• <b>Romanisation</b><br>Tête d'homme en bronze, I<SUP>er</SUP> siècle apr. J.-C. (Musée d'Histoire de Berne) © Photo Stefan Rebsamen. Mise au jour au début du XVIII<SUP>e</SUP> siècle par le pasteur de Prilly, cette tête d'un Gallo-Romain est décrite depuis lors comme tête d'homme "de Prilly". Elle provient certainement des bords du Léman, probablement du site de <I>Lousonna</I> plutôt que de Prilly.

Romanisation

Phénomène évolutif et diversifié qui a touché la plupart des peuples soumis par Rome, la romanisation peut se définir comme une mutation plus ou moins profonde des sociétés indigènes, consécutive à l'adoption d'une civilisation étrangère. Processus complexe, né de la rencontre de deux cultures, la romanisation ne saurait se réduire à une simple acculturation imposée par le vainqueur: en acceptant progressivement de nouveaux modes de vie, la société celtique et rhétique (Celtes, Rhètes), loin d'être restée passive, a su faire preuve d'initiatives, redéfinir voire créer des modèles culturels, tout en restant fidèle à certaines traditions ancestrales. C'est ainsi que le monde gallo-romain apparaît comme le résultat d'un profond changement du cadre de vie, où la part des survivances, en raison d'une connaissance encore lacunaire de la civilisation celtique, reste difficile à saisir. Phénomène bien antérieur à l'intégration politique, la romanisation a été favorisée non seulement par l'adhésion rapide des élites au modèle proposé par Rome, mais aussi par le réalisme politique des Romains qui ont su maintenir les cadres identitaires des peuples soumis et intégrer l'aristocratie des anciens chefs gaulois aux nouvelles formes du pouvoir. Le rythme et l'intensité de la romanisation varient selon les régions et les circonstances: ainsi, le bassin lémanique et le Bas-Valais apparaissent davantage imprégnés de romanité que le nord-ouest du Plateau ou que les vallées alpines, restées plus longtemps attachées à leurs traditions, tandis que les colonies romaines de Nyon (Colonia Iulia Equestris), d'Avenches (Aventicum) et d'Augst (Augusta Raurica), mais aussi le Tessin méridional, se révèlent plus romanisés que la Suisse nord-orientale, moins peuplée et restée à l'écart des grands axes de circulation.

Auteur(e): Daniel Paunier

1 - Les débuts de la romanisation

Avant même l'influence de Rome, l'expansion grecque en Occident, en particulier la fondation de la colonie phocéenne de Marseille vers 600 av. J.-C., a largement contribué à l'évolution de la société celtique, qu'il s'agisse de règles d'urbanisme et d'architecture, de techniques agricoles ou de nouvelles pratiques commerciales, sociales, artistiques et religieuses. Les migrations des Celtes au IVe s. av. J.-C., qui s'emparent de Rome en 387 et s'installent en Italie du Nord, la multiplication des contacts avec les civilisations urbaines du bassin méditerranéen dès le IIIe s. av. J.-C., l'engagement de nombreux mercenaires celtes dans les armées hellénistiques, la conquête romaine de la Gaule cisalpine, puis de la Gaule transalpine, vont stimuler les contacts et conduire à la restructuration de la société gauloise et à l'émergence de la civilisation des oppida (Oppidum ), premier signe d'un processus d'urbanisation. Dès lors, les échanges avec le monde romain s'intensifient: Rome conclut des alliances pour contrôler les grands axes, des marchands romains parcourent la Gaule; véritable révolution économique, plusieurs peuples, dont les Helvètes, rendent leur monnaie compatible avec le système monétaire romain; pendant la guerre des Gaules, des membres de l'aristocratie celte rejoignent l'état-major de César et des indigènes s'engagent dans les troupes romaines d'auxiliaires: autant d'occasions de rencontres et d'échanges. Aussi, lorsque l'empereur Auguste prend le pouvoir, la romanisation est-elle en marche depuis plusieurs siècles.

