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Société rurale

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La notion de société rurale est utilisée pour désigner le tissu social de l'espace rural qui, même après l'industrialisation, était composé de groupes de population exerçant principalement, mais pas exclusivement, leur activité dans l'agriculture, soit les paysans (Paysannerie), les journaliers (Tauner ) et les domestiques. Cette notion est plus large que celle de société agraire, parce qu'elle se définit non pas en fonction d'une activité (l'agriculture), mais d'un espace (la campagne par opposition à la ville). Elle comprend donc les personnes qui n'exerçaient pas une activité agricole, comme les artisans et les ouvriers à domicile (Protoindustrialisation). Jusqu'à la révolution helvétique (1798), toutes ces personnes avaient pour caractéristiques communes d'être exclues de l'exercice du pouvoir (sauf dans les cantons campagnards) et de n'avoir guère accès à une formation moyenne ou supérieure. Le pouvoir avait toujours des représentants à la campagne (nobles, bourgeois, curés) qui exerçaient une influence directe sur la vie de cette population. Le concept de société rurale est généralement admis aujourd'hui pour l'ère préindustrielle, au point même qu'il a partiellement supplanté celui de société agraire. Il est parfois aussi employé pour des périodes postérieures à la révolution industrielle, notamment à propos du tissu social dans les régions où l'agriculture restait dominante.

Pour décrire la société rurale dans toute sa complexité, il faut l'étudier sous les aspects de l'économie, du pouvoir, des inégalités sociales, des mentalités et des liens entre ces aspects. Sur le plan économique se pose la question des ressources et de la manière dont elles ont été exploitées, du type d'organisation de la production (Structures agraires) et des spécialisations économiques. L'aspect social concerne notamment les unités institutionnalisées (par exemple le ménage), les groupes et les caractéristiques de leur répartition, la mobilité sociale. Pour l'aspect politique, il s'agit d'étudier la répartition du pouvoir entre les différentes seigneuries laïques et ecclésiastiques (seigneur foncier, décimateur, judiciaire, territorial), les rapports entre elles et avec leurs sujets, ainsi que les formes particulières d'exercice du pouvoir. Quant à l'aspect relevant de la culture et des mentalités, il concerne les normes et les valeurs de la société rurale, son mode de vie, son univers, la manière dont elle les transmet, et les formes de communication et de sociabilité, formelles et informelles, spécifiques à chaque groupe.

Au haut Moyen Age se mit en place un réseau de seigneuries foncières laïques et ecclésiastiques qui, pour la plupart, étaient composées de deux éléments: la cour domaniale (Régime domanial) exploitée sous forme de corvées par des paysans non libres, et les manses, habités et exploités par ces mêmes paysans.

La société rurale connut entre le Moyen Age classique et le bas Moyen Age une profonde mutation. La référence première devint dès lors non plus le domaine seigneurial, mais le village, la commune ou la communauté de vallée. Sur le Plateau, la croissance démographique d'après l'an mille, qui s'accompagna d'une densification de l'habitat et d'une intensification des cultures céréalières, renforça cette évolution, notamment par la généralisation de l'assolement triennal permettant, ce qui était nouveau, des productions excédentaires. Les seigneurs fonciers renoncèrent dès lors de plus en plus à l'exploitation propre pour exiger, au lieu de corvées, des rentes, c'est-à-dire une partie de l'excédent de la production. Ils le firent d'autant plus qu'en cette époque de fondations urbaines, leurs serfs menaçaient de quitter la campagne pour la ville. C'est probablement sur l'initiative de la nouvelle petite classe dominante des villages, dont les membres exerçaient souvent une fonction au service du seigneur et constituaient un intermédiaire entre celui-ci et les paysans, que l'exploitation collective des ressources fut réglée institutionnellement (assolement obligatoire, exploitation des biens communaux). Les conflits entre villages et seigneuries augmentèrent dès 1300, ce qui montre qu'une communauté d'usages donnait peu à peu naissance à une communauté politique. Les églises paroissiales construites dans les villages à la suite du démembrement des grandes paroisses dès le XIIe s. devinrent elles aussi des lieux d'identification et les centres de nouvelles formes de sociabilité.

