17/08/2005 | communication | PDF | imprimer | 

Crises démographiques

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Jusqu'au début de l'ère industrielle, les crises démographiques et les crises de subsistance sont les moments les plus marquants de l'histoire de la population. La recherche moderne les identifie en calculant à partir des registres d'état civil le nombre de naissances, de mariages et de décès (Natalité, Nuptialité, Mortalité) qui ont eu lieu d'année en année dans une région déterminée. Il est moins facile de recenser les mouvements migratoires qu'elles ont entraînés, vu la nature des sources. Bien que les crises démographiques aient une influence indéniable sur l'évolution de la population, il faut abandonner l'idée de les considérer comme un mécanisme de régulation, étant donné leur impact fortuit.

La plupart des crises démographiques se traduisent par une notable progression des décès, dont le nombre surpasse alors, parfois du double, celui des naissances. Le recul des naissances signale aussi une crise. Leur recul s'explique par la mort de mères et de pères potentiels, et par les perturbations du cycle ovarien (aménorrhée de Famine). En période de crise, les mariages sont souvent repoussés. L'émigration en provenance de régions décimées par la famine, la guerre ou les épidémies n'est connue que par des sources narratives. Il n'est pas possible de la quantifier, à moins que l'on ne possède des recensements effectués à des dates rapprochées.

Epidémies, famines et conflits armés étaient à l'origine des crises démographiques. Parmi les épidémies antérieures à 1700, la peste ravagea l'ensemble de la Suisse en 1349, 1519, 1541, 1564, 1611, 1630 et 1636, tuant entre 10 et 50% de la population, selon les régions; son dernier passage eut lieu en 1666-1668; par la suite, le cordon sanitaire mis en place par les pays limitrophes et par quelques cantons semble avoir été efficace. D'autres épidémies, telles que la variole, le choléra, le typhus, la typhoïde et la grippe causèrent moins de pertes humaines. L'épidémie de grippe de 1918 tua 24 500 personnes en Suisse, soit moins de 1o/oo de la population. Certaines épidémies, comme la dysenterie et la variole - maladies infantiles - ou la fièvre puerpérale (Naissance) touchèrent seulement ou surtout un groupe de la population. A long terme, les épidémies infantiles exercèrent un impact plus fort sur l'évolution de la population que celles qui touchèrent les adultes (choléra, typhus exanthématique).

Une fois passées les vagues de peste, un nouveau type de crise démographique s'imposa: à la "crise de type ancien", caractérisée par de nombreux décès, succéda la "crise larvée" qui voyait surtout reculer les naissances et les mariages. Les famines et la cherté (Inflation) occasionnaient certes une recrudescence des décès (60% environ, contre 200% pour une épidémie de peste), mais entraînaient surtout une diminution des mariages et des baptêmes. Rares furent les conflits armés ayant eu de lourdes conséquences démographiques pour la Suisse: des pertes sensibles furent enregistrées, par exemple, dans les régions touchées par la guerre de Trente Ans (évêché de Bâle, Fricktal). A l'époque de la République helvétique et de la Médiation, les pertes furent graves en Suisse centrale (Entlebuch, Uri en 1798-1799), mais modestes sur le Plateau.

Il est instructif d'observer l'évolution qui suit une crise démographique: après une épidémie de peste, la récupération était rapide. La mortalité demeurait faible durant un certain temps, les mariages et remariages étaient nombreux et les naissances pléthoriques. En outre, villes et villages attiraient une foule de nouveaux habitants. Ainsi la ville de Bâle rattrapa-t-elle en seize ans un recul de près de 30%, le bourg de Liestal un recul de 11-19% en huit ans seulement. Il n'en allait pas de même après une période de cherté ou de famine: les baptêmes demeuraient dans la moyenne et surtout il n'y avait pas de recrudescence des mariages. De plus, les personnes ayant quitté le pays n'y revenaient pas. La constitution de provisions de ménage (dès le bas Moyen Age), des mesures d'hygiène (surtout au XIXe s.), une meilleure répartition sociale des ressources et, de manière générale, l'industrialisation contribuèrent à atténuer, prévenir et finalement surmonter les crises démographiques.

Alors que l'ancienne école (Wilhelm Bickel, Malthusianisme) fondait ses analyses sur la mortalité, surtout celle résultant d'épidémies, on recourt aujourd'hui à des modèles plus complexes (Alfred Perrenoud), qui tiennent compte non seulement de l'évolution de la mortalité, mais aussi de la structure de la population. On fait apparaître ainsi les mécanismes de régulation qui réagissaient au recul démographique.


Bibliographie
– W. Bickel, Bevölkerungsgeschichte und Bevölkerungspolitik der Schweiz seit dem Ausgang des Mittelalters, 1947
– M. Mattmüller, Bevölkerungsgeschichte der Schweiz, 1re partie, 2 vol., 1987
– A. Perrenoud, «Maladies émergentes et dynamique démographique», in History and Philosophy of the Life Sciences, 15, 1993, 297-311

Auteur(e): Markus Mattmüller / AN