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Industrie textile

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Terme générique recouvrant l'ensemble des opérations permettant de transformer des fibres en tissu. La matière première peut être indigène ou importée, naturelle ou artificielle: lin, chanvre (Plantes industrielles), laine, soie, coton, jute, raphia, fibres synthétiques. La production comprend quatre grandes étapes, qui définissent autant de branches, dans une division verticale du secteur: préparation du matériau de base (lavage, peignage), fabrication du fil (filature, retorderie), puis de l'étoffe brute (tissage, tricotage), enfin ennoblissement, lequel recouvre de multiples traitements (blanchissage, teinturerie, impression d'indiennes, broderie, par exemple).

Si l'on réserve le terme d'industrie à la production de masse, mécanisée et manufacturière, on parlera d'artisanat textile pour les méthodes antérieures à l'âge de la machine. On divise le domaine, dont on peut rapprocher l'industrie de l'habillement, selon les matières traitées: toilerie (travail du lin, toiles), draperie (laine), soierie, industrie cotonnière, industrie des fibres artificielles, à quoi l'on ajoute le tressage de la paille, la chapellerie et la dentellerie.

Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM

1 - De l'artisanat à l'industrie

En Suisse comme dans toute l'Europe, la production textile fut la première à s'industrialiser. Auparavant, elle était le fait d'artisans organisés en corporations (Artisanat) et travaillant à façon, mais aussi celui des ménages paysans, qui s'adonnaient couramment au filage, voire au tissage, parfois exercé dans un cadre corporatif rural. L'essor démographique, dès le XVe s., poussa les populations campagnardes pauvres à chercher un gain accessoire dans des activités accomplies sous forme de travail à domicile pour le compte de patrons tisserands établis en ville ou à la campagne. La demande croissante, tant sur le marché intérieur qu'à l'exportation, imposa dès la fin du XVIe s. l'introduction de la production de masse. Les nouveautés liées à la protoindustrialisation durent s'imposer contre la volonté des corporations, qui n'admettaient que le travail en atelier; il s'agissait d'une part de la manufacture centralisatrice, préfiguration aux XVIIe et XVIIIe s. de la fabrique, et d'autre part du Kaufsystem et du Verlagssystem, qui permettaient l'organisation très décentralisée du travail à domicile.

La protoindustrie textile se distinguait nettement de l'artisanat urbain auquel elle ravit la prépondérance, car elle touchait aussi les populations rurales, ce qui fit apparaître de véritables régions industrielles où ville et campagne contribuaient également à la production. Elle était déjà fort avancée, en Suisse, à la fin du XVIIIe s., occupant des dizaines de milliers de personnes (entrepreneurs et ouvriers, hommes, femmes et enfants), dont 5% dans des manufactures et 95% à domicile. La bonneterie (tricotage de bas, de gilets et autres pièces de vêtement) donnait des emplois entre Bâle et Schaffhouse, en passant par l'évêché de Bâle, la région de Soleure, l'Argovie et le nord du canton de Lucerne; la toilerie (lin) dans les parties élevées du Plateau central (Emmental, Haute-Argovie, Willisau, Entlebuch); la passementerie (rubans de soie) dans le canton de Bâle; le tissage de la soie dans le canton de Zurich; le filage de la schappe (soie) en Suisse centrale; le tressage de la paille dans les Freie Ämter; le filage et le tissage du coton de Genève au Rhin, en particulier dans l'actuel canton d'Argovie, à Zurich, Glaris, Saint-Gall (Toggenbourg) et dans les deux Appenzells; l'impression des cotonnades (indiennerie) dans les cantons ou futurs cantons de Genève, Neuchâtel, Berne, Argovie, Zurich et Glaris. On comptait en 1787, dans les seules régions de Zurich et de l'Argovie, 46 000 fileuses et 8700 tisserands des deux sexes.

