• <b>Famine</b><br>Enfants morts de faim lors de la disette de 1573 (Zentralbibliothek Zürich, Handschriftenabteilung, Wickiana, Ms. F 22, fol. 488). La famine était telle que les enfants en étaient réduits à manger de l'herbe, selon la chronique du chanoine Johann Jakob Wick.
  • <b>Famine</b><br>"En souvenir de la cherté et de la famine durant les années 1816 et 1817 dans le canton de Zurich et dans presque toute l'Europe". Feuille de souvenir avec mercuriale réalisée par   Johann Jakob Hürlimann (Musée national suisse). Les trois vignettes illustrent les causes de la disette: pluies torrentielles, mauvaises récoltes et chômage.

Famine

Période limitée, perçue dramatiquement et marquant fortement les esprits, durant laquelle une grande partie de la population manque des denrées alimentaires de base. Ainsi définie par l'historien allemand Hans Medick, la famine doit être distinguée de la sous-alimentation chronique qui frappe certaines couches sociales. Ernest Labrousse, repris par Wilhelm Abel, voyait dans la famine due aux mauvaises récoltes la principale variante de la "crise de type ancien", telle qu'il en survenait à intervalles irréguliers dans la société préindustrielle (Crises démographiques).

On sait que plusieurs grandes famines se sont produites en Europe centrale entre le Moyen Age et le début de l'ère industrielle. On n'a cependant guère de renseignements concrets sur celles qui ont touché la Suisse au Moyen Age. Il est probable que, comme dans les pays voisins, elles ont été plus fréquentes au début et à la fin du Moyen Age qu'au cours du XIIIe s. L'analyse anthropologique de squelettes qui attestent des carences physiologiques apporte certes de nouvelles connaissances sur l'alimentation, mais non sur des cas précis et datables de famines, telles qu'il s'en produisit en Suisse, selon les sources écrites, en 1438, 1530, 1571-1574, 1635-1636, 1690-1694, 1770-1771 et 1816-1817. Cette liste est incomplète, parce qu'une étude systématique fait encore défaut et que beaucoup de famines n'ont pas dépassé le cadre régional.

<b>Famine</b><br>Enfants morts de faim lors de la disette de 1573 (Zentralbibliothek Zürich, Handschriftenabteilung, Wickiana, Ms. F 22, fol. 488).<BR/>La famine était telle que les enfants en étaient réduits à manger de l'herbe, selon la chronique du chanoine Johann Jakob Wick.<BR/>
Enfants morts de faim lors de la disette de 1573 (Zentralbibliothek Zürich, Handschriftenabteilung, Wickiana, Ms. F 22, fol. 488).
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Selon l'interprétation classique de Labrousse et Abel, les famines avaient pour origine de mauvaises récoltes. La rareté de l'offre avait pour effet direct de faire monter le prix des denrées de base, en particulier des céréales. On ne peut cependant établir une relation mathématique entre l'évolution des prix et le niveau des récoltes, car d'autres facteurs entrent en ligne de compte. La crise s'aggravait par accroissement du chômage dans l'artisanat et les services: comme il fallait dépenser davantage pour se nourrir, la demande de produits moins immédiatement nécessaires chutait. Des recherches récentes ont montré que le lien de cause à effet entre mauvaises récoltes et famine n'était pas toujours aussi simple. Ainsi, en 1770-1771 et en 1816-1817, une crise conjoncturelle du textile, qui n'était en rien la conséquence de mauvaises récoltes, entraîna dans les régions vouées à la protoindustrie une hausse du chômage aggravant la disette. On constate en général une forte inégalité sociale face à la famine. Les premiers touchés étaient ceux qui devaient se procurer leur nourriture contre de l'argent ou en échange de services, c'est-à-dire une grande partie de la population en ville, mais aussi à la campagne (Classes populaires). Au moment même où des gens souffraient de la faim faute de pouvoir payer leur pain, certains producteurs et intermédiaires pouvaient stocker leurs grains à des fins spéculatives. En outre, des facteurs politiques jouaient un grand rôle dans le déclenchement et l'évolution des famines. En maintenant l'assolement triennal obligatoire dans le seul but de perpétuer le système des redevances féodales et assurer l'approvisionnement des villes, les autorités empêchaient une réorientation des structures agraires vers une production moins axée sur la céréaliculture et tenant mieux compte des particularités locales; cette flexibilité aurait permis de diminuer la fréquence des mauvaises récoltes, surtout dans les régions à faible rendement, principales victimes de la crise des années 1690. Le contrôle des marchés par l'Etat, qui visait la sécurité de l'approvisionnement des villes, et les embargos décidés par les pays voisins aggravaient les pénuries. A Bâle, en 1770-1771, la cherté des grains résulta davantage de l'embargo que du recul de la production locale. D'un autre côté, les autorités contribuaient à atténuer les effets de la famine par des mesures de prévention ou d'urgence (Provisions de ménage, Politique des grains, Greniers, création d'emplois), qui devinrent réellement efficaces au XVIIIe s.

