• <b>Fédération jurassienne</b><br>En-tête d'un exemplaire de l'organe de la fédération, daté du 28 septembre 1873 (Archives sociales suisses).

Fédération jurassienne

La Fédération jurassienne est un mouvement révolutionnaire qui émergea parmi les ouvriers horlogers du Jura bernois et des Montagnes neuchâteloises dans le cadre de l'Association internationale des travailleurs (AIT, Internationales ouvrières) et au sein duquel naquit le premier courant anarchiste en Suisse (Anarchisme). Sa création s'inscrit dans le contexte des luttes qui opposent les tendances représentées par Bakounine et Marx dans la Première Internationale. Elle concrétise le refus de la majorité des sections romandes, gagnées aux thèses collectivistes, antiétatiques et fédéralistes, de se soumettre aux décisions de la conférence de Londres de septembre 1871.

Le 12 novembre 1871, les délégués de huit sections jurassiennes du district de Courtelary et du canton de Neuchâtel se réunissent à Sonvilier. Ils adoptent les statuts de leur fédération, véritable modèle d'organisation antiautoritaire. Le congrès adresse aussi une circulaire à toutes les fédérations de l'AIT. L'attitude dictatoriale du conseil général y est critiquée et les conceptions libertaires y sont développées. L'organisation même de l'Internationale, "embryon de la future société humaine", doit "être dès maintenant l'image de nos principes de liberté et de fédération, et rejeter de son sein tout principe tendant à l'autorité, à la dictature". La Fédération jurassienne devient ainsi le porte-drapeau de tous les adversaires du conseil général au sein de l'AIT. Les partisans de Bakounine et de James Guillaume, tous deux exclus de l'Internationale après le congrès de La Haye, se réunissent en congrès à Saint-Imier (15-16 septembre 1872). Ils posent les bases d'une nouvelle organisation regroupant les fédérations italienne et espagnole ainsi que des sections françaises, américaines, belges, hollandaises et anglaises. La Fédération jurassienne est l'âme de l'Internationale fédéraliste et antiautoritaire. Ses cinq années d'existence sont marquées par quatre congrès généraux à Genève en 1873, Bruxelles en 1874, Berne en 1876 et Verviers (Belgique) en 1877. Le Bulletin de la Fédération jurassienne de l'Association internationale des travailleurs (1872-1878) compte quelque 600 abonnés dans une dizaine de pays.

<b>Fédération jurassienne</b><br>En-tête d'un exemplaire de l'organe de la fédération, daté du 28 septembre 1873 (Archives sociales suisses).<BR/><BR/>
En-tête d'un exemplaire de l'organe de la fédération, daté du 28 septembre 1873 (Archives sociales suisses).
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Le rayonnement international de la Fédération jurassienne contraste avec sa modeste implantation régionale. A son apogée en 1873-1874, on dénombre seulement 300 à 400 militants, répartis en Suisse romande entre une vingtaine de sections. Neuchâtel, Le Locle, La Chaux-de-Fonds, Sonvilier, Saint-Imier et Genève possèdent les groupes les plus actifs. Ouvriers horlogers travaillant en atelier, graveurs et guillocheurs, monteurs de boîtes et faiseurs de ressorts forment l'essentiel des rangs. On y compte aussi beaucoup de réfugiés politiques, proscrits de la Commune et révolutionnaires russes. En 1876, le congrès de Berne adopte une stratégie - propagande par le fait - destinée à électriser les peuples par une série de coups de main, de tentatives insurrectionnelles et d'attentats. A partir de la manifestation du drapeau rouge à Berne (18 mars 1877), Paul Brousse et Pierre Kropotkine personnifient la radicalisation de la Fédération jurassienne, dont le déclin est précipité par le départ de James Guillaume à Paris en 1878. La nouvelle orientation anarchiste du mouvement ne correspond plus aux attentes des ouvriers jurassiens, confrontés à la crise et à la restructuration de l'horlogerie. La Fédération jurassienne tient son dernier congrès en 1880. Quelques militants resteront fidèles à l'anarchisme. A l'instar d'Adhémar Schwitzguébel, les autres contribueront pour la plupart à l'essor du syndicalisme ouvrier dans l'industrie horlogère et du socialisme réformiste.


Fonds d'archives
– Fonds James Guillaume, AEN
– Arch. Max Nettlau, Inst. international d'hist. sociale, Amsterdam
Sources imprimées
L'Almanach du Peuple, 1871-1875
Bull. de la Fédération jurassienne de l'Assoc. internationale des travailleurs, 1872-1878
– J. Guillaume, L'Internationale, 4 vol., 1905-1910 (réimpr. 1985)
– A. Schwitzguébel, Quelques écrits, 1908
– J. Freymond, dir., La Première Internationale, 1962-1971
Bibliographie
– Gruner, Arbeiter
– M. Enckell, La Fédération jurassienne, 1971 (21991)
– «La Première Internationale et le Jura», in Actes SJE, 1972, 331-402
– M. Vuilleumier, «James Guillaume, sa vie, son œuvre», in L'Internationale, 1985, I-LVII
– M. Vuilleumier, Horlogers de l'anarchisme, 1988

Auteur(e): François Kohler