La toilerie dominait encore la protoindustrie du XVIIe s. Au siècle suivant, elle céda la place au coton, avec lequel la Confédération s'était hissée, vers 1790, au deuxième rang européen, derrière l'Angleterre. Ce pays se mit alors à conquérir le continent avec ses filés mécaniques. Cette concurrence accéléra la mécanisation de l'industrie textile moderne qui, dans la première moitié du XIXe s., s'installait dans les anciennes régions protoindustrielles de la Suisse: ce fut d'abord le tour de la filature du coton (dès 1801), puis de son tissage (sur un rythme moins rapide, dès les années 1840), le processus étant achevé avant 1888. Les autres branches suivirent lentement. Le travail à domicile resta prépondérant là où son faible coût donnait un avantage concurrentiel: dans la passementerie, le tissage de la soie, la broderie, le tressage de la paille. Néanmoins, la part des ouvriers de fabrique passa de 25% seulement vers 1850 à 46% en 1880-1882 et à 57% en 1901-1905. Le textile atteignit son apogée vers 1870; il occupait alors près de 150 000 personnes, soit 12% de la population active suisse, la plupart dans la région de Bâle, dans le triangle Zurich-Glaris-Saint-Gall, ainsi qu'en Argovie et Thurgovie.

Entre 1870 et 1910, le textile déclina en Argovie, mais se développa en Suisse orientale (Saint-Gall, Thurgovie, les deux Appenzells) où, grâce à l'essor de la broderie, les emplois du secteur augmentèrent de 90% (de 46 100 à 87 600; de 2300 à 11 800 dans la région de Saint-Gall même).

Pour rester concurrentiel face à l'Europe et à l'Amérique du Nord, il fallut moderniser le parc de machines. L'automatisation commença déjà peu après 1900, par exemple dans la broderie; elle s'y avéra hautement productive en supprimant les brodeurs. L'évolution amena, surtout dans les branches principales (coton, soie, broderie) un processus de concentration qui se traduisit par une diminution constante des emplois et des entreprises, à l'exception d'un bref sursaut après 1918. La tendance se renforça lors de la grande crise des années 1930 et ne fut pas renversée par l'embellie éphémère qui suivit la Deuxième Guerre mondiale. A partir des années 1960, la délocalisation de la production en Europe de l'Est et en Asie, pour des raisons de coûts, accéléra le déclin du textile suisse: plus de la moitié des fabriques et plus de quatre cinquièmes des emplois disparurent entre 1965 et 2001. Ont survécu des entreprises qui ont su se reconvertir par exemple dans les tissus pour vêtements spéciaux (protection contre les températures extrêmes, les rayonnements dangereux, les risques de blessure, casques), les textiles à usage médical (veines artificielles, valvules cardiaques, implants) ou industriel (revêtements de sièges, airbags, ceintures et filets de sécurité pour avions et automobiles; rubans transporteurs; "géotextiles" pour le génie civil).

L'industrie textile a changé dans ses structures et son caractère. Le passage aux fibres synthétiques et aux techniques informatiques (dans le design et l'impression) a renforcé le poids du capital au détriment du facteur travail, autrefois prépondérant. La broderie surtout, qui occupait en 1905 plus de 65 000 personnes en fabrique et à domicile, est devenue au début du XXIe s. une branche très spécialisée, aux collaborateurs peu nombreux, mais novatrice et à haute valeur ajoutée. L'époque de la production de masse à bon marché est révolue en Suisse depuis les années 1980.

Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM

2 - Une vocation exportatrice

C'est au textile, artisanal avant 1800, puis industriel, que la Suisse dut la haute réputation européenne de son économie d'exportation. Généralement, la production, originellement destinée à l'usage domestique, ne s'écoulait qu'auprès d'une clientèle locale; mais dans le cas de la draperie de Fribourg et de la toilerie de Saint-Gall, qui toutes deux travaillaient des matières premières indigènes, elle trouva la voie des marchés étrangers. Il en alla de même ensuite pour des branches fondées sur des fibres importées. Les soieries, les cotonnades et les indiennes dominaient avant 1800 les activités exportatrices helvétiques. Après 1800, les débouchés ne furent plus seulement européens, mais s'étendirent au monde entier, pour l'industrie cotonnière, puis pour la broderie, la soierie (tissus et rubans) et les fabricants de chapeaux de paille.

La réussite nécessitait deux conditions préalables: un contrôle sévère et permanent de la qualité, afin de maintenir la réputation des produits; une organisation prenant en charge la distribution. La première de ces tâches (par exemple l'inspection des toiles à Saint-Gall) s'accomplissait depuis le Moyen Age dans le cadre de la régulation des marchés et incombait dans les villes à des fonctionnaires municipaux ou aux corporations. Elle se pratiquait aussi à la campagne: au XVIIIe s., des mesureurs officiels veillaient sur la toilerie bernoise, à Langenthal, Langnau, Huttwil, Zofingue et Kölliken. Le rôle du réseau de distribution ressort par exemple du fait que le tissage du coton, pratiqué à Zurich dès le début du XVe s., ne perça comme branche d'exportation qu'au milieu du XVIIe s., grâce au savoir-faire commercial des marchands originaires de Locarno. Cependant, les maisons concurrentes de Saint-Gall et d'Appenzell eurent encore davantage de succès, parce qu'elles purent profiter de relations européennes établies antérieurement pour le commerce des toiles. La part des exportations était très forte dans certaines branches (95% dans l'indiennerie).

