04/12/2009 | communication | PDF | imprimer

Papier

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Dès le bas Moyen Age, le papier devint en Europe le principal support de l'écrit. Inventé en Chine avant l'ère chrétienne, il fut diffusé dans le bassin méditerranéen par les Arabes. Au XIIIe s., l'Italie renouvela fondamentalement les techniques de fabrication en introduisant le pilage des chiffons dans des cuves (piles), le tamis de fils métalliques (forme) et la colle animale. En Suisse, à la fin du XIVe et au début du XVe s., de gros négociants en papier fondèrent avec le concours de papetiers piémontais une manufacture indigène pour remplacer les importations d'Italie et de France. Ces artisans se mirent rapidement à leur compte, leur profession étant exemptée de la plupart des contraintes corporatives (Artisanat). Les premiers moulins à papier apparurent aux alentours de Genève sur territoire français (av. 1400), près de Fribourg (av. 1432) et à Bâle (1433), puis à Worblaufen (av. 1466), Zurich (1470-1472), Serrières (1477) et Baar (probablement av. 1500). A Bâle, on a répertorié douze moulins à papier avant 1500, auxquels s'ajoutèrent bientôt des entreprises situées hors les murs mais en mains bâloises. Ainsi naquit dans la cité rhénane un centre de production d'importance européenne. Le papier qui en sortait, depuis le XVIIe s. principalement du papier à écrire et des papiers spéciaux, se rencontrait fréquemment en Europe du nord, de l'est et de l'ouest. La crosse des armoiries de la ville (Baselstab) n'a pas seulement donné son nom (Stab-Papier) à un type de papier officiel (Chancellerie, civilisation de l' Ecrit) mais a également été imité comme filigrane dans toute l'Europe.

Pour fabriquer le papier, on se servait exclusivement de chiffons de lin, et plus tard de coton, ainsi que de vieilles cordes de chanvre. Ces matières premières étant des marchandises rares, les pouvoirs publics en interdisaient généralement l'exportation pour protéger les entreprises indigènes. Lorsque survenait un danger d'épidémie, elles étaient placées en quarantaine. Au cours du processus de fabrication, les chiffons étaient déchirés en petites lanières par des ouvrières et restaient ensuite quelques semaines à pourrir dans une cave avant d'être lavés et broyés dans une pile hydraulique, jusqu'à l'obtention d'une bouillie de fibres. La pâte était fortement délayée et versée dans une cuve (à ouvrer). Un ouvrier (l'ouvreur) y plongeait alors sa forme et en retirait une feuille de papier après l'autre, en cadence avec un collègue (le coucheur) qui pressait la feuille formée sur un feutre. Un paquet d'environ 180 feuilles séparées par des feutres était placé sous presse. Le leveur ôtait ensuite les feutres et suspendait les feuilles de papier dans des étendoirs pour les faire sécher à l'air. Afin de les rendre propres à l'écriture, le colleur les trempait dans une solution de colle gélatineuse, les pressait et les séchait à nouveau. Le processus de fabrication s'achevait avec le surfaçage, la découpe éventuelle, l'assemblage et l'emballage. Sur l'enveloppe d'une rame de 500 feuilles était apposé sur place un timbre, artistement gravé dans un bloc de bois, qui attestait l'origine et la qualité du papier. La production journalière d'une cuve atteignait, selon le format et le type, entre 2000 et 4500 feuilles. L'exploitation d'une papeterie requérait d'importants capitaux, compte tenu des dépenses élevées de construction et d'entretien des installations, de l'achat des chiffons et de la colle et enfin des salaires à verser. Au XIVe s., le papier, vendu notamment par les apothicaires, revenait donc relativement cher au consommateur et les papetiers riches étaient peu nombreux.

C'est entre 1550 et 1700 que la Suisse totalisa le plus grand nombre de fondations de moulins à papier; leur création était encouragée par les autorités, qui voulaient s'assurer ainsi l'acquisition de leur propre papier administratif et commercial, mais également par les imprimeurs (Imprimerie), et plus tard par des papetiers et des commerçants entreprenants dont les intérêts étaient d'ordre plutôt mercantile. Il existait une importante concurrence entre fabricants, mais aussi entre villes et entre cantons. La protection des marques (contrefaçon du filigrane), la collecte des chiffons et les plaintes des consommateurs et des services étatiques concernant la qualité formaient les principaux sujets de litige. Les réactions des papetiers montrent que toutes sortes de difficultés devaient être surmontées, de l'acquisition des matières premières et de l'installation des équipements techniques jusqu'à la qualification de la main-d'œuvre.

