• <b>Pêche</b><br>Le pêcheur, gravure sur bois dans le "Livre des métiers" (<I>Das Ständebuch</I>, 1568) de  Jost Ammann (Bibliothèque nationale suisse). L'homme pêche à la seine et à la nasse.
  • <b>Pêche</b><br>Ex-voto de la confrérie des Pêcheurs et des marins de Lachen, peint en 1687 (Musée national suisse). Vue de l'île d'Ufenau sur le lac de Zurich. Deux bateaux ont jeté leurs filets et le plus grand a hissé des voiles flanquées des attributs de la confrérie et du couvent d'Einsiedeln (auquel appartient l'île d'Ufenau): les rames surmontées des deux corbeaux apprivoisés de saint Meinrad.

Pêche

Avec la chasse et la cueillette, la pêche est l'une des plus anciennes activités pratiquées par l'homme pour se nourrir (Alimentation) et elle s'est maintenue après l'apparition de l'élevage et de l'agriculture. Elle est étroitement liée, à partir du XXe s., à la pisciculture, qui sera donc aussi traitée ici.

1 - Avant 1800

1.1 - Le rôle de la pêche

Dans une alimentation fondée sur les bouillies et le pain riches en amidon, ainsi que sur les légumineuses et les légumes de garde, le poisson avait une fonction d'accompagnement sapide. Son rôle de substitut pendant les jours maigres (sans viande) est surestimé, car seules quelques institutions religieuses (couvents, hôpitaux) et les couches aisées de la société observaient cet usage. Généralement cher, il était considéré comme un mets de luxe. La Réforme ne modifia pas radicalement sa consommation. Pour le lac de Sempach, nous disposons, chose exceptionnelle, de chiffres sur le rendement de la pêche depuis le XVe s. (180 000 corégones par an en moyenne).

<b>Pêche</b><br>Le pêcheur, gravure sur bois dans le "Livre des métiers" (<I>Das Ständebuch</I>, 1568) de  Jost Ammann (Bibliothèque nationale suisse).<BR/>L'homme pêche à la seine et à la nasse.<BR/>
Le pêcheur, gravure sur bois dans le "Livre des métiers" (Das Ständebuch, 1568) de Jost Ammann (Bibliothèque nationale suisse).
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Auteur(e): Urs Amacher / FP

1.2 - Engins et techniques de pêche

Parmi les instruments les plus anciens figurent différents types de harpons, les foènes à deux pointes, les tridents et les hameçons droits ou recourbés du Paléolithique. L'utilisation du filet et de la nasse (Montilier) est attestée depuis le Néolithique (civilisation de Cortaillod). D'autres outils, comme la senne ou seine (lat. sagena) et le casier (lat. navicella) sont à peine plus récents malgré leur nom latin. La méthode la plus efficace était la pêche à la senne: secteur par secteur, on traînait dans un mouvement circulaire un grand filet muni en son milieu d'une poche, avant de sortir le butin de l'eau. Au large, on accrochait le filet à deux embarcations; près de la rive, on travaillait avec un seul bateau, l'autre extrémité du filet étant attachée à un pieu planté dans le fond du lac. On utilisait aussi le filet fixe, tendu en ligne et retiré après un certain temps d'immersion, la palangre (ligne de fond garnie de hameçons) et divers casiers et nasses, ces dernières accotées dans les eaux peu profondes à des sortes de barrages. Pour la pêche au saumon, on se servait de harpons ou de filets qui, suspendus à une potence, se relevaient très rapidement. D'autres instruments pointus étaient destinés à capturer les petits poissons. Les amateurs privilégiaient la canne à pêche et le simple hameçon, auquel était fixée une esche ou une mouche artificielle, ou encore la truble (épuisette).

Auteur(e): Urs Amacher / FP

1.3 - Pisciculture

Connus depuis l'Antiquité, les viviers furent utilisés notamment dans les abbayes pour conserver le poisson frais. Au XVe s., un grand nombre d'étangs furent aménagés, avec l'aide de spécialistes ("Frisons"), afin d'y élever des poissons destinés au marché en les nourrissant de menu fretin ("poissons fourrage"). Un système plus sophistiqué est décrit dans un règlement de l'abbaye de Saint-Gall relatif aux poissons et aux carpes (1742); il comprenait trois étangs: une frayère, un bassin d'élevage pour les jeunes poissons et un bassin où les carpes étaient engraissées jusqu'à ce qu'on les consomme.