Après 1800, l'industrie textile succéda à l'artisanat sans changer ni sa géographie ni son système d'exportation; elle élargit tout au plus ses marchés outre-mer. Industrie dominante en Suisse au XIXe s., elle fraya la voie à d'autres, en particulier à l'industrie mécanique, qui se mit à exporter les machines et les installations motrices d'abord conçues pour les usines textiles indigènes. Une spécialisation se dessina vers les articles de mode, sources de gros profits à l'exportation dans les bonnes années. Vers 1910, la broderie, avec une part de 18%, était la première branche d'exportation suisse. Mais plus un secteur est lié à la mode, plus il est sensible à la conjoncture: la crise des années 1930 toucha particulièrement les branches vouées à l'exportation d'articles de luxe (horlogerie, broderie, soierie, tressage de la paille).

On put certes pallier certaines pertes après 1945, mais le déclin du textile suisse était inéluctable. Après 1929, les industries mécaniques et chimiques prirent le relais, comme le montre l'évolution des parts d'exportation, en 1840, 1996 et 2002, des textiles (72,6%, 2,6%, 1,7%), des montres (8,2%, 7,7%, 7,8%), des produits chimiques (0,4%, 26,3%, 32,8%;) et des machines (0,1%, 28,4%, 23,2%).

Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM

3 - Les grandes étapes de la fabrication

Artisanale ou industrielle, la production textile comprend quatre étapes principales: filage, retordage, tissage et ennoblissement (blanchissage, teinture, impression, broderie). Le filage a longtemps été l'opération principale. En Suisse, il se fit jusque vers 1800 à la main, à l'aide d'un fuseau ou d'un rouet à filer, appareils dont les formes diffèrent selon les lieux et les époques. Le fuseau, antérieur au rouet, domina en Suisse orientale jusqu'au XVIIIe s. Il consiste en une baguette de bois de 20-25 cm, lestée à son extrémité inférieure d'un disque ou fusaïole qui aide à maintenir un mouvement circulaire. Le rouet à main est une sorte de fuseau tenu horizontalement et mu par son disque. Avec l'un ou l'autre appareil, on tire les fibres de la main gauche, pour façonner le fil que l'on enroule ensuite sur le fuseau. Le rouet à pédale ou à manivelle laisse les deux mains libres, ce qui permet de façonner le fil et de l'enrouler simultanément. La matière première est suspendue à la quenouille, bâton placé à côté de la fileuse, attaché à sa ceinture ou fixé à son rouet. Tout ménage paysan possédait un rouet, objet peu coûteux qui était ainsi l'attribut des pauvres. Chaque région connaissait une forme typique: le rouet vertical était répandu dans les cantons de Berne, Lucerne, Neuchâtel et du Valais, le rouet horizontal, plus gros, aux Grisons et au Tessin.

Le fil mécanique anglais, plus souple, plus régulier et moins cher, concurrença le travail des fileuses dès 1790. La mécanisation du textile suisse commença en 1799 déjà, avec le lancement à Saint-Gall d'une entreprise qui s'était procuré des machines capables de filer le coton (mule-jennys, du type du métier renvideur), de le peigner, de l'étirer et de le préfiler. Dès 1801, plusieurs filatures de coton ouvrirent à Zurich, en Suisse orientale et en Argovie: certaines disparurent rapidement, d'autres survécurent, telle celle de Hard près de Wülflingen, fondée en 1802, ou les filatures Näf à Rapperswil (SG), Zellweger à Trogen (1804), Escher, Wyss & Cie à Zurich (1805), cette dernière en se reconvertissant dans la construction de machines. Rieter & Cie (trois filatures ouvertes entre 1817 et 1826 près de Saint-Gall), Paravicini à Schwanden (GL) dès 1822 et Bebié à Turgi dès 1828 reprirent avec succès le modèle des grandes entreprises anglaises. L'arrivée du renvideur entièrement automatique provoqua un énorme essor de la filature de coton, qui décupla le nombre de ses broches entre 1836 et 1880; le nombre des entreprises diminua d'un dixième, mais celles restantes étaient plus grosses. Le saut technologique suivant se produisit vers 1880, avec le métier continu à anneaux. La branche connut ensuite un mouvement de fusion, dû au protectionnisme croissant des pays étrangers et à la pression de la concurrence.

