04/01/2011 | communication | PDF | imprimer

Paternalisme

Concept historiographique mal défini, le paternalisme désigne en premier lieu une pratique de gouvernement de l'Ancien Régime. Il est également utilisé, au sens large et parfois de manière polémique, pour qualifier une attitude de supériorité bienveillante, comme celle des autorités politiques envers les citoyens ou celle des pays occidentaux envers le Tiers-Monde. Des régimes politiques paternalistes se développèrent surtout aux XVIIe et XVIIIe s. avec l'affirmation de l'absolutisme; certains traits de ces gouvernements subsistèrent aux XIXe et XXe s.

Dans une société fondée sur l'inégalité comme celle d'Ancien Régime (société d'ordres), les autorités usaient souvent d'arguments paternalistes pour légitimer leur pouvoir: elles se présentaient comme le bon père qui connaît ses enfants et pourvoit à leurs besoins, sans que ceux-ci puissent prétendre participer aux décisions. Cette image occultait une concentration croissante du pouvoir (Oligarchisation). Même si une réelle volonté de satisfaire en partie les exigences des sujets transparaissait dans certaines décisions politiques des cantons, elles étaient toujours comprises comme des concessions et jamais comme une reconnaissance de droits. Dans les régimes républicains suisses, le pouvoir tirait sa légitimité aussi des moyens que possédaient les sujets pour défendre leurs intérêts (Rudolf Braun): dans cette optique, un "gouvernement paternel" comme celui de Zurich tentait d'éviter des interventions trop dures en accordant aux sujets quelques possibilités de recours contre les abus (perpétrés par exemple par les baillis). Selon certains historiens suisses (Hans Conrad Peyer, Andreas Suter, André Holenstein), ces tendances paternalistes s'accentuèrent après la guerre des Paysans de 1653 qui révéla les conflits potentiels que pouvaient provoquer les politiques absolutistes des cantons urbains. Par la suite, les autorités tendirent notamment à modérer la pression fiscale et les interventions administratives. Ainsi différents éléments caractéristiques de l'Etat moderne (une armée stable, des fonctionnaires professionnels, une imposition fiscale régulière) ne purent pleinement se réaliser.

Le commerce et l'approvisionnement étaient en outre soumis, en général, à des règles plus ou moins strictes, qui protégeaient les consommateurs, comme l'obligation de vendre les produits sur le marché, la fixation des prix et l'interdiction d'exporter dans les périodes difficiles ("économie morale"). Au XVIIe s., Berne constitua des réserves de grains pour les périodes de disette. Des pratiques proches du paternalisme furent théorisées au XVIIIe s., époque où de nombreux philosophes postulèrent que le bonheur des peuples devait être l'un des objectifs principaux du bon gouvernement.

Au sens large, on trouve encore à l'époque contemporaine des pratiques paternalistes héritées des siècles précédents. Par exemple, on a souvent parlé de formes de paternalisme industriel (Fabrique) pour qualifier certaines attitudes des entrepreneurs suisses, surtout aux XVIIIe et XIXe s., envers leurs employés. Les mesures qu'ils accordaient pour les protéger (octroi de crédits, produits alimentaires bon marché, construction d'habitations) leur permettaient en effet de mieux les contrôler et de recruter de la main d'œuvre. Au XXe s., les entreprises suisses adoptèrent encore parfois des comportements paternalistes qui se manifestaient par des mesures de protection, mais aussi par l'opposition à toute participation des employés à la direction de l'affaire. Au début du XXIe s., le terme de paternalisme est souvent utilisé dans un sens polémique pour dénoncer une attitude de supériorité cachée sous un vernis caritatif et philanthropique.


Bibliographie
– W. Bodmer, Die Wirtschaftspolitik Berns und Freiburgs im 17. und 18. Jahrhundert, 1973
– Peyer, Verfassung
– Braun, Ancien Régime, 171-206, surtout 191-194
– A. Holenstein, Die Huldigung der Untertanen, 1991
– A. Suter, Der schweizerische Bauernkrieg von 1653, 1997
– O. Schmid, «"Une fabrique modèle": paternalisme et attitudes ouvrières dans une entreprise neuchâteloise de chocolats: Suchard (1870-1930)», in Cahiers HMO, 15, 1999, 51-70
– A. Holenstein, «Epilog: "Landesväterlichkeit" und "mildes Regiment" im Selbst- und Fremdverständnis des patrizischen Staats», in Berns goldene Zeit, 2008, 508-511

Auteur(e): Sandro Guzzi-Heeb / AMC