Auteur(e): Daniel Paunier

2 - Intégration du territoire de la Suisse dans l'Empire romain

2.1 - Organisation territoriale, politique et administrative

Si la région des lacs italiens et tessinois ainsi qu'une partie du territoire de Genève passent sous le contrôle de Rome dès le IIe s. av. J.-C., si deux colonies, premiers foyers de romanisation, sont établies à Nyon vers 50/46 av. J.-C. et à Augst en 44 av. J.-C., c'est avec la conquête des Alpes, commencée en 25 av. J.-C. et achevée probablement en 13 av. J.-C., que l'ensemble de la Suisse actuelle est annexée à l'Empire romain. L'établissement de postes militaires en relation avec l'offensive romaine contre les Germains, puis le retrait des troupes sur le Rhin, consécutif à la défaite de Varus en 9 apr. J.-C., trahit la ferme mainmise de l'armée romaine sur le territoire. Progressivement, certains oppida sont abandonnés tandis que d'autres continuent d'être occupés sans rupture apparente.

Entre 16 et 13 av. J.-C. probablement, Auguste entreprend la réorganisation de la Gaule: subdivision en provinciae , recensement de la population, mise en place d'un vaste réseau routier, fondation de villes-capitales et d'agglomérations secondaires. Chaque territoire des anciens peuples gaulois devient une entité administrative et politique, la cité (Civitas ), dotée d'un chef-lieu, centre urbain conforme aux critères romains de l'urbanitas, où les élites indigènes exercent le pouvoir; c'est ainsi qu'Avenches devient la capitale des Helvètes, Augst la caput gentis des Rauraques, et Martigny (Forum Claudii Vallensium) le chef-lieu des peuples du Valais, regroupés par l'empereur Claude en une seule entité. Certains peuples (Helvètes, Allobroges) conservent sous l'Empire d'anciennes circonscriptions (Pagus ), survivances du temps de l'indépendance. Des agglomérations secondaires (Vicus ), dépendant administrativement du chef-lieu et manière de relais entre la ville et la campagne, sont réaménagées ou créées ex nihilo dès l'époque augustéenne, probablement à la suite d'une décision impériale. Dans les campagnes, les villae , exploitations rurales à la romaine dont la plupart restent aux mains des grandes familles de l'aristocratie gauloise, supplantent progressivement mais partiellement les fermes indigènes, tandis qu'une nouvelle cadastration permet de fixer l'assiette de l'impôt foncier et de procéder, le cas échéant, à une redistribution des terres.

Les institutions municipales, calquées sur celles de Rome, comprennent un sénat local (ordo decurionum) et deux duumviri, élus pour une année, chargés de la gestion générale; édiles, questeurs ou préfets complètent le pouvoir exécutif des cités; dans les vici, les habitants (vicani) se réunissent en assemblées, présidées par des curatores ou des magistri, choisis, eux aussi, pour un an. Le droit romain, complexe et parfaitement codifié, s'impose, complété, en particulier pour les non-citoyens, par des règles locales; la justice est rendue soit par des magistrats supérieurs (duumviri jure dicundo) dans le cadre des cités, soit par le gouverneur de la province, voire, pour les cas graves, par l'empereur, juge souverain. Malgré l'existence de lois et de tribunaux chez les Gaulois, le nouveau système juridique marque à l'évidence un net hiatus avec le passé. Quant à l'organisation territoriale, mise en œuvre dès l'époque augustéenne, elle est loin de marquer une rupture totale: depuis le IIe s. av. J.-C., l'émergence simultanée des oppida et d'un habitat dispersé (exploitations agricoles, résidences aristocratiques), comme l'existence, bien attestée aujourd'hui, d'un vaste réseau routier et de parcellaires, préfigurent la forte structuration du paysage de l'époque gallo-romaine.