Au bas Moyen Age, les villes, nombreuses, avaient des échanges intenses avec les campagnes (relations Ville-campagne). En périphérie, la vigne et les cultures maraîchères se développèrent, leurs produits s'écoulant facilement sur les marchés urbains. Les bourgeois investissaient en achetant biens fonciers et droits seigneuriaux, en accordant des prêts hypothécaires ou en achetant du bétail. Il en résulta une nouvelle stratification de la société rurale, selon des critères économiques, tandis que l'organisation traditionnelle fondée sur les ordres perdit de son importance dans la vie quotidienne. La division du travail marqua désormais aussi la société rurale, où apparut un artisanat pratiqué par des gens qui, à l'exception des meuniers et des aubergistes, appartenaient à la couche sociale la plus basse.

L'emprise des villes sur la campagne par l'extension des seigneuries territoriales au bas Moyen Age, avec ses incidences sur tous les aspects de l'existence, suscita des résistances au sein de la population rurale. Ce fut le cas par exemple à Zurich en 1489 avec l'affaire Waldmann ou, au début du XVIe s., à la suite de l'introduction de la Réforme. Il n'y a guère en Europe de pays qui, proportionnellement à sa taille et à sa population, ait connu autant de révoltes paysannes que la Suisse.

Les différences sociales s'accentuèrent à l'époque moderne. Il existait sur le Plateau, outre les laboureurs possédant leur train de charrue, un nombre croissant de paysans possédant peu ou pas du tout de terres, toujours plus lourdement endettés envers les bourgeois des villes. Les classes villageoises dominantes s'efforçaient de préserver leur état de fortune en intensifiant la production agricole, en accaparant une partie des ressources exploitées collectivement (Enclosures), en restreignant l'accès des classes rurales à ces ressources et en essayant de taxer toujours plus fortement l'immigration (Habitants). Les couches les plus démunies tiraient leur revenu du service étranger, puis aussi, dès le XVIIe s., d'activités protoindustrielles, ce qui eut des répercussions notamment sur l'organisation du paysage bâti, sur les comportements matrimoniaux, sur le nombre d'enfants et les habitudes alimentaires. Dans les régions préalpines, la société rurale se tourna vers l'élevage et la production laitière et l'intensification de l'agriculture gagna même les Alpes. Comparées à celle de la plaine, les communes y avaient conservé un degré élevé d'autonomie. La faiblesse des ressources économiques obligeait une partie de la population à l'émigration, soit saisonnière, soit de plus longue durée, ce qui eut des conséquences considérables sur la société des régions de départ.

L'industrialisation et les bouleversements politiques de la première moitié du XIXe s. transformèrent profondément cette société. Les habitants de la campagne devinrent des citoyens à part entière, tandis que la proportion des personnes travaillant dans l'agriculture diminua peu à peu, passant d'environ 54% vers 1850 à 31% vers 1900. Avec la première vague d'industrialisation apparurent de nombreuses fabriques en région rurale, le long des cours d'eau; ouvriers et patrons avaient encore des liens avec la société campagnarde. C'est seulement depuis la construction des chemins de fer que l'industrie devint une forme d'activité économique propre aux centres urbains. Puis, au cours de la seconde moitié du XXe s., sous l'effet notamment d'une mobilité favorisée par les moyens de transport individuels, la distance séparant le lieu de travail du domicile s'agrandit, estompant ainsi non seulement les limites entre zones habitées urbaines et rurales, mais aussi les contrastes économiques et sociaux et les différences de mentalité (Agglomération).


Bibliographie
– K.S. Bader, Studien zur Rechtsgeschichte des mittelalterlichen Dorfes, 3 vol., 1957-1973
– R. Braun, Sozialer und kultureller Wandel in einem ländlichen Industriegebiet, 1965 (21999)
– P. Dubuis, Une économie alpine à la fin du Moyen Age, 2 vol., 1990
– A. Ineichen, Innovative Bauern, 1996
– A. Radeff, Du café dans le chaudron, 1996
– A. Suter, «Neue Forschungen und Perspektiven zur Geschichte der ländlichen Gesellschaft in der Schweiz (1500-1800)», in Agrargeschichte: Positionen und Perspektiven, éd. W. Trossbach, C. Zimmermann, 1998, 73-91
– Th. Meier, R. Sablonier, éd., Wirtschaft und Herrschaft, 1999
– P. Blickle, Kommunalismus, 2 vol., 2000

Auteur(e): Martin Leonhard / LA