03/03/2009 | communication | PDF | imprimer

Kulturkampf

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Apparu en 1858, le terme de Kulturkampf ("combat pour la civilisation") fut utilisé à titre polémique devant le Parlement de Prusse par le Berlinois Rudolf Virchow, pathologiste et député national-libéral, pour désigner le conflit religieux et politique qui opposa, après la fondation de l'Empire d'Allemagne (1871), l'Etat bismarckien à l'Eglise catholique et au parti du Centre. Le mot s'est imposé dans la terminologie historique, non seulement en allemand, mais aussi dans d'autres langues, dont le français et l'italien.

Dans la seconde moitié du XIXe s., la plupart des pays européens ont connu, dans le cadre du processus de déchristianisation de l'Etat et de la société civile accompagnant la modernisation, une crise que l'on nomme Kulturkampf. Pour les nouveaux Etats-nations, l'enjeu était de parvenir à s'émanciper des liens entretenus depuis des siècles entre l'Eglise et le pouvoir. Il fallait redéfinir les rapports entre Eglise et Etat, en allant vers une réduction de l'influence de l'Eglise sur la société. Au sens étroit, le Kulturkampf, que l'historien zurichois Peter Stadler a appelé "querelle des investitures du XIXe s.", est un conflit religieux et culturel entre l'Eglise catholique et le catholicisme politique d'une part, l'Etat post-absolutiste et le libéralisme anticlérical de l'autre.

Auteur(e): Franz Xaver Bischof / PM

1 - Les prémices

En Suisse, les racines du Kulturkampf remontent aux Lumières et à la République helvétique. Mais une vraie polarisation ne se dessina que dans les années 1830, sous la Régénération, quand s'affirma le libéralisme politique et philosophique, du reste condamné par l'encyclique Mirari vos en 1832. Il inspira en 1834 les articles de Baden. L'opposition entre forces conservatrices et progressistes-libérales, recoupant souvent l'antagonisme entre cantons catholiques et protestants, se renforça dans les années 1840, à l'occasion de l'affaire des couvents d' Argovie, du rappel des jésuites à Lucerne en 1844, des expéditions des Corps francs, du Sonderbund et de la fondation de l'Etat fédéral. Elle aboutit à une division des catholiques dans le cadre de l'Etat fédéral: la majorité conservatrice se vit marginalisée, tandis que quelques radicaux parvenaient à des positions dirigeantes. Elle raviva aussi des deux côtés le confessionnalisme et favorisa une rapide progression de l'ultramontanisme (priorité accordée à l'autorité du pape). Dès 1848, la vie religieuse s'intensifia, surtout à travers la constitution d'un réseau d'associations catholiques. On vit se cristalliser des conflits préfigurant le Kulturkampf des années 1870. Dans le canton de Fribourg, l'évêque Etienne Marilley défendit les privilèges traditionnels de l'Eglise contre le programme anticlérical du gouvernement radical. Comme ce prélat n'acceptait de prêter serment à la Constitution cantonale de 1848 que sous condition, il fut déposé, incarcéré, puis banni en France jusqu'en 1856. Dans le canton de Saint-Gall, le gouvernement radical tenta de limiter l'influence de l'Eglise dans l'éducation en supprimant les écoles secondaires confessionnelles (1855) et en fondant une école cantonale mixte (1856). Au Tessin, la "loi civile ecclésiastique" de 1855 soumit toutes les activités du clergé au contrôle de l'Etat. Le gouvernement bernois prit des mesures pour éloigner les sœurs catholiques des écoles jurassiennes. Zurich supprima en 1862 l'abbaye de Rheinau.

Le conflit entra dans une nouvelle phase avec la publication en 1864 de l'encyclique Quanta cura, à laquelle était joint un "catalogue des erreurs contemporaines" (Syllabus errorum). A la fois défensif et autoritaire, ce texte remit en question toute réconciliation de l'Eglise catholique avec "le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne"; il attisa le conflit qui couvait dans les cantons où libéraux et radicaux étaient au pouvoir.