En dehors du coton, la filature mécanique se développa plus tardivement et avec bien moins de vigueur: dans la soie (dès 1824), le lin (dès 1839), la laine d'exportation, peignée ou non (dès 1866). La filature de la soie ne résista pas à la concurrence italienne (quarante et une entreprises en 1842, en majorité tessinoises, quatre en 1865, deux en 1900). Celles du lin et de la laine, manquant de matière première indigène, restèrent modestes, les filés importés étant aussi moins chers. Dans le coton, le déclin face à la concurrence asiatique s'amorça dans les années 1970 et se poursuit au XXIe s.: rares sont les survivants et, depuis la fermeture en 2004 de la maison Streiff à Aathal (fondée en 1901, autrefois l'une des trente usines textiles de la vallée de l'Aa), il n'y a plus qu'une seule entreprise suisse active dans la filature fine. Les bâtiments et les terrains de la filature de coton de Windisch, fondée en 1828 par le "roi des filateurs" Heinrich Kunz, désaffectés depuis 1998, ont été transformés dès 2010 en un quartier résidentiel.

Le retordage consiste à assembler deux ou plusieurs fils simples pour en obtenir un plus solide, utilisé ensuite pour coudre, tisser ou broder. Cette activité spécifiquement urbaine, connue dès le Moyen Age, joue un rôle dans l'économie d'exportation depuis le XVIe s. A Genève, Zurich et Bâle, on retordait la soie, du XVIe au XVIIIe s., à l'aide de mécanismes entraînés par l'énergie humaine ou hydraulique. Au XIXe s., on traitait ainsi surtout le coton à broder. La retorderie industrielle atteignit son apogée après 1850, en raison de la forte demande de fils à broder et à coudre de la part de la broderie mécanique.

Le tissage (fabrication d'une étoffe par entrecroisement, un fil de trame passant entre deux nappes de fils de chaîne) joua aussi de longue date un rôle économique de premier plan. Le métier à marches, actionné par les pieds, aurait remplacé le vieux métier vertical au bas Moyen Age déjà. Les inventaires paysans mentionnent souvent des métiers à bras. La production de tissu de lin à la ferme couvrait les besoins du ménage; elle pouvait être soumise à redevance (nombreuses attestations, dès le Moyen Age). Néanmoins, l'équipement nécessaire était plus coûteux que le rouet et donc moins répandu, sauf chez les gros paysans et les tisserands professionnels. On travaillait partout le lin, fibre indigène; en revanche, on ne tissait la laine et la soie qu'en ville. La draperie fleurit à Fribourg au XVe s., l'un des rares endroits où elle devint une branche d'exportation, la toilerie en Suisse orientale du XVe au XVIIe s. et dans la région Berne-Lucerne du XVIIe au XXe s., le tissage de la soie à Zurich du XVIIe au XXe s., celui du coton en Suisse orientale du XVIIIe au XXe s. (à Zurich dès la fin du XVIe s.). Le système du travail à domicile se répandit dès le XVIIe s. dans de vastes régions et l'on peut repérer aujourd'hui encore dans d'anciens logements les caves qu'utilisaient les tisserands.

Le tissage mécanique du coton apparut dans les années 1840, alors même que les métiers à bras subissaient de notables améliorations, surtout par la généralisation de la navette volante propulsée par un mécanisme, connue déjà au XVIIIe s. Soutenant difficilement la concurrence anglaise dans le domaine des cotonnades unies, les tisserands se tournèrent vers les produits fins et multicolores. Le tissage à la main subsista, avec des métiers toujours plus performants: multiplication des marches (pédales servant à lever et abaisser les fils de chaîne), ajouts de battants-lanceurs, de lames à lubrifier, de battants-brocheurs. Le métier Jacquard, d'origine française, facilitant la réalisation de motifs, fut introduit en Suisse orientale en 1821. Le métier à point plat, inventé par Johann Conrad Altherr à Teufen (AR), qui permettait de tisser et de broder simultanément, se répandit dans les années 1830.