La mécanisation commença avec l'arrivée du marteau lisseur dans la seconde moitié du XVIe s. et de la pile hollandaise à la fin du XVIIe. Au début du XIXe s. fut introduite en Suisse une machine à papier permettant la formation de la feuille en continu, inventée en 1798 par Nicolas-Louis Robert en France et améliorée ensuite par Bryan Donkin en Angleterre. La première se trouvait à La Sarraz. La fabrique de machines textiles Escher, Wyss & Cie à Zurich prit la représentation de Donkin et fabriqua bientôt elle-même des machines à papier. Entre 1830 et 1900, plus de cinquante nouvelles entreprises de papier et de carton-pâte virent le jour. Seules des personnes financièrement solides, venues de l'artisanat traditionnel, mais surtout des sociétés anonymes de création récente pouvaient réunir les capitaux nécessaires. La découverte de la pâte de bois (1843) et de la cellulose (1854) incita plusieurs usines à adopter ces matières de substitution pour remédier à la pénurie chronique des chiffons (Industrie du bois). Le développement de l'industrie du papier, apparue en Suisse au XIXe s., se fit parallèlement au développement économique général. Les dernières entreprises à l'ancienne, souvent reconverties en fabriques de carton, furent fermées ou transformées en industries modernes. Cependant, même des fabriques prospères furent parfois victimes de la concentration naissante. Des problèmes d'exportation et les travaux préparatoires de la loi fédérale sur les fabriques de 1877 conduisirent à la création de l'Association suisse des fabricants de papier et de pâte à papier (1899).

Pendant les deux guerres mondiales, l'industrie du papier fut elle aussi soumise au contingentement fédéral de l'énergie et des matières premières. Avant et après chacun de ces conflits, elle procéda à des innovations techniques importantes, nécessitant de gros investissements et, en partie, de nouvelles bases de financement ainsi que des restructurations. Une conséquence en fut la constitution de groupes (Biber, Papierfabrik an der Sihl, Cham-Tenero, Tela) qui durent de plus en plus souvent amortir leurs vastes aménagements en exportant ou furent rachetés par des groupes étrangers. Néanmoins, quelques entreprises spécialisées purent se maintenir, principalement dans la branche du carton et de l'emballage. La production de papier (sans le carton ni la cellulose) n'a cessé de croître, passant de 14 500 t en 1880 à 123 000 t en 1940, 630 000 t en 1980 et 1 215 000 t en 1990, pour finalement redescendre à 1 131 000 t en 2000 et à 1 211 000 t en 2007. Simultanément, la dépendance de l'importation de cellulose augmenta. La récupération des fibres dans les déchets de bois et le recyclage du vieux papier, commencé durant la Deuxième Guerre mondiale, ont pris une grande importance (65% de fibres recyclées en 2000, 56% en 2005) et la Suisse a atteint un record international avec 445 000 t (1985), 925 600 t (1995), 1 145 500 t (2000) et 1 241 750 t (2005) de papier et de carton recyclés dans les ménages et les entreprises. Enfin, l'industrie papetière s'oriente aujourd'hui de plus en plus vers la transformation et le commerce. Pour une production totale de 1 780 000 t en 2000, la Suisse consommait 246 kg de papier et de carton par habitant. La consommation a ensuite diminué (225 kg par habitant en 2007). L'industrie suisse de la cellulose, du papier et du carton comptait environ 3900 collaborateurs en 2007 (dont 500 femmes).


Fonds d'archives
– Coll. moulin à papier de Bâle (Musée suisse du papier, de l'écriture et de l'impression)
Bibliographie
Les papeteries de Serrières, 1934
– W. Lanz, Die schweizerische Papierindustrie in Vergangenheit und Gegenwart, 1949
– W.F. Tschudin, The Ancient Paper-Mills of Basle and their Marks, 1958
– J. Lindt, The Paper-Mills of Berne and their Watermarks, 1964
– H. Kälin, Papier in Basel bis 1500, 1974
– P.F. Tschudin, Schweizer Papiergeschichte, 1991
– P.F. Tschudin, Grundzüge der Papiergeschichte, 2002

Auteur(e): Peter Tschudin / FP