<b>Famine</b><br>"En souvenir de la cherté et de la famine durant les années 1816 et 1817 dans le canton de Zurich et dans presque toute l'Europe". Feuille de souvenir avec mercuriale réalisée par   Johann Jakob Hürlimann (Musée national suisse).<BR/>Les trois vignettes illustrent les causes de la disette: pluies torrentielles, mauvaises récoltes et chômage.<BR/>
"En souvenir de la cherté et de la famine durant les années 1816 et 1817 dans le canton de Zurich et dans presque toute l'Europe". Feuille de souvenir avec mercuriale réalisée par Johann Jakob Hürlimann (Musée national suisse).
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Sur la base des données relatives à la crise des années 1690 en Suisse, Markus Mattmüller a établi une typologie des effets de la famine sur la démographie, montrant que la crise entraînait, pour plusieurs années, une hausse significative de la mortalité, mais surtout une chute de la natalité au-dessous de la moyenne à long terme. La courbe de nuptialité réagissant moins fortement et se relevant plus rapidement, cela signifie que le taux de fécondité baissait, que ce fût pour des raisons physiologiques (aménorrhée de famine) ou par un choix volontaire des couples. Les famines se caractérisaient donc par un déficit des naissances plus encore que par une surmortalité: dans les cas où seul le taux de natalité était touché, pendant et après la catastrophe, on parle alors de "crise larvée" (comme dans la campagne bâloise en 1770-1771). Les famines influaient aussi sur la démographie en favorisant les migrations. Dans les classes populaires démunies, la faim pouvait contraindre à une émigration définitive. Par la combinaison de ces divers facteurs, la famine a provoqué des pertes de population plus durables que les épidémies de peste.

La famine résultait d'un manque de céréales, base habituelle de l'alimentation. On ne pouvait plus préparer ni pain, ni bouillies chaudes, ni mets à base de farine. Dans le meilleur des cas, les légumes, et dès le XVIIIe s. la pomme de terre, offraient une alternative à la bouillie de son, assez répandue. En dernière extrémité, il fallait recourir à des aliments grossiers ou traditionnellement tabous, racines, herbe, orties, foin, légumes sauvages, écorces, abats, viande de chat, de chien ou de cheval, souvent peu nutritifs ou même nuisibles. Sur le plan sanitaire, la faim ou la malnutrition entraînait un affaiblissement général, une apathie croissante qui pouvait aller jusqu'à la mort, parfois en pleine rue. Elle se traduisait par des maladies spécifiques (œdème, fringale) et favorisait les maladies infectieuses dues à des aliments avariés ou à une hygiène déficiente (dysenterie, typhus, typhoïde). Il ne faut pas sous-estimer l'avilissement dû à la consommation d'une nourriture abjecte ou taboue, qui pouvait aussi rendre malade.

La famine représentait une menace non seulement pour l'existence physique, mais aussi pour la santé mentale, et signifiait une rupture des normes sociales déjà fragilisées. Ses victimes perdaient leur statut, elles ne pouvaient plus remplir leurs engagements religieux (par exemple, ne pouvaient plus se rendre à l'église faute de vêtements, ni faire des legs pieux pour les défunts faute d'argent) ou devaient même abandonner leur domicile. Pour survivre, elles recouraient massivement à la mendicité (Mendiants) et hésitaient moins qu'en temps normal devant les comportements déviants, ce qui provoquait par exemple une augmentation des atteintes à la propriété. Cette situation extrême était souvent présentée comme une punition divine, même quand le pire était passé. Une telle interprétation, même si tout le monde n'y adhérait pas, comme le montre le journal d'Ulrich Bräker pour l'année 1770, était propagée par les autorités ecclésiastiques et laïques qui s'en servaient comme moyen de contrôle social. Elle explique peut-être, à côté des politiques de prévention qui encourageaient la fidélité des sujets, la rareté des émeutes dues à la famine.


Bibliographie
– A.-M. Piuz, «La disette de 1693-1694 à Genève et ses conséquences démographiques», in Mélanges publiés par la Faculté des Sciences économiques et sociales de l'université de Genève, 1965, 175-185
– W. Abel, Massenarmut und Hungerkrisen im vorindustriellen Europa, 1974
– A. Perrenoud, La population de Genève du seizième au début du dix-neuvième siècle, 1979, 433-436
– M. Mattmüller, «Die Hungersnot der Jahre 1770/1771 in der Basler Landschaft», in Gesellschaft und Gesellschaften, éd. N. Bernard, Q. Reichen, 1982, 271-291
– H. Medick, «"Hungerkrisen" in der historischen Forschung», in Sozialwissenschaftliche Informationen für Unterricht und Studium, 14, 1985
– M. Mattmüller Bevölkerungsgeschichte der Schweiz, 1ère partie, 1987, 260-307
– M. Montanari, La fame e l'abbondanza, 1993
– L. Specker, Die grosse Heimsuchung, 2 parties, 1993-1995
– M.N. Haidle, Mangel - Krisen - Hungersnöte?, 1997

Auteur(e): Fridolin Kurmann / PM