Auteur(e): Daniel Paunier

2.2 - Présence et rôle de l'armée

Le repli des troupes romaines sur la rive gauche du Rhin en 9 apr. J.-C. et la consolidation de la frontière rhénane par Tibère, puis par Claude, eurent pour conséquence l'établissement d'un camp légionnaire à Windisch (Vindonissa) et l'installation de postes militaires (castella), notamment à Augst et à Zurzach. La présence successive de trois légions et de troupes auxiliaires, soit en permanence environ 6000 soldats, a constitué un important facteur de romanisation: avec l'armée, la population indigène est entrée en contact direct avec la culture et les usages romains; en assurant le ravitaillement des troupes, en collaborant au transport des marchandises venues de loin, en offrant aux soldats des biens et des services, elle a bénéficié d'un essor économique incontestable, tout en s'ouvrant à la civilisation du vainqueur. L'enrôlement d'indigènes dans les troupes auxiliaires a également contribué à favoriser l'adoption de nouveaux genres de vie; l'épigraphie cite des cohortes formées d'Helvètes, de Rauraques ou de soldats issus des peuples valaisans et livre plusieurs témoignages de soldats originaires du territoire suisse, morts sur des terres lointaines. A la fin de leur service (généralement vingt à vingt-cinq ans), les auxiliaires pérégrins reçoivent un diplôme de l'empereur leur conférant, ainsi qu'à leurs descendants, le rang de citoyen romain. Quant aux légions, formées essentiellement de citoyens, elles furent dans de très rares cas commandées par des nobles indigènes, à l'exemple de l'Helvète C. Iulius Camillus, tribun militaire.

Les anciens soldats (vétérans) s'établissent souvent dans la région où ils ont fait leur service, deviennent propriétaires fonciers et nouent des liens étroits avec l'aristocratie municipale. L'armée peut aussi participer au développement régional en mettant à la disposition des autorités locales des ingénieurs et des spécialistes pour la construction de routes, de ponts, d'aqueducs ou de monuments publics. Après l'abandon du camp de Vindonissa en 101 apr. J.-C., consécutif au déplacement de la frontière de l'Empire (Limes ) plus au nord, la présence de l'armée restera très discrète jusqu'au Bas-Empire; seuls quelques détachements seront appelés à surveiller les routes, notamment à Genève, à Vevey et à Soleure.

Auteur(e): Daniel Paunier

3 - Peuplement et société

Si l'occupation romaine a exercé une influence déterminante sur la civilisation et pourrait laisser croire à un renouvellement complet du peuplement, les sources littéraires, épigraphiques et archéologiques ne peuvent que confirmer à la fois l'origine indigène de la population et la romanisation des élites, en particulier par l'acquisition de la citoyenneté romaine. A la veille de la conquête, la société gauloise comprend trois classes principales: l'élite aristocratique (chevaliers et druides) qui exerce le pouvoir, le peuple, pratiquement privé de droits, et les esclaves, tandis que les catégories sociales de l'Empire romain comportent, hormis l'empereur et sa famille, l'ordre sénatorial, l'ordre équestre, l'ordre des décurions, les riches affranchis, enfin les couches inférieures (hommes libres, affranchis, esclaves). Dans les territoires soumis par Rome, les hommes libres sont devenus des "pérégrins".

L'accession à la citoyenneté romaine, un des ressorts essentiels de la romanisation, peut résulter d'un octroi individuel ou collectif du droit de cité; dans les cités de droit latin, comme Avenches ou le Valais, les notables qui ont exercé toutes les charges municipales reçoivent ipso facto les droits et les privilèges du citoyen romain; l'armée, enfin, permet, elle aussi, de bénéficier d'une telle promotion. Dès les premières années de l'Empire, l'aristocratie locale s'est intégrée à la structure sociale romaine en assumant des magistratures civiles et des fonctions militaires; ainsi, parmi la grande famille des Camilli d'Avenches, qui a exercé les plus hautes charges dans la cité des Helvètes, certains membres ont déjà reçu la citoyenneté de l'empereur Auguste, peut-être même de Jules César; l'un d'entre eux, C. Iulius Camillus, privilège rare, a accédé à l'ordre équestre grâce à une faveur de Galba. Cette élite, d'origine foncière, prompte à adopter le modèle romain, a largement contribué à la mutation, rapide et profonde, de la société indigène.

