• <b>Durée du travail</b><br>Affiche contre l'augmentation de la durée du travail de 48 à 54 heures lors de la campagne en vue de la votation fédérale sur la révision de la loi sur les fabriques (loi Schulthess), révision rejetée le 17 février 1924, lithographie de  Florentin Moll (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).

Durée du travail

On évoquera ici l'évolution de la durée du travail aux XIXe et XXe s. dans les activités lucratives (à l'exclusion des tâches ménagères ou du bénévolat d'utilité publique), sa réglementation et les débats qu'elle a suscités.

La durée du travail a diminué depuis le milieu du XIXe s., non pas parallèlement à l'accroissement de la productivité, mais par à-coups et parfois en dents de scie. En général, les employeurs s'opposaient plus énergiquement à sa réduction hebdomadaire et à l'introduction ou à l'extension de vacances payées qu'aux hausses de salaire. Mais les définitions n'étaient pas claires. Souvent, dans les textes anciens, le temps de travail comprenait les grandes pauses pour les repas. Des discussions renaissaient sans cesse pour savoir s'il fallait y inclure les pauses brèves, le nettoyage des machines et des locaux, l'attente entre deux trains pour les cheminots, les soins aux animaux pour les cochers, l'hygiène personnelle en fin de journée, etc.

La durée du travail devint au XIXe s. une question essentielle de la société industrielle. Avec la mécanisation et la division du travail, elle facilita la comparaison entre les travailleurs et contribua à unifier le marché du travail. Dans les débuts de l'industrialisation, certains entrepreneurs l'étendirent sans vergogne, pour tirer le meilleur profit de leurs investissements. Le nombre de jours fériés dus aux fêtes religieuses ou laïques et à d'autres occasions se rétrécit, tandis que reculait la pratique du "lundi bleu" (consistant à ne pas se rendre au travail ce jour-là), néanmoins parfois encore attestée au XXe s. La distinction entre travail et loisirs se fit plus nette et la mesure du temps plus précise, grâce à l'horloge. Cela n'alla pas sans résistance. Une des premières grèves d'ouvriers de fabrique (à Glaris en 1837) visait une cloche qui sonnait le début et la fin du travail. Jusque vers 1900, les règlements d'usine prévoyaient de fortes amendes pour la moindre arrivée tardive, même en cas de salaire à la pièce.

Dans la première moitié du XIXe s., la durée du travail, variable selon les régions et les activités, est assez mal connue. Elle était en général nettement plus longue dans les fabriques, encore rares, que dans les ateliers d'artisans. Dans les filatures de coton, des durées effectives (pauses déduites) de 14-15 heures par jour sont attestées dans les années 1820 et 1830, mais on relève aussi ça et là des journées bien plus longues. En 1855, la journée était de 13-14 heures dans les principales industries du canton de Zurich. Ce sont moins les ouvriers eux-mêmes que des bourgeois inquiets de leur déchéance physique et morale qui commencèrent à réclamer une diminution de leur temps de travail. En 1815, les cantons de Zurich et de Thurgovie promulguèrent, sans grand succès, des ordonnances limitant à 12-14 heures par jour le travail des enfants en usine. Pionnier européen de la protection des travailleurs, Glaris fixa dans une loi de 1848 une limite de 15 heures par jour dans les filatures (y compris la pause de midi), pour les adultes.