La mécanisation du tissage connut d'abord une progression hésitante et se heurta parfois à la résistance des ouvriers, voire au luddisme (incendie d' Uster en 1832). Mais elle finit par conquérir presque toute l'industrie cotonnière entre la fin des années 1860 et 1888, en soutenant l'essor général, tant des unis que des multicolores. Après 1850, elle gagna lentement la soierie: à Zurich, vers 1900, elle avait permis de multiplier la production par 3,5, en s'appuyant sur l'électrification, qui touchait déjà 15% des ateliers, 34,5% recourant à la force hydraulique, 33,6% à la vapeur et 16,8% à d'autres sources d'énergie. Pourtant le tissage à la main restait important, près de deux métiers sur trois à Zurich, notamment pour les travaux fins et compliqués (passementerie, filtres pour la meunerie).

L'évolution de l'industrie textile modifia la hiérarchie interne du secteur: la prépondérance, en termes de nombre d'entreprises et d'ouvriers, passa dans les années 1880 de la filature à la broderie et au tissage. Ce dernier, avec la bonneterie, garde le premier rang au XXIe s., suivi de la broderie et de l'ennoblissement.

Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM

4 - Patrons et ouvriers

Le succès du textile en Suisse entre le XVe et la fin du XIXe s. est en partie fondé, comme de nos jours dans les pays d'Asie à bas salaires, sur une offre abondante de main-d'œuvre peu qualifiée et bon marché. A la campagne, les Tauner devaient trouver des activités salariées. En général, le filage, le tissage, le tressage de la paille offraient un revenu accessoire saisonnier (surtout hivernal) à ces paysans sans terre qui, à d'autres moments, s'engageaient à la journée dans l'agriculture ou dans divers métiers. Comme chez les artisans, toute la famille, enfants compris, participait aux travaux qui assuraient la survie. Cependant, le textile employait une majorité de femmes, moins bien rémunérées que les hommes (part des ouvrières dans les usines textiles: 66% en 1870, 65,3% en 1929, 62% en 1937, 58,2% en 1955, 48,9% en 1972; dans le tressage de la paille: 70% en 1923, 60,1% en 1937; dans la broderie: 68,7% en 1972). Le salaire féminin dans la filature de coton était inférieur d'un tiers, avant 1900, à celui d'un simple manœuvre.

Soumise aux aléas de la mode, très sensible à la conjoncture, l'industrie textile, surtout l'indiennerie, la broderie, la passementerie et le tressage de la paille, connaissait des phases tantôt euphoriques (embauche massive, investissements), tantôt fortement dépressives (chômage). Dans la broderie mécanique de Suisse orientale, on voit d'abord le nombre des métiers à domicile passer de 770 à plus de 10 000 entre 1865 et 1876. Puis, la mode ayant changé en 1920-1921, des dizaines de milliers d'emplois se perdent et des milliers de machines partent à la casse. Le travail à domicile avait disparu dans certaines branches avant 1900; dans la broderie, il continua de croître après 1876 (plus de 35 000 personnes en 1905). Il se maintint aussi dans la passementerie bâloise et la soierie zurichoise (plus de 20 000 personnes vers 1905 dans ces deux branches). Il représentait 75% des travailleurs du textile vers 1850, 54% vers 1880, 43% vers 1900, mais ne jouait plus qu'un rôle négligeable en 1950.

Personnes actives dans l'industrie textile à domicile de 1880 à 1910
Branches1880/1882a1900/1903a19051910
Coton16 00011 0005 4485 246
Soie42 00031 75022 45415 778
Broderie19 00025 89335 08741 347
Autres24 00021 9366 8115 990
dont paille 20 0006 0955 125
dont laine 336106334
dont lin 1 600610531
Total101 00090 57969 80068 361

a Estimation

Sources:Stat. hist.

A domicile ou en fabrique, le textile fut longtemps le premier employeur du secteur secondaire en Suisse: sa part s'inscrivait à 63% vers 1880, puis elle déclina rapidement: 22% vers 1930, 3% en 1965, à peine 0,5% en 2001.

Les salaires différaient selon la branche. Ils étaient particulièrement bas, avant la conclusion de la convention collective de 1946, dans le tressage de la paille, où les ouvriers saisonniers étaient engagés, en fabrique comme à domicile, au tarif d'un journalier agricole. En revanche, les brodeurs à la navette de Suisse orientale, qui se considéraient comme l'élite des travailleurs du textile, organisés syndicalement dès 1894, luttèrent pour de meilleurs salaires et une réduction du temps de travail, par divers moyens, dont la grève. Le principe du salaire minimum fut en vigueur dans la broderie de 1917 à 1922; il s'imposa dans le domaine du travail à domicile grâce à la loi de 1940 et à ses ordonnances d'application, jusqu'à la suppression en 1980 des différences salariales avec les ouvriers d'usine.