Progressivement, et de plus en plus largement, les couches supérieures et moyennes obtiennent la citoyenneté, jusqu'au moment où l'édit de l'empereur Caracalla accorde ce droit à tous les habitants de condition libre de l'Empire en 212 apr. J.-C. Quant aux femmes, en général de même rang social que leur mari, elles ne peuvent accéder, dans les charges officielles, qu'à la prêtrise, notamment du culte des impératrices (huit attestations). Dans le droit romain, qui ne s'applique qu'aux citoyens, et selon le régime matrimonial, l'épouse est soumise à la tutelle de son mari, de son père ou d'un parent. Hormis le service du culte impérial, les mentions des activités féminines (femmes d'affaire, médecins, employées ou domestiques) restent rares en Suisse; on peut mentionner toutefois à Avenches Pompeia Gemella, nourrice, et peut-être éducatrice du futur empereur Titus.

Auteur(e): Daniel Paunier

4 - Villes et campagnes

4.1 - L'espace urbain

S'il est admis aujourd'hui de considérer les oppida, qui concentrent les pouvoirs économique, administratif, politique et religieux, comme des "villes celtiques", on ne saurait les comparer aux fondations méditerranéennes, dont l'urbanisme est l'expression même de la civilisation gréco-romaine: en Gaule, le tracé des enceintes, de conception et de formes très diverses, ne répond pas toujours aux exigences d'une défense efficace, les voies et les places ne s'inscrivent guère dans un système strictement orthogonal, les monuments publics (temples, enclos) restent discrets, la gestion de l'eau ne relève d'aucune priorité et l'habitat des élites se caractérise davantage par la qualité des objets quotidiens et le raffinement de la cuisine que par le luxe architectural. Le processus d'urbanisation, consécutif à la réorganisation de la Gaule par Auguste et expression de la volonté du pouvoir central, a été largement stimulé par les élites locales, promptes à créer, souvent à leurs frais, des cadres à la romaine pour exercer leur pouvoir. Si les villes ont pu connaître un rythme de développement variable selon les circonstances politiques et économiques, elles ont reçu, dès l'époque augusto-tibérienne pour Nyon, Avenches et Augst, dès le règne de Claude pour Martigny, l'équipement monumental nécessaire à la vie politique, religieuse, économique et sociale imposée par le modèle romain: trame urbaine avec larges rues à caniveaux bordées de portiques, forum avec temple romain classique sur podium et basilique, thermes, lieux sociaux de détente et de récréation (Amphithéâtre, Théâtre), marchés, aqueducs et réseaux d'égouts (Adduction d'eau), fontaines et nymphées, gestion des déchets et des ordures, mais aussi, à côté de demeures plus modestes, domus de l'élite, maisons à cour intérieure d'inspiration méditerranéenne, richement ornées, expression matérielle du rang social de leurs propriétaires. Ces centres urbains, où le remplacement progressif des structures en terre et en bois dès la seconde moitié du Ier s. apr. J.-C. a profondément transformé le paysage, constituent une véritable image de la romanité, propre à stimuler la mutation des modes de vie et des mentalités.

Les vici, où la présence des traditions indigènes est plus marquée, cherchent, eux aussi, à se doter d'un paysage urbain à la romaine; mais, en raison d'un statut inférieur et faute de moyens financiers, ce dernier reste plus modeste: trame viaire plus souple, absence de temples de type romain, maisons généralement de plan allongé, regroupant les activités artisanales et domestiques, présence exceptionnelle de domus. Dans les Alpes, les bourgades, telle Gamsen-Waldmatte (comm. Brigue-Glis), qui remontent presque toutes à l'âge du Fer, répondent, elles aussi, à un plan directeur, mais peu contraignant; elles se distinguent par des techniques de constructions traditionnelles (terre et bois), parfaitement adaptées au milieu, qui perdureront bien au-delà de l'époque gallo-romaine.