Au milieu du XIXe s., les travailleurs (d'abord dans les arts et métiers) se mirent à exiger une unification et une diminution de la durée du travail. Entre 1850 et 1870, les artisans les mieux organisés exigèrent, parfois à l'occasion de grèves, la journée de 11 heures, puis celle de 10 heures (obtenue vers 1870 par des typographes, des horlogers, temporairement par des maçons, tandis que l'industrie des machines passait à 10,5 heures en 1871). Sur le plan législatif, Glaris resta à l'avant-garde, en prescrivant dans les usines une limite de 12 heures en 1864 (Bâle-Campagne l'imitera en 1869 et le Tessin en 1873) et de 11 heures en 1872. Puis vint en 1877 l'étape décisive de la loi fédérale sur les fabriques, qui imposa la journée de 11 heures (10 heures le samedi). Le mouvement reprit à la fin des années 1880; la fête du 1er Mai, décidée en 1889, lança la lutte pour la journée de 8 heures. Mais concrètement, il s'agissait d'abord de passer aux 10 heures, introduites par exemple en 1891 dans l'industrie des machines. En 1901, près de la moitié des fabriques appliquaient le maximum légal, lequel fut ramené à 9 heures le samedi en 1905. Les compositeurs typographes obtinrent les premiers la journée de 8 heures, en 1909. Adoptée en 1914 dans le cadre de la révision de la loi sur les fabriques, la semaine de 59 heures n'entra en vigueur qu'en 1917 (retard dû au régime des pleins pouvoirs durant la Première Guerre mondiale). Les syndicats revendiquaient déjà la semaine de 48 heures, notamment dans les neuf points de l'appel à la grève générale de 1918. En Suisse, comme dans beaucoup d'autres pays industrialisés, une réduction massive du temps de travail s'imposa brusquement en 1919-1920 et les 48 heures devinrent la première norme hebdomadaire, reprise dans de nombreux règlements contractuels et dans les lois révisées sur les fabriques (1919) ou sur la durée du travail dans les entreprises de transport (postes et chemins de fer, 1920). Cependant, des exceptions étaient prévues et on en usait largement, même après le refus en 1924 de la loi Schulthess qui aurait autorisé la semaine de 54 heures. Seule la crise économique mondiale fit entrer les 48 heures dans les mœurs.

<b>Durée du travail</b><br>Affiche contre l'augmentation de la durée du travail de 48 à 54 heures lors de la campagne en vue de la votation fédérale sur la révision de la loi sur les fabriques (loi Schulthess), révision rejetée le 17 février 1924, lithographie de  Florentin Moll (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).<BR/>
Affiche contre l'augmentation de la durée du travail de 48 à 54 heures lors de la campagne en vue de la votation fédérale sur la révision de la loi sur les fabriques (loi Schulthess), révision rejetée le 17 février 1924, lithographie de Florentin Moll (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).
(...)

Après la Deuxième Guerre mondiale, les syndicats se concentrèrent sur les questions salariales; l'Alliance des Indépendants en profita pour marcher sur leurs plates-bandes en lançant en 1954 son initiative pour la semaine de 44 heures. En réaction, les syndicats exigèrent des réductions par la voie contractuelle: en 1956, la Fédération suisse des typographes obtint ainsi les 44 heures pour 1959 et les ouvriers de la chimie, membres de la Fédération suisse des ouvriers du textile et de fabriques, les 43-45 heures; la FTMH négocia en 1957 les 46 heures pour 1958, d'autres enregistrèrent des succès partiels. Ainsi, presque tous combattirent avec les patrons l'initiative des Indépendants, qui échoua en 1958; l'année suivante, l'USS en lança une autre de teneur analogue, mais la retira en 1964 en faveur de la loi sur le travail. Celle-ci fixa la limite à 46 heures dans les principaux secteurs (50 heures pour les autres); le Conseil fédéral pouvait l'abaisser d'une heure, compétence dont il n'usa pas avant 1975. Les 44 heures se répandirent néanmoins par les conventions collectives, par exemple en 1963 dans l'industrie des machines. En 1971, deux salariés de l'industrie sur cinq travaillaient 44 heures par semaine, un sur huit moins, les autres plus, voire nettement plus. Vu l'effectif élevé des travailleurs étrangers, les employeurs exigèrent à plusieurs reprises, entre 1964 et 1974, un allongement de la durée du travail. L'initiative des POCH pour la semaine de 40 heures (1971) fut refusée en 1976; les syndicats ne l'avaient pas soutenue. L'année suivante, l'USS fit une proposition sur le même thème, mais ne parvint pas à récolter assez de signatures; la seconde version de son initiative (1983) échoua devant le peuple en 1988. Les typographes obtinrent les 40 heures par voie contractuelle en 1979, les ouvriers de l'industrie des machines en 1988. Globalement, la durée hebdomadaire s'est réduite peu à peu entre 1970 et 2010, passant de 44,7 à 41,2 heures dans l'industrie, de 47,4 à 41,6 dans le bâtiment. La moyenne générale était de 41,6 en 2010. La loi et les contrats de travail règlent aussi la marche à suivre et les dédommagements en cas de prolongation du temps de travail sous forme d'heures supplémentaires.

