25/02/2014 | communication | PDF | imprimer

Turnus

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Les artistes suisses ont longtemps souffert d'un manque de visibilité. Pour y remédier, la Société suisse des beaux-arts, refondée en 1839 sur la base de la Société suisse des artistes créée en 1806 (Sociétés d'artistes), lance l'idée d'une exposition à l'échelon suisse (Sociétés des beaux-arts). Elle en confie l'organisation à tour de rôle aux sections locales qu'elle fédère. C'est ainsi qu'est mise en place l'Exposition suisse des beaux-arts, dite Turnus, selon un modèle tout à fait unique en Europe, celui d'une exposition itinérante, appelée à diffuser l'art dans tout le pays (Expositions).

Le premier Turnus est présenté en 1840 dans les villes de Bâle, Berne et Zurich. Lucerne et Winterthour l'accueillent aussi dès 1842, Saint-Gall dès 1844, Schaffhouse dès 1848, Soleure dès 1854, Genève et Lausanne dès 1856. Le Turnus, jusque-là biennal, touche alors dix villes et, dès 1861, se scinde en un Turnus occidental et un Turnus oriental, présenté alternativement les années paires et impaires, ce qui permet de satisfaire la demande d'adhésion d'autres villes: Constance dès 1860, Aarau dès 1862, Fribourg dès 1868, Glaris dès 1871, Le Locle dès 1886, Lugano dès 1891, Bienne dès 1897, Coire dès 1900, Frauenfeld en 1940. Dans cette nouvelle extension géographique, le Turnus occidental ou oriental peut ainsi être présenté chaque année dans quatre à sept villes consécutives, pour une durée de trois à six semaines (d'avril à octobre, en raison de l'éclairage naturel). Mais toutes les villes ne l'accueillent pas à chaque fois, certaines passent occasionnellement leur tour ou y renoncent durablement, comme Fribourg dès 1876, Genève dès 1880 et Lausanne dès 1892; Neuchâtel, pour sa part, ne le recevra jamais; à quelques exceptions près, le Turnus ne circule donc plus qu'en Suisse alémanique, sinon au Locle, resté fidèle. En règle générale, chaque ville imprime son catalogue d'exposition pour dresser la liste des artistes (un catalogue unique ne s'impose qu'à partir de 1907): en moyenne environ 80 artistes entre 1840 et 1860, 130 entre 1861 et 1890, 150 entre 1891 et 1914, plus de 250 durant la Première Guerre mondiale, nettement moins dans l'entre-deux-guerres. Entre 1937 et 1954, le Turnus ne circule plus que sous la forme réduite d'une exposition dite "Régionale".

Les grandes heures du Turnus se situent entre 1840 et 1890: il est alors la seule exposition régulière d'art suisse à l'échelon national et, à ce titre, reçoit une subvention fédérale dès 1860. Il favorise une nouvelle sociabilité entre amateurs et artistes et, par le système des loteries (les lots sont constitués d'œuvres exposées), participe à la naissance d'un marché de l' art en Suisse. Présenté dans des lieux de fortune - écoles, salles de musique et de théâtre, casinos, bibliothèques, arsenaux, grenettes, hôtels de ville - il crée une dynamique rendant nécessaire la construction d'espaces mieux adaptés, tels que Kunsthallen (Bâle en 1871, Lucerne en 1874) et musées (Berne en 1880). Il est cependant assez vite disqualifié par la forte présence de peintres dilettantes et la défection de grands artistes. La fronde provient des artistes, fédérés en 1865 au sein de la Société des peintres, sculpteurs et architectes suisses (SPSAS), qui lui reprochent son amateurisme et son conservatisme, et qui obtiennent de la Confédération l'organisation d'une Exposition nationale suisse des beaux-arts (la première a lieu à Berne en 1890). En 1921, la SPSAS boycotte le Turnus, puis obtient la majorité dans le jury, tandis que les conservateurs de musées renforcent leur pouvoir et professionnalisent l'entreprise en réunissant moins un jury qu'un comité d'organisation. A bout de souffle, le Turnus est absorbé par la 22e Exposition nationale suisse des beaux-arts en 1951, par la 23e en 1956, et une ultime fois par la 24e en 1961.


Bibliographie
– L. Marfurt, Der Schweizerische Kunstverein, 1806-1981, 1981
– P.-A. Jaccard, «Turnus, Expositions nationales suisses des beaux-arts, SPSAS, SSFPSD, Expositions nationales suisses», in RSAA, 43, 1986, 436-459

Auteur(e): Paul-André Jaccard