Auteur(e): Daniel Paunier

4.2 - L'espace rural

Foyers de romanisation, les villae transposent à la campagne l'image et le bien-être urbains. C'est à partir de l'époque augusto-tibérienne que les premiers établissements, d'abord en bois, puis en maçonnerie dès le milieu du Ier s. apr. J.-C., souvent intégrés dans de nouveaux parcellaires, commencent à s'implanter progressivement dans le territoire; ils remplacent, soit au même endroit, soit à une certaine distance, les fermes indigènes en terre et en bois entourées d'un enclos fossoyé. Leur densité et leur extension atteignent leur apogée au cours du IIe s. apr. J.-C. C'est alors que la partie résidentielle (pars urbana), luxueusement aménagée, peut prendre l'aspect d'un véritable palais à la campagne (Orbe-Boscéaz) et que le secteur réservé à l'exploitation agricole et à l'artisanat (pars rustica) connaît son plus grand développement.

Les activités principales sont la céréaliculture, l'élevage, l'arboriculture et les cultures maraîchères. Signe de romanisation, de nouvelles plantes sont introduites, telles le coriandre, le fenouil, l'aneth, le seigle, l'avoine, le froment et la vigne; avec la maîtrise de la greffe, l'arboriculture se développe: le noyer et le prunier, notamment, viennent enrichir les espèces déjà connues; la palette des animaux domestiques s'élargit, avec l'introduction de l'âne, du mulet, du chat et du pigeon; la taille du cheptel est augmentée par de meilleures conditions d'élevage et des croisements sélectifs avec des races originaires d'Italie ou de Gaule méridionale. Les techniques agricoles s'améliorent: amendement des terres par marnage et fumure, perfectionnement de l'araire, sélection des semences, apparition des moulins hydrauliques, introduction des tonneaux, des fumoirs à viande et des fours de séchage (fruits, céréales).

Dans le domaine alpin, les villae sont établies dans les basses vallées du Rhône et du Rhin, où la topographie et l'étendue des terres permettent une exploitation agricole à grande ou moyenne échelle. Dans les hautes vallées, la conquête romaine n'a pu modifier fondamentalement une économie essentiellement agro-pastorale, déterminée par les conditions topographiques et climatiques. Les constructions, en bois ou en pierres sèches, restent fidèles aux techniques traditionnelles et l'élevage des caprinés demeure largement préférentiel, comme il l'a été depuis le Néolithique et le restera jusqu'au Ve s. apr. J.-C. au moins.

Auteur(e): Daniel Paunier

5 - La vie quotidienne

Le latin, langue administrative, mais aussi culturelle de l'Empire, largement diffusé dans les écoles qui ont remplacé l'enseignement des druides et sont ouvertes à toutes les classes de la population, aux filles comme aux garçons, s'est rapidement imposé. Néanmoins, l'emploi de la langue vernaculaire, en particulier pour l'expression orale, est attesté au moins jusqu'au Bas-Empire. L'usage de l'écriture, introduit en Gaule au IIe s. av. J.-C. pour répondre aux impératifs du commerce, se répand très vite lui aussi. Les inscriptions, officielles ou privées, gravées sur pierre ou sur bronze, qui constituent une nouveauté, les tablettes à écrire, les objets inscrits ou les graffiti témoignent à l'évidence du processus d'alphabétisation des indigènes dès l'époque augustéenne. Le cadre de la vie quotidienne, avec de nouvelles formes d'urbanisme et un paysage rural renouvelé, s'est transformé; dans l'habitat privé, les signes de la romanité se traduisent par les techniques de construction (maçonnerie, tuiles), le décor (peintures murales, mosaïques, statuaire, stucs), l'agencement, la spécificité (salons, salles à manger, chambres à coucher, cuisines) et le confort des pièces (chauffage par hypocauste), l'éclairage (lampes à huile, lanternes) ou l'ameublement (la maison celtique ne connaît généralement ni bancs, ni tables, ni lits, ni foyers surélevés: toutes les activités se déroulent au niveau du sol). La vaisselle trahit une évolution des habitudes culinaires, différenciée toutefois selon les classes sociales et les régions. Dès le Ier s. av. J.-C., de nouveaux modèles importés du bassin méditerranéen ou imités dans des officines locales (mortiers, cruches, vaisselle de table à vernis rouge, céramique fine) cohabitent avec des formes indigènes traditionnelles. Avec les importations d'amphores, ils témoignent de l'adoption d'usages alimentaires méditerranéens, où l'huile d'olive, le vin et les condiments relevés, comme le vinaigre et les sauces de poisson (garum), mais aussi les cuissons à l'étouffée et les braisés, connaissent une faveur particulière; la cuillère, bien avant la fourchette, apparaît.

