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Maladie

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Contrairement à la santé, la maladie ne peut pas être définie de manière officielle et générale. Elle n'est pas une donnée déterminée d'avance par la nature mais dépend dans une large mesure d'un contexte formé par les normes et valeurs sociales, les conditions économiques, culturelles et scientifiques et surtout par les théories médicales en vigueur. Santé et maladie sont des phénomènes étudiés depuis les années 1960 par les sciences sociales, en particulier l'anthropologie historique.

On peut considérer la maladie selon deux perspectives différentes: d'un côté elle reproduit des états de faits objectifs reconnaissables, de l'autre elle est en général liée à une sensation subjective. S'il est vrai que les processus d'identification objective se sont fortement modifiés et standardisés avec le développement de la médecine savante moderne, la part subjective est plus difficile à cerner; ces deux points de vue sont néanmoins le résultat d'une évolution historique.

Anthropologiquement, la maladie a des affinités avec d'autres menaces existentielles telles que la pauvreté, la vieillesse ou l'invalidité. En Europe, des stratégies de défenses contre ces menaces ont souvent été mises en place au cours de l'histoire et ont fréquemment lutté contre la maladie par une forme d'assistance.

Le mot malade, attesté en ancien français, est une forme contractée du latin male habitus, de même que malato en italien. Le terme kranc en moyen haut allemand correspond au latin debilis ou encore infirmus (faible). Dans le même champ sémantique, on trouve le mot siech (aeger en latin) qui se rapporte plutôt à des affections de longue durée, tandis que sucht désigne plus particulièrement des maladies contagieuses.

Auteur(e): Sebastian Brändli / FP

1 - Moyen Age et temps modernes

Les maladies et leurs causes ont été étudiées dans presque toutes les civilisations anciennes évoluées. La médecine de la Grèce antique a particulièrement marqué l'évolution en Europe en définissant la maladie comme un déséquilibre des humeurs. Les notions aussi bien savantes que populaires de la médecine étaient fondées au Moyen Age et à l'époque moderne sur les principes de la pathologie humorale. L'idée religieuse et théologique qui voyait la maladie comme un châtiment voulu par Dieu était tout aussi importante au Moyen Age. L'anatomie et la chirurgie vinrent renouveler les conceptions anciennes, comme on le voit notamment dans l'ouvrage d'André Vésale De humani corporis fabrica libri septem, paru à Bâle en 1543, et dans la professionnalisation des barbiers-chirurgiens et des médecins dans les villes.

Les Etats territoriaux modernes ont montré un intérêt public croissant pour la santé - et donc la maladie - de leurs populations. Des mobiles politiques et religieux y ont joué un rôle, en particulier la politique démographique du mercantilisme et le concept de police médicale qui ne fut toutefois réellement appliqué nulle part (Santé). Diverses mesures de prévention contre les épidémies et des règles de conduite morale étaient supposées aider à prévenir les maladies (Mandats sur les mœurs).

Au Moyen Age et à l'époque moderne, on décèle une forte tendance à individualiser la maladie, qui devient alors une situation personnelle admise comme cause première de la reconnaissance de l'incapacité de travailler. La mentalité des Lumières et la vision du monde de la bourgeoisie continuèrent ce transfert de la responsabilité sur l'individu.

La formation de concepts relatifs à la maladie résulta aussi de la fréquence des manifestations de certaines affections (dites maladies clés) et de la prise de conscience publique qui s'ensuivit. Dans ce contexte, pour la fin du Moyen Age, on n'insistera jamais assez sur l'importance de l'apparition éruptive de la peste depuis l'année 1347 et de la menace imprévisible qu'elle fit peser sur la vie. Avec d'autres épidémies comme la lèpre, la syphilis et la suette, la peste fut à l'origine de mesures prophylactiques institutionnelles comme la création de conseils de santé et de maladreries, et l'adoption de politiques de quarantaine.

Auteur(e): Sebastian Brändli / FP

2 - Du XIXe siècle à nos jours

Le processus d'individualisation de la maladie s'est poursuivi au XIXe s. L'industrialisation, la question sociale ainsi d'ailleurs que des affections comme le choléra, le typhus ou la tuberculose modifièrent cette évolution en obligeant à trouver des réponses politiques collectives, sans toutefois empêcher que l'aspect personnel ne reste déterminant. Les équations maladie/incapacité de travail et santé/capacité de travail se sont imposées dans les mesures d'intégration sociale comme dans la législation des assurances (Médecine du travail, Droit du travail).

Le développement scientifique de la médecine savante a fait de la pathologie cellulaire le concept déterminant de la maladie. D'autres acceptions médicales amenèrent de nouvelles solutions thérapeutiques et prévisionnelles: la vaccination, l'antisepsie et l'asepsie, le développement de l'hôpital moderne, l'isolement et la catégorisation des maladies ou encore l'adoption de nouvelles formes de prévention dans la vie quotidienne (Hygiène) ont contribué à l'évolution complexe de la reconnaissance et du traitement des affections.

Les maladies carentielles (rachitisme, tuberculose) résultant de mauvaises conditions d'existence régressèrent aux XIXe et XXe s. grâce à l'élévation du niveau de vie. En revanche, des maladies nouvelles dites de civilisation, tels le diabète et l'hypertonie dus à la suralimentation ou encore les allergies, sont répandues dans les pays industrialisés bénéficiant de bonnes conditions de vie; les maux de l'âge (cancer, infarctus ou maladie d'Alzheimer) en font également partie, même s'ils résultent de l'allongement de l'espérance de vie dû au progrès. Citons encore les toxicomanies, dont l'apparition peut également être mise en relation avec le niveau de vie moderne (Drogue).