Auteur(e): Urs Amacher / FP

1.4 - Commerce

Pour assurer un approvisionnement suffisant et à prix avantageux, les pêcheurs étaient tenus de proposer leur marchandise sur le marché local avant de pouvoir, éventuellement, la vendre ailleurs. Dans ce commerce, dont les femmes étaient exclues (tacitement ou, comme à Berne, Bienne ou Lausanne, expressément), les intermédiaires étaient interdits. Cependant, les pêcheurs pouvaient travailler avec un associé qui s'occupait de la vente du poisson en ville. La surveillance du marché, le respect de l'obligation de fraîcheur et de l'interdiction de vendre des poissons pêchés en dehors des périodes autorisées incombaient à un contrôleur spécialisé; en outre, les pêcheurs étaient tenus de dénoncer les contrevenants.

Le commerce des conserves de poisson est également bien documenté. A Avenches, on a trouvé des amphores de l'époque romaine qui servaient à transporter l'allec (ou hallec ou hallex) et le garum, deux sauces à base de poisson utilisées comme condiments. Au Moyen Age, on importait de la mer du Nord des harengs salés dans des barils, des soles en conserve, ainsi que de la morue séchée ou stockfisch.

Auteur(e): Urs Amacher / FP

1.5 - Réglementation

La pêche faisait partie des droits régaliens; selon le droit romain, les rivières navigables et les grands lacs appartenaient à l'Etat (au roi). Dans les sources médiévales, on trouve encore parfois des droits de pêche remis à titre de fief impérial à une abbaye ou à un noble, qui les concédait aux usagers effectifs. Au bas Moyen Age, les villes s'assurèrent par contrat ou tacitement la haute main sur les cours d'eau, même au-delà de leur ressort. Les autorités insistaient en effet sur la nécessité de garder les voies fluviales ouvertes à la navigation.

Sur les lacs, les eaux profondes étaient un bien communal exploité par des pêcheurs légalement habilités. Les eaux peu profondes ("beine") du littoral et les petits plans d'eau étaient réservés à l'usage privé des propriétaires riverains.

En accord avec les pêcheurs, les autorités édictaient certaines prescriptions: limitation du nombre de prises et imposition d'une taille minimale, périodes d'interdiction, dimension des mailles, restrictions diverses et prohibition de certains engins. Outre les dispositions légales, les pêcheurs observaient certains usages, par exemple celui qui donnait au pêcheur à la senne la priorité sur le pêcheur immobile; toutefois, avant de lancer son filet, le premier devait inviter par trois fois son confrère à s'écarter. La liberté de pêcher à la ligne comprenait le droit pour chacun d'utiliser sa gaule ou sa truble depuis la rive pour sa consommation personnelle.

Pour prévenir la surexploitation et le non-respect des mesures de protection, les autorités s'efforçaient de fixer des normes uniformes et d'élargir au maximum le champ d'application des règlements. Sur le lac de Constance, Lindau réglementait la pêche pour toute la portion du lac à l'est de Buchhorn/Friedrichshafen et d'Arbon. Zurich, propriétaire de son lac depuis 1362, obligeait les chasseurs sujets de l'Autriche et d'Einsiedeln à respecter les dispositions en vigueur. Les pêcheurs eux-mêmes abordaient les questions réglementaires lors de plaids spéciaux (Fischmaien), tel celui qui réunit en 1397 à Baden les professionnels du Rhin, de la Limmat, du lac Inférieur, de Zurich, de Rümlang, de Bienne, de Lucerne, de Rapperswil et d'autres localités. Dès le XVIe s., le Plateau suisse fut divisé en plusieurs districts, chacun ayant son plaid.

Auteur(e): Urs Amacher / FP

1.6 - Corporations

A Zurich (1336), Berne (1342), Bâle (1354) et Neuchâtel (1482), les pêcheurs furent rattachés à la corporation des Bateliers, à Lucerne à celle des Bouchers, à Coire à celle des Boulangers et à Bienne à celle des Tisserands et tonneliers. Comme d'autres corporations, celles des pêcheurs assuraient des fonctions de sociabilité, organisaient les funérailles de leurs membres et défendaient les intérêts de la branche auprès des autorités, mais leur rôle politique dans les villes était très restreint.