La toge romaine est portée par les citoyens lors des cérémonies officielles; sinon, la tunique, le manteau, souvent agrafé par une fibule, et les chaussures, généralement cloutées, constituent les éléments essentiels de l'habillement; les femmes suivent la mode diffusée par les impératrices (coiffure, maquillage, parure). L'hygiène et le bien-être connaissent des améliorations importantes par l'usage des thermes et la pratique du sport, l'aménagement d'égouts et de latrines, mais aussi par le développement de la médecine et le perfectionnement de la pharmacopée; l'espérance de vie, même si sa valeur moyenne reste modeste, s'accroît sensiblement. Enfin, l'offre des loisirs se romanise, notamment avec le théâtre, lieu de diffusion de la culture romaine; à côté de la lyre et du carnyx gaulois, la palette des instruments de musique s'enrichit par l'adoption de la flûte, des cymbales, du luth, de la cithare ou de l'orgue hydraulique.

Auteur(e): Daniel Paunier

6 - La vie économique

Si les échanges commerciaux à longue distance, pratiqués dès l'époque de Hallstatt, se sont intensifiés vers la fin du IIe s. av. J.-C., si, au même moment, certains peuples gaulois ont adapté leur monnayage au système romain, si l'existence d'un réseau routier préromain déjà développé est désormais confirmé, il faut attendre l'époque augustéenne pour que l'essor économique s'affirme, avant de connaître son apogée dans la seconde moitié du Ier et au IIe s. apr. J.-C. L'adoption du système pondéral et monétaire romain, une administration souple et efficace, des règles juridiques précises et la réorganisation du réseau de communications terrestres et fluviales, devenues plus sûres, vont stimuler les échanges. Des relais (mansio ou mutatio), des bureaux de douane prélevant des taxes destinées à remplacer les péages préromains et des postes de contrôle du trafic confiés à des détachements de l'armée jalonnent les grands axes; les voies fluviales et lacustres se développent par la mise en place d'aménagements portuaires (Genève, Lausanne-Vidy, Avenches).

Les corps de métiers spécialisés s'organisent en corporations: nautes du Léman, bateliers de l'Aar et de la Thielle, negotiatores cisalpini et transalpini, negotiatores salsarii et leguminari (marchands de légumes et d'olives) qui prennent en charge et contrôlent les échanges. De nombreuses marchandises arrivent de la Méditerranée, d'Afrique, d'Orient, de Gaule ou de Bretagne (denrées alimentaires, vaisselle, verre, métaux, marbres, meules, mais aussi des produits rarement conservés, comme les tissus ou les épices); en échange, le territoire exporte des salaisons, des bois, des récipients en pierre ollaire, des cristaux de roche, des objets manufacturés, notamment en bronze. Au carrefour des grandes voies d'échanges à travers les Alpes et le Jura et le long du couloir rhodanien devenu prépondérant sous l'Empire, le territoire de la Suisse actuelle s'est intégré de bonne heure au réseau commercial international.

Auteur(e): Daniel Paunier

7 - Techniques, artisanat et art

L'utilisation traditionnelle de la terre et du bois pour les constructions se maintient pendant tout l'Empire, toutefois la romanisation se manifeste par l'adoption de la maçonnerie, de la pierre de taille, du marbre (importé essentiellement du bassin méditerranéen), des tuiles, des enduits de mortier de chaux et des sols en dur (mortier, béton de tuileau, dallages de pierre ou de terre cuite). Outre les peintures murales et les mosaïques, le décor s'enrichit par l'emploi des placages de pierre, de la marqueterie ou des stucs; le confort s'accroît avec le chauffage à air chaud (hypocauste) et une maîtrise de la gestion de l'eau (drainages, canalisations maçonnées ou en bois, en plomb ou en terre cuite, égouts). La pierre est systématiquement exploitée dans des carrières pour sa mise en œuvre dans les constructions, la confection de meules ou la fabrication de récipients en pierre ollaire.