Sur le plan législatif, le concept de lutte et de prévention prôné à l'époque moderne par la police médicale mais jamais réalisé connut au XIXe s. une renaissance comme politique de la santé. Outre des stratégies officielles pour résoudre la question sociale (assistance au logement par exemple), la politique sanitaire concernait avant tout le domaine des épidémies. L'article 69 de la Constitution fédérale de 1874 chargeait la Confédération de prévenir les épidémies, compétence qui fut concrétisée dans une loi fédérale. Un premier projet fut rejeté en 1882 en raison de l'obligation de vaccination qui y était inscrite, mais la loi fédérale put finalement entrer en vigueur en 1886. Des mesures contre la variole, le choléra, le typhus et la peste y étaient prévues.

A l'aube du XIXe s., certaines stratégies médicales de lutte contre la variole (par l'inoculation ou la vaccination) se révélèrent décisives pour faire reconnaître l'efficacité de la médecine savante rationaliste. Dans les vallées alpines suisses, le goitre fut la maladie la plus répandue jusqu'aux premières années du XXe s. (Crétinisme). Le choléra et la tuberculose sévissaient également au début de l'industrialisation. Touchant toute l'Europe, le choléra fut à l'origine du mouvement d'hygiène et de la création d'une infrastructure urbaine (égouts) qui se développèrent également en Suisse. La tuberculose, quant à elle, a un rapport étroit avec notre pays, se trouvant à l'origine des établissement de cure à Davos. Les épidémies de grippe pendant et après la Première Guerre mondiale sont également ancrées dans le souvenir des Suisses. Au XXe s., les maladies cardiovasculaires, le cancer et, depuis leur apparition, des affections mondiales comme le sida, le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) et la grippe aviaire ont attiré l'attention - sans doute aussi du fait de la médiatisation généralisée de la société - et modifié nos conceptions de la maladie, bien que, statistiquement, l'arrêt cardiaque et le cancer restent en Suisse les causes de décès les plus fréquentes (Mortalité).

Les maladies psychiques forment une catégorie à part. La mélancolie et l'hystérie ont servi depuis l'Antiquité à décrire certains états physiques; les malades mentaux restaient donc généralement intégrés dans leur environnement social. Ce n'est qu'avec la médecine des Lumières que les dysfonctionnements psychiques ont été définis comme des maladies. Les concepts du XIXe s. insistaient tantôt sur les aspects médicaux, tantôt sur les aspects psychologiques. Au début du XXe s., Eugen Bleuler, en incluant la schizophrénie parmi les maladies, contribua fortement à établir une catégorisation qui, pour l'essentiel, reste encore valable aujourd'hui.

Auteur(e): Sebastian Brändli / FP

3 - Maladie, travail et assurances

La maladie dans le monde du travail est actuellement un thème scientifique et politique en soi. Déjà objet d'attention dans les manufactures du temps du mercantilisme, elle prit une visibilité encore accrue avec le progrès de l'industrialisation, surtout en raison des excès du travail des enfants, finalement limité au XIXe s. par les lois sur les fabriques. Dans les pays industrialisés, la maladie constitue aujourd'hui le principal facteur de risque individuel, avec les accidents et l'âge. La possibilité de s'assurer est le résultat d'un long processus remontant à l'époque moderne, quand commença l'individualisation générale de la maladie. Les débuts de l'assurance maladie datent du XIXe s. Ce n'est qu'en 1912 que la loi sur l'assurance maladie et accidents (LAMA) adopta une réglementation uniforme, qui eut des répercussions sur le concept de maladie. Depuis les dernières grandes révisions (lois fédérales sur l'assurance accidents en 1981 et sur l'assurance maladie en 1994), il n'est presque plus possible d'apaiser la fièvre de révision, qui se manifeste en particulier dans la lutte autour du catalogue des prestations (inventaire des prestations des caisses maladie, dressant implicitement une liste des maladies "reconnues"). Les coûts de la santé et les primes d'assurance firent donc de la maladie une considération économique.

Dans la législation des assurances, les maladies de civilisation et les dépendances jouent souvent un rôle particulier, la question de la responsabilité personnelle soulevant des problèmes de politique sociale et sanitaire (tabagisme, Alcoolisme). Les premiers pas vers une réforme ont été faits avec la création de catégories de risques différentes.

Auteur(e): Sebastian Brändli / FP

Références bibliographiques

Bibliographie
– E. Ackerknecht, Geschichte und Geographie der wichtigsten Krankheiten, 1963
– M. Foucault, Naissance de la clinique, 1963
– W. McNeill, Plagues and Peoples, 1976
– K.E. Rothschuh, Konzepte der Medizin in Vergangenheit und Gegenwart, 1978
– M. Augé, C. Herzlich (éd.), Le sens du mal, 1983
– B. Duden, Geschichte unter der Haut, 1987
– S. Brändli, Die Retter der leidenden Menschheit, 1990
– C. Scharfstetter, «Modelle psychischer Krankheiten», in Vierteljahrschrift der Naturforschenden Gesellschaft in Zürich, 144, 1999, cah. 3, 101-112
– M. Louis-Courvoisier, Soigner et consoler, 2000
– S. Pilloud, M. Louis-Courvoisier, «The Intimate Experience of the Body in the Eighteenth Century», in Medical History, 47, 2003, 451-472
– U. Freisens, "Pain in Europe", 2005
– S. Sontag, La maladie comme métaphore, 2005 (angl. 1978)

Auteur(e): Sebastian Brändli / FP