<b>Pêche</b><br>Ex-voto de la confrérie des Pêcheurs et des marins de Lachen, peint en 1687 (Musée national suisse).<BR/>Vue de l'île d'Ufenau sur le lac de Zurich. Deux bateaux ont jeté leurs filets et le plus grand a hissé des voiles flanquées des attributs de la confrérie et du couvent d'Einsiedeln (auquel appartient l'île d'Ufenau): les rames surmontées des deux corbeaux apprivoisés de saint Meinrad.<BR/>
Ex-voto de la confrérie des Pêcheurs et des marins de Lachen, peint en 1687 (Musée national suisse).
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Auteur(e): Urs Amacher / FP

2 - Après 1800

2.1 - Législation

Sous l'influence de la Révolution française, les droits de pêche, comme les autres droits féodaux, furent abolis en 1798, avec pour conséquence une forte surexploitation des eaux poissonneuses, en dépit de quelques dispositions restrictives prises par le Directoire en 1798 et en 1802. Dès 1803 cependant, le principe de la liberté de la pêche fut à nouveau abandonné pour des raisons économiques; l'acte de Médiation et le Pacte fédéral de 1815 permirent le retour aux anciennes dispositions cantonales dans toute leur diversité. Il fallut attendre 1875 pour que soit adoptée une première loi fédérale assez rudimentaire, basée sur l'article 25 de la Constitution de 1874; elle fut remplacée en 1888 par un texte qui contenait déjà des dispositions relatives à la pollution des eaux et qui servit de cadre aux lois cantonales et concordats intercantonaux soumis à l'approbation de la Confédération. La troisième loi fédérale (1973) mit l'accent sur l'exploitation durable et l'encouragement des espèces dites nobles, tandis que la quatrième (1991) mettait au premier plan la préservation et la reconstitution de la diversité des espèces indigènes de poissons, écrevisses et organismes leur servant de pâture, indépendamment de leur intérêt économique. Certains cours d'eau frontaliers ont fait l'objet, dès le XIXe s., de conventions internationales qui priment sur le droit propre des Etats signataires.

Auteur(e): Wolfgang Geiger / FP

2.2 - Alevinage

A l'origine, les populations se renouvelaient par la reproduction naturelle dans les eaux libres. Dans la première moitié du XIXe s., une méthode d'insémination artificielle fut développée en France. Des œufs de poisson étaient placés dans des incubateurs et, après l'éclosion, les alevins étaient relâchés dans leur milieu. On pouvait désormais exploiter rationnellement les cours d'eau et les lacs (principe de l'empoissonnement et de la récolte). La première installation d'incubation de Suisse fut ouverte par le canton de Zurich à Meilen en 1854. En 1880, le pays en comptait déjà vingt-cinq. Au début, les petits poissons étaient remis à l'eau peu après l'éclosion. A partir de 1905, une partie d'entre eux demeuraient plusieurs mois (élevage d'été) ou jusqu'à la saison suivante dans les bassins piscicoles, ce qui améliorait leur valeur de peuplement. L'incubation fut longtemps décentralisée dans une multitude de petits établissements gérés par les cantons et surtout par les associations de pêcheurs (259 en 1932). Par la suite, une tendance inverse se fit jour; le nombre d'entreprises recula au profit d'une gestion plus performante. En 1996, on a relâché dans leur milieu naturel 25 millions d'alevins et un nombre égal de poissons âgés de quelques mois. Il s'agissait principalement de corégones et de brochets pour les lacs, de truites et d'ombres pour les rivières.

Auteur(e): Wolfgang Geiger / FP

2.3 - Pêche professionnelle (au filet)

Au XIXe s., la pêche de type professionnel était généralement exercée à titre accessoire par des personnes ayant un autre métier (agriculteurs, vignerons, etc.). On continuait d'utiliser la senne, les filets traînants, flottants ou de fond et les nasses. Au cours du XXe s., ces engins trop peu sélectifs furent interdits sur certains lacs, pour éviter le risque de surexploitation, aggravé par les nouveaux matériels en fibres artificielles. Le nombre des pêcheurs au filet diminua (pour atteindre 1132 en 1948, 323 en 2008). Les pouvoirs publics accompagnèrent cette évolution en délivrant moins de permis et en les attribuant prioritairement à des professionnels à plein temps au bénéfice d'une solide formation. L'amélioration de l'équipement technique, en particulier l'apparition des filets en fibres artificielles de plus en plus fins et performants, fit renaître la crainte d'une surexploitation. Une nouvelle réduction du nombre des licences prévint ce risque.