Une grande diversité régnait aussi du côté des patrons (Entreprises). Dans l'artisanat d'exportation du bas Moyen Age, les "entrepreneurs" étaient des maîtres tisserands citadins, membres de corporations. Mais, dans la toilerie saint-galloise, ceux-ci ne contrôlaient que la production; l'exportation relevait de financiers connaissant bien les marchés. Manufacturière ou à domicile, la soierie dépendait entièrement de grands marchands établis à Genève, Bâle et Zurich. La passementerie bâloise, de même que le tissage de la soie et le tricotage à base de soie à Zurich, échappaient aux règles corporatives, mais constituaient un monopole d'entrepreneurs citadins, maîtrisant à la fois la production et la commercialisation. Cette combinaison étant combattue au XVIIe s. dans le cadre de politiques corporatives, les marchands bâlois et zurichois ne gardèrent en ville que leurs sièges commerciaux, une partie du tissage et le finissage et, dès 1700, transférèrent à la campagne le filage de la soie (et celui de la laine à Zurich), puis la confection de rubans.

Entre les marchands-entrepreneurs citadins et les travailleurs à domicile des campagnes, les relations étaient assurées par un réseau d'intermédiaires plus ou moins indépendants (porteurs, commis, "fabricants"), eux-mêmes campagnards. Ils fournissaient aux ouvriers sous contrat la matière à traiter, brute ou semi-finie (coton, soie, lin, fil, drap) et les modèles à suivre, puis venaient prendre livraison du produit fini, qu'ils contrôlaient, payaient et remettaient au marchand. Celui-ci s'occupait de l'ennoblissement et de l'exportation. Dans les campagnes travaillant pour Bâle, Zurich et Saint-Gall, d'anciens intermédiaires actifs dans le coton ou la soie acquirent leur indépendance après 1800, grâce à la nouvelle liberté du commerce. Des entrepreneurs campagnards maîtrisant la production et l'exportation se développèrent surtout dans les Préalpes (Gaster, Glaris, Toggenbourg, Appenzell).

En Suisse occidentale et centrale en revanche, l'essor des entrepreneurs campagnards avait déjà débuté au XVIIe s. Dans le canton de Berne, la toilerie d'exportation était aux mains de maisons de commerce ayant leur siège à Langnau im Emmental, Berthoud et Langenthal. Dans la filature de la schappe (spécialité de la Suisse centrale), la direction des affaires passa des marchands zurichois à des firmes locales, installées notamment à Gersau. A Wohlen (AG), de petits entrepreneurs locaux, issus de la classe des Tauner, organisèrent le tressage de la paille à domicile. Cependant, en dépit des efforts souvent énormes qu'ils consentaient (pour la gestion des ouvriers, le finissage, la vente sur les marchés et l'exportation en Europe), aucun de ces campagnards ne fit fortune dans le textile avant 1800, contrairement aux marchands-fabricants de Bâle, Zurich et Saint-Gall. Quelques-uns y parviendront au XIXe s., grâce à la manufacture et aux exportations outre-mer, mais une situation modeste restera le lot de la majorité, voire la faillite dans le pire des cas.

La vulnérabilité du textile aux crises conjoncturelles encouragea la création d'associations patronales réunissant les filateurs suisses de coton (1874), puis entre autres les finisseurs, les fabricants d'étoffes de soie, les industriels du lin et de la laine. Après une série de fusions, elles se regroupèrent en 1991 dans la Fédération textile suisse. Les membres de l'Association patronale de l'industrie textile (1906) travaillaient principalement dans le coton.

Du côté des salariés, la Fédération suisse des ouvriers du textile ne vit le jour qu'en 1903. Devenue la Fédération des ouvriers du textile et des ouvriers de fabriques, elle adhéra en 1963, après plusieurs fusions, à la Fédération du personnel du textile, de la chimie et du papier; celle-ci fusionna en 1993 avec le Syndicat du bois et du bâtiment dans le Syndicat industrie et bâtiment, qui se fondit à son tour en 2004 dans le grand ensemble Unia. Il exista d'autres organisations syndicales, notamment la Fédération chrétienne des travailleurs du textile et de l'habillement en Suisse.

Références bibliographiques

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Auteur(e): Anne-Marie Dubler / PM