De nouvelles techniques s'imposent, comme le moulage, utilisé pour les lampes, les statuettes ou les décors en relief, la fabrication de vaisselle à vernis rouge grésé, le soufflage du verre, qui permet une fabrication à large échelle, enfin la tabletterie, un emploi utilitaire de l'os très peu développé chez les Celtes. Si la statuaire en bois, en pierre, plus rarement en bronze, est désormais bien attestée chez les Gaulois, elle ne se généralisera qu'à l'époque romaine, dans la vie publique comme dans la sphère privée. Malgré quelques réminiscences ou certains traits pouvant renvoyer à des courants populaires, italiques ou gaulois, ce sont les canons de l'art gréco-romain qui s'imposent.

<b>Romanisation</b><br>Tête d'homme en bronze, I<SUP>er</SUP> siècle apr. J.-C. (Musée d'Histoire de Berne) © Photo Stefan Rebsamen.<BR/>Mise au jour au début du XVIII<SUP>e</SUP> siècle par le pasteur de Prilly, cette tête d'un Gallo-Romain est décrite depuis lors comme tête d'homme "de Prilly". Elle provient certainement des bords du Léman, probablement du site de <I>Lousonna</I> plutôt que de Prilly.<BR/>
Tête d'homme en bronze, Ier siècle apr. J.-C. (Musée d'Histoire de Berne) © Photo Stefan Rebsamen.
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Des œuvres prestigieuses sont importées dès l'époque augustéenne, ornant places et monuments publics, riches demeures et mausolées de l'élite; d'autres pièces relèvent de productions locales, souvent de grande qualité elles aussi. L'art celtique, aux créations si originales, comme la littérature, essentiellement orale, ont pratiquement disparu. Désormais, les Gallo-Romains se conforment aux genres et aux canons de la culture classique; la tradition ne reste perceptible que dans des œuvres mineures ou dans l'artisanat.

Auteur(e): Daniel Paunier

8 - Religion et pratiques funéraires

Malgré le poids des traditions, la romanisation va également introduire des changements fondamentaux dans le domaine religieux. Les druides et les valeurs qu'ils représentent, incompatibles avec le nouvel ordre romain, sont interdits, de même que les sacrifices humains et la polygamie. Pour assurer la cohésion de l'Empire, le culte de l'empereur est institué et de nouveaux espaces religieux sont aménagés, signes tangibles de l'établissement de la religion officielle; règles du sacré, rites sacrificiels et institutions sacerdotales relèvent du modèle romain. Les dieux ancestraux, qui conservent souvent leur nom (Cantismerta, Epona, Lugoves, Taranis, Naria et bien d'autres), leur origine naturelle (Poeninus, divinité topique du sommet du Grand-Saint-Bernard) ou animale (taureau tricorne, déesse-ourse Artio) ainsi que leurs attributs, doivent s'adapter à de nouvelles règles, sans toutefois que la correspondance entre dieux gaulois et divinités romaines proposée par César (interpretatio romana) ne soit aussi contraignante; mais leur vraie nature, faute d'une connaissance suffisamment précise de la religion gauloise, échappe, pour l'heure, à toute analyse.

Des sanctuaires suburbains, comme à Avenches ou à Augst, réservés aux dieux officiels de la cité, réunissent les divinités du panthéon romain et les dieux indigènes réinterprétés, dont certains, comme Caturix chez les Helvètes, deviennent des dieux publics; il en va de même pour des ensembles cultuels régionaux, comme à Studen-Petinesca et Thoune-Allmendingen, où les dieux ancestraux ont dû prendre des valeurs nouvelles, compatibles avec les usages romains. L'architecture religieuse se transforme en adoptant le temple romain classique sur podium et le fanum gallo-romain, avec cella surélevée et galerie périphérique, une création originale fortement influencée par Rome, qui confirme une manière de rupture avec le passé gaulois. Désormais, les dieux ont pris, sauf exception, une forme humaine et le temple où se dressent leurs effigies est devenu leur demeure. La survivance de sanctuaires de type celtique, comme l'enclos à fossés de Lausanne-Vidy, encore en fonction au Ier s. apr. J.-C., reste exceptionnelle. Dans la sphère privée, le culte domestique romain, avec son laraire regroupant les statuettes des divinités, est largement adopté, en particulier par les élites.