Vers la fin du XXe s., on se mit à chercher plus de flexibilité, ce dont tint compte la loi sur le travail adoptée en 1998 (entrée en vigueur en 2000). Dans cette perspective, la valeur de référence est la durée annuelle du travail. Celle-ci atteignait 4500 heures dans l'industrie du coton de la première moitié du XIXe s., plus de 2700 heures en moyenne en 1900. Elle s'établissait à environ 1931 heures en 2010, qui peuvent se répartir de manière inégale, en fonction de variables économiques saisonnières. A l'époque préindustrielle déjà, on compensait en hiver, par exemple dans le bâtiment, les longues journées de travail de l'été. Les débats sur la prévoyance professionnelle, l'âge de la retraite et l'allongement de la période de formation ont mis en lumière la notion de durée de la vie active, qui, surtout pour les femmes, peut connaître des interruptions volontaires assez longues.

On constate aussi des changements dans la répartition du temps de travail. Longtemps une pause de deux heures pour prendre le repas de midi à domicile fut usuelle en Suisse. Certains commencèrent à la raccourcir au début des années 1960 ("journée anglaise"). Les tentatives pour contourner le repos dominical se heurtèrent à une opposition dès les années 1860. La loi fédérale de 1877 sur les fabriques prohiba le travail en usine le dimanche, mais les autres entreprises relevaient des cantons, qui multiplièrent les interdictions vers 1900. La semaine de cinq jours, pratiquée déjà pendant la Deuxième Guerre mondiale pour économiser l'énergie, revint en force vers 1960. Le travail par roulement dépendait soit de la nature des tâches (poste, chemin de fer, hôpitaux, etc.), soit de la volonté d'exploiter au mieux les équipements (par exemple dans le textile ou l'industrie des machines). Des règles particulièrement sévères furent édictées pour le travail de nuit (autorisation spéciale exigée par la loi de 1877, suppléments aux contrats collectifs, protection des femmes). La part de la population active travaillant à temps partiel, dans des emplois en général peu qualifiés, était de 4% seulement en 1960, de 12% en 1970, de 19% en 1990, de 29,3% en 2000 et de 33,9% en 2010 (dont 78% de femmes). Inconnu avant 1969-1970, l'horaire variable se répandit ensuite rapidement, d'abord pour les cadres et, après 1975, pour les employés.


Bibliographie
– V. Schiwoff, Die Beschränkung der Arbeitszeit durch kantonale Gesetzgebung und durch das erste eidgenössische Fabrikgesetz von 1877, 1952
– P. Kaufmann, Vierzigstundenwoche in der Schweiz?, 1960
– Gruner, Arbeiter
– Gruner, Arbeiterschaft
– W. Wüthrich, Ökonomische, rechtliche und verbandspolitische Fragen in der Auseinandersetzung um die Arbeitszeit während der Hochkonjunktur (1946-1975) in der Schweiz und in Österreich, 1987
Handbuch Arbeitszeit, 1989
– B. Degen, Abschied vom Klassenkampf, 1991

Auteur(e): Bernard Degen / PM