Auteur(e): Wolfgang Geiger / FP

2.4 - Pêche sportive (à la ligne)

Au XIXe s., la pêche à la ligne était surtout l'affaire de gens modestes qui essayaient d'attraper un maximum de poissons pour s'assurer un revenu accessoire. Mais dans la société industrielle, elle devint progressivement une occupation de loisir détachée de l'idée de profit et destinée en particulier à faire oublier la monotonie du travail d'usine. Le nombre de ses pratiquants augmenta fortement, d'abord sur les rivières, puis sur les lacs. En 1948, on en comptait déjà 80 000. Selon l'Office fédéral de l'environnement, il y avait en 2008 environ 100 000 détenteurs d'un permis ou de droits de pêche affermés individuellement ou collectivement, à quoi s'ajoutaient les pêcheurs libres.

Auteur(e): Wolfgang Geiger / FP

2.5 - Pisciculture

Les procédés d'incubation et d'élevage pratiqués depuis 1850 relancèrent la pisciculture, de même que l'importation (dès 1882) d'œufs de truite arc-en-ciel d'Amérique du Nord. De nouvelles entreprises se consacrèrent presque exclusivement à cette variété à croissance rapide qui se prêtait beaucoup mieux à l'engraissement que la truite de rivière indigène. En revanche, l'élevage de la carpe perdit du terrain. En outre, la pisciculture fournit des alevins pour le repeuplement des eaux publiques. En 2004, on comptait septante-huit entreprises commerciales dont la production annuelle s'élevait à environ 1200 t.

Auteur(e): Wolfgang Geiger / FP

2.6 - Production

Les données lacunaires à disposition et les références changeantes ne se prêtent pas à la comparaison. En 1880, on estimait la valeur du poisson capturé à 2,5 ou 3 millions de francs. Au milieu des années 1980, le rendement des lacs de plus de 10 km2 était de quelque 3000 t pour les pêcheurs professionnels (1376 t en 2007) et de 200 t pour les pêcheurs à la ligne (268 t en 2006), qui capturaient en outre près de 300 t dans les rivières. La seule statistique complète à long terme concerne le saumon. Elle rend notamment compte des effets négatifs dus aux usines hydroélectriques sur le Rhin supérieur et ses affluents. Alors qu'en 1880, les rendements annuels étaient encore de 22,5 t, ils n'atteignaient plus que 10,7 t en moyenne annuelle entre 1892 et 1910, 4,2 t entre 1911 et 1931 et 128 kg entre 1932 et 1959.

Auteur(e): Wolfgang Geiger / FP

2.7 - Associations

Alarmées par le recul des réserves poissonneuses dû à l'industrialisation (centrales hydroélectriques, pollution), des personnalités scientifiques, politiques et appartenant aux milieux concernés créèrent en 1883 la Fédération suisse de pêche (FSP), qui se donna pour mission de défendre les intérêts de la profession en matière d'ouvrages hydrauliques, d'économie et de protection des eaux et d'encourager des mesures visant à étendre les réserves et à développer la recherche. La FSP devint par la suite l'organisation faîtière des associations cantonales et absorba en outre l'Association des pisciculteurs suisses fondée en 1915 et l'Association suisse des pêcheurs professionnels fondée en 1924.

Auteur(e): Wolfgang Geiger / FP

Références bibliographiques

Bibliographie
Schweizerische Fischerei-Zeitung, 1893-1969
– Th. von Liebenau, Geschichte der Fischerei in der Schweiz, 1897
Bull. suisse de pêche et pisciculture, 1898-1936 (continue sous divers autres titres jusqu'en 1991)
– G. Schmid, éd., Fisch und Fischerei, 1952
HSVw, 1, 472-475
– P. Dalcher, Die Fischereiterminologie im Urkundenbuch von Stadt und Amt Zug, 1352 bis 1528, 1957
– F. Funk, «75 Jahre Schweizerischer Fischereiverein», in Schweizerische Fischerei-Zeitung, 1958, no 5
– A. Jeanneret, La pêche et les pêcheurs du lac de Neuchâtel, 1967
– M. Baumann, Stilli: von Fährleuten, Schiffern und Fischern im Aargau, 1977 (21996)
– M. Baumann, Fischer am Hochrhein, 1994
– U. Amacher, «Die Teichwirtschaft im Mittelalter», in Medium Aevum Quotidianum, 34, 1996, 68-90
– U. Amacher, Zürcher Fischerei im Spätmittelalter, 1996
– R. Locatelli, La pesca nel Cantone Ticino, 2 vol., 1997
– U. Amacher, «Die Fischermaien», in Wirtschaft und Herrschaft, éd. T. Meier, R. Sablonier, 1999, 279-294
– B. Vauthier La pêche dans le lac de Neuchâtel et les bassins voisins du Moyen Age au XXe s., 2003