Dans le domaine funéraire, régi lui aussi par la loi romaine, l'incinération, déjà présente à la fin de La Tène, s'impose à l'exception du massif alpin où le rite de l'inhumation perdure pendant tout l'Empire malgré la romanisation des offrandes, voire de l'architecture des tombes (Tessin). Conformément à l'usage romain, les nécropoles s'établissent à l'extérieur du périmètre urbain; les défunts sont parfois brûlés à l'emplacement même de la tombe, tandis que les nouveau-nés et les enfants en bas âge échappent à la crémation. Reflet de la hiérarchie sociale, les sépultures peuvent être signalées par des structures modestes qui n'ont guère laissé de traces, des stèles sculptées ou inscrites, indiquant généralement le nom, l'âge, le statut et la carrière du mort, des édicules maçonnés, voire d'imposants mausolées, dont l'architecture et le langage iconographique s'inspirent directement des canons gréco-romains, monuments d'orgueil et de faire-valoir, propres à exalter la prééminence sociale et culturelle des notables. Rares sont les références à d'anciennes pratiques, comme le dépôt d'armes, attesté par exemple à Remetschwil au début du Ier s. apr. J.-C. dans une tombe romanisée.

Auteur(e): Daniel Paunier

9 - Conclusions

La romanisation a entraîné une mutation profonde de la société celtique et de son cadre de vie sans que le substrat ethnique ne subissent de modifications notables. Plusieurs facteurs ont pu favoriser le phénomène: des échanges de longue date entre deux civilisations qui présentaient de nombreux points communs, une longue période de paix et de prospérité après une conquête conduite sans ménagement, l'octroi d'une large autonomie à des cités devenues romaines de plein droit mais toujours dirigées par une même élite indigène, l'esprit d'ouverture, mais aussi l'absence de fanatismes religieux. Considérer la romanisation, un phénomène exceptionnel dans l'histoire, comme une réussite peut être légitime, mais doit être nuancé. Si la mutation s'est réalisée avec l'encouragement de Rome et l'assentiment des notables, si les indigènes, à en croire Tacite, "sont devenus différents sans s'en apercevoir", on ne saurait passer sous silence ni la perte d'identité dont a été victime la population, ni l'aliénation, voire la disparition presque totale d'une riche culture. La société indigène romanisée va assurer une longue continuité historique et linguistique en Suisse romande, en Rhétie et au Tessin, tandis que la partie alémanique du pays, progressivement colonisée par les Germains à partir du VIe s. apr. J.-C. jusqu'à la Sarine, adoptera peu à peu une nouvelle identité culturelle et linguistique (Alamans). Si les colonies d'Augst, de Nyon et d'Avenches n'ont pu conserver leur importance (leur place sera occupée par Bâle, Genève et Lausanne), l'héritage gallo-romain restera toutefois partout vivant, particulièrement grâce à l'Eglise, qui conservera l'usage du latin et une organisation administrative et hiérarchique à l'image de Rome, et par la survivance du droit romain, perceptible du haut Moyen Age à nos jours.

Auteur(e): Daniel Paunier

Références bibliographiques

Bibliographie
– Ch. Goudineau, Regard sur la Gaule, 1998
– D. Paunier, «Dix ans d'archéol. gallo-romaine en Suisse», in Revue du Nord, 80, 1998, 235-251
– G. Woolf, Becoming Roman, 1998
SPM, 5
– W. van Andringa, La religion en Gaule romaine, 2002
– L. Flutsch, L'époque romaine ou la Méditerranée au nord des Alpes, 2005
– D. Paunier, dir., La romanisation et la question de l'héritage celtique, 2006

Auteur(e): Daniel Paunier