrencer l'Angleterre. On estime qu'à ce moment-là l'industrie occupait environ 12% de la population suisse. Etablie dans les campagnes, dans les Préalpes et dans le Jura, elle progressait en s'intéressant à de nouveaux produits d'exportation et en investissant dans de nouvelles formes d'exploitation gourmandes en capitaux. Les conceptions mercantilistes apparurent dès lors comme dépassées dans toute l'Europe; elles ne résistèrent pas aux critiques des partisans des Lumières, fondées au début principalement sur la philosophie morale.


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Auteur(e): Urs Hafner / PM