Auteur(e): Franz Xaver Bischof / PM

2 - L'apogée du conflit (1871-1874)

Le Kulturkampf proprement dit débuta après que le premier concile du Vatican eut défini le dogme de la primauté et de l'infaillibilité pontificales. Certes, dans la lettre pastorale des évêques suisses pour 1871, Carl Johann Greith, évêque de Saint-Gall, interpréta l'infaillibilité en un sens restrictif et montra, pour dédramatiser, que l'opinion publique exagérait les effets de ce dogme sur les rapports Eglise-Etat. Cependant, une partie des catholiques, proches du camp radical, se sépara de l'Eglise romaine sous le nom d'Eglise catholique-chrétienne. Les discussions en cours sur la révision de la Constitution fédérale donnèrent au radicalisme politique l'occasion de monter le conflit en épingle. Dans ce contexte, deux événements contribuèrent à l'escalade. En 1872, Paulin Gschwind, curé de Starrkirch-Dulliken, fut excommunié par l'évêque de Bâle Eugène Lachat pour avoir refusé le dogme de l'infaillibilité et, en 1873, l'évêque auxiliaire Gaspard Mermillod était nommé par le pape vicaire apostolique de Genève sans que le gouvernement cantonal en ait été averti. Les cantons du diocèse de Bâle (sauf Zoug et Lucerne), en majorité radicaux, réagirent en destituant Lachat en 1873, tandis que le Conseil fédéral expulsait Mermillod de Suisse. Le Conseil-exécutif bernois révoqua les prêtres jurassiens qui soutenaient Lachat et, en janvier 1874, les expulsa du canton; en même temps, il promulgua une loi sur les Eglises qui s'appliquait aussi aux catholiques (élection des curés par les paroissiens). Pie IX ayant vivement critiqué le Kulturkampf en Suisse dans l'encyclique Etsi multa luctuosa du 21 novembre 1873, le Conseil fédéral rompit les relations diplomatiques avec le Saint-Siège et, le 12 décembre 1873, expulsa le nonce apostolique (qui résidait à Lucerne). La Constitution fédérale fut acceptée peu après, en 1874, avec ses articles d'exception dirigés contre l'Eglise catholique.

Les cantons de Berne et de Genève, où se trouvaient des minorités catholiques importantes, furent les plus fortement touchés par le Kulturkampf. Dans le Jura bernois, la population catholique fit de la résistance passive, malgré la présence de troupes, et organisa dans des conditions difficiles une sorte d'état d'exception permanent. En ville de Berne, l'église Saints-Pierre-et-Paul fut attribuée aux catholiques-chrétiens. Le canton de Genève expulsa en 1872 les ordres enseignants et remit les affaires ecclésiastiques aux mains de l'Etat. Le conflit fut un peu moins violent en Argovie et à Soleure, où il prit notamment la forme de suppression de couvents. A Zurich, les catholiques romains durent céder, sur décision de la ville et du canton, leur église (soit l'ancienne église des augustins) aux catholiques-chrétiens. Au Tessin, le Kulturkampf fut une ultime manifestation de l'opposition entre conservateurs et libéraux. Il en alla de même à Saint-Gall; la particularité de ce canton est que, parmi les catholiques libéraux qui formaient la majorité du camp progressiste, certains dirigeants, tel le politicien Matthias Hungerbühler, restèrent dans le giron de l'Eglise de Rome. A la différence de coreligionnaires comme l'Argovien Augustin Keller, Hungerbühler s'opposa vivement à la création de l'Eglise catholique-chrétienne. Ainsi à Saint-Gall, comme d'ailleurs à Soleure, le Kulturkampf mit en lumière les divisions entre catholiques eux-mêmes (courants ultramontain et libéral). Dans le reste de la Suisse, les attaques furent limitées (Bâle, Thurgovie) ou inexistantes (cantons dominés par les conservateurs catholiques).

Auteur(e): Franz Xaver Bischof / PM

3 - L'apaisement

Le Kulturkampf se mit à refluer après l'adoption de la Constitution fédérale de 1874. D'importantes revendications des radicaux étaient satisfaites: mise en place de l'état civil, possibilité de funérailles laïques, étatisation de l'instruction publique. D'autres facteurs contribuèrent à l'apaisement: l'Eglise catholique-chrétienne, née de l'opposition au concile et étroitement liée au Kulturkampf, ne se développa guère, malgré le soutien des cantons de Berne (qui créa dans son université une faculté de théologie catholique-chrétienne), d'Argovie et de Soleure. Dans le camp catholique, les personnalités conciliatrices, comme le politicien lucernois Philipp Anton von Segesser, gagnèrent en influence. En outre, la crise économique qui avait débuté en 1873 et l'émergence de la question sociale émoussèrent un conflit qui pourtant, comme on l'admet aujourd'hui, n'avait pratiquement pas de causes socio-économiques.

