12/02/2014 | communication | PDF | imprimer

Suisse italienne

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L'expression désigne les territoires du canton du Tessin et des Grisons italiens (Mesolcina, Calanca, val Bregaglia et val Poschiavo); elle est aussi l'une des quatre régions linguistiques et culturelles de la Confédération: Suisse alémanique, Suisse romande, Suisse italienne (Italien) et Suisse romanche. Selon le recensement fédéral de 2000 la Suisse italienne comptait 320 247 habitants, dont 266 730 italophones contre 470 961 italophones dans tout le pays (52,9% Suisses, 47,1% étrangers). En 1850, ceux-ci constituaient 5,4% du total de la population suisse, 8,1% en 1910, 5,2% en 1941, 11,9% en 1970 et 6,5% en 2000. La forte diminution de leur nombre depuis les années 1970 s'explique par l'intégration en Suisse alémanique et romande des italophones suisses et des Italiens de la deuxième génération, qui ont adopté comme langue principale celle de leur lieu de résidence, et par le retour au pays de nombreux émigrés italiens.

Les origines du concept de Suisse italienne remontent à la période des huit bailliages confédérés au sud des Alpes, appelés "Bailliages italiens" ou "transalpins", "Lombardie suisse", "Italie suisse" ou, depuis le XVIIIe s., "Suisse italienne". Dans la République des III Ligues, pays allié des Confédérés depuis 1524, les populations italophones se trouvaient non seulement dans les Grisons italiens actuels, mais aussi en Valteline, à Chiavenna et à Bormio, territoires sujets de 1512 à 1797, ensuite annexés à la République cisalpine. L'intégration des III Ligues dans la Confédération comme canton des Grisons et l'émancipation des bailliages italiens devenus canton du Tessin (1803) déterminèrent la configuration territoriale de la Suisse italienne. L'expression dans son acception géographique eut de la peine à s'affirmer; si Stefano Franscini s'occupa également des Grisons italiens dans l'appendice de son ouvrage La Svizzera italiana (1837-1840), d'autres auteurs la réduisirent seulement au Tessin. Le développement d'une conscience identitaire commune entre les Tessinois et les Grisons italophones fut long et difficile. Ce n'est qu'à partir du XXe s. qu'ils instaurèrent lentement des formes de collaboration plus étroites.

En centralisant les douanes et en créant un marché national dont le versant méridional des Alpes ne faisait partie que formellement, l'Etat fédéral, fondé en 1848, contribua à couper les liens économiques et culturels que les populations de la Suisse italienne avaient toujours entretenus avec l'espace italien voisin. Cette évolution fut complétée par la séparation diocésaine de Brusio et Poschiavo (1870) et du Tessin (1884/1888). Avec la Constitution fédérale de 1848, qui reconnut formellement le multiculturalisme en attribuant à l'allemand, au français et à l'italien le statut de langues nationales officielles (art.109), la Suisse italienne devint une composante reconnue de l'identité nationale. Elle fut représentée au Conseil fédéral par Franscini (1848-1857), Giovan Battista Pioda (1857-1864), Giuseppe Motta (1911-1940), Enrico Celio (1940-1950), Giuseppe Lepori (1954-1959), Nello Celio (1966-1973) et Flavio Cotti (1986-1999). Cependant cette présence ne devint jamais un droit (écrit ou tacite), ce qui explique les longues périodes sans représentants de la Suisse italienne au gouvernement. Le seul candidat officiel au Conseil fédéral originaire des Grisons italiens, Ettore Tenchio, ne fut pas élu en 1962, bien qu'il fût président du parti conservateur chrétien-social suisse (auj. PDC).

Les conséquences économiques et culturelles de l'ouverture du tunnel ferroviaire du Gothard (1882) ranimèrent au Tessin le débat sur l'italianité, provoqué aussi par la difficile intégration de la colonie suisse alémanique, devenue plus nombreuse. Dans les années 1920 déjà, les autorités tessinoises et l'association Pro Grigioni Italiano (Pgi) considérèrent comme prioritaire la question de la défense de la culture et de la langue italiennes. Les rivendicazioni ticinesi et les requêtes de Pgi (1924, 1938), de caractère économique et culturel, incitèrent la Confédération à adopter des mesures pour défendre l'italianité. Dès 1931, les autorités fédérales accordèrent des subsides pour soutenir la politique et les activités scolaires et culturelles dans les régions italophones.

L'irrédentisme et la création d'un front pour la défense de la patrie dans les années 1930, puis le climat créé par la défense spirituelle, mirent une sourdine aux peurs concernant l'intégrité culturelle de la Suisse italienne et sa désintégration ethnique présumée. Néanmoins, le subside fédéral à la langue et à la culture italiennes quintupla en 1942. Dans l'immédiat après-guerre, en Suisse italienne dominait l'impression d'être (selon l'expression de Lepori en 1948) une région "ethniquement menacée" sur le plan culturel et sans perspectives de progrès économique. Les craintes au Tessin concernant le bradage du sol (augmentation des résidences secondaires, de germanophones surtout, et spéculation foncière) alimentèrent de nouvelles préoccupations concernant l'intégrité ethnique et religieuse. Ces débats furent à l'origine de revendications pour l'ouverture au trafic et au développement.

Bien que l'Observatoire linguistique (1991), l'université de la Suisse italienne (1995) et la haute école spécialisée de la Suisse italienne (1997) soient des institutions à forte valeur symbolique, celle qui représente le mieux la région est la Radio-Télévision de la Suisse italienne. En 1997, la Confédération ratifia la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires plaçant l'italien en Suisse sous la protection du Conseil de l'Europe. Depuis le début du XXIe s., l'identité suisse italienne a été l'objet d'un vif débat lancé notamment par l'association civique Coscienza Svizzera-Gruppo di studio e di informazione per la Svizzera italiana et par Pgi.


Bibliographie
– S. Bianconi, Lingue di frontiera, 2001
– P. Parachini, éd., Esiste la Svizzera italiana? E oltre?, 2011

Auteur(e): Silvano Gilardoni, Sacha Zala / DW