L'élection du pape Léon XIII en 1878 marqua un tournant, en Suisse comme ailleurs. Le nouveau pontife se déclara prêt à négocier; les conseillers fédéraux Emil Welti et Louis Ruchonnet travaillèrent à un rapprochement. En 1875 déjà, Berne avait dû retirer, comme contraire à la Constitution de 1874, le décret d'exil des prêtres jurassiens, lesquels regagnèrent leurs anciennes paroisses en 1878, l'Eglise ayant décidé d'admettre l'élection démocratique des curés. A Genève, la normalisation résulta de la suppression du vicariat apostolique au moment où Gaspard Mermillod fut nommé évêque de Lausanne et Genève, avec siège à Fribourg. Le Saint-Siège et le Conseil fédéral trouvèrent aussi une solution pour le diocèse de Bâle. L'évêque Lachat fut élevé à la dignité d'archevêque en 1884 et simultanément transféré à Lugano comme administrateur apostolique pour le canton du Tessin, ce qui permit de nommer à Bâle le conciliant Friedrich Fiala (1885) et d'incorporer en 1888 le canton du Tessin au diocèse de Bâle (auquel il fut rattaché jusqu'en 1968).

L'instruction publique fut le théâtre des dernières escarmouches (projet d'un secrétaire scolaire fédéral, dit "bailli scolaire", refusé en 1882). Pour l'essentiel, le Kulturkampf prit fin en 1885. L'élection du conservateur catholique Josef Zemp au Conseil fédéral en 1891 marqua le début de l'intégration de ce parti dans l'Etat fédéral, processus qui s'acheva avec l'alliance des radicaux, des libéraux et des conservateurs (bloc bourgeois) contre les socialistes après la Première Guerre mondiale et la réouverture d'une nonciature à Berne en 1920. Mais cela ne veut pas dire que les divergences traditionnelles, de nature culturelle et confessionnelle, aient disparu.

Auteur(e): Franz Xaver Bischof / PM

4 - Effets à long terme

Au-delà du conflit classique entre Etat et Eglise, le Kulturkampf se dressa contre les prétentions de celle-ci à exercer une influence qui lui échappait à mesure que la société se sécularisait. Le Kulturkampf suisse apparaît donc comme une crise sur la voie de la modernisation, crise qui se transforma en conflit ouvert en raison de la situation politique et religieuse particulière au XIXe s. Mais son aspect circonstanciel ne doit pas cacher que les graves ébranlements qu'il causa dans le domaine ecclésiastique et confessionnel ont marqué la société et les mentalités en Suisse jusque dans la seconde moitié du XXe s. et ont eu des conséquences durables. Sur certains points névralgiques, le conflit a pu se rallumer ultérieurement: querelle sur la suppression d'écoles primaires confessionnelles, question jurassienne, votations sur les articles relatifs aux jésuites (1973) et aux diocèses (2001).

Auteur(e): Franz Xaver Bischof / PM

Références bibliographiques

Bibliographie
HS, I/1; I/2; I/4; I/6
– F. Panzera, Società religiosa e società civile nel Ticino del primo Ottocento, 1989
– P. Stadler, Der Kulturkampf in der Schweiz, 1984 (21996)
– Junker, Berne, 2, 311-323
SolGesch., 4, 426-444
– R. Lill, F. Traniello, Der Kulturkampf in Italien und in den deutschsprachigen Ländern, 1993
– B. Mani, Etre catholique à Genève au temps du Kulturkampf, 1870-1878, mém. lic. Genève, 1995
– Ph.A. von Segesser; V. Conzemius, éd., Briefwechsel, 6, 1995 (introd.)
– V. Conzemius, «Der Kulturkampf in der Schweiz», in Rottenburger Jahrbuch der Kirchengeschichte, 15, 1996, 27-42
– M. Stierlin, Die Katholiken im Kanton Zürich 1862-1875 im Spannungsfeld zwischen Eingliederung und Absonderung, 1996
SGGesch., 6, 187-206

Auteur(e): Franz Xaver Bischof / PM